10 mai.

Une rencontre ce matin.

En m’éveillant, j’ai aperçu, par ma fenêtre entrouverte, un ciel

adorablement bleu; l’air qui a frôlé ma bouche était si parfumé de

fraîcheur, de verdure, de soleil, qu’un furieux désir de campagne m’a

fait tressaillir. Et, faute de mieux, je suis partie pédestrement vers

le Bois, en compagnie de Plume, qui bondissait à mes côtés avec des

abois joyeux.

Peut-être la métempsycose dit vrai. Dans une existence antérieure, j’ai

dû être quelque dryade, pour subir à ce point l’envoûtement de la

nature; pour qu’elle me _prenne_, comme le ferait une créature vivante

aux multiples visages, aux multiples voix, dont les silences ne sont

jamais la mort.

La nature, elle me grise comme la musique! Elle me donne des fêtes dont

je jouis, tout bas, avec les délices que je n’ai peut-être jamais

goûtées dans les fêtes des hommes.

Et, ce matin, j’éprouvais une béatitude de végétal à sentir sur moi

l’ardente caresse de l’air, vibrant de lumière.

J’avais pris un sentier isolé où, sur le tronc des arbres, dansaient des

gouttes de clarté; et, sans pensée, redevenue petite fille, je jouais

avec Plume qui courait follement après les rais de soleil jaillis entre

les feuilles, tout palpitants d’atomes.

Mais le sentier n’était pas du tout solitaire comme je l’imaginais. Un

couple y marchait. L’homme, le bras passé sous celui de sa compagne d’un

geste amoureux. Elle, la tête un peu dressée vers lui, le frôlant de son

corps superbe engainé dans le _tailleur_ étroit.

J’ai retenu, d’un appel impérieux. Plume qui allait s’élancer...

Car ce couple si voluptueusement uni, qui s’affichait avec l’insolent

mépris des rencontres possibles, ce couple était formé par mon mari et

sa précieuse interprète, Marcelle Huganne...

Si absorbés ils étaient l’un par l’autre, qu’ils n’avaient entendu ni

mon appel ni les abois de Plume reconnaissant le maître de son logis.

Tout net, je me suis arrêtée dans le sentier. Je ne sais quelle pudeur

orgueilleuse m’interdisait de leur prouver que je n’ignorais rien!

Il a existé un temps où pareille rencontre m’eût broyé le cœur, me

bouleversant du besoin aveugle de les séparer à n’importe quel prix. Que

je suis donc devenue sage!

Je les ai regardés, très calme, en observatrice, comme le premier soir

de la _Danaïde_.

Vraiment, ils formaient un beau couple. Elle, même en tenue de ville,

garde une grâce souveraine de déesse. Lui, porte singulièrement jeune

ses quarante-deux ans, de silhouette, du moins. Mais le visage, quoique

fatigué, conserve sa séduction. Dans la soie fauve de la barbe, les

sillons blancs demeurent encore invisibles; et les dents luisent,

solides, entre les lèvres habiles à toutes les caresses.

Il marchait incliné vers elle qui semblait écouter. Elle avait un peu

penché la tête; et je ne voyais plus que la nuque dorée et la ligne

souple de la joue.

Je les ai contemplés quelques minutes dans leur lente promenade

d’amants. Puis j’ai rappelé Plume et je suis rentrée.

A déjeuner, quand j’ai retrouvé Robert, il était souriant et empressé,

les yeux brillants; et il s’est exclamé, de bonne humeur, dépliant sa

serviette:

--Viva, vous me voyez avec un appétit dévorant. J’ai fait ce matin au

Bois une promenade qui m’a mis en goût!

Quel besoin a-t-il de me dire cela?

Presque comique m’apparaît cette semi-confidence! Mais je réponds

simplement, avec une ironie qu’il ne perçoit pas:

--Vraiment?... Moi aussi, ce matin, je suis allée au Bois...

Je m’arrête, serrant mes lèvres, pour être sûre qu’elles ne commettront

point de trahison.

Il a dressé la tête et m’enveloppe d’un coup d’œil aigu. Mais je demeure

impénétrable et, tranquillement, je casse mon pain.

Quelle figure aurais-je dans cette maison, si je ne paraissais tout

ignorer? Et cependant une pensée vient en éclair de me traverser le

cerveau: «Par quelle aberration ai-je pu me résigner à continuer de

vivre près de cet homme qui ne m’est plus rien?»

La nuit tombe... · 第 16 / 86 题