Pénitencier militaire de Saint-Germain.
En entrant sous cette vaste porte sombre, en franchissant cette grille
dont la clef est tenue par un sous-officier, oublions les brillantes
fêtes, les magnifiques splendeurs, le luxe royal, dont ce château fut un
temps le théâtre; préparons-nous plutôt à la visite que nous allons
faire par le souvenir des grandeurs déchues qui ont remplacé dans ces
lieux la majesté de Louis XIV émigré à Versailles; dans ces tours, le
long de ces vastes balcons, erra madame La Vallière, consolée par de
rares visites, jusqu'au jour où son âme aimante ne trouva plus que Dieu
qui put remplir le vide laissé par le grand roi; dans ce corps de logis,
qui fait face à la pelouse, Jacques II, qui, pour être un prince
imbécile, n'en dut pas être moins malheureux, passa plus d'une triste
soirée, entre sa femme et sa fille, reportant sa pensée à la belle
réception que lui avait faite son hôte de France, et que suivit
l'abandon nécessairement réservé au malheur qui s'abrite trop près des
grandes prospérités. Le triste monarque, dont le doyen de Killerine nous
montre la modeste cour, mourut là, faisant ces rêves de restauration que
plusieurs générations devaient continuer; sa femme, sa fille, y
moururent après lui. Depuis lors, les princes de France semblèrent
éviter la contagion de déchéance dont les murs de Saint-Germain étaient
imprégnés; le château devint une caserne, puis une école militaire de
cavalerie, et enfin il est devenu ce que vous annoncent ces grilles; ces
verrous, ces murs qui s'ajoutent à la profondeur des fossés, un
_pénitencier militaire_.
Si, en entrant dans ces cours, en entendant fermer derrière soi toutes
ces ferrures, on n'éprouve pas ce serrement de coeur, ce pressentiment
douloureux qui vous accueille à la porte de toute prison, c'est qu'on
sait que là on ne va pas voir le crime hideux, endurci par le temps,
rendu incorrigible par les mauvaises passions, par les habitudes de
corruption et de débauche; on se dit que toute cette population, qu'une
faute a privée pour un temps de sa liberté, est dans la force de l'âge,
que tous ces prisonniers ont un avenir, qu'ils vivaient sous une loi
exceptionnelle, sous la loi militaire, dont la rigueur nécessaire fait
un crime, un crime sévèrement puni, de ce qui, pour un jeune homme de
cet âge, dégagé des liens de fer de la discipline, ne serait souvent
qu'un tort excusable, ignoré du monde et couvert par l'indulgence de la
famille. Pénétrons donc sans hésitation dans cette _maison de rachat_;
nous ne verrons que des corps jeunes et robustes, apprenant à faire un
emploi intelligent de leurs forces, des coeurs qui s'émeuvent à tous les
nobles sentiments, et qui travaillent à se réhabiliter assez pour être
encore dignes de porter l'uniforme.
Cette institution, qui, jusqu'à présent, a donné les plus heureux
résultats, a été appliquée, pour la première fois, à l'année par
ordonnance royale du 3 décembre 1832. Les essais en furent faits dans
les bâtiments de l'ancien collège Montaigu, situés entre le collège
Sainte-Barbe et la place du Panthéon; mais ce local, dont les sombres
constructions vont disparaître dans les plans d'amélioration et
d'embellissement qui vont s'exécuter dans ce quartier, devint bientôt
trop étroit pour le nombre des détenus; il fallut faire un nouveau
choix, et, au mois d'avril 1836, le pénitencier militaire fut transféré
à Saint-Germain. Les vastes appartements, les galeries, avaient été
distribués en rangées de cellules ordinaires, où chaque prisonnier se
retire le soir; les celliers avaient fait place à des cellules
ténébreuses, où sont renfermés ceux qui ne se soumettent pas à l'ordre
de la maison. L'immense hauteur des salles d'armes, des, salles de gala,
avait été coupée en plusieurs étages d'ateliers, et le château royal
pouvait recevoir cinq cents prisonniers. La haute surveillance du
pénitencier est remise à M. le lieutenant-général comte Sébastiani,
commandant de la première division, et qui, plus d'une fois, a manifesté
le chaleureux intérêt qu'il porte à l'établissement; chaque aimée un
inspecteur-général est désigné par le ministre de la guerre pour lui
faire un rapport sur les résultats de l'année et les améliorations à
obtenir.
Cette création, dont tout l'honneur revient à M. le maréchal Soult, est
surtout remarquable par ce point, que le condamné militaire est
seulement suspendu de son service, mais ne cesse pas de faire partie de
l'année et reste soumis au code particulier qui la régit. Lorsqu'il
entre dans le pénitencier, où l'envoie le jugement d'un conseil de
guerre, il est dépouillé pour un temps du l'uniforme de son régiment, et
en revêt un de couleur grise, dont la forme rappelle beaucoup celui de
la petite tenue du cavalier, et dont la simplicité n'admet aucune de ces
couleurs voyantes et bariolées dont on affuble ordinairement les
détenus. La tenue militaire est de rigueur pour tous les chefs employés
à l'établissement; ces chefs sont encore soumis à tout ce qu'ils
devaient observer à l'égard de leurs soldats: il leur est défendu
d'injurier, de maltraiter de gestes ou de paroles les détenus, qui, de
leur côté, doivent le respect à leurs chefs de tout grade. Afin que
personne n'en ignore, les dispositions qui règlent ces devoirs
réciproques sont lues tous les dimanches à l'inspection. Tous les
mouvements sont réglés par le commandement militaire; le compte de masse
que le condamné avait à son régiment est transmis à l'administration,
qui continue à le régler de la même, manière; les fautes contre la
discipline sont punies disciplinairement; les délits et les crimes sont
soumis aux conseils de guerre; enfin, à l'expiration de leur peine, ceux
qui n'avaient plus qu'un an de service à faire sont renvoyés dans leurs
foyers, les autres sont dirigés sur un des trois bataillons d'infanterie
légère d'Afrique; quelques-uns, par une exception que leur mérite une
conduite exemplaire, obtiennent la faveur de rentrer, aussitôt après
leur libération, dans des régiments de l'armée intérieure.
