C’était mon jour pour les intimes, ceux qui fuient la grande foire du
_cinq à sept_ officiel que je subis de janvier à Pâques, par une vieille
habitude; vestige du temps où le dévouement conjugal me faisait accepter
la corvée des réceptions.
Vers cinq heures et demi, nous étions donc un petit groupe qui
dissertait alertement, tout en croquant des _muffins_, mouillées d’un
thé couleur de belle topaze.
Du côté féminin, Josette Daltuise, l’épouse charmante, le secrétaire et
peut-être aussi, quoiqu’elle ait la délicatesse tendre de n’en rien
dire, la collaboratrice du grand écrivain, rongé en ce moment par la
neurasthénie, qu’elle adore à la façon des mères.
Un des poèmes de Philippe Daltuise a inspiré l’une des meilleures œuvres
de Robert. Cela nous a liés.
J’avais aussi Denise Muriel, l’artiste dont la voix merveilleuse attire
mon époux comme un aimant, alors que sa hautaine réserve de femme le
désarçonne toujours. Il ne comprend pas du tout, lui, le maître
vainqueur! que celle-ci qui vibre toute en chantant sa musique, ne
prétende voir en lui que le créateur d’art. Il ne le croyait pas, au
début de leurs relations. Mais, bon gré mal gré, il lui a bien fallu
reconnaître que cette cantatrice aux allures de femme du monde était
orgueilleusement impeccable, en tout cas rebelle à son prestige. Aussi
n’étaient le charme magique de sa voix, sa rare sensibilité d’artiste,
je crois bien qu’il la haïrait d’être inaccessible, et d’autant plus
tentante, avec sa beauté fière, son sourire détaché, son dédain à peine
déguisé pour l’humanité masculine. Par quelqu’un, elle a dû souffrir.
Et puis encore était venue Maud Alcott, la fervente _sportswoman_, la
joueuse de golf, patineuse, écuyère; l’insatiable curieuse du modernisme
sous toutes ses formes, qui, en sa vitalité d’Américaine, fait de la
médecine, de la sculpture, du socialisme, joue de la harpe en archange
et bavarde avec un esprit d’humoriste audacieux.
Après elle était arrivée la comtesse Terray, une femme du monde qui
s’adonne à la peinture avec la passion d’une professionnelle, et dont le
visage à la Joconde s’éclairait, moqueur et amusé, aux paradoxes que lui
versait généreusement le vieux garçon désabusé qu’est Charles Voulemont,
le critique musical, un ami de toujours.
Aux premiers temps de mon mariage, il m’a été présenté par Robert
lui-même; et il a traversé, à mon égard, la crise banale; puis, trop
clairvoyant pour ne pas constater vite qu’il n’arriverait à rien, il est
devenu mon ami. Il est morose et spirituel, très artiste; enragé d’avoir
gaspillé sa vie à tous les souffles féminins qui ont voltigé autour de
lui. Et voltigent toujours; car il est encore très goûté, en dépit des
cheveux qui s’argentent sur les yeux très noirs, ses belles dents
solides, sous la moustache courte, connaissant toutes les morsures.
Nous philosophons ensemble. Nous déblatérons sur l’existence, sur les
gens, sur nous-mêmes; et aussi, nous en rions avec l’impertinence
frondeuse de deux écoliers. Ses façons de pince-sans-rire me ravissent;
et, à certains jours, me donnent de tels fous rires qu’il se fâche et
fulmine «qu’il ne me permet pas de me f... de lui». Nous faisons de la
musique. Nous fourrageons dans celle de tous, de Robert et des
ultra-modernes.
Lui, rageur, car d’instinct il est un classique, subit l’envoûtement des
œuvres de Robert, qu’il proclame, exaspéré, une musique «corvéable» de
fou et d’enchanteur.
Qui avais-je encore du côté «mâle»?... Raymond Valbert, le célèbre
défenseur des grands criminels, venu au passage chercher une tasse de
thé; gai comme un collégien en vacances. Et Sylvaire, le violoniste. Et
Rouvray, tout vibrant des polémiques artistiques que soulève son
exposition et qu’il est venu me conter. En effet, je suis, pour lui, une
façon de confidente, l’ayant convaincu, lui aussi, qu’il perdait son
temps à me faire la cour. Très expérimenté il a, je crois, deviné que
Robert m’avait suffi jusqu’à la saturation.
