Caricature.
Le procès d'O'Connell donne lieu, en Angleterre, à un grand nombre de
caricatures qui témoignent de la colère un peu plus que de l'esprit de
John Bull. Celle que nous publions ici, empruntée à un journal souvent
mieux inspiré dans ses moqueries pittoresques, représente le grand
Agitateur en costume de mendiant, supporté par un peuple de fainéants;
nous la reproduisons comme un échantillon de la verve et de la gaieté
britanniques au sujet d'O'Connell et du rappel. Elle ne vaut pas
assurément les sarcasmes et les lazzi dont O'Connell a semé ses discours
contre l'Angleterre. A ne regarder que le côté comique de la question
irlandaise, les rieurs ne seraient pas pour les Anglais, qui s'efforcent
de se moquer d'O'Connell et de l'Irlande.
[Illustration: Caricature anglaise sur O'Connell.]
Bulletin bibliographique.
_Catalogue d'une belle Collection de lettres autographes_, dont la vente
aura lieu le 5 février 1844 et jours suivants, à la salle
Sylvestre.--Paris, 1844 _Charon_. In-8.
Il y a peu de temps, nous rendions compte d'un catalogue de livres
auquel nous n'aurions eu aucun reproche à faire si son auteur eût pris
le même parti que l'auteur de celui-ci. M. Charon s'intitule marchand
d'autographes. Quand on ne se donne, en pareille occasion, ni pour un
bibliographe, ni pour un bibliophile; quand on ne cache pas au public
qu'il a affaire à un marchand, le public tient compte des annotations
qui accompagnent chaque article, comme des réclames de la quatrième page
des journaux; il sait qu'il a à voir par lui-même si on ne surfait pas
sur l'importance des articles offerts et sur leur mise à prix; il n'a à
se plaindre d'aucune surprise, et la critique, qu'on n'a pas cherché à
abuser, est disposée à reconnaître la modestie et la franche bonne foi
avec laquelle on s'est présenté à elle.
Le Catalogue de M. Charon n'est donc point une oeuvre de charlatanisme
déguisé. Les pièces qu'il renferme n'en avaient pas besoin; ce n'eût pas
été un empêchement pour tel autre; mais M. Charon n'est pas charlatan.
Sa notice, composée dans un système, qu'avait déjà adopté M. Leblanc,
libraire consciencieux et instruit fait connaître les pièces qu'elle
annonce suffisamment pour en faire comprendre l'intérêt ou l'importance,
mais non assez pour satisfaire pleinement la curiosité. C'est un calcul
fort naturel et fort bien entendu. Une pièce publiée perd de son prix
pour les collecteurs d'autographes; en analysant les siennes et en se
bornant à en donner des extraits, il leur a donc conservé, leur valeur
en même temps qu'il l'a démontrée. Les noms les plus fameux et les plus
illustres ont fourni leur contingent à cette collection: les rois et les
notabilités républicaines, les papes et les actrices, les illustrations
politiques, scientifiques et littéraires de ce siècle et des précédents,
Richelieu, aussi bien que Descartes, aussi bine que George Sand, _femme
distinguée dans la littérature_, comme le dit M. Charon.
Veut-on un passage d'une lettre d'Henri IV, que M. Berger de Xivrey aura
à comprendre dans le recueil qu'il publie des lettres de ce roi dans la
_Collection des Documents inédits sur l'Histoire de France?_
«9 mars...
«Mon coeur, jamais homme n'eut plus de plesyr à la chasse que j'ai eu
aujourduy, car pour milan, pour héron, pour rinière, pour corneyle et
pour les perdrys, yl ne ce peut myeus notter, je suys dans la chambre
d'où je partys pour prandre Parys, despuys je ny avoys esté, le tamps a
esté assés beau, mays crayns bien demayn de la nege; je me porte myeux
aux chams qu'à la vylle. Mais je seroys plus contant sy vous etyés avec
moy. Je vous donne mylle bonjours et autant de baisers.»
