Une radieuse journée printanière pour mes trente ans qui viennent
aujourd’hui. Je l’avais oublié. Le hasard d’un coup d’œil sur le
calendrier me l’a rappelé.
Ai-je seulement trente ans?... J’ai la sensation d’avoir si longtemps
vécu déjà que j’en suis lasse... oh? tellement! Et d’après les
prévisions humaines, que d’années encore devant moi!
Trente ans, que je suis arrivée, petite créature frêle, destinée à
demeurer unique entre les deux êtres auxquels je devais d’être amenée
dans le vaste monde.
En regardant vers ce passé tout blanc, j’y vois aussitôt le visage de ma
douce maman, si étrangement unie à l’être de violente volonté, âpre à la
jouissance, que mon père incarnait, autrefois comme aujourd’hui. Certes,
elle lui était précieuse, et il avait pour elle une espèce de
culte--dont mes souvenirs d’enfant gardent le parfum. Mais, je l’ai
compris plus tard, sachant alors quelle nature était la sienne, je ne me
suis pas étonnée, il n’était pas, il ne _pouvait_ pas être le prêtre
fidèle, absorbé dans son culte. Il lui fallait _plus_ que la délicate
créature, presque toujours immobilisée sur sa chaise longue.
En souffrait-elle?... Aujourd’hui je le crois. Mais dans ma candeur de
petite fille, je ne m’imaginais pas que son doux visage pût avoir une
expression autre que celle qui éclairait le regard mélancolique, tendre
et si profond, ce regard des êtres qui vivent beaucoup en eux-mêmes!
Ma frêle petite maman, je le devine, votre royaume était triste, bien
que la flamme qui, secrètement, y brûlait, fût une âme d’ardente pureté,
mystique et généreusement résignée. Mère, comme vous m’avez légué, avec
votre intensité de vie intérieure, le hautain souci de n’en rien trahir
aux indifférents!
De père, je tiens cette puissance de volonté qui désoriente les gens,
trompés par mon apparence de statuette fragile. Lui, encore, m’a donné
son indépendance dédaigneuse devant l’opinion, cette soif de bonheur,
cette fougue impérieuse pour l’atteindre, que j’ai eues jadis... quand
j’étais jeune, aux jours radieux de mes vingt ans!
Quelle ardente gamine j’ai été, jusqu’au moment où mère a disparu!
J’avais dix ans. Alors, je me souviens, sous le coup qui s’abattait sur
moi, je suis devenue une sauvage petite fille, silencieuse, repliée sur
elle-même, qui, dans le secret de son être, vivait passionnément.
Et puis, les années ont fait leur œuvre. Près de moi, il y avait
désormais une amie de maman qui, sans fortune, avait accepté la tâche de
m’élever; car c’était une œuvre que père, à aucun point de vue, n’eût
assumée. Et cette amie de maman était devenue la mienne, ma «grande
amie», comme je l’appelais; l’amie par excellence; celle qui comprend
tout, parce qu’elle est l’intelligence, la bonté, l’abnégation.
Que serait-il advenu de ma destinée si elle était restée près de moi?
Mais, après avoir vécu pour mon bien, tant qu’elle s’est jugée
nécessaire à l’enfant qui lui était confiée, elle est partie vers la
destinée qui était son étrange idéal, depuis sa jeunesse; elle est
entrée au Carmel. Et j’ai épousé l’homme que j’aimais... Pour mon
malheur!...
Mais après tout... j’ai eu deux années environ d’ivresse folle! Ai-je le
droit de me plaindre, parce que je les ai cruellement payées? Peut-être
que non...
Seulement, je ne suis ni une sainte--pas même une chrétienne, moi qui
n’ai plus de foi,--ni une stoïcienne, ni tout bonnement une sage
résignée... Quand je cherche dans mon être moral,--comme on observe les
images dans l’eau profonde d’un puits,--je trouve une isolée parmi la
foule des êtres qui, par instants, éprouve, douloureuse à en crier
d’angoisse, le sentiment d’une solitude où elle s’engloutit, ainsi que
dans un abîme.
Mais cela, les gens que je coudoie n’en soupçonnent rien; et il n’y en a
guère--s’il y en a, même!--qui découvrent, au fond de mes yeux, la
mélancolie terrible de ceux qui n’espèrent plus rien. Car je suis
demeurée la sauvageonne qui prétendait connaître seule les tempêtes de
joie ou de chagrin dont frémissait son âme, palpitante comme une voile,
à tous les souffles. A Robert même jadis, j’ai livré mon corps; mais
jamais mon âme--qu’il ne me demandait pas d’ailleurs.
Et ce n’est pas pour moi, que j’entends certains, des heureux, en
général, proclamer que «la tristesse, c’est de la neurasthénie. Il n’y a
qu’à n’y point faire attention, en s’occupant».
Oui, les travaux forcés. Mais il y a mieux, le détachement sublime que
prêche l’_Imitation_. Ou encore l’indifférence mortelle qui m’envahit
peu à peu, ainsi que se forme la glace sous la morsure de l’hiver.
Que c’est vide, une existence où l’on n’a ni pain à gagner, ni but à
atteindre, ni espoir; ni rien de ce qui donne à la vie un prix
merveilleux!
Ah! bienheureuses, celles que le travail nécessaire arrache à la
conscience de leur misère!
Bienheureuses, celles qui, tout le jour, peinent pour l’homme et les
petits qu’elles aiment!
Bienheureuses, celles à qui suffit le culte de l’Art!
Bienheureuses, même celles que délecte le monde!
Bienheureuses, surtout, celles qui possèdent le trésor d’une foi divine
où elles trouvent un viatique!
Moi, je n’ai pas ce refuge. J’ai trop supplié en vain...
