21 mai.

Par extraordinaire, ce soir, je ne dînais pas en ville, ayant pu me

décommander--prétexte de migraine--pour une partie organisée par

Marinette et les Valprince.

Robert, lui, dînait... où bon lui semblait, dehors. C’était donc une

soirée pour moi toute seule; et, à l’avance, je la savourais, rentrée

plus tôt que de coutume pour me reposer, dans l’atmosphère amie de ma

chambre, d’ennuyeuses courses et de la corvée de voir des fâcheux et des

indifférents.

Meurtrie par l’étrange fatigue qui, si facilement, m’abat ce printemps,

je regardais, paresseuse sur ma chaise longue, le ciel du couchant qui

était de nacre rose sous le vol de petits nuages floconneux, ourlés

d’or... Et le silence autour de moi, dans la lumière apaisée, m’était un

baume.

Un coup à ma porte m’a fait tressaillir comme un bruit pénible; si

pénible que mon impression première a été de ne pas répondre pour

écarter l’intrus... Et puis, en même temps, l’habitude me faisait

prononcer un «Entrez!» piteusement résigné.

J’entends alors le bruit d’un bouton qui tourne. La porte s’ouvre; le

voile de Jouy est écarté; et c’est Robert qui apparaît. Stupéfaite, je

le regarde. Il s’est arrêté, m’apercevant inactive, parmi mes coussins,

et me demande:

--Vous dormiez?... Je vous ai réveillée... J’en suis désolé.

--Je ne dormais pas du tout, je rêvassais. Le chien et loup me rend très

paresseuse.

Un silence. Il se rapproche de la chaise longue.

--Cela vous réussit d’être paresseuse. Au milieu de vos coussins, dans

votre robe flottante--très joli, entre parenthèses, ce nuage rose dont

vous êtes enveloppée...--vous êtes la tentation même, Viva.

Je ne sourcille pas, habituée et indifférente. De vieille date, je sais

Robert incapable d’approcher une femme, à moins qu’elle ne soit

positivement un monstre, sans goûter ce qu’elle peut offrir de plaisant

à son goût masculin.

Et j’interroge, me redressant, assise très correcte au bord de la chaise

longue, mes pieds sur le tapis:

--Vous avez à me parler?

--Oui, si vous voulez bien m’écouter...

Je le considère, surprise.

--Quelle solennité!... Est-ce que vous allez me raconter quelque chose

de désagréable?... Alors j’aimerais mieux... sauf cas d’inévitable, que

vous vous en alliez sans rien me dire!...

L’exclamation m’a échappé. Maintenant, je suis lâche, même devant les

petites piqûres, autant que devant les vraies blessures.

Il sourit un peu et s’avance un fauteuil.

--Soyez sans inquiétude!... Tout simplement, il s’agit d’une proposition

qui m’a été faite et dont vous devez être instruite.

--Une proposition?

--Oui... J’ai reçu la demande, pour New-York et autres villes

importantes d’Amérique, d’une série de représentations de _la

Danaïde_...

--Ah?... Eh bien, je suppose que si vous prenez l’affaire en

considération, c’est qu’elle vous paraît bonne à tous égards, et je n’ai

à vous adresser que mes compliments. Je suis charmée, pour vous, de

cette nouvelle preuve de succès de votre opéra.

En effet, je porte à _la Danaïde_ un intérêt quasi maternel, parce que

je l’ai vue éclore, se développer, devenir une œuvre belle et vivante.

Et ce m’est une réelle jouissance que beaucoup apprennent à l’aimer.

Robert joue avec les soies de sa barbe qu’il tourmente du geste qui lui

est familier.

--Évidemment, la proposition telle qu’elle m’est présentée est très

flatteuse; et les conditions offertes valent la peine de n’être pas

dédaignées... C’est pourquoi, tout Parisien que je suis jusque dans les

moelles, je suis tenté de m’en aller, ainsi qu’il m’est demandé, diriger

moi-même l’orchestre de _la Danaïde_.

Un tressaillement secoue mes nerfs, si vite en éveil. Robert

s’éloignerait?... J’éprouve l’impression d’être une prisonnière à qui le

geôlier annoncerait tout à coup qu’il va partir...

Pourtant, même lui à Paris, je suis libre de faire tout ce qui me

convient...

Ah! pourvu qu’il accepte!...

Je demande:

--Qui chantera votre _Danaïde_, là-bas?

Encore un court silence. Puis la réponse vient, articulée sur une note

un peu brève:

--Mais son interprète habituelle, bien entendu.

J’ai compris... Sûrement, alors, il partira. De pareilles

représentations ne peuvent qu’attirer et retenir, outre-mer, l’époux de

ma jeunesse. Oh! bienfait du détachement! Sans qu’une fibre douloureuse

ait tressailli en moi, je peux répondre, sincère:

--Pour le succès de _la Danaïde_, il est, en effet, fort heureux que

vous ne soyez pas contraint à recourir à une nouvelle chanteuse! A

Paris, la direction laisserait partir Marcelle Huganne?

