Mes occupations à la campagne me mirent pendant plusieurs mois dans
l'impossibilité d'aller à B***, rendre visite à ma fiancée, Clémentine
de Blumer; mais je lui écrivais fréquemment, et je m'étonnais du
laconisme et du style contraint de ses réponses; aussi, dès que les
dernières gerbes de ma moisson furent rentrées dans mes granges, je
montai à cheval, galopai vers la ville et descendis chez elle.
Réception glaciale de la mère et de la fille. Il s'était passé quelque
chose d'étrange, je n'en pouvais douter. Je demandai une explication à
Clémentine, qui aussitôt quitta le salon avec, un geste dédaigneux; je
m'adressai alors à ma future belle-mère pour obtenir la clef de cette
énigme.
Madame de Blumer, afin sans doute d'apaiser mon impatience, remonta au
péché originel, dont, à son avis, le sexe masculin avait seul eu sa
part; et après maintes digressions aussi appropriées au sujet, il lui
échappa une allusion à l'aventure que j'ai racontée plus haut. Je n'en
fis que rire et lui rendis un compte fidèle, m'en rapportant d'ailleurs
au témoignage du conseiller Werner, qui m'avait lui-même introduit près
de sa fille.
Mes paroles et mon accent de vérité convainquirent la mère, qui se hâta
de faire ma paix avec Clémentine; cependant je crus remarquer chez
celle-ci quelques doutes qu'il me fut impossible de dissiper; il me
sembla même qu'elle n'aurait point été lâchée si j'avais eu réellement
une petite faille à excuser, tandis qu'elle avait de la peine à me
pardonner l'offense dont elle-même s'était, rendue coupable envers moi,
sans autre fondement que les calomnies d'un désoeuvré.
Afin pourtant de lui persuader que je n'attribuais sa bouderie qu'à un
accès de tendre jalousie, je suppliai madame de Blumer de hâter notre
union; mais elle commença l'énumération de tout ce qui manquait encore
au trousseau, depuis le linge de table, encore chez la blanchisseuse,
jusqu'aux cornettes de nuit, auxquelles travaillait la lingère. En vain
j'assurai que ma maison était suffisamment fournie pour un jeune ménage;
la bonne dame ne voulait pas, disait-elle, s'exposer aux railleries de
la ville entière; elle prétendait que Clémentine n'allât s'installer à
ma campagne qu'avec l'attirail d'une dame châtelaine.
Vaincre des caprices féminins est une oeuvre de géant dont je ne me
sentais pas la force; j'en passai par ce qu'on voulut, et retournai
tranquillisé dans mon village.
Chemin faisant, je rencontrai l'assesseur Braun, un de mes amis, et je
dirigeai vers lui les pas de mon cheval; mais il piqua des deux et prit
un chemin de traverse pour m'éviter, selon toute apparence. Ma mauvaise
humeur allait me reprendre; néanmoins je réfléchis qu'il pouvait ne
m'avoir pas reconnu, et je poursuivis gaiement ma route.