Aime-t-on mieux voir le trop fameux Carrier se mettre, bien autrement
que le roi vert-galant, en dépense de baisers? qu'on achète une lettre
de lui au général Raxo, se terminant ainsi:
«Embrasse l'ami Dutony et tous les sans-culottes qui combattent avec
toi, et prends promptement Noirmoutiers. Salut et fraternité.»
Il y a une simplicité et, comme l'évènement l'a prouvé, une résignation
antique dans la fin de cette lettre écrite au ministre de la guerre, le
8 mai 1815, par le général Barbanègre, allant prendre le commandement
supérieur de la place d'Huningue, où il devait s'immortaliser par la
plus héroïque défense:
«Je pars avec le désir de bien servir Sa Majesté, comme j'ai toujours
fait, sans songer à vouloir mettre un prix à mes services, sans
rechercher aucun stimulant.»
Que n'y a-t-il pas dans la lettre de la fameuse Sophie Arnould,
adressée, le 1er pluviôse an VIII, au ministre de l'intérieur, Lucien
Bonaparte, dont voici l'analyse et des extraits?
«Je me nomme Sophie Arnould, peut-estre très-ignorée de vous; mais
autres fois très-connue au théâtre des dieux:
«Je chantois, ne vous déplaise.»
Elle ne voudrait cependant pas user de son temps et l'ennuyer d'un long
préambule pour lui tracer ses vingt-six infortunes: elle avait déjà pris
la liberté d'adresser sa plainte au premier consul: «Mais! je viens
d'estre avertie par un journal qu'il n'en devoit connaître que par vous,
mon ministre; eh! je me suis dit: Sois contente, Sophie; va! c'est un
coeur de famille; conte luy ta chance; eh la voicy tout comme je l'ai
dit à votre aîné.»--Elle lui parle de sa jeunesse, des vingt années
consacrées au Théâtre des Arts; de son éducation; de son instruction; de
ses amis; de ses protecteurs. Z... Quant à moy, j'avois alors pour
recommandation: un physique heureux, une grande jeunesse, de la
vivacité, de l'âme, mauvaise tête et bon coeur; voilà! sous quels
auspices j'ay été asses heureuse pour illustrer ma vie......
Quand aux amis; je puis dires! que je les avoient si bien mérités, que
je n'aie perdue que ceux que la mort m'a enlevée; et ceux, dont la tâche
décemvirale m'a privés: il n'y a donc que cette inconstante fortune,
qui, sans rimes, n'y raisons; m'a fait faux bon... eh! dans qu'elle
circonstance! encorre! lorsque je suis devenue trop vieille pour
_l'amour_; et trop jeune pour la _mort_: voyez donc, citoyen ministre;
combien il est cruelle après tant de bonheur, de se trouver réduite à un
état si misérable, eh! après avoir allumée tant de feux de n'avoir pas
aujourd'huy, de quoy brûler un fagot dans ma cheminée: car, le fait est,
que depuis que la Nation m'a couchée sur son grand livre, je n'aie plus,
n'y me coucher, ny de quoy vivres.»
Quelquefois il arrive au _Catalogue_ que nous analysons de dire, comme à
l'article Boismont, par exemple: Lettre très-spirituelle, et d'en citer
un fragment qui probablement n'est pas choisi pour le démontrer. La
lettre toute intime de Diderot à l'abbé Lemonnier, dont le nom figure si
souvent dans la Correspondance du philosophe avec mademoiselle Volant,
eût mieux justifié cette qualification. Elle se termine ainsi:
«Je vous embrasse de tout mon coeur. Songez à votre poitrine et soyez,
sage. Voyez, de jolies femmes et regardez-les tant qu'il vous plaira.
Soupez avec des gens qui boivent du vin de Champagne, mais laissez-les
faire.»
