_La Danaïde_ est décidément sacrée grand succès par le public et par la
presse qui lui fait hommage d’innombrables articles, diversement
panachés. Certains sont enthousiastes jusqu’au dithyrambe. D’autres,
flatteurs avec des réserves ou même des sévérités imprévues.
D’aucuns--assez rares--sont malveillants en toute franchise. Des phrases
enguirlandées contredisent des critiques ingénieuses, ou d’une
inintelligence de l’œuvre qui exaspère l’artiste ombrageux lequel est
l’auteur.
D’un coup d’œil, il parcourt les coupures de l’_Argue_ que chaque
courrier lui que apporte; et, en vertu d’une habitude d’antan, il me les
communique.
Parmi les liens brisés entre nous, un seul a subsisté dans les ruines de
notre vie conjugale, l’amour que, l’un et l’autre, nous avons pour la
musique et qui nous a rapprochés jadis, quand il m’a rencontrée jeune
fille.
Aussi, tantôt, le déjeuner fini, m’a-t-il suivie dans mon petit salon
pour me montrer les derniers articles reçus.
Du fond de ma bergère je le regardais appuyé à la cheminée, déchirant
les enveloppes qu’il jetait au feu d’un geste vif. Il supporte mal les
critiques, en enfant gâté, avec une sensibilité d’artiste aussi prompte
aux emballements qu’aux découragements. Certains entrefilets avivent sa
nervosité; et, à la façon dont il me les tend, je devine le besoin que
je partage ses indignations contre ce qu’il appelle «l’ineptie» de la
critique.
Tandis que je parcours les dits articles, je le sens qui cherche à
pénétrer mon impression dont la sincérité lui est certaine. Je la lui
livre toute franche. Dame! si ce n’est pas la sienne, il se rebiffe
ainsi qu’un gamin qui n’admet pas être dans son tort. La parole
impatiente, il discute, autant pour se convaincre lui-même que pour nous
prouver, au critique et à moi, combien errent nos jugements.
Dans ces moments-là, il m’intéresse extrêmement, car il parle en maître,
connaisseur de toutes les ressources de son art et avec la passion qu’il
lui a vouée... La seule passion qui ait pu le rendre constant!
A qui nous verrait en ce moment, nous offririons l’image de deux époux
auxquels la communauté des goûts doit rendre la vie fort agréable.
Ironie des apparences!... Mais puisque jusqu’à nouvel ordre, j’ai
renoncé à me libérer par une séparation légale, force nous est de
continuer à vivre l’un près de l’autre, dans le troupeau des époux.
Ah! nous constituons un bizarre ménage, et le mensonge de notre union de
façade m’apparaît parfois si odieux qu’il faut, pour me le faire
supporter, l’horreur de livrer au public par un procès l’intimité de ma
vie conjugale. Ce que j’ai souffert, je veux être seule à le connaître.
En somme, le détachement ayant accompli peu à peu en moi son œuvre
impitoyable et bienfaisante, nos rapports, très simplifiés, sont ceux
d’étrangers bien élevés que la vie d’hôtel rapproche banalement à
certaines heures. J’occupe un étage de notre maison du Cours-la-Reine,
lui, un autre, les deux appartements tout à fait indépendants. Seul, le
rez-de-chaussée, salle à manger pièces de réceptions, hall pour les
auditions musicales, demeure en commun. Nous nous rencontrons, ou ne
nous rencontrons pas, pour les repas, sur un avis donné en temps;
toujours comme à l’hôtel, courtoisie en plus. Nous pratiquons chacun à
notre guise, ensemble ou séparément, les sorties mondaines, selon la loi
d’absolue liberté d’action que nous avons, l’un et l’autre, reconnue
indispensable pour rendre possible notre vie sous un même toit.
Je me suis reprise tout entière; et il a très bien compris que je
partirais, le jour même où il tenterait d’enfreindre le pacte de la
séparation décidée entre nous, sans l’ingérence d’aucun homme de loi.
Grâce à Dieu, comme disent les bonnes gens, ses actes n’éveillent plus
en moi l’écho qui me torturait et ne touchent plus mon misérable cœur
qu’il n’a pas pu rassasier, parce que je cherchais désespérément en lui
ce qui n’y était pas. Presque, je m’étonne maintenant d’avoir tant aimé,
tant souffert, tant lutté, pour disputer et garder ce que j’appelais mon
bonheur. Pauvre bonheur! ce n’est plus qu’une loque salie d’avoir été
traînée dans la boue. Jadis, ce fut un voile merveilleux, un tissu de
lumière, à travers lequel je regardais la vie, les yeux éblouis... si je
me rappelle bien encore!
Aujourd’hui, mon ivresse dissipée, je vois l’homme qui est mon mari tel
qu’il est vraiment, je crois; et j’en suis arrivée à le regarder,
curieusement, vivre épanoui dans un égoïsme inconscient et superbe d’où
émane son inaltérable insouciance pour tout ce qui ne lui est pas source
de jouissance. En amour, pas de cœur; mais des sens de raffiné,
insatiable, et chercheur de voluptés rares et violentes. Très
séduisant... Cruel sans y penser, point méchant; élégamment amoral.
