Une averse rageuse bat mes vitres, les cingle de gouttelettes
haletantes, sous la rafale d’équinoxe... Une averse qui sera brève comme
une colère soudaine et trop violente.
Déjà les nuées lourdes se déchirent et se cernent de lumière. Leurs
flocons déchiquetés s’éparpillent vers les lointains d’un ciel très
bleu, très pur, d’un bleu presque aigu, dans son intensité.
Et alors, je ne sais pourquoi, tout à coup, l’idée me traverse le
cerveau que mon _Moi_ intime ressemble à ce ciel tourmenté, où se
heurtent des ombres, des clartés, des souffles de tempête; où les pleurs
de la pluie sont soudain dévorés par le feu d’un rais de soleil.
Cette âme houleuse, qui la devinerait--et je m’en amuse...--chez la
jeune dame dont, en ce moment, l’image se reflète dans la glace du
panneau qui me fait face?
Cette jeune dame a la mine paisiblement nonchalante d’une créature
étrangère à tout ce qui bouleverse, distrait ou passionne l’innombrable
foule de ses sœurs. Elle ne paraît rien regretter ni souhaiter.
Je viens de la regarder un instant, toute mince en son kimono à grandes
fleurs bizarres; sa petite figure d’une pâleur chaude, coiffée de
cheveux châtain doré dont les vagues aventurent un flot capricieux
au-dessus des yeux sombres.
Les coudes dressés sur la table à écrire, elle avait le menton appuyé
sur ses mains jointes, un air de parfait _je m’en fichisme_, le regard
songeur et la bouche moqueuse... Moqueuse en cet instant surtout, où
elle constatait à quel point sa forme périssable gardait bien les
mystères de son jardin secret.
Chère petite forme périssable, de votre discrétion combien je vous ai de
gré!
Mais, ce matin, vous m’intéressez moins que le large ciel où le vent
entraîne des nuées éperdues. Pour le mieux contempler, j’ai laissé
tomber ma plume sur le buvard qu’elle a strié d’un trait obscur. Et j’ai
regardé l’eau gicler contre mes fenêtres closes, jouissant avec un
plaisir égoïste d’avoir l’abri de ma grande chambre claire où, dans la
cheminée, crépitaient les bûches,--j’ai l’horreur des calorifères!--où
flottait la senteur d’une botte de violettes dont la chaleur du foyer
exaltait le parfum printanier.
Et les minutes ont coulé... longues?... brèves?... Je l’ignore.
Qu’importe d’ailleurs! A moi seule, je dois compte de mon temps, dont je
n’ai que faire, hélas!
Ce m’était un délice de demeurer ainsi, sans obligation de vouloir,
d’agir, ma pensée vagabonde ressuscitant la soirée d’hier.
Pour en noter les incidents, j’avais pourtant saisi ma plume; puisque ce
m’est devenu un besoin de causer avec moi-même Geneviève Doraines, mon
unique confidente.
En vérité, cette soirée d’hier a été flatteuse à souhait pour l’orgueil
du maître dont je porte le nom. La _première_ de son nouvel
opéra-comique, _La Danaïde_, a pris l’allure d’une manière de triomphe.
Triomphe pour le compositeur. Triomphe pour l’interprète. Tous deux unis
par les attirances souveraines de l’art et de l’amour... Est-ce de
l’amour?... Après tout, oui, c’est ainsi que cela s’appelle, en
général... Tous deux, instruments ultra-sensibles qui ont réalisé, hier
soir, l’un par sa musique, l’autre par sa voix, une œuvre de voluptueuse
beauté.
Ah! que la musique de mon mari est bien à son image! Quand je l’écoute,
il me semble pénétrer dans tous les replis de sa personnalité. Elle a
ses caresses et ses violences, sa fougue capricieuse, sa sensualité tour
à tour nonchalante, spirituelle, perverse ardemment, et cruelle aussi.
Sa musique? C’est bien celle d’un être obéissant à toutes les impulsions
qui bondissent en lui. Et c’est en même temps la musique d’un maître
qui, ayant reçu le «don», connaît, de plus, tous les secrets de son art.
Si, en lui, je juge l’homme à sa mesure, je reconnais que l’artiste
mérite une des premières places parmi les créateurs de notre époque.
