C'est le véritable moment de se mettre en route, les canards arrivent.
Allons, graissez vos longues bottes, et disposez-vous à barboter comme
eux. Cette chasse n'est pas toujours fort agréable, surtout lorsque,
croyant marcher sur un terrain solide, on s'enfonce dans la vase
jusqu'au cou. Il est quelquefois très-difficile de sortir de là sans
aide; les corbeaux qui voltigent autour du malheureux chasseur,
attendant son heure dernière, n'ont pas un chant assez harmonieux pour
lui inspirer des pensées couleur de rose. Mais ceci n'est que
l'exception. Dans l'état normal, un chasseur aux canards se mouille, se
crotte; il a les pieds dans l'eau, la pluie sur la tête, ce qui établit
l'équilibre; mais aussi, quel plaisir au retour! Un feu brillant et une
soupe aux choux largement saupoudrée de fromage; du linge blanc et un
gigot rôti: des pantoufles chaudes et la vaste robe de chambre ouatée;
quelques bouteilles d'excellent vin et le visage riant de sa femme,
voilà des jouissances inconnues à ceux qui, toujours munis du
confortable, n'éprouvent jamais aucune privation.
Quelle étonnante reproduction que celle des canards! On en voit partout,
on en tue partout, on en mange partout. Lisez, le récit de tous les
voyageurs, ils ont trouvé des canards sous toutes les latitudes. En été,
les canards habitent les lacs et les marais du Nord. Là, ils multiplient
à l'infini, puisqu'en se promenant dans ces pays, lorsqu'on veut manger
une omelette, on trouve des oeufs à chaque pas; on n'a qu'à se baisser
pour en prendre[2]. Et puis l'hiver arrive; tout ce peuple ailé se met
en route pour chercher des climats tempérés; il fend l'air derrière un
chef de file qui guide la troupe pendant un temps déterminé, toujours
égal pour chacun.
[Note 2: Voici ce que dit Regnard, dans son _Voyage en Laponie_:
«Je ne crois pas qu'il y ait de pays du monde plus abondant en
canards, sarcelles, plongeons, cygnes, oies sauvages que celui-ci.
La rivière en est partout si couverte qu'on peut facilement les
tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu
pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre
nourriture ordinaire. Nous en tuions quelquefois trente ou
quarante dans un jour, sans nous arrêter un moment, et nous ne
faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont
passagers, et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aller
chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques
ruisseaux qui ne soient point glacés; mais ils reviennent au mois
de mai faire leurs oeufs en telle abondance que les déserts en
sont couverts.»]
Ainsi dans leur saison les canes du Lapland
Partent, formant dans l'air un triangle volant;
Chaque oiseau tour à tour à la pointe se place,
Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse.
Chacun du dernier rang se transporte au premier,
Chacun du premier rang se replace au dernier.
Ils abordent les bois, les monts et les rivages
Retentissent du vol de ces vivants nuages,
Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux,
Poussent vers des climats qui n'étaient pas pour eux.
(Delille.)
Il y a bien des manières de faire la chasse aux canards: avec des
filets, des hameçons; à l'affût, avec un long fusil; en bateau, avec la
vache artificielle, avec un chaudron rempli de charbons ardents, qui
ressemble au soleil levant comme un soleil d'opéra; avec un petit chien
couvert de la peau d'un renard, qui les attire près du rivage comme la
chouette attire les petits oiseaux, etc. Dans cette saison, les rives de
la Somme et de beaucoup d'autres rivières sont nuit et jour couvertes de
chasseurs aux canards. La nuit, de vingt pas en vingt pas, elles sont
gardées par un homme qui, bravant le froid et la pluie, reste là,
toujours guettant l'arrivée de ces voyageurs lapons; et voilà pourquoi
nous mangeons de si bons pâtés d'Amiens. C'est dommage que la croûte en
soit si mauvaise.
En Angleterre, dans le Lincolnshire, on chasse le canard d'une manière
qui tendrait à détruire l'espèce, si l'espèce pouvait être détruite.
Près d'un marais fréquenté par ces oiseaux, on creuse un large fossé
tournant, et qui va toujours se rétrécissant. Ce fossé, couvert d'un
treillage et d'un filet est d'abord fort large, et finit par n'avoir
plus qu'un demi-mètre. Des hommes, des chiens, postés sur les extrémités
du marais, poussent peu à peu les canards vers le fossé, où règne le
plus grand silence. Des canards privés sont là qui attirent les autres.
