Hier, ce fameux dîner.
Je m’étais dépêchée de m’habiller afin d’arriver chez Marinette à temps
pour assister au coucher des poussins, que j’ai en effet, trouvés dans
la nursery, tout prêts à entrer dans leur lit. Guy, pareil à un petit
doge, sous sa robe de chambre rouge; Hélène, revêtue de sa longue
chemise de nuit, sautant sur ses couvertures au risque de dégringoler et
me criant, lèvres et bras tendus, toute rose sous la mousse floconneuse
de ses boucles:
--Tante Viva, venez m’embrasser, je suis tout nue!
«Tout nue», traduire «déshabillée». Agnès, choquée, s’empresse de
l’enfouir sous ses draps et s’apprête à faire subir le même traitement à
Guy, qui, en homme soigneux, place ses pantoufles sous son lit.
Pour être sage, j’abandonne les petits à leur gouvernante et je reviens
dans le salon où, déjà, sont arrivés presque tous les hôtes de
Marinette, y compris Jacques de Meillane qui cause avec père. Mais pas
de Valprince.
En embrassant mon petit papillon qui est jolie à souhait, je lui
murmure:
--Eh bien? est-ce qu’_elle_ ne vient pas?
--Oh! si!... Mais elle est toujours en retard...
--Ah! parfaitement.
Ce soir-là, cependant, Mme Valprince a dû faire un effort, car à peine
Marinette a fini sa phrase, la porte s’ouvre encore une fois. C’est
elle!... Une onde rose monte aux joues de sa petite amie, qui s’avance,
très correcte, au-devant d’elle, mais avec quel sourire de bienvenue!
Tandis que toutes deux s’embrassent et que le docteur Valprince s’abîme
en saluts diversement orientés, je regarde la nouvelle venue, qui, pour
l’instant du moins, trône en souveraine dans le cœur de ma petite sœur.
Et je suis un peu surprise. En quoi, par son physique du moins, a-t-elle
pu séduire ainsi Marinette?... Ce n’est plus du tout une jeune femme.
Sûrement, la quarantaine a sonné pour elle depuis plusieurs années. Elle
ressemble à un pastel effacé. La peau a des tons de fleur délicatement
fanée, qu’avivent l’imperceptible reflet rose des joues, le rouge éteint
des lèvres. Les yeux clignent souvent, d’un bleu lavé, avec ce regard un
peu vague des myopes. Les cheveux ondulent, blond cendré, moirés
d’argent. Sous la robe gris mauve, la silhouette, d’une élégante
distinction, est imprécise. Les gestes sont harmonieux, plutôt lents...
Marinette m’appelle pour les présentations. Elle a une mine enchantée
dont la jeunesse est délicieuse; l’air d’une petite fille confuse d’un
bonheur immérité. Quel bébé elle est demeurée par certains côtés!
Mme Valprince me tend la main:
La voix est douce, un peu «traînante», et l’accent aussi convaincu que
si, vraiment, elle avait, de tout son être, soupiré après notre
rencontre. Ni elle ni moi, d’ailleurs, ne croyons rien de semblable.
Nous échangeons quelques propos polis; puis, tout de suite, elle célèbre
son «adorable petite amie».
Quelle singulière manière elle a de parler de Marinette, comme d’un
trésor qu’elle aurait eu la chance de trouver et qui serait maintenant
son bien!...
J’écoute, sentant mon _moi_ intime devenir un hérisson roulé en boule.
Pour conclure, elle a cette phrase étonnante:
--Je sais, madame, combien vous avez toujours montré de tendresse à la
chère petite... Si vous le permettez, nous l’aimerons ensemble...
J’espère que vous ne trouverez pas mauvais qu’elle me donne en retour
une part de son cœur!
Rien que cela!... Et il n’y a pas cinq semaines qu’elles se connaissent!
Cette Mme Valprince manque un peu du sentiment des distances!... Et il
m’échappe--par bonheur, mon accent est léger, ma bouche souriante:
--Oh! madame, je suppose, à l’honneur de Marinette, que sa sympathie
nouvelle pour vous et sa vieille affection pour moi ne sauraient être
rivales!...
Mon imperceptible ironie ne désarçonne pas Mme Valprince, qui me paraît
douée,--dans le monde, du moins,--d’une de ces amabilités exaspérantes
que nulle traverse ne saurait dissiper. Elle doit prodiguer sa grâce
aussi naturellement que d’autres sont grincheux.
