Par extraordinaire, ce soir, je ne dînais pas en ville, ayant pu me
décommander--prétexte de migraine--pour une partie organisée par
Marinette et les Valprince.
Robert, lui, dînait... où bon lui semblait, dehors. C’était donc une
soirée pour moi toute seule; et, à l’avance, je la savourais, rentrée
plus tôt que de coutume pour me reposer, dans l’atmosphère amie de ma
chambre, d’ennuyeuses courses et de la corvée de voir des fâcheux et des
indifférents.
Meurtrie par l’étrange fatigue qui, si facilement, m’abat ce printemps,
je regardais, paresseuse sur ma chaise longue, le ciel du couchant qui
était de nacre rose sous le vol de petits nuages floconneux, ourlés
d’or... Et le silence autour de moi, dans la lumière apaisée, m’était un
baume.
Un coup à ma porte m’a fait tressaillir comme un bruit pénible; si
pénible que mon impression première a été de ne pas répondre pour
écarter l’intrus... Et puis, en même temps, l’habitude me faisait
prononcer un «Entrez!» piteusement résigné.
J’entends alors le bruit d’un bouton qui tourne. La porte s’ouvre; le
voile de Jouy est écarté; et c’est Robert qui apparaît. Stupéfaite, je
le regarde. Il s’est arrêté, m’apercevant inactive, parmi mes coussins,
et me demande:
--Vous dormiez?... Je vous ai réveillée... J’en suis désolé.
--Je ne dormais pas du tout, je rêvassais. Le chien et loup me rend très
paresseuse.
Un silence. Il se rapproche de la chaise longue.
--Cela vous réussit d’être paresseuse. Au milieu de vos coussins, dans
votre robe flottante--très joli, entre parenthèses, ce nuage rose dont
vous êtes enveloppée...--vous êtes la tentation même, Viva.
Je ne sourcille pas, habituée et indifférente. De vieille date, je sais
Robert incapable d’approcher une femme, à moins qu’elle ne soit
positivement un monstre, sans goûter ce qu’elle peut offrir de plaisant
à son goût masculin.
Et j’interroge, me redressant, assise très correcte au bord de la chaise
longue, mes pieds sur le tapis:
--Vous avez à me parler?
--Oui, si vous voulez bien m’écouter...
Je le considère, surprise.
--Quelle solennité!... Est-ce que vous allez me raconter quelque chose
de désagréable?... Alors j’aimerais mieux... sauf cas d’inévitable, que
vous vous en alliez sans rien me dire!...
L’exclamation m’a échappé. Maintenant, je suis lâche, même devant les
petites piqûres, autant que devant les vraies blessures.
Il sourit un peu et s’avance un fauteuil.
--Soyez sans inquiétude!... Tout simplement, il s’agit d’une proposition
qui m’a été faite et dont vous devez être instruite.
--Une proposition?
--Oui... J’ai reçu la demande, pour New-York et autres villes
importantes d’Amérique, d’une série de représentations de _la
Danaïde_...
--Ah?... Eh bien, je suppose que si vous prenez l’affaire en
considération, c’est qu’elle vous paraît bonne à tous égards, et je n’ai
à vous adresser que mes compliments. Je suis charmée, pour vous, de
cette nouvelle preuve de succès de votre opéra.
En effet, je porte à _la Danaïde_ un intérêt quasi maternel, parce que
je l’ai vue éclore, se développer, devenir une œuvre belle et vivante.
Et ce m’est une réelle jouissance que beaucoup apprennent à l’aimer.
Robert joue avec les soies de sa barbe qu’il tourmente du geste qui lui
est familier.
--Évidemment, la proposition telle qu’elle m’est présentée est très
flatteuse; et les conditions offertes valent la peine de n’être pas
dédaignées... C’est pourquoi, tout Parisien que je suis jusque dans les
moelles, je suis tenté de m’en aller, ainsi qu’il m’est demandé, diriger
moi-même l’orchestre de _la Danaïde_.
Un tressaillement secoue mes nerfs, si vite en éveil. Robert
s’éloignerait?... J’éprouve l’impression d’être une prisonnière à qui le
geôlier annoncerait tout à coup qu’il va partir...
Pourtant, même lui à Paris, je suis libre de faire tout ce qui me
convient...
Ah! pourvu qu’il accepte!...
Je demande:
--Qui chantera votre _Danaïde_, là-bas?
Encore un court silence. Puis la réponse vient, articulée sur une note
un peu brève:
--Mais son interprète habituelle, bien entendu.
J’ai compris... Sûrement, alors, il partira. De pareilles
représentations ne peuvent qu’attirer et retenir, outre-mer, l’époux de
ma jeunesse. Oh! bienfait du détachement! Sans qu’une fibre douloureuse
ait tressailli en moi, je peux répondre, sincère:
--Pour le succès de _la Danaïde_, il est, en effet, fort heureux que
vous ne soyez pas contraint à recourir à une nouvelle chanteuse! A
Paris, la direction laisserait partir Marcelle Huganne?
