Tantôt, vers la fin de l’après-midi, une averse éclate violemment tout à
coup. J’étais près de chez Marinette. Je grimpe chez elle, non par
crainte de l’eau, dont je savourais la senteur de verdure fraîche, mais
avec l’espoir que cette grosse pluie aura fait revenir au gîte ses deux
«petits», que j’aime avec toute ma tendresse maternelle inemployée.
En effet, inquiète des menaces du ciel, leur Anglaise, la prudente
Agnès, les a ramenés plus tôt; et je les trouve dans le hall,
s’affairant autour d’un chemin de fer dont les rails s’allongent sur le
parquet luisant. Guy dirige l’organisation du convoi avec l’assurance de
ses six ans; et, comiquement paternel et autoritaire, il se fait aider
par Hélène, sa cadette, dont j’aperçois, sous la lumière de la fenêtre,
la figure ronde et menue, la bouche en fleur, les yeux câlins et
malicieux,--ceux de sa mère,--la mine volontaire de petite personne sûre
de son pouvoir. Moi, la première, je suis sans défense devant l’appel
caressant de ses bras frais, de ses lèvres, de sa voix d’oiselet...
Leur chemin de fer les accapare si fort qu’ils ne m’ont pas entendue
arriver.
Guy a les joues en feu; Hélène, attentive, est presque grave. Je jette:
--Bonjour! les enfants.
Ils redressent la tête et, tout de suite, bondissent vers moi. Guy, en
petit homme bien dressé, me baise la main, puis me tend ses joues,
pendant qu’Hélène, suspendue après moi, crie à tue-tête:
--Bonjour, tante Viva!... Bonjour!
--Tante Viva, vous allez voir comme le train marche bien! s’exclame Guy,
fier de son rôle de chef de gare.
Et Hélène répète, serrant contre moi sa jolie forme câline:
--Vous allez voir! tante Viva.
Agnès intervient:
--Hélène, ne pas grimper ainsi... Laissez Madame votre tante... Si
Madame veut entrer dans le petit salon, elle sera mieux.
Je décline cette aimable et insolite proposition. Comment Agnès
n’a-t-elle pas encore découvert que ces petits sont une de mes rares
joies! S’ils étaient mon bien propre, ils me réconcilieraient avec la
vie...
Guy, agenouillé sur le tapis, dispose les wagons, règle l’allure du
convoi. Hélène, sa tête bouclée penchée sur l’épaule, les mains croisées
derrière le dos, suit les allées et venues de son frère, tenue à
distance par son ordre péremptoire devant lequel sa petite volonté n’a
pas osé regimber.
Hélène trépigne de joie. Guy a des yeux de mère poule contemplant son
poussin qui s’éloigne.
Le petit train, lanternes allumées, file sur la longueur des rails,
passe sous les tunnels, devant la gare minuscule... Puis, soudain, comme
pour railler notre attention admirative, il s’arrête court.
Guy jette un cri d’émoi et interpelle le coupable:
--Mais va donc! Va donc!... Il ne faut pas t’arrêter!
Naturellement, le petit train reste insensible à ces objurgations.
Hélène a l’air terrifié et répète:
--Oh! Guy, je ne lui ai rien fait, tu sais, rien du tout!
Mais Guy ne l’entend même pas. Il a une mine malheureuse, secoue les
wagons, la machine, se livre bravement à des tentatives inutiles contre
la panne qui s’obstine.
Alors, avec la foi adorable des petits, il me demande:
--S’il vous plaît, tante, faites marcher le train!
Hélas! hélas! je ne suis pas experte du tout en la matière! Pour sauver
les apparences, je prends la locomotive en détresse. Je cherche, si je
ne puis deviner la cause du mal.
Guy me suggère:
--C’est peut-être, tante, parce que j’ai changé les ampoules?
Les ampoules! Dieu, que ces petits d’aujourd’hui sont donc savants!
Agenouillée auprès de Guy, Hélène accroupie à mes côtés, j’examine la
malade que Guy couve d’un coup d’œil anxieux. Agnès, debout derrière
nous, est non moins perplexe.
Une voix propose:
--Est-ce que je ne pourrais pas vous aider?
Tous les quatre, nous tournons la tête, sursautant. Près de nous, une
flamme d’amusement dans les prunelles, se tient l’ami de Paul, Jacques
de Meillane, que le domestique a introduit sans que nous l’entendions,
occupés par le train. Il y a peut-être déjà un instant qu’il est là, à
se distraire de la comédie que nous lui offrions gratis...
La figure de Guy s’est éclairée.
--Tante, donnez la locomotive au monsieur, s’il vous plaît... Lui saura.
--Tu crois?
--Oh oui! les hommes savent toujours ces choses-là!
J’obéis, tout en répondant au salut profond du «monsieur» aux yeux gris.
A son tour, il a pris la locomotive. Attentive autant que Guy, je suis
ses mouvements, son examen... Et je le contemple, moi aussi, comme une
façon de _Deus ex machina_ quand, après quelques essais, le miracle
s’accomplit; et, au milieu des sauts d’allégresse des deux petits, le
train repart d’une allure pressée, tout à fait comique. Hélène se lance
à sa suite, ce qui lui vaut un rappel énergique de Guy, d’autant qu’elle
a failli se laisser choir sur la gare. Nous autres, les grands, nous
regardons; et comme l’espèce humaine aime la réussite, nous sommes très
satisfaits de voir filer les wagons-joujoux.
--Guy, vous devez beaucoup remercier Monsieur, recommande aussitôt
Agnès.
Guy met sa menotte dans celle de Jacques de Meillane. On dirait un
lilliputien auprès de Gulliver.