Donc nous nous voyons pour «causer». Il sait qu’en y mettant la manière,
il peut tout me dire, sauf ce qui concerne mon époux; et j’en entends de
toutes les sortes, des histoires contées avec une verve de rapin
original, très intelligent, dans une langue colorée, jamais grossière de
pensée ni de mot. Vivant par profession--il dessine les costumes à
l’Opéra-Comique--dans le monde des coulisses, il en sait toute la
chronique. Et il connaît également bien tous les potins du monde
artiste, du demi-monde, même du vrai monde, apportant, en ces milieux
divers, une amoralité candidement cynique, une parfaite probité de
parole et beaucoup de bonté.
Tous réunis ainsi, nous avons passé un de ces moments charmants qui sont
les récréations des grands. Ah! la bonne débauche d’idées et de
musiques!... Une mélodie chantée par Denise Muriel, que Sylvaire
accompagne au violon... Un duo sauvagement original, pour deux voix de
femme, que nous déchiffrons et qui fait bondir Voulemont, séduit sans
vouloir l’avouer. Nous le lui prouvons. Il regimbe si indigné, que les
rires fusent; et la causerie repart, touchant à tout, avec une audace
d’enfant gâtée qui se sait tout permis.
Je jouis délicieusement d’être très loin de moi-même. Ma cervelle grisée
est en fête et me fournit des ripostes prestes.
Quand ils seront tous partis, que la présence de Robert me rappellera...
ce sera le feu d’artifice éteint; la nuit silencieuse et lugubre après
la fantasmagorie du bouquet. Une seconde, j’en ai conscience. Mais je me
raidis pour demeurer toute dans le présent qui m’amuse; et je me remets
à bavarder comme les autres, jouissant de la senteur des lilas qui, à
profusion, embaument la pièce; du vert si frais des branches que
j’aperçois, par la fenêtre entrouverte, mouvantes sur l’eau qui fuit,
dans la lueur du couchant.
Tout à coup, une sonnerie de timbre nous fait tous sursauter avec la
crainte d’un fâcheux. Mais, très vite, nous sommes rassurés. La
visiteuse, c’est Marinette, qui apparaît, les joues fouettées de rose,
le nez au vent, les cheveux ensoleillés sous sa capeline printanière,
fleurant l’œillet, fraîche comme un bébé, ce qui ne l’empêche pas de
s’écrier, croyant ce qu’elle dit:
--Mes chers amis, je suis vannée! Viva chère, je prends une tasse de thé
pour me remettre. C’est permis, n’est-ce pas?
Mais avant même que j’aie pu lui avancer une tasse, elle a déjà, pour
serviteurs, tous les hommes présents qui la contemplent, en
connaisseurs, d’un œil gourmand et discret,--discret, plus ou moins.
Elle qui s’en est tout de suite aperçue, ne songe plus un brin qu’elle
est «vannée» et hume, de son petit nez fripon, le parfum d’encens. Elle
nous lance:
--Qu’est-ce que vous faisiez là, tous, vous entendant comme larrons en
foire?... Je suis sûre que vous disiez des choses très remarquables,
quand mon arrivée, à moi chétive, vous a interrompus!
--Madame, vous nous faites trop d’honneur. Quand vous avez sonné, nous
disions tout platement du mal de la vie! explique Rouvray.
--Quelle drôle d’idée! Et que vous êtes ingrats! La vie mauvaise!...
Vous n’y connaissez rien! La vie, c’est une aventure charmante!
Et elle le croit; car pour elle, il en est ainsi.
Bienheureuse petite Marinette! Tous, oui tous, nous la regardons avec
envie.
Puis Voulemont s’exclame un peu amer:
--Madame, quand vous vous sentirez vieillir... vous jugerez la vie avec
moins d’indulgence!... Vous ne savez pas ce que c’est que vieillir...
C’est horrible!
--Non! fait si carrément Marinette, que nous la regardons, ahuris et
curieux. Non!... Il paraît que non du moins! Ma belle-mère, une dame
très sage, une dame d’expérience, vous savez, a un livre écrit par un
évêque que je lui ai encore vu dimanche entre les mains, où l’auteur,
m’a-t-elle dit, prouve aux gens, qui ne le découvriraient pas seuls, les
avantages et le bonheur de vieillir dont il faut remercier son Créateur.
Voulemont, vous devriez lire ce livre.
--Un livre écrit par un évêque!... Oh! madame, je suis indigne!
--Qu’est-ce que ça fait?... Ce livre vous rendrait peut-être digne...
Alors vous remercieriez le ciel...
--De quoi, madame, de quoi?...
