18 mars.

Une averse rageuse bat mes vitres, les cingle de gouttelettes

haletantes, sous la rafale d’équinoxe... Une averse qui sera brève comme

une colère soudaine et trop violente.

Déjà les nuées lourdes se déchirent et se cernent de lumière. Leurs

flocons déchiquetés s’éparpillent vers les lointains d’un ciel très

bleu, très pur, d’un bleu presque aigu, dans son intensité.

Et alors, je ne sais pourquoi, tout à coup, l’idée me traverse le

cerveau que mon _Moi_ intime ressemble à ce ciel tourmenté, où se

heurtent des ombres, des clartés, des souffles de tempête; où les pleurs

de la pluie sont soudain dévorés par le feu d’un rais de soleil.

Cette âme houleuse, qui la devinerait--et je m’en amuse...--chez la

jeune dame dont, en ce moment, l’image se reflète dans la glace du

panneau qui me fait face?

Cette jeune dame a la mine paisiblement nonchalante d’une créature

étrangère à tout ce qui bouleverse, distrait ou passionne l’innombrable

foule de ses sœurs. Elle ne paraît rien regretter ni souhaiter.

Je viens de la regarder un instant, toute mince en son kimono à grandes

fleurs bizarres; sa petite figure d’une pâleur chaude, coiffée de

cheveux châtain doré dont les vagues aventurent un flot capricieux

au-dessus des yeux sombres.

Les coudes dressés sur la table à écrire, elle avait le menton appuyé

sur ses mains jointes, un air de parfait _je m’en fichisme_, le regard

songeur et la bouche moqueuse... Moqueuse en cet instant surtout, où

elle constatait à quel point sa forme périssable gardait bien les

mystères de son jardin secret.

Chère petite forme périssable, de votre discrétion combien je vous ai de

gré!

Mais, ce matin, vous m’intéressez moins que le large ciel où le vent

entraîne des nuées éperdues. Pour le mieux contempler, j’ai laissé

tomber ma plume sur le buvard qu’elle a strié d’un trait obscur. Et j’ai

regardé l’eau gicler contre mes fenêtres closes, jouissant avec un

plaisir égoïste d’avoir l’abri de ma grande chambre claire où, dans la

cheminée, crépitaient les bûches,--j’ai l’horreur des calorifères!--où

flottait la senteur d’une botte de violettes dont la chaleur du foyer

exaltait le parfum printanier.

Et les minutes ont coulé... longues?... brèves?... Je l’ignore.

Qu’importe d’ailleurs! A moi seule, je dois compte de mon temps, dont je

n’ai que faire, hélas!

Ce m’était un délice de demeurer ainsi, sans obligation de vouloir,

d’agir, ma pensée vagabonde ressuscitant la soirée d’hier.

Pour en noter les incidents, j’avais pourtant saisi ma plume; puisque ce

m’est devenu un besoin de causer avec moi-même Geneviève Doraines, mon

unique confidente.

En vérité, cette soirée d’hier a été flatteuse à souhait pour l’orgueil

du maître dont je porte le nom. La _première_ de son nouvel

opéra-comique, _La Danaïde_, a pris l’allure d’une manière de triomphe.

Triomphe pour le compositeur. Triomphe pour l’interprète. Tous deux unis

par les attirances souveraines de l’art et de l’amour... Est-ce de

l’amour?... Après tout, oui, c’est ainsi que cela s’appelle, en

général... Tous deux, instruments ultra-sensibles qui ont réalisé, hier

soir, l’un par sa musique, l’autre par sa voix, une œuvre de voluptueuse

beauté.

Ah! que la musique de mon mari est bien à son image! Quand je l’écoute,

il me semble pénétrer dans tous les replis de sa personnalité. Elle a

ses caresses et ses violences, sa fougue capricieuse, sa sensualité tour

à tour nonchalante, spirituelle, perverse ardemment, et cruelle aussi.

Sa musique? C’est bien celle d’un être obéissant à toutes les impulsions

qui bondissent en lui. Et c’est en même temps la musique d’un maître

qui, ayant reçu le «don», connaît, de plus, tous les secrets de son art.

Si, en lui, je juge l’homme à sa mesure, je reconnais que l’artiste

mérite une des premières places parmi les créateurs de notre époque.