Qu’y a-t-il donc dans cette musique, pour qu’elle accomplisse, tant que
ses harmonies m’enveloppent, le miracle de me faire oublier tout ce qui
nous a séparés et transformés, l’un pour l’autre, en deux étrangers?...
En ces moments-là, seul, l’artiste existe pour moi; l’artiste que je
comprends si bien, que souvent encore, il me dit--c’est un refrain:
--Personne ne chante ma musique comme vous, Geneviève.
Autrefois, au temps des vieilles lunes, il disait: «... Comme toi,
Viva.»
Est-il possible que ce temps ait existé? Ah! que c’est loin en arrière
dans le passé, la folie de nos premiers mois d’amour...--dix ans de
cela... Et puis, peu à peu, les révélations du hasard, de l’intuition;
le désenchantement; les scènes mauvaises, épuisantes, dont le seul
souvenir m’épouvante.
Et dans ce chaos sombre, l’éclair des réconciliations; exquises, les
premières...
Puis les autres!... les mélancoliques, les décevantes, les misérables,
qui me jettent encore au visage une brûlure de honte...
Enfin le lien dénoué, brisé définitivement. Quelle délivrance!... Trois
ans bientôt.
Mais pourquoi donc, ce matin, est-ce que j’évoque mon lamentable passé?
Parce qu’hier, pendant que j’écoutais, immobile dans l’ombre de la
loge--une baignoire où Robert et moi étions seuls à ce moment--le
sortilège des sons évoquait des fantômes qui erraient dans mon âme...
Pauvres ombres, douloureuses et frémissantes, que le _Moi_ maintenant
détaché de tout--oh! combien!--regardait passer avec un calme mortel. Et
de la pitié aussi...
C’était encore ce même _Moi_, désabusé autant que le vieux roi de
l’Écriture, qui observait l’homme assis à mes côtés, dont tout l’être
vivait son œuvre.
Lui aussi demeurait immobile. Mais que son masque, où les dents
mordaient sans cesse la lèvre, était révélateur!--pour moi, du moins. La
lueur de la rampe, toute proche, heurtait la ligne du profil, accusait
les meurtrissures du visage, creusées par tant de causes, allumait des
éclairs d’or roux dans la barbe un peu longue, trahissant, sous la
pleine lumière, l’altération des traits contractés par l’ivresse de la
bataille engagée!
Avec une interrogation brève, il se penchait par instant vers moi:
--Ça va, ce me semble, Viva. Ne trouvez-vous pas?
D’ailleurs, il n’attendait pas de réponse. Il sentait que «ça allait»...
aussi bien que moi qui, par un bizarre dédoublement de personnalité,
n’étais plus qu’une passionnée de musique, absorbée toute par la
révélation publique d’une œuvre d’art.
Sa fièvre m’avait atteinte, me rendant vibrante à tous les sons, à
toutes les nuances, à tous les remous d’impressions dans la salle
capricieuse des _premières_ dont il avait souverainement conquis
l’attention.
Vraiment, cette représentation m’intéressait comme une partie à gagner,
une partie artistique qui valait son prix.
Mais l’instant est arrivé où _elle_ est entrée en scène, elle, _la
Danaïde_, elle qui est, à la lettre, la maîtresse de mon mari. Et il est
redescendu des hauteurs sereines de l’Art. J’ai vu l’éclair qui le
brûlait et réduisait en poussière la conscience de ma présence près de
lui, de la foule du public qui emplissait la salle, des confrères
jaloux, des critiques aux aguets. Même son œuvre, il l’a oubliée, à
cette minute...
Il la regardait, elle; et au fond de ses prunelles, je sais quelle lueur
flambait, pour l’avoir fait jaillir autrefois...
Puis, avec l’inconscience à laquelle je suis bien accoutumée, il s’est à
demi incliné et m’a murmuré:
--Elle est admirablement belle, n’est-ce pas?
C’était vrai. Et parce que je n’ai jamais su dire autre chose que ma
pensée, j’ai répondu:
--Oui, très belle...
Orgueilleusement, je constatais aussi qu’en mon être aucune fibre
douloureuse n’avait tressailli. Personne n’aurait pu découvrir, au fond
de mes yeux, autre chose qu’une curiosité détachée.
Oui, en vérité, cette femme ainsi dévêtue par l’enroulement étroit de sa
tunique, avait l’harmonieuse beauté de quelque nymphe antique; mais
cette nymphe était aussi une amoureuse dont les yeux, les lèvres, le
geste, la gorge nue, le corps tout entier était prometteur des voluptés
qui affolent les mâles.
