--Viva, le chant de _la Danaïde_, au troisième acte... Je l’adore, me
crie Marinette.
Moi aussi, je l’adore cette plainte sauvage et désespérée; et docile,
écoutant mon propre plaisir, je commence. Tout de suite le charme
opère;--et sur eux tous, qui se sont tus et groupés autour du piano; sur
moi, qui, au bout d’une mesure, les oublie et pénètre dans l’univers
enchanté où je suis seule avec des êtres de rêve... A ce point que j’ai
un sursaut effaré quand, ma voix se taisant, j’entends éclater, autour
de moi, une folle rumeur d’exclamations! Ah! tous sont séduits autant
que moi-même et ce qu’ils disent, c’est la vérité absolue!
Adossé au mur, devant le piano, je remarque alors Jacques de Meillane
qui me contemple, avec sa même expression attentive, chaudement
profonde. Et une question irréfléchie m’échappe, comme je me trouve
auprès de lui:
--Pourquoi me regardiez-vous d’un air si... singulier?
--Je ne sais pas, madame, comment je vous regardais, mais je sais
comment je vous entendais. Vous êtes une redoutable magicienne... Je
crois que je ferais bien d’avoir peur de vous!...
Il semblait plaisanter; mais sa voix a un étrange accent de sincérité.
Une exclamation de Marinette m’empêche de lui répondre.
--Ah! le voici enfin! Eh bien, Bob, quel drôle de maître de maison tu
es!... Nous t’attendons tous!... Et nous mourons de faim!
Elle tend son front; et Robert l’effleure d’un baiser qui respecte la
mousse blonde, ébouriffée autour du visage. Correct, il vient à moi,
s’excusant de son retard. Lui aussi a de la fièvre dans les yeux, dans
les nerfs, dans tout l’être, tandis qu’il salue ses hôtes. Je lui
présente l’ami de Paul. Et alors brusquement, quand tombe, sur le couple
que nous formons, le regard clair de cet étranger qui _sait_, sans
doute, la griserie s’évanouit, que la musique m’avait jetée au cerveau.
Il me paraît insupportable--et c’est ridicule!--qu’un inconnu juge
peut-être ma vie. Nous soupons. Mais je ne m’amuse plus; je me sens très
lasse. Je ne cause plus. J’ai envie d’être toute seule dans ma
chambre--mon vrai _home_, et cependant je sais quelle sombre crise m’y
attend où se ravivera la conscience de ma vie gâchée.