Depuis ce moment, il régnait entre Clémentine et moi une contrainte
pénible qu'en vain je cherchait à dissiper. Quelquefois je la pressais
de me déclarer sans feinte si elle avait changé de sentiments à mon
égard; alors elle semblait émue, m'appelait son cher Léopold, mais son
humeur chagrine ne tardait pas à renaître.
Une telle situation ne pouvait me rendre heureux, et, malgré
l'attachement que m'inspirait encore Clémentine, je ne regardait point
sans inquiétude dans l'avenir. Un entretien que j'eus avec madame de
Blumer mit le comble à mon déplaisir.
Un jour l'ayant trouvée seule, je lui fis sérieusement part de mes
craintes, en lui déclarant que quelle que fût la grandeur du sacrifice,
je renoncerais à la possession de sa fille plutôt que de compromettre
son bonheur.
«Il ne s'agit ici, répliqua-t-elle, que de la réputation de Clémentine;
si elle s'est trompée, elle doit expier son erreur, il est trop tard
pour reculer. Je crois même nécessaire, ajouta-t-elle, de céder aux
voeux que vous m'avez exprimés, et de hâter votre union.»
Une visite interrompit la réponse qui allait s'échapper de mon coeur
ulcéré, et, sans attendre le retour de Clémentine, je sortis désolé de
cette maison où j'avais rêvé le comble de la félicité.
J'errais dans les rues de B***; un poids énorme oppressait ma poitrine;
j'avais besoin d'une âme qui s'ouvrît à la confidence de mes peines et
qui sût me présenter ma cruelle situation sous un aspect moins
affligeant.
Je me trouvai inopinément devant la demeure d'Henriette Werner, dont une
commune destinée avait fait pour moi une amie. Je savais qu'elle
écouterait mes plaintes avec intérêt, qu'elle me donnerait des conseils
et ne me cacherait pas si j'avais, moi aussi, des reproches à me faire
envers Clémentine; car l'amour-propre offensé devient aisément injuste;
une faute entraîne les autres, elles forment les anneaux d'une chaîne
que notre peu de fermeté nous empêche de rompre.