Que cet homme est donc de haute taille! Je m’en aperçois d’autant plus
que, tout occupée des évolutions du convoi, je suis restée agenouillée
pour mieux voir!
J’en prends tout à coup conscience et je me lève aussitôt, un peu agacée
du personnage de gamine que je viens de jouer sans y penser. Je n’avais
pas revu ce Meillane depuis le soir de la _première_. Il a déposé sa
carte chez moi et j’étais sortie. Il m’a envoyé, ensuite, une botte de
fleurs avec ces mots: _Merci, madame. Comme je voudrais vous entendre
encore!_
Une ligne de réponse polie. Et nous en sommes là.
Il commence:
--Je m’excuse, madame, d’être ainsi arrivé en intrus. Mais Madame votre
belle-sœur avait bien voulu m’indiquer la fin de l’après-midi pour le
moment où j’aurais la chance de la rencontrer; et j’espérais la trouver.
Cet infortuné qui se fie aux rendez-vous indiqués par Marinette!
Malgré moi, je ris.
--Ma belle-sœur a, en général, très vaguement la notion de l’heure! Je
crains fort, monsieur, que votre attente ne soit vaine.
--Est-ce mon congé que vous me donnez, madame? Je serais bien fâché de
le recevoir si vite. Mais peut-être, je ne devrais pas vous avouer
cela... Ne m’en veuillez pas! Ma carrière m’a obligé à vivre hors de
France et j’ai un peu perdu la notion des usages parisiens.
Sa carrière?... Ah! oui, Marinette m’a dit qu’il avait été en Orient,
attaché d’ambassade, consul... Je ne sais plus au juste.
Je lève le nez vers lui, dont la stature me domine ferme. Nous sommes
devant la fenêtre ouverte.
Dans l’air tiédi par l’averse, une senteur de feuille mouillée se mêle
au parfum des brins de muguet glissés dans la boutonnière de ma veste.
--Avouez, monsieur, tout ce que vous jugerez devoir avouer. J’ai le
culte de la vérité.
--Alors madame, je m’aventure à vous confier que j’avais été très déçu
de ne pas vous rencontrer, le jour où j’ai eu l’honneur de me présenter
chez vous. Mais j’ai compris à quel point je l’avais été, au plaisir que
m’a causé votre présence imprévue ici.
La confidence est débitée très simplement, avec une franchise tout
ensemble hardie et respectueuse, comme s’énoncent les faits certains,
et, par suite, devant être acceptés ainsi.
Ce monsieur m’a l’air de pratiquer la sincérité aussi naturellement que
mon seigneur et maître use des subterfuges.
Sans relever ses paroles, j’interroge:
--Quand vous êtes venu, tout à l’heure, au secours de notre train en
détresse, est-ce qu’il y avait longtemps que vous nous considériez d’un
œil indulgent de grand-père?
--Je ne sais pas: je n’ai pas regardé ma montre! Vous formiez un si
pittoresque groupe que je n’avais pas du tout envie de révéler ma
présence...
Une lueur un peu malicieuse flambe au fond, tout au fond, des yeux gris.
Comment y a-t-il des moments où ce garçon a l’air si froid?
--Ce qui veut dire, n’est-ce pas, en traduction libre, que les petits
étaient exquis et moi... un tantinet ridicule.
Ses yeux ont toujours une malice qu’il ne cherche pas à déguiser.
--Ridicule? Oh! non, madame, vous n’étiez pas ridicule! Vous aviez l’air
prodigieusement intéressée. Je ne me serais jamais imaginé que vous
saviez si bien jouer!
--Je le comprends!... Je suis un peu mûre pour me livrer à de pareils
plaisirs! Mais...
--Madame, madame, ne me faites pas dire ce que je ne pense pas du tout.
Voici tout uniment la vérité que je vous offre comme telle. Le peu que
je connaissais de vous ne m’avait pas laissé soupçonner que vous
puissiez être «joueuse» si joliment et avec tant de conviction! Voilà
tout!
L’adverbe flatteur a été articulé avec une parfaite simplicité, et si je
le remarque, pour cause «d’imprévu», je le prends ainsi qu’il est venu.
De bonne grâce, je reconnais:
--Quand je suis avec ces petits, je retourne à mon enfance. C’est une
résurrection du vieux temps où je jouais avec passion. Ah! qu’il était
délicieux, ce temps-là!
--Délicieux, peut-être parce que vous le voyez à distance?
--Oh non! C’était un bonheur sans prix de n’être qu’une petite chose,
joyeuse, folle, sans pensée ni crainte ni souvenir! Ah! être cela! Rien
n’existe de meilleur, rien!
Je vois apparaître une surprise dans les yeux gris. S’il savait tout ce
qu’enferme ce «rien»!
Mais il ne sait pas, il ne peut pas savoir.
Et tout à coup, la présence de cet étranger m’est à charge et m’énerve.
Pourquoi m’amène-t-il à me souvenir de ce que j’ai perdu? Et puis, je
trouve insupportable ce regard clair d’une vivacité attentive, trop
pénétrant.
Il en a peut-être l’intuition... Ou bien mon visage, indiscrètement
expressif, a trahi quelque chose de mon impression? Car, reprenant un
grand air correct, il s’incline pour prendre congé:
--Madame, puisque Mme Abriès ne revient pas, selon votre prédiction, il
ne me reste plus qu’à espérer plus de chance une autre fois. Veuillez
recevoir mes hommages.
Et je le laisse aller, parce que j’ai envie d’être seule avec mes
poussins et que je n’ai que faire de ce passant qui raccommode si bien
les chemins de fer en panne et s’amuse à me regarder jouer!