Une fort curieuse pièce est une lettre écrite le 7 ventôse an II, par
Robespierre jeune à son frère aîné Maximilien, il l'engage à donner
audience à la citoyenne La Saudraie:
«Il est nécessaire que tu l'entendes pour parvenir à connaître certains
personnages qui jouent un rôle dans la révolution, et qui devroient
cacher leur honte et leur immoralité. Les fripons montent à califourchon
sur les bons citoyens; ils se disent les amis des républicains les plus
distingués, j'ai rencontré des milliers d'intrigants qui répètent ton
nom avec emphase, qui se disent tes plus intimes amis; les sots se
laissent attraper par ces imposteurs qui se glissent dans toutes les
administrations, tous les comités; guerre aux fripons, mon cher ami,
guerre aux fripons; ce n'est pas la moins difficile, ils sont si
nombreux qu'ils chassent partout les représentants du peuple. Ils osent
dénoncer ceux qui leur découvrent le masque, et la réputation la mieux
établie n'est point à l'abri de leur audace calomnieuse»
Enfin un autographe de cette collection, émanant de Boileau-Despréaux et
renfermant ses stances _Pour M. Molière sur sa comédie de l'École des
Femmes_, dissipe un doute, ou plutôt sert à relever l'erreur des
éditeurs de Boileau. Cette pièce fut d'abord imprimée en cinq stances
dans les _Délices de la Poésie galante des plus célèbres Autheurs de ce
temps_, Paris, 8° veau, 1664, in-12. Dans les éditions que le satirique
a données de ses oeuvres, on la trouve composée de quatre stances
seulement. On en a conclu que la cinquième n'était pas de lui, et on a
eu tort, cette pièce datée et signée le prouve. La seule conclusion
qu'il en fallût tirer, c'est que Boileau avait trouvé ces vers faibles
et qu'il les avait retranchés. Nous n'appellerons pas de son jugement:
Tant que l'univers durera
Avecque plaisir on dira
Que quoiqu'une femme complotte,
Un mari ne doit dire mot.
Et qu'assez souvent la plus sotte
Est habile pour faire un sot.
T.
_Histoire militaire des Éléphants_, depuis les temps les plus reculés
jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques
sur quelques-uns des plus célèbres faits d'armes de l'antiquité; par le
chevalier P. Armandi, ancien colonel d'artillerie, 1 gros volume in-8.
Paris, 1843. _Amyot_, 7 fr. 50,
Cet ouvrage, publié en français par un Italien, «fruit de quelques
années de loisir passées sur une terre hospitalière, patrie commune des
lettres, des sciences et des arts,» a pour but de remplir une lacune
importante dans l'histoire de l'art militaire des anciens. Jusqu'à ce
jour, en effet, des gens de guerre ou des érudits s'étaient occupés de
la composition des troupes, des différentes manières dont on les
rangeait en bataille, des armes, des machines, de la castramétation et
de la poliorcétique, mais ils avaient complètement négligé l'emploi des
éléphants dans les armées. Et cependant de l'époque d'Alexandre à celle
de César, c'est-à-dire pendant les trois siècles de l'antiquité les plus
féconds en grands événements, il s'est livré peu de batailles, dans les
contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée, où les éléphants
n'aient exercé une grande influence, soit comme moyen de victoire, soit
comme cause de revers. «Frappé de ces considérations, excité d'ailleurs
par la richesse et par l'attrait du sujet, dit M. le chevalier Armandi,
j'ai essayé de réparer cette omission de l'archéologie militaire.
Malheureusement, les anciens écrivains didactiques dont les ouvrages
sont parvenus jusqu'à nous, ayant vécu à une époque où l'on avait
renoncé (en Occident du moins) à l'usage des éléphants de guerre, ne
fournissent sur ce service que des notions de peu d'importance. C'était
donc dans l'histoire même, et seulement là que je pouvais espérer de
puiser les matériaux de mon travail. C'est là, en effet, que j'ai été
les chercher. J'ai étudié avec attention toutes les expéditions
militaires, soit de l'antiquité, soit du Moyen-Age, auxquelles les
éléphants ont pris une part quelconque, et je suis parvenu ainsi à
réunir les données fondamentales de mon sujet. Je me suis ensuite
efforcé de compléter ces données, à l'aide de renseignements recueillis
dans les poètes, dans les naturalistes, dans les polygraphes, ou tirés
des inscriptions, des médailles et des autres monuments de l'antiquité.