Le système d'Auburn est celui dont se rapproche le plus le système de
Saint-Germain, c'est-à-dire que les prisonniers couchent isolément dans
des cellules et mangent et travaillent en commun et en silence. Pendant
les récréations, ils peuvent parler. Nous allons examiner l'emploi d'une
journée de travail pendant l'hiver.
A six heures et demie du matin, un tambour choisi parmi les prisonniers
bat la _diane_ signal du réveil; les sous-officiers surveillants
prennent les clefs de leurs divisions respectives et vont ouvrir les
cellules. Chaque détenu nettoie sa demeure nocturne, plie dans des
dimensions données ses couvertures et le sac de campement dans lequel il
couche; les ablutions corporelles ont lieu dans les corridors, du 1er
octobre au 1er avril; le reste de l'année, elles ont lieu dans la cour;
tous les détails d'une propreté parfaite sont scrupuleusement surveillés
et s'exécutent en silence.
[Illustration: Entrée du Pénitencier militaire de Saint-Germain.]
Environ un quart d'heure après les détenus descendent en ordre dans la
cour; l'appel a lieu de la même manière et avec les mêmes batteries que
dans la ligne; les hommes sont formés en bataille sur trois rangs et
inspectés. La distribution du pain se fait immédiatement; chaque homme
reçoit pour sa journée une ration de pain de même poids et de même
qualité que celui délivré à la garnison. Aussitôt après, au commandement
de l'adjudant de semaine, tous les détenus sont conduits en ordre et au
son de la caisse à leurs ateliers; chacun d'eux se rend à la place qui
lui est assignée et se met à l'oeuvre; à l'exception d'explications
données à voix basse par les contre-maîtres, un silence complet règne
partout; rompre ce silence est un cas de punition.
[Illustration: Conseil de guerre à Paris.]
À huit heures et demie a lieu la visite du chirurgien-major; il visite
les malades mis à l'infirmerie pour indispositions légères; à la
_tisanerie_ il reçoit ceux qui viennent se présenter, prescrit les
remèdes nécessaires et envoie à l'hôpital du lieu ceux dont l'état exige
cette translation; là, dans une salle _consignée_, ils reçoivent, comme
tous les autres malades, ces soins touchants que l'on rencontre partout
où se trouvent les dignes soeurs de charité.
A onze heures du matin, un roulement donne le signal du repas; les
hommes sortent des ateliers en ordre et se forment en bataille; au
commandement de l'adjudant, ils entrent au réfectoire, tous s'arrêtent
devant leur place accoutumée et se tiennent debout; à un coup de
baguette, tout le monde s'assied et le repas commence.
A son arrivée au pénitencier, chaque détenu est pourvu d'un litre, d'une
gamelle de même contenance et d'un gobelet d'un quart de litre, le tout
en étain; il reçoit, de plus, une cuiller de bois et un couteau à pointe
arrondie: tous ces objets sont disposés sur la table à la place du
détenu auquel ils appartiennent.
Les rations sont individuelles; elles consistent, pour le repas du
matin, les mardi, jeudi et dimanche, en une soupe grasse et une portion
de viande désossée pesant quatre-vingt-douze grammes; et pour le repas
du soir, les mêmes jours, en une soupe aux légumes; les autres jours de
la semaine, les détenus reçoivent, pour le repas du matin, une soupe aux
légumes; et pour le repas du soir une portion de légumes assaisonnés.
[Illustration: Costume des détenus du Pénitencier militaire de
Saint-Germain.]
Les détenus qui se conduisent bien peuvent améliorer leur nourriture en
prenant à leurs frais, au repas du matin, un quart de litre de vin, dix
centimes de fromage, un demi-kilog. de pain bis blanc. On retire cette
permission pendant un temps donné à ceux qui se font infliger des
punitions.
A onze heures et demie, un nouveau coup de baguette annonce la fin du
repas; les hommes, qui, pendant toute sa durée, ont gardé le silence, se
lèvent, sortent en ordre et vont au préau à la récréation; là encore ils
sont suivis par ces conseillers muets qu'une bienveillante prévoyance a
multipliés autour d'eux; des inscriptions ingénieusement choisies
mettent sans cesse sous leurs yeux des avis résumés en phrases courtes
et qui frappent l'esprit en se fixant dans la mémoire. Dans leurs
ateliers, si un moment de découragement a ralenti leur ardeur, en levant
la tête, ils ont lu: