Ce fut dans la rue seulement que je réfléchis combien cette fuite
ridicule nous exposait aux nouveaux traits de la médisance. Était-ce ma
faute si, ébloui par la lumière du dehors et entrant tout à coup dans
l'obscurité j'avais, sans reconnaître personne, pris place à côté
d'Henriette? C'était encore bien moins la sienne; et le tort que
pouvaient faire les mauvaises langues à sa réputation me chagrinait
beaucoup plus que la petite bouderie à laquelle je devais m'attendre de
la part de ma fiancée.
Je rentrai dans la salle, et me plaçai de manière à pouvoir tout
observer sans être aperçu. Clémentine et Braun causaient ensemble
vivement, et sans doute il était question d'Henriette et de moi, car le
maudit chambellan s'approcha d'eux avec son vilain rire sardonique. Je
ne me possédais plus de fureur et je l'aurais étranglé volontiers,
lorsque je vis Henriette porter plusieurs fois son mouchoir à ses yeux.
Enfin, la toile étant tombée, la foule s'écoula, et, à mon grand
étonnement, Braun offrit son bras à ma fiancée, qui l'accepta en jetant
un regard dédaigneux sur la pauvre Henriette.
Celle-ci sortit avec une tante qui était venue passer chez elle le temps
de la foire. Je les suivis, tout à coup des cris d'alarme se firent
entendre; la foule, épouvantée par des chevaux fougueux, s'écartait en
tumulte:--à quelques pas de moi, Henriette cherchait avec inquiétude sa
tante, qu'elle avait perdue. Devais-je la laisser seule dans l'embarras?
«Ah! votre rencontre porte malheur!» s'écria-t-elle douloureusement;
mais elle ne pouvait en ce moment se passer d'un appui, elle dut agréer
le mien.
Elle prit donc mon bras, et nous cherchâmes ensemble sa compagne; mais
la foule s'étant dissipée, nous jugeâmes qu'elle était retournée seule
au logis, et nous en primes aussi la route.
Le sort qui semblait nous avoir choisis pour jouets de ses caprices,
rapprochant deux personnes jusqu'alors à peu près inconnues l'une à
l'autre, établit entre elles une liaison plus intime. Je racontai à
Henriette la scène qui m'avait été faite chez ma fiancée, et lui dis que
je croyais aussi deviner le motif de son affliction. Elle m'avoua alors
que depuis plus de six mois l'assesseur Braun la recherchait en mariage,
mais que Werner s'y opposait, alléguant que le caractère violent de ce
jeune homme rendrait certainement sa femme malheureuse. Elle-même ne
pouvait s'empêcher de reconnaître en partie la justesse de cette
opinion; mais une sorte de crainte, plus encore qu'une véritable
inclination, l'empêchait de rompre avec Braun.
Je m'efforçai de la tranquilliser en disant tout ce que je savais de
favorable à Braun, et en promettant de ne rien négliger pour éclaircir
ces funestes malentendus. Les images de son front se dissipèrent, et
nous commencions à plaisanter sur l'étrange fatalité qui s'attachait à
nous, lorsqu'à peu de distance de la maison un _bonsoir_ retentit à nos
oreilles, et nous reconnûmes avec effroi la voix du chambellan.
Je demandai à Henriette si son père était instruit du hasard qui nous
avait, pour la première fois, offerts aux yeux de ce misérable; elle me
répondit que c'était pour elle une grande consolation qu'il n'en fût
point informe.
Je ne devinai pas pourquoi elle lui taisait une chose aussi innocente,
quelques mots du conseiller Werner pouvant fermer la bouche à la
calomnie.