VI.

Depuis ce moment, il régnait entre Clémentine et moi une contrainte

pénible qu'en vain je cherchait à dissiper. Quelquefois je la pressais

de me déclarer sans feinte si elle avait changé de sentiments à mon

égard; alors elle semblait émue, m'appelait son cher Léopold, mais son

humeur chagrine ne tardait pas à renaître.

Une telle situation ne pouvait me rendre heureux, et, malgré

l'attachement que m'inspirait encore Clémentine, je ne regardait point

sans inquiétude dans l'avenir. Un entretien que j'eus avec madame de

Blumer mit le comble à mon déplaisir.

Un jour l'ayant trouvée seule, je lui fis sérieusement part de mes

craintes, en lui déclarant que quelle que fût la grandeur du sacrifice,

je renoncerais à la possession de sa fille plutôt que de compromettre

son bonheur.

«Il ne s'agit ici, répliqua-t-elle, que de la réputation de Clémentine;

si elle s'est trompée, elle doit expier son erreur, il est trop tard

pour reculer. Je crois même nécessaire, ajouta-t-elle, de céder aux

voeux que vous m'avez exprimés, et de hâter votre union.»

Une visite interrompit la réponse qui allait s'échapper de mon coeur

ulcéré, et, sans attendre le retour de Clémentine, je sortis désolé de

cette maison où j'avais rêvé le comble de la félicité.

J'errais dans les rues de B***; un poids énorme oppressait ma poitrine;

j'avais besoin d'une âme qui s'ouvrît à la confidence de mes peines et

qui sût me présenter ma cruelle situation sous un aspect moins

affligeant.

Je me trouvai inopinément devant la demeure d'Henriette Werner, dont une

commune destinée avait fait pour moi une amie. Je savais qu'elle

écouterait mes plaintes avec intérêt, qu'elle me donnerait des conseils

et ne me cacherait pas si j'avais, moi aussi, des reproches à me faire

envers Clémentine; car l'amour-propre offensé devient aisément injuste;

une faute entraîne les autres, elles forment les anneaux d'une chaîne

que notre peu de fermeté nous empêche de rompre.

L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844 · 第 13 / 33 题