Le dîner est annoncé à point pour me séparer d’elle; et je vois
s’incliner devant moi Jacques de Meillane, à qui, bien entendu, m’a
confiée Marinette. Il est correct et froid. Moi, un brin nerveuse. Je
subis si fort les impressions rétractiles! Mme Valprince a gelé ma
personne morale. Et pour mon voisin et moi, le dîner commence
silencieux, sauf les politesses de commande... Jusqu’à la minute où, mon
énervement dissipé, il me vient le vague, très vague remords d’être,
injustement, une maussade compagne pour l’ami du bon Paul. Et je lui
demande, un tantinet contrite:
--Vous trouvez, n’est-ce pas,--et vous avez raison!--que ma belle-sœur
vous a donné, en ma personne, une bien ennuyeuse voisine!
Les yeux gris posent sur moi leur regard clair; et il me dit, si
drôlement, que la glace est soudain rompue:
--J’espère surtout, madame, que vous me ferez, avant la fin du dîner, la
grâce de me laisser un peu profiter du plaisir--très vif...--qu’a voulu
me procurer Mme Abriès, en me plaçant près de vous.
Il a toujours cet accent d’absolue sincérité qui déconcerte mon
scepticisme, et je riposte:
--Vous avez l’air de penser vraiment ce que vous dites... Et pourtant,
quel plaisir cela peut-il vous faire de dîner près d’une dame inconnue
et pas aimable!
--Mais vous êtes très aimable quand vous le voulez! Vous l’avez été
infiniment, le premier soir où je vous ai vue... Un peu moins, le jour
où nous avons contemplé ensemble le chemin de fer de votre petit
neveu... Et ce soir...
Il s’arrête.
--Eh bien, ce soir?
--Ce soir?... Vous ne l’étiez pas du tout... Mais j’espère bien que vous
allez le devenir!
Je me mets à rire. Cette franchise calme et audacieuse est amusante.
--Ah! vraiment, je vais le devenir?... Et vous reposez cette conviction
sur?...
--Sur le sentiment que je ne mérite pas un dur traitement.
Tel un diable bondissant d’une boîte, un souvenir surgit dans ma pensée.
--Êtes-vous tout à fait sûr de ne pas le mériter?
Les yeux gris m’interrogent de leur manière un peu impérative:
--Madame, que voulez-vous dire?
--Ceci, tout simplement: que votre jugement a été téméraire à mon
endroit, certain jour où vous m’avez rencontrée devant le _Carlton_,
alors que j’allais goûter avec un ami. Avouez que vous avez entendu
jaboter, plus ou moins, sur mon compte; et, en cette minute-là, vous
avez pensé, j’en jurerais: «Tiens... tiens, c’est bien ce qu’on m’avait
raconté sur cette petite femme-là!...»
Je sens sur moi son regard si extraordinairement droit:
--Ce que j’avais entendu dire m’avait donné un très vif désir de vous
connaître, madame. Et le jour dont vous parlez, c’est vrai, vous m’avez
déçu... Comme le soir où je vous ai aperçue dans un idiot _bouiboui_,
très chic d’ailleurs, à Montmartre. Un camarade m’y avait emmené.
Je me souviens. Le soir dont il parle, les de Prelles m’avaient
entraînée au _Cabaret Vert_ entendre une revue, prétendue «très drôle»;
qui l’était du moins selon la formule, troussée d’équivoques
spirituellement comiques parfois, plus souvent, d’une grossièreté toute
faubourienne, qualifiée de «gauloise».
--Vous m’avez aperçue, ce soir-là?... Je ne vous ai pas vu.
--Non, vous étiez tout occupée des propos que tenaient, sur la scène,
des dames plutôt dépenaillées et des messieurs aux allures d’apaches,
qui exécutaient, entre temps, des danses tout à fait suggestives.
Je le regarde, moqueuse:
--Très exact, ce tableau! Alors, parce que je ne me voilais pas la face,
sous mon éventail, devant le spectacle pour lequel j’étais venue, vous
n’avez pas jugé à propos de me saluer à l’entr’acte?... Je vous avais
trop scandalisé?...
--A l’entr’acte, c’était une autre antienne! Vous étiez accaparée dans
votre loge par un monsieur--pas un apache celui-là!--qui semblait bien
résolu à vous garder pour lui seul. Alors ne me sentant pas de force à
lutter, je me suis tenu coi. D’ailleurs, vous n’aviez plus votre figure
qui...
--Qui...
Hardiment, il achève:
--Qui agit sur moi à la façon d’un aimant. Je n’ai pas eu de mérite à
demeurer dans mon coin.
--Je vous déplaisais si fort?
--Vous ressembliez à la foule de vos brillantes sœurs du Tout Paris.
