Sur le coup de six heures et demie, je _me_ faisais de la musique. Le
timbre d’entrée résonne vif, impérieux. Ce coup de timbre, je le connais
maintenant, c’est celui de Meillane. Alors je me souviens; je lui avais
demandé de m’apporter, s’il le pouvait, le livre dont il m’a parlé,
lundi, chez Marinette.
Il me l’apporte, en effet, accompagné de si admirables roses qu’un cri
enthousiaste me jaillit des lèvres, et, une seconde, mes joues
s’empourprent de plaisir.
--Oh! qu’elles sont belles! Comme vous me gâtez!
Mes yeux rencontrent les siens. Ils ont cette expression qui a sur moi
l’action d’un baume vivifiant. J’y trouve tant de sympathie franche et
profonde, un peu compatissante aussi! Mais cette compassion-là ne me
raidit pas comme celle des autres. Presque,--ici seulement, je puis
risquer pareil aveu!--elle me donnerait l’envie lâche de m’y abriter...
Et avec un sourire dont je suis enveloppée soudain comme un jet de
soleil, il me répond:
--Je voudrais bien avoir le droit de vous gâter! Mais il ne m’est permis
que d’essayer de vous faire plaisir un peu et un instant...
--Plaisir un peu!
Et mon doigt caresse les pétales veloutés qui sont d’un rouge sombre, un
rouge passionné, ardent ainsi qu’une flamme. Il voit sûrement, sur mon
visage, la jouissance que j’éprouve à respirer la senteur très forte,
tandis que je plonge les hautes tiges dans une aiguière de cristal. Et
quand je relève le nez, je l’aperçois près de moi, qui m’a regardée
faire et me dit gaiement:
--Vous ne vous doutez pas que ces roses ont l’intention de fêter un
anniversaire?
--Un anniversaire?
--Oui... Mais naturellement, je ne puis être que seul à m’en souvenir.
Je le contemple, intriguée, sans un mot; j’ai la terreur, pour les
autres, autant que pour moi-même, des questions indiscrètes... Mais il
continue:
--Deux mois maintenant que je vous ai vue pour la première fois!
--Vraiment?... deux mois seulement?... Alors comment peut-il y avoir des
moments où il me semble que je vous connais depuis toujours?
Son regard, si singulièrement pénétrant, se pose sur le mien.
--Est-ce un reproche? Est-ce un regret? Vous êtes si gourmande de
nouveau!
--Oh! pas en amitié! Misérablement, je suis de l’espèce «lierre». Quand
je m’agrippe, un arrachement seul me détache!
Tout bas, je pense à mon cher petit papillon que j’ai vu fuir avec tant
de tristesse... A l’époux-amant dont je me suis séparée, le cœur
saignant de toutes les fibres déchirées... Et je me tais, une ombre sur
le cœur, voilant de mes paupières abaissées mon regard qui pourrait le
trahir.
Alors, j’entends Meillane demander d’un accent que je ne lui ai pas
encore entendu, une douceur dans sa voix plutôt brève:
--Me feriez-vous, madame, l’honneur de vous agripper à l’ami dévoué que
je voudrais être pour vous?
L’ami! Tous disent cela pour commencer... Je lève des prunelles
sceptiques vers les yeux que je sais chercheurs des miens... Et
subitement, j’ai honte de mon scepticisme. Celui-ci, à cette heure, du
moins, ne pense rien d’autre que ce qu’il me dit. L’avenir peut le
transformer,--le transformerait à peu près sûrement, s’il restait en
France... Mais dans le présent, il est sincère en m’offrant d’être pour
moi, ce que j’aurais juré un mythe, c’est-à-dire un ami, rien qu’un ami!
Le ciel qui m’a tant malmenée me ferait-il cette aumône? Je sens que
Meillane m’observe, tandis que, silencieuse, je contemple obstinément
les belles roses de pourpre sombre... Sur mon visage, voit-il le reflet
des remous de pensée qui tourbillonnent dans mon cerveau?
