22 mars.

_La Danaïde_ est décidément sacrée grand succès par le public et par la

presse qui lui fait hommage d’innombrables articles, diversement

panachés. Certains sont enthousiastes jusqu’au dithyrambe. D’autres,

flatteurs avec des réserves ou même des sévérités imprévues.

D’aucuns--assez rares--sont malveillants en toute franchise. Des phrases

enguirlandées contredisent des critiques ingénieuses, ou d’une

inintelligence de l’œuvre qui exaspère l’artiste ombrageux lequel est

l’auteur.

D’un coup d’œil, il parcourt les coupures de l’_Argue_ que chaque

courrier lui que apporte; et, en vertu d’une habitude d’antan, il me les

communique.

Parmi les liens brisés entre nous, un seul a subsisté dans les ruines de

notre vie conjugale, l’amour que, l’un et l’autre, nous avons pour la

musique et qui nous a rapprochés jadis, quand il m’a rencontrée jeune

fille.

Aussi, tantôt, le déjeuner fini, m’a-t-il suivie dans mon petit salon

pour me montrer les derniers articles reçus.

Du fond de ma bergère je le regardais appuyé à la cheminée, déchirant

les enveloppes qu’il jetait au feu d’un geste vif. Il supporte mal les

critiques, en enfant gâté, avec une sensibilité d’artiste aussi prompte

aux emballements qu’aux découragements. Certains entrefilets avivent sa

nervosité; et, à la façon dont il me les tend, je devine le besoin que

je partage ses indignations contre ce qu’il appelle «l’ineptie» de la

critique.

Tandis que je parcours les dits articles, je le sens qui cherche à

pénétrer mon impression dont la sincérité lui est certaine. Je la lui

livre toute franche. Dame! si ce n’est pas la sienne, il se rebiffe

ainsi qu’un gamin qui n’admet pas être dans son tort. La parole

impatiente, il discute, autant pour se convaincre lui-même que pour nous

prouver, au critique et à moi, combien errent nos jugements.

Dans ces moments-là, il m’intéresse extrêmement, car il parle en maître,

connaisseur de toutes les ressources de son art et avec la passion qu’il

lui a vouée... La seule passion qui ait pu le rendre constant!

A qui nous verrait en ce moment, nous offririons l’image de deux époux

auxquels la communauté des goûts doit rendre la vie fort agréable.

Ironie des apparences!... Mais puisque jusqu’à nouvel ordre, j’ai

renoncé à me libérer par une séparation légale, force nous est de

continuer à vivre l’un près de l’autre, dans le troupeau des époux.

Ah! nous constituons un bizarre ménage, et le mensonge de notre union de

façade m’apparaît parfois si odieux qu’il faut, pour me le faire

supporter, l’horreur de livrer au public par un procès l’intimité de ma

vie conjugale. Ce que j’ai souffert, je veux être seule à le connaître.

En somme, le détachement ayant accompli peu à peu en moi son œuvre

impitoyable et bienfaisante, nos rapports, très simplifiés, sont ceux

d’étrangers bien élevés que la vie d’hôtel rapproche banalement à

certaines heures. J’occupe un étage de notre maison du Cours-la-Reine,

lui, un autre, les deux appartements tout à fait indépendants. Seul, le

rez-de-chaussée, salle à manger pièces de réceptions, hall pour les

auditions musicales, demeure en commun. Nous nous rencontrons, ou ne

nous rencontrons pas, pour les repas, sur un avis donné en temps;

toujours comme à l’hôtel, courtoisie en plus. Nous pratiquons chacun à

notre guise, ensemble ou séparément, les sorties mondaines, selon la loi

d’absolue liberté d’action que nous avons, l’un et l’autre, reconnue

indispensable pour rendre possible notre vie sous un même toit.

Je me suis reprise tout entière; et il a très bien compris que je

partirais, le jour même où il tenterait d’enfreindre le pacte de la

séparation décidée entre nous, sans l’ingérence d’aucun homme de loi.

Grâce à Dieu, comme disent les bonnes gens, ses actes n’éveillent plus

en moi l’écho qui me torturait et ne touchent plus mon misérable cœur

qu’il n’a pas pu rassasier, parce que je cherchais désespérément en lui

ce qui n’y était pas. Presque, je m’étonne maintenant d’avoir tant aimé,

tant souffert, tant lutté, pour disputer et garder ce que j’appelais mon

bonheur. Pauvre bonheur! ce n’est plus qu’une loque salie d’avoir été

traînée dans la boue. Jadis, ce fut un voile merveilleux, un tissu de

lumière, à travers lequel je regardais la vie, les yeux éblouis... si je

me rappelle bien encore!

Aujourd’hui, mon ivresse dissipée, je vois l’homme qui est mon mari tel

qu’il est vraiment, je crois; et j’en suis arrivée à le regarder,

curieusement, vivre épanoui dans un égoïsme inconscient et superbe d’où

émane son inaltérable insouciance pour tout ce qui ne lui est pas source

de jouissance. En amour, pas de cœur; mais des sens de raffiné,

insatiable, et chercheur de voluptés rares et violentes. Très

séduisant... Cruel sans y penser, point méchant; élégamment amoral.

