Aujourd’hui, aperçu Meillane au mariage de la petite de Chambray dont il
est vaguement cousin. Le hasard fait qu’il connaît nombre de gens que je
fréquente, peu ou prou. D’où ce résultat que nous nous rencontrons
plutôt souvent, ici ou là, en dehors de notre cercle intime où l’a fait
entrer sa camaraderie avec Paul.
Il m’a demandé si je viendrais demain au bridge de Marinette. J’étais
d’humeur taquine et j’ai répliqué, l’accent détaché:
--Que vous êtes curieux! Je n’en sais rien du tout!... Et puis, en quoi
cela peut-il bien vous intéresser?...
Alors, mi-plaisant, mi-sérieux, il m’a déclaré, en toute simplicité:
--Si vous ne venez pas, je n’irai pas!... Parce que le bridge...
--Vous laisse froid? Eh bien, moi aussi!... C’est pourquoi... Vous
comprenez?
Je riais. Lui pas. Il avait posé sur moi un regard impatient; et ainsi,
il avait une mine de jeune père qui se domine pour ne pas «secouer» sa
petite fille maussade.
Mais, bien entendu, il n’a pas succombé à pareille tentation; et nous
nous en sommes allés, chacun de notre côté, faire nos politesses aux
mariés. Il ne se doutait guère que l’idée m’avait traversé la cervelle
de lui offrir:
--Laissons donc les joueurs à leur bridge. Et venez chez moi faire un
peu de musique demain!
A Voulemont, à Sylvaire, j’aurais soumis la proposition sans hésiter.
Avec lui, je me suis tue. Ma sauvagerie, vite ombrageuse, s’effarouche
un peu de trouver si souvent, dans mon sillage, cet étranger trop
clairvoyant.
Ensuite, d’ailleurs, j’ai été surprise du sentiment instinctif qui
m’avait clos les lèvres... Si surprise que tantôt, pendant un instant de
liberté, à l’heure recueillie du crépuscule, j’ai entrepris une
attentive promenade en mon intime jardin, afin d’étudier la nature des
plantes que M. de Meillane y fait pousser.
Ni à moi ni aux autres, je ne mens jamais.
Aussi je reconnais qu’il m’est plutôt agréable de le rencontrer parce
que...--je l’ai dit à Marinette et c’est la très simple vérité--il
m’offre un type que je ne trouve guère, si même je l’ai jamais trouvé,
dans le monde qui est le nôtre. Il me repose et il m’intéresse.
Moi qui, depuis dix ans, voit à mes côtés le caprice fait homme, je
constate, stupéfaite, combien celui-ci sait toujours ce qu’il veut et
domine les circonstances, même menues, au lieu de les subir. Son
vouloir, il l’accomplit avec une simplicité élégante, calme et forte que
ne rebute raient ni une difficulté ni un danger.
Des hommes qui _veulent_ inflexiblement, après tout, j’en ai connu: et
de toute sorte! Combien en ai-je rencontré qui, jamais, n’auraient
employé leur volonté à réaliser un acte qu’ils n’eussent pas avoué?
Or ce Jacques de Meillane me donne l’impression de posséder une
intransigeante droiture, qui ne lui permettrait pas plus un léger
compromis de conscience qu’une parole mensongère.
Selon l’expression anglaise, il doit être un _clean man_. Pour en être
certaine, chose singulière, aussi certaine que si, de vieille date, je
le connaissais, il m’a suffi de rencontrer dans son visage brun, tracé
en lignes précises, le regard vif et chaud, clair presque jusqu’à la
dureté. Un regard d’homme à qui une créature peut se fier absolument.
Est-ce donc pour cela que, une ou deux fois, je me suis aperçue, à ma
profonde stupeur, que je lui parlais de moi? Sans effort, je serais
confiante avec lui.
D’ailleurs, je me reprends très vite. Sous son regard trop pénétrant,
sans hardiesse offensante, c’est vrai, je me dérobe presque agressive,
avec la même révolte que s’il cherchait à dévoiler le mystère de mon
corps. Je lui en veux de la perspicacité avec laquelle il devine mes
impressions; sans doute parce qu’il m’observe,--j’en ai
conscience,--avec une attention constante.
Cependant, oh! délice, il continue à ne pas me faire une ombre de cour
et m’épargner la sensation trop connue du désir en quête, qui attend...