L’orchestre préludait. Imperceptiblement, elle a tourné la tête vers la
loge sombre où elle savait qu’_il_ était.
Une seconde, ils se sont regardés.
Puis elle a commencé à chanter; et dans son chant, elle se donnait
toute, pour lui, pour son triomphe... Elle se donnait à lui, son maître
qui écoutait, les yeux rivés sur elle. Ah! ils étaient bien unis...
Peut-être plus encore qu’en d’autres instants...
Et, de nouveau, avec une allégresse de captive délivrée, j’ai senti que
cet homme avait perdu la puissance de me torturer. Je les observais, lui
et elle, comme des étrangers qui ne pouvaient en rien m’émouvoir. Ah!
que c’était bon!--et décevant... Être consolée du deuil de son amour!...
De quel sable est donc fait notre cœur fragile?...
Et l’acte s’est achevé dans un tumulte d’applaudissements. La salle, de
toute évidence, était conquise. Alors Robert est revenu sur terre et a
repris le sentiment de ma présence pour me dire, avec des yeux où
luisait une ivresse:
--Elle a été admirable, n’est-ce pas? Quelle artiste! Il faut que
j’aille lui dire combien je suis content. Sans quoi, elle va s’énerver!
Paisible, j’ai répondu, sans qu’il soupçonne même de quel dédain est
faite ma condescendance:
--C’est cela, allez... Mais, si possible, ne vous attardez pas trop, car
les visiteurs vont pleuvoir pour vous féliciter... Et je sens la menace
d’une crise de sauvagerie qui me rendra incapable de les recevoir comme
ils le méritent!
--Mais non... mais non... Vous n’aurez aucune crise de cette espèce!...
Allons, Viva, faites-moi la charité de supporter, un instant, même les
intrus... Je reviens.
Sans attendre ma réponse, il était déjà sur le seuil de la loge,
impatient de s’enfuir avant l’apparition des visiteurs qui pouvaient le
retenir. Lui, le _maître_, que toute cette foule venait d’acclamer, il
avait une impatience de collégien lancé vers un rendez-vous. J’ai senti
ma bouche devenir moqueuse. Mais il ne s’en est pas aperçu. Jamais il
n’a rien compris de moi... que mes baisers!
Et je me suis détournée pour regarder la salle, transformée en un
gigantesque salon, où bourdonnait la rumeur des conversations, scandée
par le claquement sec des portes. Les hommes lorgnaient, appuyés aux
fauteuils de l’orchestre. Et le coup d’œil en valait la peine? Robert
avait une brillante _première_, de celles où toutes les femmes
mondaines, demi-mondaines, artistes, sont venues, soucieuses de leur
réputation de beauté ou d’élégance. Partout des figures connues, dont,
invisible dans l’obscurité de ma loge, je me suis amusée à surprendre
les expressions. Ah! que ces lustres éclairaient donc d’intrigues, de
jalousies, de curiosités, de malveillance, de potinages...
Au balcon, j’ai aperçu ma savoureuse petite belle-sœur, Marie-Anne
Abriès, dite Marinette, vêtue avec son habituel raffinement ultra-chic;
toute blonde, toute fine, des épaules rondes et une chair de bébé,
ouvrant bien larges des yeux candides, qui voisinent drôlement avec un
petit nez fripon et une bouche gamine et caressante. Un Greuze mâtiné de
Fragonard.
Près d’elle, père plastronnait; et son mari, l’excellent Paul, souriait,
bénévole, confiant en elle comme en lui-même. A son ordinaire, il devait
être fier--où la fierté va-t-elle gîter?--de voir sa jeune épouse frôlée
par le désir de tous les hommes qui l’approchent. Peut-être, tout de
même, ne serait-il pas aussi charmé s’il avait entendu ce propos que
j’ai surpris un soir, au passage: «Quand on voit Mme Abriès, on a tout
de suite l’envie de coucher avec elle!»
Marinette, elle, n’ignore pas du tout cet effet qu’elle produit et s’en
amuse beaucoup; secrètement dotée de ce pouvoir qu’elle a de
révolutionner l’élément masculin, elle joue de sa séduction comme d’un
éventail, avec une audace naïve d’ingénue, doublée d’une savante
coquetterie de femme.