Après tout, sa mentalité n’est pas sensiblement inférieure à celle de la
majorité des hommes, dans le monde où nous fréquentons. Et en plus,
c’est un merveilleux artiste. Seulement par nature, et en toute chose,
il est l’inconstance faite homme! Donc la fidélité n’existe pas pour
lui.
Et justement je lui en demandais, voulant, sur ce chapitre, recevoir
autant que je donnais. Prétention naïve et absurde. Autant eût valu
exiger de la mer que ses vagues fussent sans remous! Mais, alors je ne
savais pas, j’étais si jeune, sans mère; et père absorbé par sa double
vie de financier audacieux et d’homme armé pour la conquête.
Il a commencé par me griser d’amour parce que lui-même était grisé.
Comment alors aurais-je deviné que cette ivresse était chez lui,
seulement une crise, ne devant, ne pouvant être que passagère!
Et cependant il tenait à moi, c’est vrai. L’idéal pour lui, c’eût été de
me garder, moi l’épouse, amoureuse autant qu’une maîtresse... Mais aussi
de vagabonder partout où sa fantaisie l’attirait.
Si j’avais eu la lâcheté d’accepter, afin de le retenir, cette
combinaison charmante pour lui; de continuer à pardonner, comme aux
premières fois je l’avais fait dans ma folle passion, croyant,
d’ailleurs, à la durée de son retour; alors notre union eût pu
subsister, à travers les orages... Pareille à celle de tant d’autres où
chacun sait s’accommoder raisonnablement de sa part, fût-elle pitoyable.
Seulement, voilà: à mesure que je le connaissais plus, les liens qui
m’avaient si étroitement attachée à lui se déchiraient, mettant mon cœur
à vif. Ma volonté n’y était pour rien. C’était l’amour qui se mourait.
Et c’était atroce!... Avec quelle angoisse, quels sursauts, quelles
révoltes il me quittait, laissant grandir le dégoût d’une vie où je me
débattais, à la façon des pauvres oiseaux mortellement blessés qui
essaient encore de voler--au prix de quelles douleurs!
Et puis, un jour est venu, où je n’ai plus rien senti. L’amour était
mort.
Alors, mon cœur a connu la paix glacée du vide. J’avais atteint le
repos; et j’en ai joui comme notre bête humaine jouit de ne plus
souffrir, au sortir de la crise qui l’a suppliciée. Mais c’était le
repos, l’horrible repos de ceux qui n’attendent, ni n’espèrent, ni ne
désirent plus rien. La nuit était tombée sur moi.
Du moins, je ne suis plus malheureuse; et je finirai, je pense, par
m’habituer tout à fait à vivre uniquement en spectatrice désintéressée
d’elle-même.
C’est une question de temps.
Mon cœur, instruit par l’expérience, ne demande plus rien. Mais sous la
tombe qui l’écrase, il se souvient encore de ce dont il avait soif et
qui lui a été refusé.
A certaines heures, les heures _noires_, je l’entends qui pleure
désespérément tout bas; sans plaintes ni supplications, ni révoltes
inutiles. Je me détourne alors, farouchement résolue à le laisser
mourir, comme est mort l’amour en moi; cela ne change rien de gémir
parce qu’on souffre trop! Tout au plus cela soulage. Du moins, voilà une
faiblesse à laquelle, devant moi-même seulement, je me suis abaissée. Et
encore, je suis en chemin de m’en guérir tout à fait, grâce à
l’incommensurable _je m’en fichisme_ qui m’apporte le bienfait de ne
plus m’attacher.
Je ne suis plus que des nerfs et un cerveau, cachant des sens, un cœur
glacé, sous le masque de l’usage du monde que je porte bien attaché.
Précieux masque auquel je dois une physionomie très «sortable» de femme
évidemment fort sceptique, indifférente à la passion jusqu’à
l’invraisemblable, plus sauvageonne que sociable mais, en somme, très
capable de gaieté, de gaieté moqueuse... gamine... voire même
blagueuse,--c’est rare!--en ses causeries avec ses semblables... A moins
qu’une impérieuse soif de silence ne fasse d’elle une étrangère, même
parmi des amis.
Car mon humeur a de ces voltes,--nées de causes si subtiles
parfois!--qui me rendent incompréhensible pour les trois quarts des gens
que je fréquente.
D’ailleurs, après quelque résistance, ils se sont habitués à me prendre
telle que je me montre à eux.
Même, ils ne s’étonnent plus de me voir si peu troublée par les
fantaisies amoureuses de mon mari. Certains--les naïfs--pensent
sérieusement: «Elle ne sait pas!» D’autres, plus avisés, décrètent, et
ceux-là devinent juste: «Il lui est trop indifférent pour l’émouvoir
encore!»