«Quand le mauvais esprit a dépose un oeuf quelque part, il aime à le
couver!» C'est ce que je me dis en moi-même peu de temps après, lorsque
survint un nouvel incident qui pouvait donner prise à la médisance.--Je
me trouvais à B*** et revenais de chez ma fiancée. Un orage me surprit.
Tout à coup j'aperçus Henriette qui luttait contre la violence du vent,
près d'enlever son parapluie; je courus à son aide, lui offris mon bras,
et la conduisis chez une amie qu'elle allait visiter.
Au moment d'atteindre la maison, nous rencontrâmes Braun, qui fit une
horrible grimace, et l'empressement avec lequel Henriette dégagea son
bras du mien fut un trait de lumière: leur amour m'était dévoilé, et je
m'expliquais la conduite de Braun à mon égard. Les propos du chambellan
en étaient la cause.
La foire de B*** me ramena en ville, je devais aller chercher Clémentine
pour la conduire à un théâtre d'optique et de fantasmagorie; mais,
retenu par quelques affaires, j'appris en arrivant chez elle que ma
fiancée était déjà partie avec une autre dame; je fus les rejoindre au
théâtre.
Le spectacle était commencé et la salle complètement obscure. Pour ne
déranger personne, je pris, la première place venue restée libre, à
l'extrémité d'un banc.
J'étais là depuis quelques minutes, et déjà le spectre fantasmagorique
de Catherine II succédait à celui de Frédéric le Grand, lorsque ces
mots, prononcés à voix basse derrière moi, frappèrent mon oreille:
«Perfide! nierez-vous encore votre coupable intelligence?»
Cette voix ne m'était point étrangère, et quand les ténèbres furent
dissipées, je reconnus dans ma voisine Henriette Werner; Braun était
place derrière elle, et près de celui-ci Clémentine avec son amie. Pour
achever de me déconcerter, le misérable Reich, assis devant nous,
poussait le coude de son voisin pour le rendre attentif à notre
situation embarrassante. On rit, on chuchota, et au moment où Voltaire
paraissait sur la toile la patience me manqua et je sortis sans savoir
où j'allais.