Lorsque toute la bande est engagée dans la fausse rivière, un filet
tombe pour en couvrir l'entrée, et le tour est fait. Alors le massacre
commence, et des voitures emportent marche le produit de cette
boucherie.
Il existe une autre manière de prendre les canards, et c'est
principalement celle-là que je vais vous décrire. Avec plusieurs
citrouilles, videz-les, façonnez-les de sorte à y introduire votre tête,
percez-les de deux petit-trous pour vos yeux, et laissez-les flotter sur
l'eau. Les canards s'habitueront bientôt à voir ces objets loin d'eux,
près d'eux et au milieu d'eux. Ensuite, pendant la nuit, vous et vos
amis, mettez-vous dans l'eau jusqu'au cou, mettez sur votre tête ce
casque potironien, et flottez tout doucement sur l'eau. Au point du
jour, les canards vont et viennent pour chercher à manger; ils
s'approcheront de vous ou vous irez près d'eux, sans qu'ils se doutent
que cette citrouille est habitée. En passant la main sous l'eau, vous en
saisirez un par les pattes... Si je voulais rire, je vous dirais qu'en
passant la main sous leur ventre vous tâterez ceux qui sont les plus
gras; mais la chose est trop sérieuse pour que je me permette une
mauvaise plaisanterie. Le canard saisi, vous l'accrocherez à un ressort
en fer placé à votre ceinture, qui l'étouffera sur-le-champ et
l'empêchera de remuer. Ses camarades ne s'apercevront de rien; ils
croiront qu'il à plongé. Vous procéderez ainsi tant qu'il restera des
canards, ou tant qu'ils ne se douteront pas du chemin pris par leurs
amis pour aller faire un tour de broche ou de casserole.
Il me semble vous voir lever les épaules de pitié. Vous avez, souvent
entendu citer cette chasse comme une hâblerie, et prémuni contre la rime
du mot chasseur, vous n'avez rien cru. Eh bien! je vous parle
très-sérieusement: dans ma bibliothèque cynégétique j'ai vingt ouvrages
où l'on en trouve la description. J'ai des gravures faites par Philippe
Galle, d'après Stradau, où tous les chasseurs sont représentés une
citrouille sur la tête, prenant des canards par douzaine. Lisez ce que
dit le père du Halde: «La manière dont ils prennent les canards mérite
d'être rapportée: ils mettent la tête dans de grosses citrouilles
sèches, où il y a quelques trous pour voir et pour respirer, puis ils
marchent nus dans l'eau, ou bien ils nagent sans rien faire paraître au
dehors que la tête couverte de la citrouille. Les canards, accoutumés à
voir de ces citrouilles flottantes autour desquelles ils se jouent, s'en
approchent sans crainte, et le chasseur, les tirant par les pieds dans
l'eau pour les empêcher de crier, leur tord le cou et les attache à sa
ceinture; il ne quitte point cet exercice qu'il n'en ait pris un grand
nombre [3].»
[Note 3: _Description de l'empire de la Chine_, par le père J.-B.
du Halde. Paris, 1738; in-folio, tome II, p. 138, col. 2.]
Le père du Halde est un écrivain sérieux dont les ouvrages ont toujours
joui d'une haute estime; ils sont sans cesse pillés par tous ceux qui
écrivent sur l'Amérique, sur l'Inde ou sur la Chine. C'est une mine
inépuisable pour ceux qui voyagent sans sortir de leur cabinet.
Vous allez me répondre peut-être: «Mais les canards arrivent en
décembre, il fait bien froid; comment est-il possible de se mettre toute
une nuit dans l'eau jusqu'au cou?» Cela ne me regarde pas, je vous donne
la recette, libre à vous de ne point vous en servir. Comme à vous, il me
paraissait à peu près impossible qu'un homme pût prendre un tel bain de
sept ou huit heures; aujourd'hui, et je vais vous en dire la raison, je
crois que nous pouvons tout ce que nous voulons.
Un de mes amis et moi nous chassions sur l'étang de Saclai, près de
Bièvre; il gelait fort, et dans notre bateau nous étions transis de
froid. Cachés dans une touffe de grands roseaux, nous attendions les
canards que d'autres chasseurs poursuivaient des extrémités vers le
centre. Tout à coup nous entendons une voix humaine qui sort d'une masse
de joncs, à dix pas de nous.
«Ohé! prenez garde à moi, ne tirez pas de mon côté; il y a quelqu'un
ici; je ne suis pas un canard.
--Et qui diable parle ainsi?
--Un confrère qui s'est mis à l'affût comme vous.
--Je ne vois point de bateau.