--Pendant les mois d’été, elle a son congé; et, à Paris, _la Danaïde_ ne
sera pas reprise avant novembre. Et puis, d’ailleurs, avec de l’argent,
tout s’arrange!
J’incline la tête et approuve, avec une docilité de petite fille bien
raisonnable. Ah! que la Viva de jadis est donc disparue! Celle pour qui
un tel voyage eût été un supplice... Jamais cette Viva n’eût laissé
l’homme qu’elle adorait partir ainsi, pour ne pas quitter sa maîtresse!
Et voici qu’aujourd’hui, les paroles de Robert éveillent seulement un
espoir imprévu, exquis, fou, l’espoir de vivre délivrée d’une présence
que je subis, pour obéir à un misérable souci des apparences; souci que
je condamne chaque jour davantage... Moi qui ai si intenses, le mépris
et l’horreur des compromis hypocrites à l’égard du monde. Oh! qu’il
parte! Que j’échappe au frôlement de cette vie qui m’est plus
qu’étrangère!
Et, avec quelle sincérité encore, je réponds:
--Mais tout cela me semble fort bien... Cette tournée serait prochaine,
alors?
--Départ vers le 15 juin. Retour...
--Retour?...
--Retour à l’automne.
Trois mois! Trois mois de liberté!
--Qu’est-ce qui vous fait hésiter à accepter?
--En principe, je suis décidé à peu près. Mais il y a toujours
passablement de conditions à régler.
--C’est vrai.
Silence de quelques secondes. Tous deux, nous songeons, puis, cette
question tombe, qui me fait tressauter:
--Viendrez-vous, Viva?
--Où?... En Amérique???
--Oui.
--Qu’irais-je bien faire là-bas? Sûrement non, je n’irai pas! Je lirai
vos succès dans les gazettes... Et cela me suffira.
--Alors, que ferez-vous de votre été?...
--Oh! je saurai l’occuper à mon gré! Soyez sans inquiétudes.
Avec sa prodigieuse inconscience, il me demande:
--Vous ne vous ennuierez pas?
--M’ennuyer?... De quoi?... De qui?... De vous? Que je saurai
parfaitement loti quant aux distractions! D’ailleurs, vous n’ignorez pas
que je me suffis très bien à moi-même.
--Et puis, les bons amis sont là, tout prêts à vous entourer, pour que
vous ignoriez la solitude.
Il y a soudain, dans la voix de Robert, quelque chose de presque
agressif qui y est inaccoutumé.
--Vous avez raison, j’ai un cercle d’amis qui s’efforcent d’écarter de
moi toute sensation d’isolement.
--En tête, M. de Meillane.
Encore?... Je sens mes sourcils se rapprocher; mais, dédaigneuse de
discuter, je réponds simplement:
--Voulez-vous que nous ne nous occupions pas de M. de Meillane, qui n’a
rien à faire dans une conversation où vous et moi, seuls, sommes
intéressés? Vous emploierez votre temps en Amérique comme bon vous
semblera. Moi de même, en Europe. Et ainsi, nous aurons, l’un et
l’autre, un agréable été. Si, par hasard, j’éprouvais quelque besoin
d’être protégée, père est là! Partez donc sans arrière-pensée... Et
préoccupez-vous seulement d’avoir tout le succès que mérite _la
Danaïde_.
Mon accent a-t-il mis un point final à notre conversation? Robert se
lève, fait quelques pas, au hasard, dans ma chambre.
Je le connais trop pour ne pas le deviner obscurément surpris de la
tranquillité avec laquelle j’accueille la séparation qu’il vient de
m’annoncer. Et il ignore quelle allégresse cache cette tranquillité!
Par aventure, avait-il mis dans ses plans de m’emmener?... Après tout,
je suis une épouse si peu gênante! Il comptait peut-être m’avoir, en
Amérique, comme femme du monde,--sa femme,--à présenter; et mener une
double vie, comme à Paris. Sa tyrannie masculine se cabre devant mon
indépendance, nettement établie, car il sait bien n’avoir nul moyen de
me l’enlever.
Et justement, parce qu’il a conscience que je lui ai échappé, je lui
apparais une proie désirable qu’il voudrait garder sienne, pour y mordre
à l’occasion. Aussi est-il sincère, j’en suis sûre, quand il prononce,
la voix un peu assourdie:
--Vous me manquerez, Viva,
Moqueuse, je secoue la tête:
--Non, ne croyez rien de pareil! Vous aurez, je vous le répète, tant de
distractions de tout genre!... Bientôt vous perdrez l’habitude de ma
vague présence. Enfin si, tout de même, il arrivait que je vous fisse
défaut, tant pis... Mais cela n’arrivera pas! N’ayez crainte, comme
disent les bonnes gens.
Il ne me répond pas. Mais j’aperçois une courte flamme dans ses
prunelles sablées d’or qui arrêtent sur moi un singulier regard. Puis,
brusquement, il sort.