Au demeurant, une honnête petite créature,--jusqu’alors du moins!...
Très bonne mère, sans s’absorber en rien dans ses deux poussins... Qui
se laisse adorer par son mari et l’aime... bien. Ève avant le péché,
regardant le fruit défendu avec des yeux gourmands et tentés, sans y
oser mordre... Tout au plus, elle le grignoterait un peu. Car, de son
éducation au couvent, il lui reste encore une terreur folle d’un certain
enfer réservé aux jolies pécheresses. Et elle l’avoue avec la franchise
primesautière qui est l’une de ses nombreuses séductions.
Hier soir, à côté de son grand diable de mari, habillée de blanc, elle
avait seize ans, tandis qu’elle bavardait avec un inconnu que Paul
semblait lui présenter.
Mais un choc léger a sonné contre ma porte. J’étais découverte. Et les
visiteurs prévus ont commencé, discrètement, puis en flot impérieux, à
envahir mon asile; des intimes d’abord; des critiques; puis de vagues
amis, voire même des inconnus venus à la remorque qui, tous, cherchaient
le maître, toujours absent.
D’instinct, je remplissais mon personnage de femme du grand homme; et
accueillante autant qu’il convenait, je recevais félicitations,
demandes, jugements sur l’œuvre, sur les interprètes et surtout la
merveilleuse _Danaïde_ qui a été célébrée avec un général enthousiasme.
Heureusement, j’ai pu garder l’orgueil de ne livrer rien au public du
désastre de ma vie conjugale. Mais tandis que je joue mon rôle, un
obscur mépris de moi-même gronde en ma conscience, parce que j’accepte
ce rôle, tandis que, là-bas, l’homme qui, de nom, demeure mon mari, me
trahit sans scrupule, d’intention, sinon de fait.
Marinette entre, m’embrasse câline, et me jette une de ces exclamations
gentiment saugrenues qui lui sont familières:
--Viva, que l’émotion des _premières_ te va bien! Ce soir, chérie, tu
ressembles plus que jamais à une nuit d’amour!
Je réponds par un ironique geste d’épaules. Pourtant, une seconde, une
fibre s’est crispée en moi. Où cette petite a-t-elle été chercher son
impertinente comparaison?... Elle ignore cependant que son frère, au
temps passé, se plaisait à m’appeler ainsi «Petite nuit d’amour...»
Machinalement, je glisse un coup d’œil vers la glace, curieuse de voir
comment mon visage a pu provoquer pareille remarque... Il garde le
reflet de l’ardente attention avec laquelle je viens d’écouter. Mais où
Marinette y a-t-elle déniché de l’amour; même, simplement, l’ombre de
l’amour, comme dit l’autre... Absurdes, ces petites filles!
Tout de suite, autour de Marinette, s’est formée une cour que, de son
mieux, elle s’applique à faire flamber, cependant que j’accueille son
mari qui, lui aussi, demande:
--Le maître n’est pas là?
--Non. Il faut pour l’instant vous contenter de moi seule.
De sa manière «régence», il me baise les doigts.
--Mais je ne puis rien désirer de mieux; et je m’imagine que le monsieur
que je vous amène est de mon avis... Jacques de Meillane, un bon
camarade à moi que je viens de retrouver, retour du Japon, et que _la
Danaïde_ enthousiasme.
Près de lui, en effet, est un grand garçon, élégant, très brun, dont les
yeux gris clair regardent bien en face;--l’inconnu à qui, de loin, j’ai
vu Marinette parler.
Il s’est incliné:
--Madame, je suis très confus d’être ici, croyez-le bien. C’est votre
beau-frère qui m’a entraîné en causant, sans me dire où il me
conduisait... Et puis, au seuil de la terre promise, j’ai succombé à la
tentation d’entrer... Voilà...
L’aveu a été jeté drôlement, d’un ton mi-confus, mi-enchanté.
J’approuve:
--S’il vous était agréable de le faire vous avez eu bien raison de
pénétrer dans notre sombre petit réduit. Il y a si peu de choses
distrayantes dans la vie qu’il est toujours prudent de s’offrir celles
qui tentent au passage.
Et lui de riposter:
--Madame, oserais-je vous murmurer que c’est là, justement, le conseil
que donne, à mon humble avis, la musique de Monsieur votre mari?...