--Je crois bien; je n'en ai jamais. Voyez-vous, un bateau ne sert qu'à
effrayer les canards.
--Vous êtes donc dans l'eau?
--Eh!... sans doute... jusqu'au cou. Si vous vouliez faire comme moi,
nous serions sûrs de tuer.
--Merci.
--Vous avez gâté mon affût; les canards vous verront, et je ne tuerai
pas.
--Il a raison me dit l'ami G; si nous nous fourrions dans l'eau, nos
chances de succès seraient plus que doublées. Qu'en dites-vous,
professeur?
--J'aime mieux le croire que d'y aller voir.»
A force de regarder, nous aperçûmes une tête d'homme couverte de
roseaux, et ressemblant à celle d'un fleuve personnifié, comme on en
voyait jadis à l'Opéra, et comme il en existe encore dans le jardin des
Tuileries, à la grille du Pont-Tournant, où le pont ne tourne pas, car
il n'y a point de pont. Si son fusil, qu'il portait horizontalement sur
l'eau, avait été surmonté d'une fourche, il aurait ressemblé trait pour
trait à ce brave Neptune lorsqu'il paraissait à cheval sur une vague
pour dire son fameux _quos ego_.
«Taisez-vous, nous dit le Fleuve enfoncé dans l'étang; les canards
arrivent.»
Ils venaient droit à nous, mais apercevant notre bateau, ils firent
volte-face; nos six coups de fusil, partis à la fois de fort loin,
n'eurent point de résultat.
«Je vous le disais bien, dit le Fleuve sortant de l'étang, couvert d'une
bouc qui se gelait sur sa peau, je vous le disais bien, les bateaux sont
toujours vus par les canards; c'est trop grand, on ne peut pas les
cacher. Si les canards volaient à fleur d'eau, passe encore; mais ils
s'enlèvent, d'en haut leurs yeux plongent sur vous, et sauve qui peut.
--Soit, mais vous avez beau dire, vous trouverez peu d'imitateurs.
--Tant pis ou tant mieux, je n'aime pas la concurrence.
[Illustration: Chasses d'hiver.--La Chasse aux Canards.]
Ah ça! je vais me placer ailleurs, là-bas, au bout; faites-moi le
plaisir de m'y laisser tranquille.
--Comment! vous allez prendre encore un bain?
--Ceux-ci ne coûtent pas cirer.
--Qui sait? on peut gagner une fluxion de poitrine.
--C'est le pis-aller.
--En tout cas, vous êtes certain d'attraper un bon rhume.
--C'est ce que je cherche.
--Avec un peu de bonheur vous réussirez.
--Ce n'est pas sûr.
--Ah ça! dites-nous donc pourquoi vous avez tant d'envie de gagner un
rhume?
--Je n'ai pas le temps, je ne veux pas perdre ma journée. Ce soir je
vous conterai cela, quand la chasse sera finie. Voilà ces messieurs qui
vont poursuivre les canards à l'autre bout; je vais me poster, et vous
entendrez parler de moi.
--Et votre chien?
--Je n'en ai pas; un chien ne vaut pas mieux qu'un bateau.
--Et si vous blessez un canard?
--Est-ce que je ne sais pas nager!
--A la bonne heure.»
Et notre homme se mit à courir sur la rive; sa peau, couverte d'une
couche de place, devint luisante comme un miroir; on l'aurait pris pour
un de ces Cynocéphales qui vainquirent l'armée de Gengiskan. Ceci, pour
beaucoup de gens, demande une explication. Les Tartares, conduits, par
Gengiskan, arrivèrent sur les bords d'un fleuve habité par les
Cynocéphales; quoiqu'il fit très-froid, ceux-ci se jetèrent tous dans
l'eau. Bientôt ils en sortirent pour se rouler dans le sable; ils
répétèrent cette manoeuvre, et à chaque fois ils se formait sur leur
corps une croûte de glace et de terre qui bientôt acquit la consistance
du roc. Alors les Cynocéphales formèrent leurs rangs et se précipitèrent
sur les Tartares, qui leur lançaient des milliers de flèches; mais rien
ne pouvait traverser le bouclier qu'ils venaient de se faire. Les
Cynocéphales mordirent les Tartares et les mangèrent. De là vient le
proverbe encore en usage en Tartarie: «Mon père a été jadis mangé par
les chiens.» Les anciens livres parlent des Cynocéphales, monstres avec
tête et queue de chien. Pline, Chen, Aristote, saint Augustin, racontent
sur ces gens-là des choses merveilleuses que je ne répéterai point ici,
car vous ne les croiriez pas. Notre siècle est essentiellement
sceptique; pour croire, il veut voir, et quand il a vu, quelquefois il
doute encore.
