Et il en est aussi qui ajoutent: «Bah! elle se console ailleurs!»

Et ils disent cela parce que je vois, comme il me plaît et autant qu’il

me plaît, les hommes qui me distraient; même si je sais qu’ils attendent

patiemment «l’heure...». Pauvres hommes! Quelle vaine attente! Ils

croient que je raille en déclarant que l’amour pour moi, c’est l’enfer!

Par suite, que je le redoute comme les croyants redoutent l’enfer. Ils

ne peuvent savoir que Robert m’en a laissé la terreur et le dégoût.

Aussi, plus ou moins renseignés sur ses aventures anti-conjugales, ils

se trouvent, comme de juste, en droit d’aller rôder autour d’une femme

trop jeune pour «n’être pas avec quelqu’un». Et tous, à peu près, parmi

ceux que je reçois ou rencontre dans le monde, s’imaginent pouvoir être

ce quelqu’un.

Or, n’arrivant à aucune victoire, ils en tirent l’ingénieuse conclusion

que le «quelqu’un» est déjà venu; et, très facilement, lui donnent un

nom.

Car, si le monde s’est, bon gré mal gré, habitué à mon indépendance

d’allures, il prend sa revanche en émettant sur mon compte une foule de

potins--petits et grands--de suppositions, d’affirmations dont je n’ai

cure et que je laisse tomber, là où est leur place.

Il se trouve toujours quelque amie pour m’avertir. J’écoute et, bien

entendu, je ne me donne pas la peine de remettre les choses au point.

Tout m’est désormais tellement égal!

A supposer que Robert ait connaissance de ces vains propos, il y répond

par une indifférence à l’unisson avec mon dédain... Peut-être parce

qu’il respecte la pleine liberté d’action que j’ai exigée; peut-être,

simplement parce qu’il a compris que je n’accepterais ni un soupçon, ni

l’ombre d’une observation de lui, qui est le dernier à avoir qualité

pour me juger.

Et maintenant, je me demande pourquoi je parle de ces vieilles choses!

Sans doute, pour savourer l’ironie de la conversation aux allures

semi-conjugales, dont _la Danaïde_--opéra-comique--a été la cause.

Tandis que Robert vilipende un critique maussade, un coup de timbre

sonne et le valet de chambre apparaît, lui présentant une carte. Il y

jette un coup d’œil et se lève aussitôt.

--Viva, je vous laisse. Il s’agit de voir les épreuves de l’_interview_

d’hier sur _la Danaïde_.

--Parfait! Allez. Ne faites pas attendre.

Il sort; et, avec cet obscur sentiment de délivrance qui m’envahit dès

qu’il me quitte, je regagne, ravie, la solitude de ma chambre, où tout

de suite, d’instinct, je vais trouver ma chaise longue. Est-ce donc le

printemps qui me rend très lasse, me fait toute brisée, à certains

jours, d’une fatigue inconnue?...

Blottie dans la mollesse de mes coussins, je reste immobile, songeant à

peine; les paupières mi-closes, je contemple le visage ami de ma chambre

dont le charme m’est un apaisement. Elle est vraiment _mienne_; car je

l’ai créée toute seule. J’en ai patiemment réuni les meubles, du

_dix-huitième_ authentique, pas du «truqué»!... qui forment une harmonie

délicieuse avec les vieilles boiseries délicatement grises dont les murs

sont revêtus, coupées de panneaux en pur jouy, comme les rideaux, les

jolies fauteuils à oreillettes du vieux temps, les bergères

douillettement souples... Tout cela, venu de la demeure familiale où,

tout enfant, j’allais hors de Paris, jouer avec une fougue de petit

animal ivre de liberté.

J’ai, autour de moi, des fleurs, beaucoup de fleurs, et mes bibelots

préférés. Près de ma chaise longue, la petite table volante, toujours

encombrée de livres, revues, journaux,--divers, à embrouiller tous les

jugements sur mes goûts,--au milieu desquels, bien juste, trouvent place

mon buvard, l’encrier et le frêle cloisonné, chaudement teinté, d’où

jaillissent les palmes transparentes d’un asparagus. Au mur, quelques

aquarelles, gravures, pastels, mes œuvres d’élection.

Par les hautes fenêtres, ouvertes sur le Cours-la-Reine, je vois fuir,

au delà des arbres, à travers la mouvante dentelle des feuilles, l’eau

laiteuse aux reflets de jade, que des remous moirent de gris tendre et

de bleu passé, sous le sillage des _hirondelles_.

Et je jouis si fort de ce charme des choses que, un moment, je demeure à

rêvasser, sans nul désir d’attirer ma table pour y prendre mon buvard et

commencer à écrire...

La nuit tombe... · 第 8 / 86 题