Ces traits épars et isolés, dont jusqu'ici on n'avait point cherché à
tirer parti, m'ont été souvent du plus grand secours, soit pour
comprendre les faits, soit pour donner de l'autorité à mes déductions.»
_L'Histoire militaire des Éléphants_ se divise en trois livres, suivis
d'appendices et de notes. Le premier chapitre du livre premier forme une
espèce d'introduction. Avant de commencer leur histoire militaire, M.
Armandi a voulu présenter à ses lecteurs un résumé des notions les plus
importantes que nous possédons sur l'histoire naturelle des éléphants,
sur leur instinct, sur leurs aptitudes et sur les moyens que l'on
emploie pour les prendre et pour les apprivoiser. Ces renseignements
préliminaires complètes, il nous donne, dans le chapitre suivant,
quelques considérations sur l'état des éléphants dans l'Inde avant
Alexandre. Les annales des peuples orientaux renferment un trop grand
nombre de fables et de mensonges, pour qu'il soit possible d'y découvrir
la vérité. C'est l'expédition du conquérant macédonien qui forme le
véritable point de départ de l'histoire militaire des éléphants; car
c'est le premier événement bien constaté où ces animaux se soient
montrés sur un champ de bataille, c'est la première occasion qu'aient
eue les Grecs de les connaître et de les combattre.
Les successeurs d' Alexandre introduisirent les éléphants dans le monde
occidental. Les Vagides, et surtout les Séleucides, en comptèrent un
nombre considérable dans leurs armées. Antipater amena en Grèce les
premiers qu'on y vit; Pyrrhus en transporta une certaine quantité en
Italie, et habitua ainsi les Romains à triompher de ces nouveaux
adversaires, qui allaient jouer un rôle si important dans leur lutte
avec Carthage. Les rois de Numidie se servirent des éléphants à
l'imitation des Carthaginois. Juguetha opposa vainement ses éléphants
aux légions de Metellus; Juba ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il
fit des siens contre César; enfin, les Romains voulurent, à leur tour,
suivre l'exemple de ces peuples; mais ils n'attachèrent jamais qu'une
faible importance à leurs éléphants, et ils ne tardèrent pas à y
renoncer. Tel est le résume succinct des faits principaux dont le
premier livre contient le développement.
Le second livre est entièrement didactique. M. Armandi y expose les
règles que les anciens ont suivies dans l'organisation des éléphants de
guerre et les moyens qu'ils ont employés pour les dresser, les armer et
les conduire à l'ennemi. Il tâche de déterminer, à l'aide des documents
consignés dans le livre précédent, quelle était leur place dans les
camps, dans les marches et dans les combats; comment on en tirait parti
pour le passade des rivières, pour l'attaque des postes, et même pour
les sièges, opérations auxquelles ils étaient moins étrangers qu'on ne
serait tenté de le supposer; puis, après avoir traité des expédients
offensifs et défensifs imaginés contre eux, il examine en dernier lieu
si les inconvénients de leur service ne l'emportaient pas sur les
avantages qu'on pouvait en espérer. Chacune de ces questions forme le
sujet d'un chapitre.