Qu’y a-t-il donc dans cette musique, pour qu’elle accomplisse, tant que

ses harmonies m’enveloppent, le miracle de me faire oublier tout ce qui

nous a séparés et transformés, l’un pour l’autre, en deux étrangers?...

En ces moments-là, seul, l’artiste existe pour moi; l’artiste que je

comprends si bien, que souvent encore, il me dit--c’est un refrain:

--Personne ne chante ma musique comme vous, Geneviève.

Autrefois, au temps des vieilles lunes, il disait: «... Comme toi,

Viva.»

Est-il possible que ce temps ait existé? Ah! que c’est loin en arrière

dans le passé, la folie de nos premiers mois d’amour...--dix ans de

cela... Et puis, peu à peu, les révélations du hasard, de l’intuition;

le désenchantement; les scènes mauvaises, épuisantes, dont le seul

souvenir m’épouvante.

Et dans ce chaos sombre, l’éclair des réconciliations; exquises, les

premières...

Puis les autres!... les mélancoliques, les décevantes, les misérables,

qui me jettent encore au visage une brûlure de honte...

Enfin le lien dénoué, brisé définitivement. Quelle délivrance!... Trois

ans bientôt.

Mais pourquoi donc, ce matin, est-ce que j’évoque mon lamentable passé?

Parce qu’hier, pendant que j’écoutais, immobile dans l’ombre de la

loge--une baignoire où Robert et moi étions seuls à ce moment--le

sortilège des sons évoquait des fantômes qui erraient dans mon âme...

Pauvres ombres, douloureuses et frémissantes, que le _Moi_ maintenant

détaché de tout--oh! combien!--regardait passer avec un calme mortel. Et

de la pitié aussi...

C’était encore ce même _Moi_, désabusé autant que le vieux roi de

l’Écriture, qui observait l’homme assis à mes côtés, dont tout l’être

vivait son œuvre.

Lui aussi demeurait immobile. Mais que son masque, où les dents

mordaient sans cesse la lèvre, était révélateur!--pour moi, du moins. La

lueur de la rampe, toute proche, heurtait la ligne du profil, accusait

les meurtrissures du visage, creusées par tant de causes, allumait des

éclairs d’or roux dans la barbe un peu longue, trahissant, sous la

pleine lumière, l’altération des traits contractés par l’ivresse de la

bataille engagée!

Avec une interrogation brève, il se penchait par instant vers moi:

--Ça va, ce me semble, Viva. Ne trouvez-vous pas?

D’ailleurs, il n’attendait pas de réponse. Il sentait que «ça allait»...

aussi bien que moi qui, par un bizarre dédoublement de personnalité,

n’étais plus qu’une passionnée de musique, absorbée toute par la

révélation publique d’une œuvre d’art.

Sa fièvre m’avait atteinte, me rendant vibrante à tous les sons, à

toutes les nuances, à tous les remous d’impressions dans la salle

capricieuse des _premières_ dont il avait souverainement conquis

l’attention.

Vraiment, cette représentation m’intéressait comme une partie à gagner,

une partie artistique qui valait son prix.

Mais l’instant est arrivé où _elle_ est entrée en scène, elle, _la

Danaïde_, elle qui est, à la lettre, la maîtresse de mon mari. Et il est

redescendu des hauteurs sereines de l’Art. J’ai vu l’éclair qui le

brûlait et réduisait en poussière la conscience de ma présence près de

lui, de la foule du public qui emplissait la salle, des confrères

jaloux, des critiques aux aguets. Même son œuvre, il l’a oubliée, à

cette minute...

Il la regardait, elle; et au fond de ses prunelles, je sais quelle lueur

flambait, pour l’avoir fait jaillir autrefois...

Puis, avec l’inconscience à laquelle je suis bien accoutumée, il s’est à

demi incliné et m’a murmuré:

--Elle est admirablement belle, n’est-ce pas?

C’était vrai. Et parce que je n’ai jamais su dire autre chose que ma

pensée, j’ai répondu:

--Oui, très belle...

Orgueilleusement, je constatais aussi qu’en mon être aucune fibre

douloureuse n’avait tressailli. Personne n’aurait pu découvrir, au fond

de mes yeux, autre chose qu’une curiosité détachée.

Oui, en vérité, cette femme ainsi dévêtue par l’enroulement étroit de sa

tunique, avait l’harmonieuse beauté de quelque nymphe antique; mais

cette nymphe était aussi une amoureuse dont les yeux, les lèvres, le

geste, la gorge nue, le corps tout entier était prometteur des voluptés

qui affolent les mâles.