Et après des secondes, des minutes où, tous deux, nous nous sommes tus,
il interroge, de ce même ton qui me réchauffe le cœur:
--Est-ce que je vous ai offensée... ou blessée... ou simplement
contrariée, en vous laissant voir mon désir?... J’ai un tel culte pour
la franchise que j’en arrive à la pratiquer indiscrètement, je crains.
J’entends ma voix s’élever lente, un peu voilée; car je parle, regardant
au fond de mon âme:
--Moi aussi, j’adore la sincérité... C’est parce que je vous ai senti
très loyal que vous êtes ici... Non, vous ne m’avez pas offensée, ni
contrariée... Je pense seulement...
--Quoi?... Voulez-vous me le dire?
--Je pense seulement que si j’acceptais l’amitié que vous m’offrez, ce
serait folie de ma part! Dans quelques mois, même plus tôt, il est
probable, les circonstances vont nous séparer. Nous redeviendrons des
étrangers pour suivant chacun leur chemin. Alors...
--Alors?...
--Alors, à quoi bon vous laisser entrer un peu dans ma vie, autrement
que comme un passant... Si je m’habitue à trouver en vous un ami, la
solitude pèsera plus dure ment encore après votre départ!
La solitude! Le mot m’est échappé. Pourquoi révéler ma misère à cet
étranger?... Par quel charme attire-t-il donc ainsi ma confiance?
Mais il n’a pas pris garde au mot imprudent, car un autre, surtout, l’a
frappé. Et avec une espèce de révolte impatiente, il jette:
--Mon départ?... Mais je ne pars pas maintenant...
A l’automne! C’est très loin. D’ailleurs, n’importe où je serai, si vous
me le permettez, je resterai _vôtre_.
Je murmure:
--A distance, vous pourriez si peu vous montrer un ami! J’ai besoin de
la présence des êtres à qui j’ai ouvert ma vie et les séparations me
sont si pénibles, pareilles à... à une amputation!... que je ne _veux_
plus m’attacher à personne. Plus je vieillis, et plus j’ai peur de
souffrir!... Je n’en ai pas le courage... Laissez-moi seule, c’est plus
sage.
Il ne répond pas... Mais soudain mes deux mains sont sous ses lèvres; et
mes yeux levés, saisis, vers les siens rencontrent le regard profond,
qui a pénétré la désolation de ma vie!... Ce regard qui me pénètre du
regret nostalgique de la protection que personne ne me donne plus.
Avec une sorte d’autorité apaisante, je l’entends reprendre doucement:
--Ne pensez pas ainsi à l’avenir! Vivez dans le présent. Ne me donnez
aucune place dans votre vie qui puisse devenir pour vous une source de
tristesse... Usez seulement de moi, en ce qui pourra vous être bon... Et
soyez sûre...
Il s’arrête une seconde et me regarde bien en face:
--... que je n’attends rien d’autre, et ne désire rien de meilleur!
Jamais, je crois, aucun homme ne m’a ainsi parlé... Et encore une fois,
j’ai l’intuition qu’il est sincère. Ah! quel repos! Il me semble qu’une
bouffée d’air pur a rafraîchi soudain mon aridité. Presque une joie
j’éprouve, une joie bien neuve, que je ne me rappelle pas avoir connue.
--Me croyez-vous?
J’incline lentement la tête.
--Alors, vous voulez bien me permettre de devenir votre ami?
Comment ai-je pu trouver jadis que Jacques de Meillane avait l’air
froid!
Vaincue, je murmure,--sans la foi:
--Essayons!
Puis, toutes mes multiples impressions viennent se résumer en cette
phrase qui ne rime à rien:
--Je suis sûre que vous ne mentez jamais!
Sa mine devient si stupéfaite que je me mets à rire. En ce moment, j’ai
un cœur joyeux de petite fille.
--Mais, bien entendu... Et vous non plus!
Par taquinerie, je riposte:
--Oh! moi, je ne suis pas intransigeante! J’ai mes faiblesses!
--Pas celle-là, du moins! affirme-t-il avec une certitude impérieuse.