L'emploi des éléphants avait été abandonné en Occident vers la fin de la
république romaine. Pendant longtemps ces animaux ne servirent que pour
les spectacles du Cirque et de l'Amphithéâtre. Ce ne fut que quelques
siècles plus tard, pendant la longue et sanglante querelle qui s'éleva
entre la Perse et l'empire, qu'on les vit reparaître sur les champs de
bataille avec les armées des rois sassanides. Ils prirent, durant cette
nouvelle période, une part importante aux sièges des places fortes de la
Mésopotamie et de la Colclude. Dans les deux premiers chapitres du livre
troisième, M. Armandi a donné un récit sommaire de ces événements, et
les documents nouveaux qu'il y a puisés lui ont permis de compléter
encore ces premières recherches. «Une fois arrivé à l'époque où
l'islamisme fit invasion dans l'Asie centrale j'aurais pu regarder ma
tâche comme terminée, du M. Armandi car après la chute de la dynastie de
Sassan, il ne fut plus question d'éléphants de guerre, ni en Europe, ni
en Afrique, ni dans toute la partie de l'Asie qui s'étend en deçà de
l'Indus. Mais, pour n'être point sortis des limites que la nature leur
avait assignées, ces animaux n'en continuèrent pas moins à figurer dans
les guerres de l'Inde, et ils ne cessèrent d'y jouer un rôle
considérable dans tous les événements militaires, jusqu'à ce que l'usage
des armes à feu, devenu commun, même à l'extrémité de l'Asie, les bannit
définitivement des champs de bataille. Quoique les guerres, de cette
période n'ajoutent pas beaucoup de lumières à celles que j'ai pu tirer
des périodes précédentes, j'ai pensé que le lecteur ne serait pas fâché
d'en connaître les épisodes les plus remarquables, et j'ai consacré un
dernier chapitre à les raconter.
Ces différentes époques de l'histoire des éléphants embrassent une
succession de plus de vingt siècles. En les passant en revue, M. Armandi
s'est efforcé de ne rien avancer qui ne fût fondé sur des autorités
positives, et il s'est toujours fait une loi de citer celles sur
lesquelles il s'est appuyé. En outre, à la suite du troisième livre, il
a réuni, sous le titre général de notes et d'appendices, une certaine
masse de renseignements qui n'auraient pu entrer dans son récit sans
nuire à l'ensemble, et qui servent en quelque sorte de supplément au
texte: tels sont, entre autres, une comparaison de la légion avec la
phalange, des notices sur la force et sur la justesse des armes des
anciens, sur l'emploi des chameaux dans la guerre, sur les découvertes
des Lagides dans l'intérieur de l'Afrique, sur la quantité prodigieuse
d'animaux sauvages exposés par les Romains dans leurs spectacles, etc.
L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait écouté avec le plus
vif intérêt la lecture des principaux passages de ce curieux ouvrage;
nous ne doutons pas que le public ne ratifie son jugement. L'Histoire
des Éléphants a sa place marquée d'avance dans toutes les bibliothèques
publiques et dans un grand nombre de bibliothèques particulières.
L'éloge le plus flatteur que nous puissions adresser à M. Armandi, c'est
qu'il a su,--chose rare,--faire livre qui, avant lui, était, et qui
maintenant n'est plus à faire.
_Les Césars_; par M. le comte Fr. de Champagny.--4 vol. in-8º. _Au
Comptoir des Imprimeurs-Unis_.
L'histoire romaine sera, dans tous les temps, l'étude des esprits
sérieux et élevés. Rien, en effet, dans les annales du monde ne peut
entrer en comparaison avec l'histoire de cet empire qui, durant mille
ans dans sa force et mille ans dans sa décadence, prend dans l'étendue
des temps comme un tiers par sa durée, et la première place par son
importance.
Et cependant, cette étude admirable d'un peuple qui, laborieusement
arrive à une grandeur inouïe, a laissé dans le monde des racines si
profondes; et si vivaces que le christianisme s'est comme greffé, au
point de vue humain, sur elles, et a bâti son édifice sur ses ruines;
cette étude, disons-nous, est comme réservée à quelques âmes d'élite.
Peu d'ouvrages d'une véritable valeur ont répondu à sa hauteur, et en
France notamment au-dessous des excellents travaux de Rollin et de
Lenain de Tillemont et des pages rapides et brillantes de Montesquieu et
de Michelet, on ne voit plus qu'une foule inconnue d'abrégés vulgaires,
de livres médiocres, de tableaux sans couleur et sans vie.