L’orchestre préludait. Imperceptiblement, elle a tourné la tête vers la

loge sombre où elle savait qu’_il_ était.

Une seconde, ils se sont regardés.

Puis elle a commencé à chanter; et dans son chant, elle se donnait

toute, pour lui, pour son triomphe... Elle se donnait à lui, son maître

qui écoutait, les yeux rivés sur elle. Ah! ils étaient bien unis...

Peut-être plus encore qu’en d’autres instants...

Et, de nouveau, avec une allégresse de captive délivrée, j’ai senti que

cet homme avait perdu la puissance de me torturer. Je les observais, lui

et elle, comme des étrangers qui ne pouvaient en rien m’émouvoir. Ah!

que c’était bon!--et décevant... Être consolée du deuil de son amour!...

De quel sable est donc fait notre cœur fragile?...

Et l’acte s’est achevé dans un tumulte d’applaudissements. La salle, de

toute évidence, était conquise. Alors Robert est revenu sur terre et a

repris le sentiment de ma présence pour me dire, avec des yeux où

luisait une ivresse:

--Elle a été admirable, n’est-ce pas? Quelle artiste! Il faut que

j’aille lui dire combien je suis content. Sans quoi, elle va s’énerver!

Paisible, j’ai répondu, sans qu’il soupçonne même de quel dédain est

faite ma condescendance:

--C’est cela, allez... Mais, si possible, ne vous attardez pas trop, car

les visiteurs vont pleuvoir pour vous féliciter... Et je sens la menace

d’une crise de sauvagerie qui me rendra incapable de les recevoir comme

ils le méritent!

--Mais non... mais non... Vous n’aurez aucune crise de cette espèce!...

Allons, Viva, faites-moi la charité de supporter, un instant, même les

intrus... Je reviens.

Sans attendre ma réponse, il était déjà sur le seuil de la loge,

impatient de s’enfuir avant l’apparition des visiteurs qui pouvaient le

retenir. Lui, le _maître_, que toute cette foule venait d’acclamer, il

avait une impatience de collégien lancé vers un rendez-vous. J’ai senti

ma bouche devenir moqueuse. Mais il ne s’en est pas aperçu. Jamais il

n’a rien compris de moi... que mes baisers!

Et je me suis détournée pour regarder la salle, transformée en un

gigantesque salon, où bourdonnait la rumeur des conversations, scandée

par le claquement sec des portes. Les hommes lorgnaient, appuyés aux

fauteuils de l’orchestre. Et le coup d’œil en valait la peine? Robert

avait une brillante _première_, de celles où toutes les femmes

mondaines, demi-mondaines, artistes, sont venues, soucieuses de leur

réputation de beauté ou d’élégance. Partout des figures connues, dont,

invisible dans l’obscurité de ma loge, je me suis amusée à surprendre

les expressions. Ah! que ces lustres éclairaient donc d’intrigues, de

jalousies, de curiosités, de malveillance, de potinages...

Au balcon, j’ai aperçu ma savoureuse petite belle-sœur, Marie-Anne

Abriès, dite Marinette, vêtue avec son habituel raffinement ultra-chic;

toute blonde, toute fine, des épaules rondes et une chair de bébé,

ouvrant bien larges des yeux candides, qui voisinent drôlement avec un

petit nez fripon et une bouche gamine et caressante. Un Greuze mâtiné de

Fragonard.

Près d’elle, père plastronnait; et son mari, l’excellent Paul, souriait,

bénévole, confiant en elle comme en lui-même. A son ordinaire, il devait

être fier--où la fierté va-t-elle gîter?--de voir sa jeune épouse frôlée

par le désir de tous les hommes qui l’approchent. Peut-être, tout de

même, ne serait-il pas aussi charmé s’il avait entendu ce propos que

j’ai surpris un soir, au passage: «Quand on voit Mme Abriès, on a tout

de suite l’envie de coucher avec elle!»

Marinette, elle, n’ignore pas du tout cet effet qu’elle produit et s’en

amuse beaucoup; secrètement dotée de ce pouvoir qu’elle a de

révolutionner l’élément masculin, elle joue de sa séduction comme d’un

éventail, avec une audace naïve d’ingénue, doublée d’une savante

coquetterie de femme.

