Vers la fin du second jour, je suivais tristement la grande route, sans
jeter un regard sur les objets qui se succédaient autour de moi, lorsque
le postillon me cria qu'une voiture était versée à peu de distance. Je
fis arrêter, et, malgré les ténèbres qui commençaient à s'étendre,
j'aperçus lieux dames dans le plus grand embarras; je m'avançai, et
grande fut ma surprise en reconnaissant Henriette et sa tante.
Henriette avait fait connaître à son père les scènes désagréables dont
nous venions d'être les acteurs. Non-seulement Werner avait approuvé sa
résolution d'aller passer quelques mois chez sa tante, mais il ne lui
avait pas caché que cette bonne tante prolongeait son séjour auprès
d'eux sur son invitation, afin de pouvoir l'emmener aussitôt que serait
survenue la rupture qu'il prévoyait depuis longtemps. Une plus ample
connaissance avec le caractère de Braun ne lui permettait pas d'hésiter
à refuser un pareil gendre.
Cette fois je bénis le hasard qui nous réunissait encore, et je
commençai même à le regarder comme une sorte de prédestination.
Je m'empressai d'offrir ma voiture aux deux dames, la leur étant fort
endommagée. La tante d'Henriette s'était froissé le bras gauche dans sa
chute; les douleurs augmentèrent au point que nous fûmes obliges de nous
arrêter dans une petite ville voisine.
Une seule auberge s'y trouvait; j'eus donc un logement dans la même
maison qu'Henriette. Aurais-je pu la quitter au moment où une fièvre
violente se déclarait chez sa compagne?
Nous prodiguions ensemble nos soins à la malade, et entre nos coeurs se
formait un lien de plus en plus intime.
Henriette avait sur-le-champ envoyé à son père un messager pour lui
mander l'accident; mais quelque diligence que fit Werner, lorsqu'il
arriva, sa soeur était déjà presque rétablie, et il ne manquait que son
consentement pour mon mariage avec sa fille.
Le bon Werner me serra dans ses bras en versant des larmes de joie, et
m'avoua que depuis bien des années cette union avait été son voeu le
plus cher.
«Le ciel a exaucé mes souhaits, s'écria-t-il, et la méchanceté de vos
ennemis, sera la source de votre félicité.»
Nous prîmes tous ensemble la route de ma campagne, où peu de jours après
notre bon curé, mon ancien instituteur, joignit nos mains comme
l'étaient déjà nos âmes. Cet événement fit d'abord la matière de toutes
les conversations à B***; on prétendait, non sans quelque vraisemblance,
en tirer la preuve que nous n'avions point été injustement accusés.
Cependant le chambellan, qui aurait voulu se procurer l'entrée de notre
maison, déclara lui-même s'être permis envers nous ce qu'il appelait une
innocente malice; nous consentîmes à lui pardonner, puisque après tout
il était la cause première de notre bonheur, mais nous ne voulûmes point
le recevoir, car on se préserve plus aisément d'un ennemi déclaré que
d'un médisant.
Braun alla conter ses doléances à Clémentine; elle lui confia son dépit,
et pour se venger, ils ne surent mieux faire que de nous imiter.