Ainsi, chose étrange! le livre si remarquable de M le comte de Champagny
sur les Césars, est une oeuvre nouvelle, sans précédent, sans modèle,
sur une matière qui semblait devoir être épuisée.
Mais c'est surtout par sa forme, par son style, par sa pensée, que cette
oeuvre est neuve.
Suetone a laissé, dans les habitudes de l'esprit, l'idée que les douze
premiers Césars forment dans l'histoire comme une partie séparée,
complète, et désormais consacrée.
C'est là une de ces idées fausses qui ont cours et vie. Suetone, s'il
eût vécu plus tard eût inventé les quinze ou les vingt Césars, et ce
chiffre fût resté désormais immuable dans l'esprit sans critique du
vulgaire.
M. de Champagny a vu autre chose qu'un chiffre dans l'histoire de Rome.
Appelé par ses études sur le christianisme et l'histoire générale de
cette époque extraordinaire, il s'est attaché à ces temps qui sont comme
la sommité de l'histoire du peuple romain; et traçant dès lors les
bornes du cadre où il allait faire entrer tant de choses, il n'écrit que
l'histoire de la véritable famille césarienne, qui commence à Jules
César et finit à Néron.
Jules César, Auguste, Tibère, Caligula. Claude et Néron, telles sont
donc les grandes figures, les existences prodigieuses dont M. de
Champagny, dans les deux premiers volumes, peint la biographie et
l'histoire.
Rome, sa grandeur géographique, sa puissance, sa politique, l'étendue de
l'empire, son armée, sa capitale, ses moeurs, ses usages, ses vices, ses
vertus, sa philosophie, sa religion, voilà ce que contiennent les deux
autres volumes.
Nous venons de rappeler, dans ces deux phrases, le plan de cet ouvrage
remarquable.
Ce plan est neuf aussi: il a quelque chose de hardi. Détacher ainsi de
l'histoire les hommes qui la dominent, raconter leur vie à part,
introduire dès l'abord le lecteur dans le drame des faits, et réserver
ensuite comme corollaire et conséquence les aperçus philosophiques et
les hautes vues qui les résument pour les placer à la fin de l'oeuvre et
la couronner, c'est le fait d'un esprit élevé sans doute, et qui se fait
à lui-même sa voie, sans chercher devant lui d'autres traces.
Mais à quelle époque historique cette forme de l'histoire
conviendrait-elle plus qu'à celle des premiers Césars lorsque devant
l'univers silencieux, un seul homme paraît et agit: le maître, le
tout-puissant, le César, le presque dieu?
Ainsi partagée dans ces deux grandes et simples divisions, la manière de
l'auteur également différente, vive, colorée, dramatique dans la
première parte, dans la seconde, elle s'élève encore, devient
rigoureuse, austère, philosophique.
Lire ces quatre volumes, c'est vivre dans la société romaine, c'est
respirer dans l'antiquité. Les historiens vulgaires montrent de loin
l'histoire, qui, à cette distance, paraît déformée et indécise. M. de
Champagny a fait comme Shakespere dans _Corialan_ et dans _Jules César_
il met le lecteur au milieu même de Rome, et il l'y fait vivre de
l'existence et des émotions romaines.
Le style de ce livre est aussi neuf et orignal que l'est l'ouvrage
lui-même. Quelque part. M de Champagny a dit de Tacite que sa pensée
_s'incruste_ dans sa phrase: ceci est aussi à dire de M. de Champagny
lui-même.
Peut-être pourrait-on cependant faire un reproche à ce livre: ce sont
les allusions passagères aux choses actuelles. Notre époque, quelle
qu'elle soit, n'avait pas de place à prendre dans ce tableau; ces
allusions, aujourd'hui comprises dans leur finesse vieilliront vite, et
disparaîtront, et dans quelques années il y aura quelques lignes qui ne
seront plus comprises dans un livre où tout le reste est excellent, et
qui a bien d'autres éléments de durée dans l'avenir. G. C.
Amusement des Sciences.