Après tout, sa mentalité n’est pas sensiblement inférieure à celle de la

majorité des hommes, dans le monde où nous fréquentons. Et en plus,

c’est un merveilleux artiste. Seulement par nature, et en toute chose,

il est l’inconstance faite homme! Donc la fidélité n’existe pas pour

lui.

Et justement je lui en demandais, voulant, sur ce chapitre, recevoir

autant que je donnais. Prétention naïve et absurde. Autant eût valu

exiger de la mer que ses vagues fussent sans remous! Mais, alors je ne

savais pas, j’étais si jeune, sans mère; et père absorbé par sa double

vie de financier audacieux et d’homme armé pour la conquête.

Il a commencé par me griser d’amour parce que lui-même était grisé.

Comment alors aurais-je deviné que cette ivresse était chez lui,

seulement une crise, ne devant, ne pouvant être que passagère!

Et cependant il tenait à moi, c’est vrai. L’idéal pour lui, c’eût été de

me garder, moi l’épouse, amoureuse autant qu’une maîtresse... Mais aussi

de vagabonder partout où sa fantaisie l’attirait.

Si j’avais eu la lâcheté d’accepter, afin de le retenir, cette

combinaison charmante pour lui; de continuer à pardonner, comme aux

premières fois je l’avais fait dans ma folle passion, croyant,

d’ailleurs, à la durée de son retour; alors notre union eût pu

subsister, à travers les orages... Pareille à celle de tant d’autres où

chacun sait s’accommoder raisonnablement de sa part, fût-elle pitoyable.

Seulement, voilà: à mesure que je le connaissais plus, les liens qui

m’avaient si étroitement attachée à lui se déchiraient, mettant mon cœur

à vif. Ma volonté n’y était pour rien. C’était l’amour qui se mourait.

Et c’était atroce!... Avec quelle angoisse, quels sursauts, quelles

révoltes il me quittait, laissant grandir le dégoût d’une vie où je me

débattais, à la façon des pauvres oiseaux mortellement blessés qui

essaient encore de voler--au prix de quelles douleurs!

Et puis, un jour est venu, où je n’ai plus rien senti. L’amour était

mort.

Alors, mon cœur a connu la paix glacée du vide. J’avais atteint le

repos; et j’en ai joui comme notre bête humaine jouit de ne plus

souffrir, au sortir de la crise qui l’a suppliciée. Mais c’était le

repos, l’horrible repos de ceux qui n’attendent, ni n’espèrent, ni ne

désirent plus rien. La nuit était tombée sur moi.

Du moins, je ne suis plus malheureuse; et je finirai, je pense, par

m’habituer tout à fait à vivre uniquement en spectatrice désintéressée

d’elle-même.

C’est une question de temps.

Mon cœur, instruit par l’expérience, ne demande plus rien. Mais sous la

tombe qui l’écrase, il se souvient encore de ce dont il avait soif et

qui lui a été refusé.

A certaines heures, les heures _noires_, je l’entends qui pleure

désespérément tout bas; sans plaintes ni supplications, ni révoltes

inutiles. Je me détourne alors, farouchement résolue à le laisser

mourir, comme est mort l’amour en moi; cela ne change rien de gémir

parce qu’on souffre trop! Tout au plus cela soulage. Du moins, voilà une

faiblesse à laquelle, devant moi-même seulement, je me suis abaissée. Et

encore, je suis en chemin de m’en guérir tout à fait, grâce à

l’incommensurable _je m’en fichisme_ qui m’apporte le bienfait de ne

plus m’attacher.

Je ne suis plus que des nerfs et un cerveau, cachant des sens, un cœur

glacé, sous le masque de l’usage du monde que je porte bien attaché.

Précieux masque auquel je dois une physionomie très «sortable» de femme

évidemment fort sceptique, indifférente à la passion jusqu’à

l’invraisemblable, plus sauvageonne que sociable mais, en somme, très

capable de gaieté, de gaieté moqueuse... gamine... voire même

blagueuse,--c’est rare!--en ses causeries avec ses semblables... A moins

qu’une impérieuse soif de silence ne fasse d’elle une étrangère, même

parmi des amis.

Car mon humeur a de ces voltes,--nées de causes si subtiles

parfois!--qui me rendent incompréhensible pour les trois quarts des gens

que je fréquente.

D’ailleurs, après quelque résistance, ils se sont habitués à me prendre

telle que je me montre à eux.

Même, ils ne s’étonnent plus de me voir si peu troublée par les

fantaisies amoureuses de mon mari. Certains--les naïfs--pensent

sérieusement: «Elle ne sait pas!» D’autres, plus avisés, décrètent, et

ceux-là devinent juste: «Il lui est trop indifférent pour l’émouvoir

encore!»

La nuit tombe... · 第 7 / 86 题