Au demeurant, une honnête petite créature,--jusqu’alors du moins!...

Très bonne mère, sans s’absorber en rien dans ses deux poussins... Qui

se laisse adorer par son mari et l’aime... bien. Ève avant le péché,

regardant le fruit défendu avec des yeux gourmands et tentés, sans y

oser mordre... Tout au plus, elle le grignoterait un peu. Car, de son

éducation au couvent, il lui reste encore une terreur folle d’un certain

enfer réservé aux jolies pécheresses. Et elle l’avoue avec la franchise

primesautière qui est l’une de ses nombreuses séductions.

Hier soir, à côté de son grand diable de mari, habillée de blanc, elle

avait seize ans, tandis qu’elle bavardait avec un inconnu que Paul

semblait lui présenter.

Mais un choc léger a sonné contre ma porte. J’étais découverte. Et les

visiteurs prévus ont commencé, discrètement, puis en flot impérieux, à

envahir mon asile; des intimes d’abord; des critiques; puis de vagues

amis, voire même des inconnus venus à la remorque qui, tous, cherchaient

le maître, toujours absent.

D’instinct, je remplissais mon personnage de femme du grand homme; et

accueillante autant qu’il convenait, je recevais félicitations,

demandes, jugements sur l’œuvre, sur les interprètes et surtout la

merveilleuse _Danaïde_ qui a été célébrée avec un général enthousiasme.

Heureusement, j’ai pu garder l’orgueil de ne livrer rien au public du

désastre de ma vie conjugale. Mais tandis que je joue mon rôle, un

obscur mépris de moi-même gronde en ma conscience, parce que j’accepte

ce rôle, tandis que, là-bas, l’homme qui, de nom, demeure mon mari, me

trahit sans scrupule, d’intention, sinon de fait.

Marinette entre, m’embrasse câline, et me jette une de ces exclamations

gentiment saugrenues qui lui sont familières:

--Viva, que l’émotion des _premières_ te va bien! Ce soir, chérie, tu

ressembles plus que jamais à une nuit d’amour!

Je réponds par un ironique geste d’épaules. Pourtant, une seconde, une

fibre s’est crispée en moi. Où cette petite a-t-elle été chercher son

impertinente comparaison?... Elle ignore cependant que son frère, au

temps passé, se plaisait à m’appeler ainsi «Petite nuit d’amour...»

Machinalement, je glisse un coup d’œil vers la glace, curieuse de voir

comment mon visage a pu provoquer pareille remarque... Il garde le

reflet de l’ardente attention avec laquelle je viens d’écouter. Mais où

Marinette y a-t-elle déniché de l’amour; même, simplement, l’ombre de

l’amour, comme dit l’autre... Absurdes, ces petites filles!

Tout de suite, autour de Marinette, s’est formée une cour que, de son

mieux, elle s’applique à faire flamber, cependant que j’accueille son

mari qui, lui aussi, demande:

--Le maître n’est pas là?

--Non. Il faut pour l’instant vous contenter de moi seule.

De sa manière «régence», il me baise les doigts.

--Mais je ne puis rien désirer de mieux; et je m’imagine que le monsieur

que je vous amène est de mon avis... Jacques de Meillane, un bon

camarade à moi que je viens de retrouver, retour du Japon, et que _la

Danaïde_ enthousiasme.

Près de lui, en effet, est un grand garçon, élégant, très brun, dont les

yeux gris clair regardent bien en face;--l’inconnu à qui, de loin, j’ai

vu Marinette parler.

Il s’est incliné:

--Madame, je suis très confus d’être ici, croyez-le bien. C’est votre

beau-frère qui m’a entraîné en causant, sans me dire où il me

conduisait... Et puis, au seuil de la terre promise, j’ai succombé à la

tentation d’entrer... Voilà...

L’aveu a été jeté drôlement, d’un ton mi-confus, mi-enchanté.

J’approuve:

--S’il vous était agréable de le faire vous avez eu bien raison de

pénétrer dans notre sombre petit réduit. Il y a si peu de choses

distrayantes dans la vie qu’il est toujours prudent de s’offrir celles

qui tentent au passage.

Et lui de riposter:

--Madame, oserais-je vous murmurer que c’est là, justement, le conseil

que donne, à mon humble avis, la musique de Monsieur votre mari?...

