IV.

Ce fut dans la rue seulement que je réfléchis combien cette fuite

ridicule nous exposait aux nouveaux traits de la médisance. Était-ce ma

faute si, ébloui par la lumière du dehors et entrant tout à coup dans

l'obscurité j'avais, sans reconnaître personne, pris place à côté

d'Henriette? C'était encore bien moins la sienne; et le tort que

pouvaient faire les mauvaises langues à sa réputation me chagrinait

beaucoup plus que la petite bouderie à laquelle je devais m'attendre de

la part de ma fiancée.

Je rentrai dans la salle, et me plaçai de manière à pouvoir tout

observer sans être aperçu. Clémentine et Braun causaient ensemble

vivement, et sans doute il était question d'Henriette et de moi, car le

maudit chambellan s'approcha d'eux avec son vilain rire sardonique. Je

ne me possédais plus de fureur et je l'aurais étranglé volontiers,

lorsque je vis Henriette porter plusieurs fois son mouchoir à ses yeux.

Enfin, la toile étant tombée, la foule s'écoula, et, à mon grand

étonnement, Braun offrit son bras à ma fiancée, qui l'accepta en jetant

un regard dédaigneux sur la pauvre Henriette.

Celle-ci sortit avec une tante qui était venue passer chez elle le temps

de la foire. Je les suivis, tout à coup des cris d'alarme se firent

entendre; la foule, épouvantée par des chevaux fougueux, s'écartait en

tumulte:--à quelques pas de moi, Henriette cherchait avec inquiétude sa

tante, qu'elle avait perdue. Devais-je la laisser seule dans l'embarras?

«Ah! votre rencontre porte malheur!» s'écria-t-elle douloureusement;

mais elle ne pouvait en ce moment se passer d'un appui, elle dut agréer

le mien.

Elle prit donc mon bras, et nous cherchâmes ensemble sa compagne; mais

la foule s'étant dissipée, nous jugeâmes qu'elle était retournée seule

au logis, et nous en primes aussi la route.

Le sort qui semblait nous avoir choisis pour jouets de ses caprices,

rapprochant deux personnes jusqu'alors à peu près inconnues l'une à

l'autre, établit entre elles une liaison plus intime. Je racontai à

Henriette la scène qui m'avait été faite chez ma fiancée, et lui dis que

je croyais aussi deviner le motif de son affliction. Elle m'avoua alors

que depuis plus de six mois l'assesseur Braun la recherchait en mariage,

mais que Werner s'y opposait, alléguant que le caractère violent de ce

jeune homme rendrait certainement sa femme malheureuse. Elle-même ne

pouvait s'empêcher de reconnaître en partie la justesse de cette

opinion; mais une sorte de crainte, plus encore qu'une véritable

inclination, l'empêchait de rompre avec Braun.

Je m'efforçai de la tranquilliser en disant tout ce que je savais de

favorable à Braun, et en promettant de ne rien négliger pour éclaircir

ces funestes malentendus. Les images de son front se dissipèrent, et

nous commencions à plaisanter sur l'étrange fatalité qui s'attachait à

nous, lorsqu'à peu de distance de la maison un _bonsoir_ retentit à nos

oreilles, et nous reconnûmes avec effroi la voix du chambellan.

Je demandai à Henriette si son père était instruit du hasard qui nous

avait, pour la première fois, offerts aux yeux de ce misérable; elle me

répondit que c'était pour elle une grande consolation qu'il n'en fût

point informe.

Je ne devinai pas pourquoi elle lui taisait une chose aussi innocente,

quelques mots du conseiller Werner pouvant fermer la bouche à la

calomnie.

L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844 · 第 11 / 33 题