V.

J'avais toujours reconnu en Braun un homme d'honneur, quoique la passion

l'aveuglât souvent; c'est pourquoi je jugeai nécessaire à son égard une

démarche qui, envers le chambellan, eût été inutile et peut-être

nuisible. Je lui écrivis le soir même une lettre dans laquelle, après

avoir détaillé les bizarres circonstances qui nous avaient désunis, je

lui représentai que, fiancé de mon libre choix avec mademoiselle

Clémentine de Blumer, il ne pouvait me venir en pensée de faire la cour

à une autre, fût-elle douée de tous les avantages qui distinguaient

Henriette. J'offrais, au contraire, l'emploi de tout mon crédit auprès

du conseiller Werner pour amener la réalisation de ses désirs; je

n'oubliais pas néanmoins, en terminant, de déclarer à Braun que, s'il

conservait encore quelque défiance, je ne reculerais pas devant une

explication d'un autre genre.

Cette lettre produisit l'effet que j'en attendais. Le lendemain matin,

Braun accourut chez moi, me serra avec attendrissement dans ses bras, et

me demanda excuse de tout ce qui s'était passé. Notre réconciliation fut

sincère, et non-seulement il agréa avec joie l'offre que je lui fis de

parler pour lui au père d'Henriette, mais il me promit, de son côté, de

désabuser Clémentine.

Satisfait de lui et de moi-même, je me rendis sans délai chez Werner et

lui exposai les voeux de Braun, en les appuyant avec chaleur. Werner

m'écouta en silence et avec une émotion qui me frappa. «C'est vous qui

me faites cette demande! vous!» s'écria-t-il à plusieurs reprises en me

serrant la main. Puis il m'expliqua sans aucune aigreur les motifs de

son opposition au mariage de sa fille avec le jeune assesseur, mettant

en parallèle la douceur angélique de l'une et son extrême sensibilité,

la roideur et la violence de l'autre, dont il m'était impossible de ne

point convenir.

Il ne me restait donc plus qu'à parler de leur mutuel attachement et du

changement qu'une affection véritable peut amener dans le caractère,

personne n'étant aussi propre à opérer une telle métamorphose que

l'aimable et bonne Henriette.

Werner en tomba d'accord avec moi, non sans exprimer la crainte que le

premier feu de la passion étant apaisé, les anciennes habitudes ne

vinssent à reprendre le dessus.

«Eh bien! répliquai-je, fixez un temps pour éprouver Braun: votre fille

alors ne pourra vous accuser d'avoir opposé à ses voeux une aveugle

inflexibilité.

Ce projet obtint son suffrage. Après une conférence avec Henriette,

Werner résolut d'accorder au jeune assesseur l'entrée de sa maison, sans

que pourtant celui-ci dût regarder cette tolérance comme un

consentement.

Braun n'ignorait pas qu'il me dût cette faveur, et néanmoins il ne

paraissait pas entièrement satisfait. J'eus lieu de penser que

Clémentine était là-dedans pour quelque chose: Braun avait tenu sa

parole en lui expliquant les aventures du théâtre de fantasmagorie; mais

le perfide Reich ayant raconté que le soir même il m'avait rencontré

riant avec mademoiselle Verner, on en avait conclu que ni Henriette ni

moi n'aurions été d'aussi bonne humeur si nous ne nous faisions un

plaisir de nous jouer de nos engagements.

L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844 · 第 12 / 33 题