Tiens... tiens... tiens!... Fiez-vous donc à un masque plutôt froid,

dont la caractéristique est une expression de volonté forte!

J’ai un peu la curiosité que mon visiteur s’explique; et dans la rumeur

des propos qui se croisent, j’insiste:

--... C’est-à-dire, monsieur?...

--Mon Dieu, madame, est-ce parce que je reviens de très loin et ne suis

pas au diapason?... parce que je suis, en la matière, un profane?...

Mais cette musique se révèle à mon incompétence comparable à quelque

forêt magique où je m’aventure ébloui, avec la conscience vague qu’elle

doit être dangereuse.

--Dangereuse pour?...

--Pour ceux qui l’écoutent, subjugués au point où je le suis. Elle est

très capiteuse! C’est incroyable ce qu’elle donne envie de faire ce que

les gens vertueux appellent des sottises!

Ce monsieur est décidément perspicace! Et amusée, j’interroge encore:

--Vous entendez pour la première fois la musique de mon mari?

--Voici plusieurs années, madame, que je vis hors de France...

--Alors, je serais curieuse de connaître votre impression quand vous

aurez entendu tout l’opéra! Si vous ne craignez pas de prolonger votre

soirée, après le théâtre, venez donc avec mon beau-frère et ma

belle-sœur prendre chez moi une tasse de thé. En assez nombreuse

compagnie, je vous préviens. Les soirs de _première_, mon salon est

accueillant, non pas seulement pour les amis, mais pour les amis des

amis...

Pourquoi ai-je dit cela?... Ma phrase n’est pas achevée que cette

invitation m’apparaît inexplicable et absurde. Pourtant, il en défile

des passants, dans mon salon!...

Est-ce parce que je surprends une surprise,--charmée, il est vrai--dans

les yeux qui posent sur moi un regard clair? Ces yeux-là ne doivent

jamais mentir.

--Madame, c’est sérieusement que vous parlez?... Prenez garde, je vais

dire «oui».

--Mais je vous trouverais très impoli de dire «non».

--Alors, bien vite, avec une infinie reconnaissance, je dis oui...

Et il se courbe, puis prend congé, car la sonnerie annonce la fin de

l’entr’acte. Et Robert est demeuré invisible. Juste comme la loge se

vide il surgit, nerveux et souriant, jette au hasard de rapides

serrements de main, des réponses et des interrogations brèves, avide des

impressions du public, après qu’il vient de recevoir celles des

artistes.

Puis, tous disparaissent. Le rideau se relève. Il me murmure:

--_Elle_ est en excellentes dispositions. Je pense que nous allons

brillamment gagner la partie.

Et il ne s’est pas trompé. Elle est prodigieuse, la force d’envoûtement

de sa musique! Cette foule qui écoute vibre avec lui, comme lui, ainsi

qu’il l’a voulu. Le torrent de l’harmonie emporte âmes et pensées dans

son flot souverain. Demain, il y aura des critiques, des reprises, des

attaques.

Mais, ce soir, le charme opère. Tous sont séduits et applaudissent

furieusement.

Je me lève brisée, tant cette musique a résonné en moi qui en

connaissais les plus fugitives modulations...

Père me ramène.

Juste le temps de rejeter ma pelisse dans ma chambre; de glisser un coup

d’œil d’inspection vers ma glace, pour voir quelle figure j’ai; de

constater que le frémissement de mes nerfs, toute la soirée, a fouetté

de rose ma pâleur et allumé une seyante petite fièvre dans mes yeux...

Bien! J’ai, ce soir, une figure qui me plaît... Ça me suffit, car

l’opinion d’autrui... il y a beau temps qu’elle n’existe pas pour

moi!... Mais, à ma honte, je l’avoue, quand je sais mon visage dans un

mauvais jour, ce m’est désagréable autant qu’une note fausse et me rend

stupide!

Un soupçon de poudre sur le bout de mon nez; un coup de vaporisateur sur

mes épaules; et je rentre dans le petit salon, tout vivant de paroles,

car mes hôtes m’ont suivie de près.

L’élément masculin domine. Mais tout de même déjà, quelques femmes sont

arrivées; de celles que j’appelle mes amies, les intimes. Et la pièce a

l’aspect que j’aime. La lumière, voilée un peu, caresse, sur les murs,

les boiseries pâles à guirlandes, pur Louis XVI, le satin pékiné des

meubles d’antan,--authentiques, eux aussi,--mes bibelots précieux, les

tableaux sertis d’or éteint ou de laque délicatement teintée, l’odorante

floraison qui évoque les visions d’été.