Tiens... tiens... tiens!... Fiez-vous donc à un masque plutôt froid,
dont la caractéristique est une expression de volonté forte!
J’ai un peu la curiosité que mon visiteur s’explique; et dans la rumeur
des propos qui se croisent, j’insiste:
--... C’est-à-dire, monsieur?...
--Mon Dieu, madame, est-ce parce que je reviens de très loin et ne suis
pas au diapason?... parce que je suis, en la matière, un profane?...
Mais cette musique se révèle à mon incompétence comparable à quelque
forêt magique où je m’aventure ébloui, avec la conscience vague qu’elle
doit être dangereuse.
--Dangereuse pour?...
--Pour ceux qui l’écoutent, subjugués au point où je le suis. Elle est
très capiteuse! C’est incroyable ce qu’elle donne envie de faire ce que
les gens vertueux appellent des sottises!
Ce monsieur est décidément perspicace! Et amusée, j’interroge encore:
--Vous entendez pour la première fois la musique de mon mari?
--Voici plusieurs années, madame, que je vis hors de France...
--Alors, je serais curieuse de connaître votre impression quand vous
aurez entendu tout l’opéra! Si vous ne craignez pas de prolonger votre
soirée, après le théâtre, venez donc avec mon beau-frère et ma
belle-sœur prendre chez moi une tasse de thé. En assez nombreuse
compagnie, je vous préviens. Les soirs de _première_, mon salon est
accueillant, non pas seulement pour les amis, mais pour les amis des
amis...
Pourquoi ai-je dit cela?... Ma phrase n’est pas achevée que cette
invitation m’apparaît inexplicable et absurde. Pourtant, il en défile
des passants, dans mon salon!...
Est-ce parce que je surprends une surprise,--charmée, il est vrai--dans
les yeux qui posent sur moi un regard clair? Ces yeux-là ne doivent
jamais mentir.
--Madame, c’est sérieusement que vous parlez?... Prenez garde, je vais
dire «oui».
--Mais je vous trouverais très impoli de dire «non».
--Alors, bien vite, avec une infinie reconnaissance, je dis oui...
Et il se courbe, puis prend congé, car la sonnerie annonce la fin de
l’entr’acte. Et Robert est demeuré invisible. Juste comme la loge se
vide il surgit, nerveux et souriant, jette au hasard de rapides
serrements de main, des réponses et des interrogations brèves, avide des
impressions du public, après qu’il vient de recevoir celles des
artistes.
Puis, tous disparaissent. Le rideau se relève. Il me murmure:
--_Elle_ est en excellentes dispositions. Je pense que nous allons
brillamment gagner la partie.
Et il ne s’est pas trompé. Elle est prodigieuse, la force d’envoûtement
de sa musique! Cette foule qui écoute vibre avec lui, comme lui, ainsi
qu’il l’a voulu. Le torrent de l’harmonie emporte âmes et pensées dans
son flot souverain. Demain, il y aura des critiques, des reprises, des
attaques.
Mais, ce soir, le charme opère. Tous sont séduits et applaudissent
furieusement.
Je me lève brisée, tant cette musique a résonné en moi qui en
connaissais les plus fugitives modulations...
Père me ramène.
Juste le temps de rejeter ma pelisse dans ma chambre; de glisser un coup
d’œil d’inspection vers ma glace, pour voir quelle figure j’ai; de
constater que le frémissement de mes nerfs, toute la soirée, a fouetté
de rose ma pâleur et allumé une seyante petite fièvre dans mes yeux...
Bien! J’ai, ce soir, une figure qui me plaît... Ça me suffit, car
l’opinion d’autrui... il y a beau temps qu’elle n’existe pas pour
moi!... Mais, à ma honte, je l’avoue, quand je sais mon visage dans un
mauvais jour, ce m’est désagréable autant qu’une note fausse et me rend
stupide!
Un soupçon de poudre sur le bout de mon nez; un coup de vaporisateur sur
mes épaules; et je rentre dans le petit salon, tout vivant de paroles,
car mes hôtes m’ont suivie de près.