--Dame vous le savez mieux que moi!... De quoi? D’avoir rencontré sur
votre chemin des femmes exquises...
--D’abord en ai-je rencontré?...
--Quand ce ne serait que Viva, ces dames et moi, homme malhonnête!
--Oui, vous avez raison, madame. Mais qui pourrais-je bien remercier!
marmotte-t-il entre haut et bas.
--Votre créateur...
--Je ne sais pas remercier quand je ne connais pas...
--Eh bien, vous êtes très mal élevé. Mais on se corrige à tout âge. Et
puis, après tout, vous n’êtes pas vieux en somme. Même, vous faites très
bien ainsi avec vos cheveux clairs et vos yeux de Calabrais.
--Madame, madame, voici maintenant que vous me comblez!... Faut-il que
je vous paraisse «ancêtre» pour que vous me fassiez tant de compliments!
Ici, intervention discrète de Rouvray:
--Je voudrais bien, moi aussi, ressembler à un ancêtre, pour que vous me
disiez de douces choses, madame!
L’exclamation est si comiquement lancée que nous éclatons de rire; et,
en quelques minutes, jaillissent toutes sortes d’aperçus spirituels ou
saugrenus.
Dans le brouhaha, Marinette interroge soudain:
--Ah! est-il vraiment six heures et demie?
--Oui.
--Oh! alors il faut que je me sauve à toute vapeur...
--Un transatlantique, quoi! glisse Rouvray.
--Si vous vouliez bien ne pas vous moquer de moi, vous!... Tous, vous
êtes là à me faire bavarder et je suis très pressée! J’ai encore trois
visites et des courses. Ne me distrayez plus et causez ensemble... Viva,
j’étais montée pour te dire que je compte absolument sur toi à dîner,
mardi; Robert à ta suite, bien entendu, s’il est libre... Je te
présenterai...
Ses yeux flambent de plaisir:
--... Je te présenterai Mme Valprince!
--Comment, elle dîne chez toi? Déjà?
--Oui, elle a bien voulu accepter. C’est un amour... Tu verras!... Et
puis...
Cette fois, éclair de malice dans les prunelles qui me regardent.
--Et puis, je veux faire plaisir à l’un de mes invités... Car je suis
une très aimable maîtresse de maison.
--Mais quelle histoire me racontes-tu là? Marinette.
--Pas une histoire, la vérité!... Ah! ma grande sœur, vous êtes
curieuse!
Et, au risque de culbuter sa tasse à thé remplie de nouveau, elle me
jette un baiser de petite fille et se perche sur le bras de mon
fauteuil.
--Le convive à qui je veux être agréable, c’est Jacques de Meillane!...
Viva, m’est avis que tu l’intéresses fort! Je m’en étais aperçue quand
tu as chanté chez toi, le soir de la _première_. Et puis, avant-hier, il
dînait à la maison; et il avait une manière d’écouter Paul parler de
toi...
--Mais pourquoi Paul s’occupait-il de moi? fais-je un peu impatiente.
--Parce que, chérie, tu tiens au cœur de ton beau-frère, et qu’une
réflexion de Meillane l’avait amené à manifester l’opinion qu’il a de
toi... Vois-tu, Viva, si tu voulais, tu rendrais ce garçon--je parle de
Meillane!--amoureux fou... Tu peux m’en croire, je m’y connais!
--Pour quoi faire, le rendre amoureux?
--Pour t’amuser ma grande sœur!
--Ça ne m’amuserait pas du tout! Je suis trop vieille pour faire joujou!
Les lauriers sont coupés...
--Essaie de les faire ramasser... Je t’assure que c’est charmant... à un
point que... que... tu ne peux avoir oublié.
J’ai un geste d’épaules.
--Si!... j’ai tout oublié de ma jeunesse. Je ne vis plus que dans le
présent.
--Ta jeunesse! Est-ce que tu es comme Voulemont?... Tu as besoin de lire
le livre de l’évêque? Viva, regarde-toi dans la glace, tu seras
rassurée!... Tu es toujours terriblement «nuit d’amour»... Gare à
Meillane... si tu n’étais pas si sage! Enfin, il repart fin octobre pour
le Canada. Le froid le remettra d’aplomb, s’il y a lieu... Alors, à
mardi, n’est-ce pas, chérie?
Donc, mardi, ô joie! je connaîtrai Mme Valprince et je distrairai M. de
Meillane. Allons, il est tout comme les autres... Alors, il ne
m’intéresse pas un brin.