Toujours frileuse, Marinette est campée devant la cheminée; et la lueur

des flammes rosit sa nuque blonde, la jeune ligne des épaules et de la

gorge que les dentelles du corsage dégagent généreusement. Elle me lance

un baiser au passage.

--Qu’est-ce que tu as fait de Bob?... Il n’est pas encore là, ton

illustre époux!

--Il félicite ses interprètes.

Personne, bien entendu, ne corrige: «son interprète». Mais tous, aussi

bien que moi, savent le petit mensonge de ma phrase, tombée de cet

accent qui établit bien les distances. Seul peut-être parmi ces

Parisiens, Jacques de Meillane est ignorant de la situation. Et

encore!... Dans notre Tout Paris, les potins vont si vite!

Il cause debout devant le piano, avec père et le bon Paul, les seuls

qu’il connaisse ici. Lorsque j’entre, son regard tout de suite, vient à

moi; et je le sens me suivre avec une attention imperceptiblement

chercheuse, qui ne déplaît pas à mon pauvre petit amour-propre de femme,

étant donné l’image aperçue, quelques minutes plus tôt, dans ma psyché.

En cette seconde, où donc est le _je m’en fichisme_?

Je lui tends, comme aux autres, ma main qu’il baise, comme les autres;

et je le présente rapidement, il se laisse faire, mais je crois qu’il

désire surtout rester en son personnage de spectateur, et je l’y

abandonne, encourageante:

--Ici, chacun se distrait comme il lui plaît! Faites votre choix,

monsieur.

Il se met à rire.

--Mon choix? Il est tout fait, madame. Ne pouvant avoir ce que je

voudrais, je me contente sagement de ce qui m’est offert... Je regarde

et j’écoute... Et c’est un régal pour qui arrive de pays lointains.

--Eh bien, monsieur, ne me prenez pas pour une sorcière...

--... Tout au plus pour une gitane, dispensatrice des secrets de

l’avenir, madame.

--Une gitane, si vous voulez, c’est plus poétique...

--Et plus ressemblant...

--Soit... Donc, j’avais pressenti la distraction de votre goût... Pour

la peine, dites-moi ce que vous auriez voulu d’autre?

--Faire connaissance avec vous, madame.

--Mais... n’est-ce pas ce que vous faites?

--Oh!... si peu!

--Avec moi, il ne faut pas être gourmand; je rassasie très mal!... Vous

voilà prévenu...

--Madame, je vous remercie et vous assure que je suis très discret.

Tous ces menus propos lancés en badinage. Et j’abandonne M. de Meillane

pour accueillir d’autres visiteurs.

Toujours pas de Robert. Eu égard à sa qualité de triomphateur, j’ai

donné l’ordre qu’on l’attende pour servir le souper dont les petites

tables sont dressées, de mine si engageante, qu’elles exercent une

évidente attraction sur les regards masculins et même féminins.

Mais, tout de même, ça n’empêche pas mes hôtes de bavarder ferme.

Maurice Valbrègue, l’humoriste, tente de m’accaparer, selon son

habitude. Il est tenace en ses espoirs; et parce que je ne me donne pas

la peine de dissimuler que, souvent, ses paradoxes m’amusent, il

continue de rôder autour de moi, attendant une heure--qui ne sonnera

pas. Ni pour lui ni pour personne. J’ai trop souffert de m’être donnée

pour n’en avoir pas été guérie à jamais! Mais cette vérité, ni lui ni

bien d’autres ne peuvent l’admettre. Ils sont «bêtes», les hommes, même

les plus intelligents!...

Seulement, ils peuvent être distrayants dans leurs dires; et la causerie

qui bondit à travers le salon, preste comme une balle de tambourin, est

riche d’imprévu. Sur _la Danaïde_ et ses interprètes, bien entendu,

jaillissent pêle-mêle éloges, jugements, exclamations laudatives, voire

même critiques. Certaines pages sont ardemment discutées. D’instinct, je

me suis assise au piano; et suivant le vol capricieux des propos, je

reprends tel passage, telle phrase.

La nuit tombe... · 第 5 / 86 题