Même il ne s’occupe pas particulièrement de moi; mais, à de menus
détails, révélés à mon expérience des évolutions masculines, je sais, à
la fin d’une soirée, qu’il ne m’a pas perdue de vue un moment, a entendu
tout ce que je disais, remarqué tous mes mouvements; et plus d’une fois,
dérouté par mes contradictions d’allure, de langage, de tenue, il a
pensé: «Quelle femme est-elle décidément?»
A coup sûr, il sait désormais, comme le Tout Paris, l’époux que je
possède en Robert; et notre situation respective l’intrigue. Il a dû
commencer par se demander, à son tour, si j’étais ignorante ou
indifférente. Maintenant, il a l’air de pencher pour l’indifférence. Et
son inflexible sincérité s’étonne. Je le sens; car je suis perspicace,
moi aussi, qui n’ai plus dans l’existence d’autre rôle que celui de
spectatrice.
Avec Robert, il se montre d’une politesse un peu distante. Ils causent
sans camaraderie; leurs intelligences et leurs goûts d’art prennent
contact; mais leurs jugements se heurteraient vite, si la souplesse de
Robert n’évitait les angles dangereux.
Je m’amuse parfois à les observer quand une occasion les rapproche.
Robert sent chez Meillane une indépendance qui le mesure à sa valeur;
et, instinctivement, parce que c’est, chez lui, besoin inné de plaire,
il se met en frais pour l’adversaire qui ne semble pas s’en apercevoir
et reste enfermé dans une courtoisie correcte, plutôt froide. Ce dont
s’irrite l’amour-propre presque féminin de Robert.
Hier, à je ne sais quel propos, il m’a jeté, avec un petit rire sec:
--On dirait que ce Meillane vous agrée!
Tranquillement, j’ai répondu:
--Oui, il me distrait.
Et cela encore, c’est la très simple vérité.
Il me distrait et m’étonne par l’inlassable curiosité de son
intelligence remarquablement ouverte. Vraiment, le monde lui est un
spectacle où il découvre toujours des aspects susceptibles de
l’intéresser.
Vivant hors de son milieu naturel, goûtant le voyage avec passion, en
intellectuel artiste et en homme d’action, point exclusif, il a subi
volontiers le frottement des mœurs et des cerveaux étrangers. Et son
esprit, dont la réceptivité n’a rien de passif, y a gagné des richesses
qu’il m’est un délassement de découvrir.
Nous bataillons sur les livres, les questions d’art, sur les idées
surtout, voire même les sentiments; tous deux muets d’ailleurs sur le
chapitre «amour», que nous devinons connaître, l’un et l’autre, en gens
d’expérience. Et il apporte, à pénétrer ma pensée ou à me faire partager
la sienne, une inconsciente volonté qui, suivant mon humeur, me fait
rire ou m’impatiente. Il s’en aperçoit, s’excuse confus... Et il
recommence.
Pendant une de nos escarmouches, l’autre soir, je lui ai glissé, par
malice, mais aussi avec conviction:
--Que vous êtes donc jeune de vous intéresser à tant de choses!
Il a riposté aussitôt:
--Mais vous faites tout comme moi!
--Non... Je ne peux pas... hélas! Je m’occupe tant bien que mal, parce
que ma vie ressemble à une journée trop longue qu’il faut remplir, coûte
que coûte, pour pouvoir en supporter le vide... Mais je la remplis de si
inutile façon que j’en suis honteuse, dans mes crises d’examen de
conscience... Elle n’appartient ni au travail, ni à l’art, ni à
l’altruisme... Elle est le néant même.
--Ne dites donc pas cela! Ce n’est pas vrai!
Il a parlé avec une espèce d’emportement; je l’arrête, railleuse:
--Vous n’êtes pas poli du tout, vous savez.
--Soit! Alors, je dis que pour une femme comme vous, il y a tant de
sources vives où boire!
--Je n’ai plus soif... Vous n’avez donc pas encore compris que je suis
blasée, revenue de toute chose, autant que le roi Salomon sur le tard de
son existence?...
--Je vous plains beaucoup, madame... si vous ne vous moquez de ma
confiance en votre sincérité.
--Oh! non, je ne me moque pas!... Pour moi, une vie n’a de prix
qu’autant qu’elle est nécessaire à des êtres chers auxquels on la donne
toute... Des enfants, une mère, un amant, que sais-je?... tous biens que
je ne possède pas, enfin!
Ici, je m’arrête court, me rappelant que, en apparence du moins, j’ai un
mari. Mais Jacques de Meillane ne montre pas qu’il se soit aperçu de mon
inconséquence. Seulement, notre conversation s’oriente vers des sujets
moins délicats.