--Qu’en savez-vous?... Et puis, qu’est-ce que cela pourrait bien vous
faire?
--Cela m’empêcherait de vous estimer.
--Alors, vous avez ainsi un petit idéal tout à fait, de femme selon vos
goûts, et vous avez la prétention... inouïe! que je m’y conforme?...
Mi-sérieusement, mi-plaisantant, comme moi, il répond,--et c’est sa
pensée même, je le devine:
--Vous avez raison, je suis exigeant sur la valeur de mes amis... Et je
ne pourrais plus me résigner, madame, à vous voir autre que je ne vous
ai crue!
--Une personne digne d’être votre amie? Dites-moi, puisque nous entamons
le chapitre des confidences, est-ce à première vue que je vous ai
produit l’impression dont je suis très flattée?
--Le soir de _la Danaïde_?... Ce soir-là, je vous l’ai déjà raconté, il
me semble, j’ai pensé que vous ne ressembliez à aucune des femmes que
j’avais rencontrées; et je suis parti, empoigné par le désir de vous
revoir... de vous voir souvent... beaucoup... de vous connaître, de
démêler ce que vous cachiez derrière votre masque de mondaine.
--Et c’était ma simple mine de dame polie, accueillant des visiteurs,
qui vous inspirait pareille curiosité?...
--C’est que la «dame polie» avait, en recevant ses hôtes, un sourire
distrait, des yeux brûlants...
--Hum! hum!... Casse-cou, je vous préviens!
--Madame, nous avons convenu d’être des amis absolument sincères!...
Vous aurez beau protester, votre regard ce soir-là, était tout plein des
harmonies ardentes que vous veniez d’écouter... Et ce regard, comme
votre sourire, semblait dire très clairement à qui vous observait en
spectateur désintéressé: «Je me moque pas mal de tous ces gens-là--Que
je les trouverais donc charmants de s’en aller, et de me laisser
savourer mes impressions...» Avouez que je devinais juste!
--Oui... très juste!... Mais j’ai bien raison de penser que vous êtes un
observateur terrible!
Nous rions tous les deux. Ah! que c’est bon d’être gaie... Je le suis
autant que Guy et Hélène!
Mais la réalité me ressaisit, avec un coup discret à la porte.
--Entrez!
--Monsieur fait demander à quelle heure Madame sera prête à partir?
Partir? Ah! oui, nous dînons en ville, je l’ai oublié... J’ai oublié que
je m’étais habillée à cet effet; et, instinctivement, je regarde la
glace, mordue par le juvénile et stupide désir d’être dans un «bon
jour»... Le ciel me gâte décidément aujourd’hui!...--Oh! c’est si
rare!--La vision est satisfaisante de la jeune dame souple en son
fourreau soyeux, avec de la lumière plein les yeux.
J’aperçois aussi les roses pourpres et le visage d’Arabe de «mon ami»,
qui s’est levé aussitôt, tandis que je réponds:
--J’ai commandé la voiture pour huit heures moins le quart. Dites-le à
Monsieur.
J’avais oublié, aussi, que je possédais un mari. Et quel mari!
Meillane s’excuse, confus:
--Madame, comme je vous ai encore retenue!
Je l’arrête.
--Chut! ne vous excusez pas!... Je vous ai dû une heure qui m’a fait
beaucoup de bien! Au revoir... monsieur mon ami.
Il me baise la main.
Puis, du même ton que j’ai employé, un ton de badinage amical, il me
dit:
--Adieu, madame mon amie.
Il sort. Et toute la soirée, je porte en moi une persistante allégresse
dont, peu à peu, je m’étonne... Si bien que, rentrée dans mon _home_, la
tête sur l’oreiller, les yeux grands ouverts dans la nuit, je m’apprête
à descendre en mon âme pour un voyage de découvertes.
Et puis, tout à coup, résolument, je secoue la tête et ma volonté
retourne en arrière. Mon nouvel ami l’a dit: «La sagesse, c’est de vivre
dans le présent.»