La chasse continua sans épisode remarquable, et, le soir, nous rentrâmes
chez le garde avec quelques bécassines, deux judelles et un canard.
«Connaissez-vous cet original qui chasse tout nu dans l'eau? dis-je au
brave Germain, garde breveté de l'étang.
--Ah! ah! vous l'avez rencontré dans les joncs? Ce n'est Cas facile, je
vous assure; il se cache comme un plongeon blessé.
--Si je ne l'avais pas vu, je ne pourrais pas croire que, par la gelée,
un homme fît de pareils tours de force.
--C'est vrai. Quand je serais sûr de tuer tous les canards du monde, je
ne voudrais pas imiter ce camarade-là.
--De quel pays est-il?
--De Versailles. Il chante à la cathédrale. Par le canal des curés il a
obtenu la permission de chasser ici.»
Pendant que nous changions de linge et d'habits auprès d'un bon feu,
nous vîmes arriver notre Fleuve. Il était proprement vêtu, gai, frais et
dispos; il portait un ramier plein de canards, et sur ses épaules on en
voyait encore une demi-douzaine qui n'avaient pas trouvé place dans le
sac de cuir.
«Eh bien! lui dis-je, il paraît que la journée est bonne?
--Pas mauvaise; mais si vous ne m'aviez pas dérangé ce matin, j'aurais
quatre ou cinq canards de plus. Avec votre maudit bateau, vous m'avez
fait grand tort; c'est comme si vous m'aviez pris quatre ou cinq canards
dans ma poche.
--Allons! allons! vous ne devez pas vous plaindre; car à vous seul vous
avez tué plus que tous les autres chasseurs ensemble.
--Pardi! je crois bien; vous allez en bateau. Et pourquoi ne venez-vous
pas en fiacre?
--Mais vous avouerez, mon cher, que peu d'hommes sont assez forts pour
faire ce métier-là.
--Parce qu'ils ont peur, et voilà tout. Essayez, et vous ne vous en
porterez que mieux. Tenez, dans ce moment, j'ai un appétit de loup.
Allons, la fille, apporte-moi du pain, un gigot, du fromage, du vin, et
du bon.
--Ce qui m'étonne, c'est qu'après cette immersion de sept heures, vous
avez encore la voix claire.
--Et voilà le mal: car, entre nous, j'espérais gagner un bon rhume.
--A propos, vous me l'aviez déjà dit. Je serais curieux de savoir
pourquoi vous désirez si fort un rhume. Bien des gens ne sont pas de
votre avis, car lorsqu'ils en ont un, ils ne demandent qu'à s'en
débarrasser.
--Parce que cela les gêne; mais moi, c'est tout le contraire; j'ai
besoin d'un rhume dans ce moment, et je ne puis pas me le donner.
--Je ne comprends pas.
--Voici la chose: Je suis chantre de la cathédrale de Versailles; je
chante les dessus, et c'est mal payé. A peine si je gagne pour acheter
mon plomb et ma poudre. Heureusement que je tue assez de canards pour
vivre. La basse-taille vient de mourir; j'ai demandé sa place, qui vaut
trois fois plus que la mienne; mais le curé, mais l'évêque disent que
j'ai la voix trop claire.
--J'y suis. Vous voulez vous enrhumer pour perdre votre voix de ténor.
--C'est cela. Ils disent que j'ai un ténor, et ils ne veulent pas de
voix de ténor. Il leur faut des voix de boeuf qui font trembler les
vitres. Soyez tranquille, si j'ai le bonheur que la gelée augmente, je
finirai bien par m'enrhumer, et mon ténor s'en ira.
--Vous pourrez bien partir avec lui.
--Ah bah! c'est bon pour les élégants de Paris; ils ont peur de l'eau
comme des chats. En attendant que le rhume vienne, j'ai toujours trouvé
une fameuse recette pour tuer les canards.
--C'est vrai.
--On dit que vous faites des livres sur la chasse.
--Oui, par-ci, par-là, quelques-uns.
--Eh bien! dans le premier que vous publierez, vous pourrez donner ma
méthode.
--Peu de gens chercheront à vous imiter.
--C'est égal, je serais bien aise de me voir imprimé tout vif.
--Votre nom?
--Jacques Rinart, rue Satory, à Versailles.
--Un de ces jours vous figurerez dans _l'Illustration_.