Ah! oui, le pourquoi de nos paroles, de nos gestes, de nos actions est
souvent incompréhensible! Au point de nous donner la sensation ironique
et humiliante d’être des espèces de pantins dont s’amuse une mystérieuse
déité qui se moque de nous et de nos prétentions à la sagesse.
Pourquoi ai-je eu l’idée invraisemblable d’autoriser ce Jacques de
Meillane à venir me voir... pour que je lui chante ce qu’il souhaiterait
entendre?
Pourquoi?... Je n’en sais rien... Oh! non, rien du tout.
Mais, en revanche, je sais que je me suis sentie exaspérée contre ma
sottise, contre moi, contre Meillane aussi, quand je me suis vue
troublée dans ma lecture par cette annonce:
--M. de Meillane fait demander si Madame peut le recevoir?
--Oui... Dites que je viens.
J’avais répondu d’instinct: «Je viens.» Mais je ne bougeais pas,
maudissant la faiblesse qui m’avait fait subir, l’autre soir, le secret
vouloir de cet étranger...
Aujourd’hui, même à distance, ce magnétisme opérait-il encore?... Sans
l’avoir décidé je me suis trouvée debout, mon livre abandonné sur la
table, mes doigts soulevant du geste familier l’onde obscure de mes
cheveux; et, résignée, je me dirigeais vers le salon. Seulement dans le
tréfonds de ma pensée, je prenais déjà ma revanche, raidie dans
l’intention de ne pas chanter.
Je suis entrée; j’ai rencontré le clair et vif regard qui me saluait...
Et, à ma profonde stupeur, j’ai senti que ma maussaderie n’était plus
qu’un souvenir.
De très bonne grâce, j’ai tendu à mon hôte une main sur laquelle
s’appuient des lèvres qui doivent savoir ce qu’elles veulent. Et, comme
s’il lisait en moi, il me dit aussitôt, en souriant:
--Je vous avoue, madame, qu’en venant ici, je me trouvais une telle
figure d’indiscret que j’ai entrevu le moment où je n’oserais jamais
demander à être reçu...
Tout de suite, je lui rends franchise pour franchise;
--Vous avouerais-je, monsieur, qu’en quittant ma chambre et ma revue en
votre honneur, il y a quelques minutes, je me demandais quel sortilège
vous a fait triompher de mes instincts antihospitaliers--du moins, quand
il s’agit d’entrouvrir, même un peu, l’entrée de mon domaine
particulier!...
--Madame, ce n’est pas là une invitation au départ, n’est-ce pas? J’ai
si grande envie de rester...
--Parce que?
--D’abord, parce que je sens tout le prix de la faveur que vous me
faites en me recevant ainsi...
--D’abord... Et ensuite?...
--Et ensuite, j’ai l’audacieux espoir que vous ferez un peu de
musique... puisque vous l’avez promis... Vous devez être très fidèle
dans vos promesses!
--Oui... plutôt... Mais vous ai-je promis quelque chose?
Nous nous regardons avec un peu d’envie de rire, avec la même malice et,
aussi, le même parti pris,--telle une gageure!--de ne pas nous dire une
parole qui ne soit vraie. Et je conclus:
--Il faut, pour l’instant, me permettre de m’acclimater à l’atmosphère
que vous pouvez m’offrir. Nous nous connaissons si peu!
--Si peu? Nous nous sommes déjà rencontrés quatre fois, madame!
Je me mets à rire.
--Ce n’est pas énorme!... C’est même si peu, que je me demande encore
comment nous en sommes là, à causer tous les deux, en tête à tête, à la
façon de vieilles connaissances... parce qu’il vous a pris fantaisie de
le désirer. Vous devez être horriblement impérieux, un homme à redouter;
je suis sûre que vous faites toujours ce à quoi vous êtes résolu.
Sans doute, j’ai interrogé, avec l’accent qu’ont les «petits», parlant
de la conduite incompréhensible des «grands». Mon visiteur me contemple,
les yeux tout pleins d’une malice gaie:
--Bien entendu!... Je fais toujours, sauf impossibilité radicale, ce que
j’ai décidé de faire...
--Alors nous aurions beaucoup de chances de nous disputer, si nous
étions souvent ensemble, car, je crois bien que je suis, moi aussi, très
volontaire.
Le même joyeux éclair continue de flamber dans son regard.
--Oh! je m’en suis douté, dès le premier soir où je vous ai vue dans
votre loge; la ligne de votre profil découpée en clair sur la tenture,
d’un trait tout ensemble si fin, si net, si ferme!... comme le jet de
vos sourcils... Vous portiez droite votre petite tête...
--Bref, j’avais une mine de femme pas commode. Je devais être
affreuse!... Je sais que cela me va très mal d’avoir l’air dur.