L’élément masculin domine. Mais tout de même déjà, quelques femmes sont
arrivées; de celles que j’appelle mes amies, les intimes. Et la pièce a
l’aspect que j’aime. La lumière, voilée un peu, caresse, sur les murs,
les boiseries pâles à guirlandes, pur Louis XVI, le satin pékiné des
meubles d’antan,--authentiques, eux aussi,--mes bibelots précieux, les
tableaux sertis d’or éteint ou de laque délicatement teintée, l’odorante
floraison qui évoque les visions d’été.
Toujours frileuse, Marinette est campée devant la cheminée; et la lueur
des flammes rosit sa nuque blonde, la jeune ligne des épaules et de la
gorge que les dentelles du corsage dégagent généreusement. Elle me lance
un baiser au passage.
--Qu’est-ce que tu as fait de Bob?... Il n’est pas encore là, ton
illustre époux!
--Il félicite ses interprètes.
Personne, bien entendu, ne corrige: «son interprète». Mais tous, aussi
bien que moi, savent le petit mensonge de ma phrase, tombée de cet
accent qui établit bien les distances. Seul peut-être parmi ces
Parisiens, Jacques de Meillane est ignorant de la situation. Et
encore!... Dans notre Tout Paris, les potins vont si vite!
Il cause debout devant le piano, avec père et le bon Paul, les seuls
qu’il connaisse ici. Lorsque j’entre, son regard tout de suite, vient à
moi; et je le sens me suivre avec une attention imperceptiblement
chercheuse, qui ne déplaît pas à mon pauvre petit amour-propre de femme,
étant donné l’image aperçue, quelques minutes plus tôt, dans ma psyché.
En cette seconde, où donc est le _je m’en fichisme_?
Je lui tends, comme aux autres, ma main qu’il baise, comme les autres;
et je le présente rapidement, il se laisse faire, mais je crois qu’il
désire surtout rester en son personnage de spectateur, et je l’y
abandonne, encourageante:
--Ici, chacun se distrait comme il lui plaît! Faites votre choix,
monsieur.
Il se met à rire.
--Mon choix? Il est tout fait, madame. Ne pouvant avoir ce que je
voudrais, je me contente sagement de ce qui m’est offert... Je regarde
et j’écoute... Et c’est un régal pour qui arrive de pays lointains.
--Eh bien, monsieur, ne me prenez pas pour une sorcière...
--... Tout au plus pour une gitane, dispensatrice des secrets de
l’avenir, madame.
--Une gitane, si vous voulez, c’est plus poétique...
--Et plus ressemblant...
--Soit... Donc, j’avais pressenti la distraction de votre goût... Pour
la peine, dites-moi ce que vous auriez voulu d’autre?
--Faire connaissance avec vous, madame.
--Mais... n’est-ce pas ce que vous faites?
--Oh!... si peu!
--Avec moi, il ne faut pas être gourmand; je rassasie très mal!... Vous
voilà prévenu...
--Madame, je vous remercie et vous assure que je suis très discret.
Tous ces menus propos lancés en badinage. Et j’abandonne M. de Meillane
pour accueillir d’autres visiteurs.
Toujours pas de Robert. Eu égard à sa qualité de triomphateur, j’ai
donné l’ordre qu’on l’attende pour servir le souper dont les petites
tables sont dressées, de mine si engageante, qu’elles exercent une
évidente attraction sur les regards masculins et même féminins.
Mais, tout de même, ça n’empêche pas mes hôtes de bavarder ferme.
Maurice Valbrègue, l’humoriste, tente de m’accaparer, selon son
habitude. Il est tenace en ses espoirs; et parce que je ne me donne pas
la peine de dissimuler que, souvent, ses paradoxes m’amusent, il
continue de rôder autour de moi, attendant une heure--qui ne sonnera
pas. Ni pour lui ni pour personne. J’ai trop souffert de m’être donnée
pour n’en avoir pas été guérie à jamais! Mais cette vérité, ni lui ni
bien d’autres ne peuvent l’admettre. Ils sont «bêtes», les hommes, même
les plus intelligents!...
Seulement, ils peuvent être distrayants dans leurs dires; et la causerie
qui bondit à travers le salon, preste comme une balle de tambourin, est
riche d’imprévu. Sur _la Danaïde_ et ses interprètes, bien entendu,
jaillissent pêle-mêle éloges, jugements, exclamations laudatives, voire
même critiques. Certaines pages sont ardemment discutées. D’instinct, je
me suis assise au piano; et suivant le vol capricieux des propos, je
reprends tel passage, telle phrase.