Que je suis donc dénuée!
Plus de mari. Pas d’enfant. Pas d’amant. Quelques amis masculins, qui
aspirent invariablement à être autre chose. A peine des semblants
d’amitiés féminines; car l’exigence amoureuse et jalouse de mon mari qui
me voulait à lui seul, aux premiers temps de notre mariage, m’a écartée
de mes amies de jeune fille.
Je n’ai que père qui m’aime fort. Mais en homme, et, à travers tant de
choses! Marinette, mon joli petit papillon, ne sait guère que
«recevoir». Et c’est un peu ma faute. Je l’y ai habituée; à ce point
qu’elle serait stupéfaite que je fusse autre à son égard. Quand j’ai
épousé son frère, elle était orpheline, placée au couvent par une
grand’mère trop impotente pour s’occuper d’elle. C’était une gamine de
quatorze ans, la jeunesse même. Près d’elle, moi mariée, de cinq ans son
aînée, j’étais une «grande». Elle s’est attachée à moi, follement, avec
cet abandon caressant qui lui donne tant de charme... Car elle en a
autant que son frère.
Et, en retour, je l’ai vainement adoptée pour l’enfant qui ne venait
pas.
Même dans mon ivresse de jeune épouse, même après, au milieu des
tempêtes où mon bonheur croulait, je l’ai enveloppée de tendresse. J’ai
pu arriver à la marier avec l’homme qu’elle souhaitait, domptant la
résistance de la famille du fiancé élu que notre milieu artiste
effarouchait.
Et maintenant, je compte dans sa vie à la façon d’une utilité,
affectueuse et sûre. Les enfants n’aiment pas comme aiment les mères.
Peu à peu il m’a fallu, bon gré mal gré, le comprendre.
Oh! cette désillusion sur les êtres en qui l’on a eu foi!
J’ai senti frémir les ailes du papillon qui aspirait à voleter selon son
caprice. Alors, afin qu’il fût libre, j’ai écarté les mains qui le
protégeaient... Et maintenant, il vagabonde à sa fantaisie, humant le
parfum des adulations; se pose ou s’éloigne, inconscient d’éveiller la
peine ou la joie.
L’exclusive tendresse que j’avais inspirée à ma jeune sœur s’est
évaporée dans les remous de sa vie d’enfant gâtée. C’est tant pis pour
moi, si j’avais trop attendu d’elle... Car, bien entendu, à sa manière,
elle m’aime toujours, mais avec l’égoïsme naïf des êtres que la vie n’a
jamais malmenés et qui vont, avant tout, vers ce qui les attire, sans
voir ce qu’ils piétinent au passage.
Je ne lui en veux pas; elle est toujours ma «petite fille» de jadis. Si
incroyablement, elle est demeurée jeune!
Après le déjeuner, elle a surgi tandis que je contemplais, ravie, la
moisson de fleurs que père m’a envoyée, souvenir d’anniversaire auquel,
seul, il a pensé... Elle s’est exclamée.
--Dieu! Viva, que c’est fleuri chez toi! On dirait un jour de fête!
--C’est père qui m’a gâtée pour me consoler d’avoir un an de plus!
--Comment, Viva aimée, c’était aujourd’hui? Et je l’ai oublié!...
Elle s’est jetée à mon cou avec les câlineries, les mots tendres qui me
donnent un instant l’illusion de retrouver la Marinette d’autrefois. Je
sais bien maintenant ce qu’il faut prendre de ces douces paroles...
Mais, tout de même, c’est une musique bienfaisante à entendre, car elle
engourdit le mal de l’isolement.
Les effusions dues à mon anniversaire liquidées comme il convenait, elle
s’est lancée sur un sujet qui, de toute évidence, lui trottait en tête
quand elle est montée chez moi.
--Oh! Viva, si tu savais quelle femme adorable, exquise, idéale j’ai
rencontrée l’autre soir chez Mme de Riolles!
Je ne bronche pas; Marinette est coutumière d’enthousiasmes aussi vifs,
aussi inexplicables, aussi fugitifs que le sont elles-mêmes ses
antipathies.
--Quelle est cette merveille?
--La femme du docteur Valprince, tu ne connais pas? un petit homme
savant, sec et barbu. Elle, Viva, a été délicieuse pour moi! C’est une
femme élégante, la grâce même, avec quelque chose de mystérieux, des
yeux prenants! Elle est depuis peu en relations avec les de Riolles; le
docteur a soigné le père de Germaine de Riolles.
J’ai glissé, un brin moqueuse:
--Alors tu l’adores?
--Pas encore... Mais je crois que ça viendra vite, si ma seconde
impression est pareille à la première, qui a été foudroyante!
--Foudroyante me paraît, en effet, le mot qui convient!
--Viva, tu te moques... Mais, si tu la connaissais, tu dirais comme moi.
Je voudrais déjà la revoir!
--Ce qui arrivera bientôt!...
--Pas avant quatre jours! Nous avons convenu d’aller «digérer» chez
Germaine de Riolles, mardi à la même heure, celle du thé. Oh! Viva, je
voudrais que tu la voies!
--Je serais subjuguée aussi?
--Oh! tu ne pourrais faire autrement!
--Marinette, quelle enfant tu es!
Les lèvres malicieuses et confuses, elle marmotte:
--Ma grande sœur, on est comme on peut! Il ne faut pas vous f... des
bébés, du haut de votre sagesse, madame. Au revoir, chérie, j’ai un
essayage chez _Linker_. Tu ne viens pas avec moi? Tu me donnerais ton
avis...
Je décline la proposition, vu mon horreur des séances de cette espèce.
Et mon petit papillon, après m’avoir planté deux chauds baisers sur les
joues, disparaît, aussi preste qu’elle est venue.