J'avais toujours reconnu en Braun un homme d'honneur, quoique la passion
l'aveuglât souvent; c'est pourquoi je jugeai nécessaire à son égard une
démarche qui, envers le chambellan, eût été inutile et peut-être
nuisible. Je lui écrivis le soir même une lettre dans laquelle, après
avoir détaillé les bizarres circonstances qui nous avaient désunis, je
lui représentai que, fiancé de mon libre choix avec mademoiselle
Clémentine de Blumer, il ne pouvait me venir en pensée de faire la cour
à une autre, fût-elle douée de tous les avantages qui distinguaient
Henriette. J'offrais, au contraire, l'emploi de tout mon crédit auprès
du conseiller Werner pour amener la réalisation de ses désirs; je
n'oubliais pas néanmoins, en terminant, de déclarer à Braun que, s'il
conservait encore quelque défiance, je ne reculerais pas devant une
explication d'un autre genre.
Cette lettre produisit l'effet que j'en attendais. Le lendemain matin,
Braun accourut chez moi, me serra avec attendrissement dans ses bras, et
me demanda excuse de tout ce qui s'était passé. Notre réconciliation fut
sincère, et non-seulement il agréa avec joie l'offre que je lui fis de
parler pour lui au père d'Henriette, mais il me promit, de son côté, de
désabuser Clémentine.
Satisfait de lui et de moi-même, je me rendis sans délai chez Werner et
lui exposai les voeux de Braun, en les appuyant avec chaleur. Werner
m'écouta en silence et avec une émotion qui me frappa. «C'est vous qui
me faites cette demande! vous!» s'écria-t-il à plusieurs reprises en me
serrant la main. Puis il m'expliqua sans aucune aigreur les motifs de
son opposition au mariage de sa fille avec le jeune assesseur, mettant
en parallèle la douceur angélique de l'une et son extrême sensibilité,
la roideur et la violence de l'autre, dont il m'était impossible de ne
point convenir.
Il ne me restait donc plus qu'à parler de leur mutuel attachement et du
changement qu'une affection véritable peut amener dans le caractère,
personne n'étant aussi propre à opérer une telle métamorphose que
l'aimable et bonne Henriette.
Werner en tomba d'accord avec moi, non sans exprimer la crainte que le
premier feu de la passion étant apaisé, les anciennes habitudes ne
vinssent à reprendre le dessus.
«Eh bien! répliquai-je, fixez un temps pour éprouver Braun: votre fille
alors ne pourra vous accuser d'avoir opposé à ses voeux une aveugle
inflexibilité.
Ce projet obtint son suffrage. Après une conférence avec Henriette,
Werner résolut d'accorder au jeune assesseur l'entrée de sa maison, sans
que pourtant celui-ci dût regarder cette tolérance comme un
consentement.
Braun n'ignorait pas qu'il me dût cette faveur, et néanmoins il ne
paraissait pas entièrement satisfait. J'eus lieu de penser que
Clémentine était là-dedans pour quelque chose: Braun avait tenu sa
parole en lui expliquant les aventures du théâtre de fantasmagorie; mais
le perfide Reich ayant raconté que le soir même il m'avait rencontré
riant avec mademoiselle Verner, on en avait conclu que ni Henriette ni
moi n'aurions été d'aussi bonne humeur si nous ne nous faisions un
plaisir de nous jouer de nos engagements.