Il secoue la tête; et, tranquillement, il riposte:
--Oh! non, vous n’aviez pas l’air dur... Vous aviez de larges yeux,
sombres et brillants, où passaient bien des choses... Une bouche
souriante dont le dessin était tout ensemble souple et précis, et qui
avait une douceur ardente, même en prononçant des paroles quelconques...
Je dresse un peu la tête. Dieu! est-ce que ce Jacques de Meillane va
s’en aller vers les chemins battus? Que ce serait ennuyeux!
--... Non, vous n’aviez pas l’air dur. Vous paraissiez, seulement
«lointaine...», très détachée du personnage que vous remplissiez ce
soir-là... A ce point, que je me suis aussitôt demandé ce que cachait
votre masque moqueur, souriant et... triste...
--Quel effrayant observateur vous êtes! Alors, pendant que je vous
accueillais bien gentiment, vous étiez occupé à me disséquer toute vive?
--A vous disséquer?... Non... Je pensais seulement que je n’avais pas
encore rencontré de femme à qui je puisse vous comparer.
Je regimbe.
--Ah! je vous en supplie, n’allez pas vous imaginer que je suis un
exemplaire rare! Vous auriez à revenir de trop loin. Ne vous intéressez
surtout pas à moi! Je ne vaux pas tant d’honneur, croyez-m’en. Si vous
ne voulez pas me voir rentrer dans ma coquille, bavardons, à l’occasion,
comme deux camarades... Et n’attendez rien de plus. En dépit des
apparences, je suis une vieille dame, que la vie s’est chargée de rendre
une sage désabusée.
Les yeux gris me regardent avec une attention sérieuse, presque grave.
--Je ne vous demanderai, madame rien d’autre que ce qu’il vous plaira de
m’accorder...
--C’est parfait!... Alors, pour sceller notre pacte, je vais au piano.
Prenez cela pour une récompense. Que voulez-vous que je vous chante?
L’invocation de _la Danaïde_?
--Oh! oui...
Il s’approche du piano. Je commence à chanter... Et, tout de suite, je
me sens merveilleusement écoutée. Cet homme, qui déclare n’être capable
que de sentir la musique, est un auditeur incomparable. Ah! qu’il la
comprend et s’en pénètre!... A un degré qui, inconsciemment, le rend
très difficile quant à l’interprétation.
C’est intéressant de chanter devant lui. Pas la banalité d’un éloge.
Aucun parti pris, ni raideur de jugement. Il écoute et sa seule
attention est plus expressive que toute parole.
Les minutes coulent... Et je chante... Combien de choses!... Je ne sais
vraiment plus. Dieu! que c’est bon d’être ainsi emportée hors de soi! La
musique agit sur moi comme un baume d’oubli. Aucune pensée amère ne
meurtrit plus mon cerveau. Je vis toute dans le monde enchanté des
harmonies.
Après une pareille séance, je serai brisée, mais si délicieusement!...
Ensuite, j’aurai l’inévitable réaction, en reprenant pied dans la
réalité: une de ces crises de tristesse noire qui, jadis, me faisaient
sangloter comme une enfant désespérée. Maintenant, les yeux secs, je
reçois durement l’ennemi.
Mais je ne veux pas penser à ces minutes futures... pour pouvoir
savourer la joie fugitive du présent.
Le salon est devenu presque sombre, sans doute parce qu’une averse tombe
dru. J’ai un geste vague pour atteindre le commutateur et donner de la
lumière. Meillane m’arrête.
--N’allumez rien, je vous en prie. C’est tellement meilleur ainsi!
Moi aussi, je pense cela... Je n’ai pas besoin de lumière; je chante par
cœur. Alors, je n’insiste pas. Seulement, voici que, dans la pièce
embrumée, vibre la sonnerie du cartel invisible. Et, saisie, je compte
instinctivement sept coups.
--Oh! est-il si tard?... Allez-vous-en vite, alors; car je dîne en ville
et je ne suis pas habillée!
--Madame, c’est affreux à avouer... mais je ne peux pas regretter que
vous vous soyez mise en retard!
Et, à mon tour, j’avoue:
--Moi non plus!... Est-ce que c’est en Orient que vous êtes devenu si
musicien?
--Non, l’Orient n’y est pour rien; c’est un héritage de famille... Ma
mère adore la musique, une musique plus classique que celle-ci...
Il montre la partition de _la Danaïde_.
--Tout petit, j’en ai entendu de bonne; c’était ma récompense quand
j’avais été un garçon très sage...
--Et vous en avez fait vous-même, je suis sûre?
--En écolier, d’abord; ensuite, en profane.
--Et maintenant?
--Maintenant, je n’appartiens plus qu’à la phalange des auditeurs...
--Est-ce bien certain?... Enfin, ce soir, je n’ai pas le temps
d’approfondir... Ce sera pour une autre séance... J’ai l’idée que nous
recommencerons, n’est-ce pas?...
Plus encore que moi, je sais bien que Jacques de Meillane a envie de
recommencer.