--Pendant les mois d’été, elle a son congé; et, à Paris, _la Danaïde_ ne

sera pas reprise avant novembre. Et puis, d’ailleurs, avec de l’argent,

tout s’arrange!

J’incline la tête et approuve, avec une docilité de petite fille bien

raisonnable. Ah! que la Viva de jadis est donc disparue! Celle pour qui

un tel voyage eût été un supplice... Jamais cette Viva n’eût laissé

l’homme qu’elle adorait partir ainsi, pour ne pas quitter sa maîtresse!

Et voici qu’aujourd’hui, les paroles de Robert éveillent seulement un

espoir imprévu, exquis, fou, l’espoir de vivre délivrée d’une présence

que je subis, pour obéir à un misérable souci des apparences; souci que

je condamne chaque jour davantage... Moi qui ai si intenses, le mépris

et l’horreur des compromis hypocrites à l’égard du monde. Oh! qu’il

parte! Que j’échappe au frôlement de cette vie qui m’est plus

qu’étrangère!

Et, avec quelle sincérité encore, je réponds:

--Mais tout cela me semble fort bien... Cette tournée serait prochaine,

alors?

--Départ vers le 15 juin. Retour...

--Retour?...

--Retour à l’automne.

Trois mois! Trois mois de liberté!

--Qu’est-ce qui vous fait hésiter à accepter?

--En principe, je suis décidé à peu près. Mais il y a toujours

passablement de conditions à régler.

--C’est vrai.

Silence de quelques secondes. Tous deux, nous songeons, puis, cette

question tombe, qui me fait tressauter:

--Viendrez-vous, Viva?

--Où?... En Amérique???

--Oui.

--Qu’irais-je bien faire là-bas? Sûrement non, je n’irai pas! Je lirai

vos succès dans les gazettes... Et cela me suffira.

--Alors, que ferez-vous de votre été?...

--Oh! je saurai l’occuper à mon gré! Soyez sans inquiétudes.

Avec sa prodigieuse inconscience, il me demande:

--Vous ne vous ennuierez pas?

--M’ennuyer?... De quoi?... De qui?... De vous? Que je saurai

parfaitement loti quant aux distractions! D’ailleurs, vous n’ignorez pas

que je me suffis très bien à moi-même.

--Et puis, les bons amis sont là, tout prêts à vous entourer, pour que

vous ignoriez la solitude.

Il y a soudain, dans la voix de Robert, quelque chose de presque

agressif qui y est inaccoutumé.

--Vous avez raison, j’ai un cercle d’amis qui s’efforcent d’écarter de

moi toute sensation d’isolement.

--En tête, M. de Meillane.

Encore?... Je sens mes sourcils se rapprocher; mais, dédaigneuse de

discuter, je réponds simplement:

--Voulez-vous que nous ne nous occupions pas de M. de Meillane, qui n’a

rien à faire dans une conversation où vous et moi, seuls, sommes

intéressés? Vous emploierez votre temps en Amérique comme bon vous

semblera. Moi de même, en Europe. Et ainsi, nous aurons, l’un et

l’autre, un agréable été. Si, par hasard, j’éprouvais quelque besoin

d’être protégée, père est là! Partez donc sans arrière-pensée... Et

préoccupez-vous seulement d’avoir tout le succès que mérite _la

Danaïde_.

Mon accent a-t-il mis un point final à notre conversation? Robert se

lève, fait quelques pas, au hasard, dans ma chambre.

Je le connais trop pour ne pas le deviner obscurément surpris de la

tranquillité avec laquelle j’accueille la séparation qu’il vient de

m’annoncer. Et il ignore quelle allégresse cache cette tranquillité!

Par aventure, avait-il mis dans ses plans de m’emmener?... Après tout,

je suis une épouse si peu gênante! Il comptait peut-être m’avoir, en

Amérique, comme femme du monde,--sa femme,--à présenter; et mener une

double vie, comme à Paris. Sa tyrannie masculine se cabre devant mon

indépendance, nettement établie, car il sait bien n’avoir nul moyen de

me l’enlever.

Et justement, parce qu’il a conscience que je lui ai échappé, je lui

apparais une proie désirable qu’il voudrait garder sienne, pour y mordre

à l’occasion. Aussi est-il sincère, j’en suis sûre, quand il prononce,

la voix un peu assourdie:

--Vous me manquerez, Viva,

Moqueuse, je secoue la tête:

--Non, ne croyez rien de pareil! Vous aurez, je vous le répète, tant de

distractions de tout genre!... Bientôt vous perdrez l’habitude de ma

vague présence. Enfin si, tout de même, il arrivait que je vous fisse

défaut, tant pis... Mais cela n’arrivera pas! N’ayez crainte, comme

disent les bonnes gens.

Il ne me répond pas. Mais j’aperçois une courte flamme dans ses

prunelles sablées d’or qui arrêtent sur moi un singulier regard. Puis,

brusquement, il sort.

La nuit tombe... · 第 18 / 86 题