--Mais c’est qu’en effet j’appartiens à cette phalange, que vous m’avez
l’air de juger plutôt injustement...
--Injustement?
--Mais oui, injustement! Croyez-m’en, sept fois sur dix, la femme du
Tout Paris est une personne qui, en réalité, ne fait guère ce qu’elle
laisse supposer, qui se permet de tout voir, de tout entendre, de tout
connaître, n’a cure de l’opinion qu’elle donne d’elle-même... Et, au
demeurant, est peut-être plus réellement chaste que beaucoup des dignes
matrones qui s’effarent de tout et de rien!
Il m’a écoutée, le regard curieux.
--Peut-être, oui... vous avez raison... Mais vous savez, madame, que
j’arrive d’Orient. Je ne suis pas au ton, sans doute. Et, de plus, je
subis des influences ataviques. J’appartiens à une famille où l’élément
féminin est étrangement respectueux de certaines traditions... Alors il
faut m’excuser d’avoir si fort regretté que vous ne fussiez plus
_vous_,--à mon gré!--le jour du _Carlton_, le soir du _Cabaret Vert_.
--A votre gré, c’est cela. Mais j’étais une _moi_ que vous n’aviez pas
encore rencontrée, voilà tout!... Et qui a encore beaucoup de sœurs,
très différentes les unes des autres... J’aime mieux vous en prévenir
tout de suite, pour le cas où nous devrions encore nous retrouver
pendant votre séjour en France. Vous-même, êtes-vous donc si _un_?
Il sourit.
--Les personnalités masculines n’ont pas tant de complexité.
--Hum! cela dépend des personnalités masculines.
Je pense à Robert et je coule un regard de son côté.
En sa qualité d’homme illustre, Marinette l’a placé à côté de Mme
Valprince, qui trône à la droite du maître de céans. Mais, bien entendu,
Paul est éclipsé; et de ma place, j’entends les deux autres qui
s’enguirlandent mutuellement. L’amie de Marinette a une conversation de
femme intelligente, pourvue d’une certaine culture littéraire et
artistique.
Je m’amuse un moment à les observer. Elle n’est nullement une femme dans
les cordes de Robert: non plus assez jeune, pas du tout _flirt_, un peu
précieuse. Mais elle l’enveloppe de son charme insinuant, des caresses
délicates de son esprit, de la flatterie d’éloges qu’il sent venus d’une
pensée ouverte aux choses d’art. Et, pendant leur fugitif rapprochement,
il se laisse séduire et met lui-même une coquetterie à se montrer
séduisant.
Leur petite comédie est distrayante à regarder. Autour d’eux, la
conversation est très brillante, panachée de sujets divers, théâtre,
politique, amour, musique. Le docteur Valprince parle «diagnostics» et,
à ce sujet, émet des déclarations peu rassurantes pour les gens qui ont
l’illusion de se croire en parfaite santé.
De sa voix coupante, je l’entends qui raconte:
--Un jour, j’ai vu venir dans mon cabinet une jeune femme superbement
fraîche, très gaie, éblouissante de vitalité, nullement inquiète de sa
santé. Elle venait me consulter pour un bobo au sein. J’examine; et,
sans hésitation possible, je constate qu’elle était mortellement
atteinte... du mal que nous n’arrivons pas encore à guérir! Je ne
pouvais que conseiller une opération immédiate, tout en la jugeant
inutile... Mais c’était la dernière chance à tenter! Deux mois plus
tard, ma jolie cliente n’était plus...
Pourquoi ai-je écouté cette histoire--un vol noir de
chauve-souris...--qui m’a été aussi triste à entendre que si j’avais
connu la victime, cette jeune femme «superbement fraîche», qui ignorait
qu’elle était une condamnée... Mon visage a-t-il trahi quelque chose du
sentiment qui m’a traversé le cœur? La voix de Jacques de Meillane
m’appelle, et son timbre ferme dissipe instantanément le mauvais charme.
Cette voix est si vibrante de vie!
De la façon gamine qu’il a par instants, il me dit:
--Pourquoi écoutez-vous, madame les propos lamentables de ce vieux
monsieur?... Naturellement, nous sommes des poupées fragiles... Mais pas
autant que les docteurs le prétendent. J’en sais quelque chose, moi qui,
il y a cinq mois, au Japon, étais un pauvre diable condamné par la
fièvre typhoïde. Eh bien, en dépit des doctes prévisions, j’ai le
plaisir d’être près de vous ce soir, madame; d’avoir un congé de six
mois et la perspective, qui me plaît fort, de m’en aller passer l’hiver
au Canada, où j’achèverai d’oublier le vilain rêve du Japon.
