Une rencontre ce matin.
En m’éveillant, j’ai aperçu, par ma fenêtre entrouverte, un ciel
adorablement bleu; l’air qui a frôlé ma bouche était si parfumé de
fraîcheur, de verdure, de soleil, qu’un furieux désir de campagne m’a
fait tressaillir. Et, faute de mieux, je suis partie pédestrement vers
le Bois, en compagnie de Plume, qui bondissait à mes côtés avec des
abois joyeux.
Peut-être la métempsycose dit vrai. Dans une existence antérieure, j’ai
dû être quelque dryade, pour subir à ce point l’envoûtement de la
nature; pour qu’elle me _prenne_, comme le ferait une créature vivante
aux multiples visages, aux multiples voix, dont les silences ne sont
jamais la mort.
La nature, elle me grise comme la musique! Elle me donne des fêtes dont
je jouis, tout bas, avec les délices que je n’ai peut-être jamais
goûtées dans les fêtes des hommes.
Et, ce matin, j’éprouvais une béatitude de végétal à sentir sur moi
l’ardente caresse de l’air, vibrant de lumière.
J’avais pris un sentier isolé où, sur le tronc des arbres, dansaient des
gouttes de clarté; et, sans pensée, redevenue petite fille, je jouais
avec Plume qui courait follement après les rais de soleil jaillis entre
les feuilles, tout palpitants d’atomes.
Mais le sentier n’était pas du tout solitaire comme je l’imaginais. Un
couple y marchait. L’homme, le bras passé sous celui de sa compagne d’un
geste amoureux. Elle, la tête un peu dressée vers lui, le frôlant de son
corps superbe engainé dans le _tailleur_ étroit.
J’ai retenu, d’un appel impérieux. Plume qui allait s’élancer...
Car ce couple si voluptueusement uni, qui s’affichait avec l’insolent
mépris des rencontres possibles, ce couple était formé par mon mari et
sa précieuse interprète, Marcelle Huganne...
Si absorbés ils étaient l’un par l’autre, qu’ils n’avaient entendu ni
mon appel ni les abois de Plume reconnaissant le maître de son logis.
Tout net, je me suis arrêtée dans le sentier. Je ne sais quelle pudeur
orgueilleuse m’interdisait de leur prouver que je n’ignorais rien!
Il a existé un temps où pareille rencontre m’eût broyé le cœur, me
bouleversant du besoin aveugle de les séparer à n’importe quel prix. Que
je suis donc devenue sage!
Je les ai regardés, très calme, en observatrice, comme le premier soir
de la _Danaïde_.
Vraiment, ils formaient un beau couple. Elle, même en tenue de ville,
garde une grâce souveraine de déesse. Lui, porte singulièrement jeune
ses quarante-deux ans, de silhouette, du moins. Mais le visage, quoique
fatigué, conserve sa séduction. Dans la soie fauve de la barbe, les
sillons blancs demeurent encore invisibles; et les dents luisent,
solides, entre les lèvres habiles à toutes les caresses.
Il marchait incliné vers elle qui semblait écouter. Elle avait un peu
penché la tête; et je ne voyais plus que la nuque dorée et la ligne
souple de la joue.
Je les ai contemplés quelques minutes dans leur lente promenade
d’amants. Puis j’ai rappelé Plume et je suis rentrée.
A déjeuner, quand j’ai retrouvé Robert, il était souriant et empressé,
les yeux brillants; et il s’est exclamé, de bonne humeur, dépliant sa
serviette:
--Viva, vous me voyez avec un appétit dévorant. J’ai fait ce matin au
Bois une promenade qui m’a mis en goût!
Quel besoin a-t-il de me dire cela?
Presque comique m’apparaît cette semi-confidence! Mais je réponds
simplement, avec une ironie qu’il ne perçoit pas:
--Vraiment?... Moi aussi, ce matin, je suis allée au Bois...
Je m’arrête, serrant mes lèvres, pour être sûre qu’elles ne commettront
point de trahison.
Il a dressé la tête et m’enveloppe d’un coup d’œil aigu. Mais je demeure
impénétrable et, tranquillement, je casse mon pain.
Quelle figure aurais-je dans cette maison, si je ne paraissais tout
ignorer? Et cependant une pensée vient en éclair de me traverser le
cerveau: «Par quelle aberration ai-je pu me résigner à continuer de
vivre près de cet homme qui ne m’est plus rien?»