Là-dessus, nous voilà bavardant voyages. Jacques de Meillane est, autant
que moi, un curieux de pays, de physionomies, de mentalités étrangères.
Et le dîner passe très vite ainsi. Vaguement, j’ai conscience que mon
voisin de gauche a l’air un peu «crin»... Sans doute, parce qu’il me
trouve trop absorbée par mon voisin de droite. Tant pis! Ce m’est si
rare que de trouver une personnalité neuve!
Marinette se lève. Meillane m’offre son bras. Dans le salon, les
fenêtres sont larges ouvertes; et la grande pièce lumineuse sent bon les
fleurs. Au passage, je m’aperçois dans une glace et constate que
l’animation de la causerie m’a été bienfaisante. Si j’en doutais, je
serais renseignée par Robert, volontiers galant; il se rapproche et me
murmure un de ces compliments qui, jeune femme amoureuse, m’eussent fait
tressaillir toute... Mais, aujourd’hui, que m’importe son impression?
J’aide Marinette à offrir le café. Elle me laisse d’ailleurs bien vite
évoluer toute seule parmi ses hôtes; elle a hâte de se rapprocher de
l’unique personne qui, ce soir, compte pour elle dans son salon. Câline,
elle vient se pencher vers moi avec un baiser, et prie:
--Viva, sois délicieuse, occupe-toi de mes invités pour que je la voie
un peu, _elle_!...
Et parce que je suis habituée à la gâter, je fais ce qu’elle désire, si
odieux que me soit ce personnage de femme du monde qui fait «des
frais»... Seulement je sombre dans l’ennui. Quand les hommes reviennent
du fumoir, tandis que s’établit l’inévitable bridge, je m’apprête à
filer comme l’a déjà fait Robert, qui s’est éclipsé à l’anglaise.
Réfugiée dans l’ombre d’une fenêtre, où je respire la douce nuit
d’avril, j’entends une voix qui me demande:
--Madame, est-ce que nous n’aurons pas de musique, ce soir?... Je
voudrais tant vous entendre chanter!...
C’est Meillane qui m’a découverte. Ses paroles ont la forme d’une
prière; mais son accent a ce quelque chose d’impérieux dont il ne se
doute pas et qui m’amuse.
--Pourquoi désirez-vous tant m’entendre?
--Parce que j’ai gardé la soif de votre voix!
--C’est un compliment, n’est-ce pas, que vous me faites?
--Non, c’est la vérité.
--Alors, écoutez aussi la vérité. S’il me fallait chanter ici ce soir,
ce ne serait plus ça du tout! Je suis très sauvage; et certains publics
me glacent...
--Je comprends... Mais... où pourrais-je bien me trouver dans le public
avec lequel vous vous sentez en vraie communion?
De mon _moi_ obscur jaillit une de ces impulsions dont on demeure
ensuite stupéfait:
--Vous viendrez me faire visite une fin d’après-midi. Et alors je vous
chanterai tout ce que vous voudrez...
--Madame, vous ne vous moquez pas de moi?
Positivement, il se demande si je plaisante. Moi-même, je n’en sais trop
rien. Pourtant, en cette minute, il me semble que cela me serait plutôt
agréable de faire de la musique pour celui-ci qui paraît si bien la
comprendre.
--Et quand j’arriverai, vous ne me renverrez pas, raillant ma naïveté ou
mon audace?
--Je ne vous renverrai pas... Du moins, je le pense. Seulement, vous
êtes prévenu que j’ai, hélas! l’humeur très fantasque. Aussi, j’ignore
si, le jour en question, je serai en disposition de chanter... et de
chanter pour vous...
Le visage de Meillane prend quelque chose d’impatient. Il me fait penser
à un pur-sang qui, soudain, sentant la bride, se cabrerait. Il me
regarde en face:
--Êtes-vous sincère en ce moment? ou seulement taquine?... ou méchante?
--Je suis sincère... Je le suis toujours!
--Alors, il ne faut pas que je vienne?
--Il faut que vous veniez bravement, au petit bonheur... Et puis, nous
verrons ce que je puis ce jour-là pour votre satisfaction. Je tâcherai
de n’être pas de mauvaise humeur...
--Vous êtes sincère aussi en disant cela?
J’incline la tête, sans m’engager plus.
--Alors, merci, madame.
Quel singulier mélange il y a chez ce garçon d’audacieuse franchise, de
volonté, de gaieté jeune, spirituellement gamine...
Marinette vient le réclamer pour le jeu; et il s’exécute, sans
enthousiasme, tandis que je file, fuyant l’envahissante amabilité de Mme
Valprince.