I.

Je m'étais rendu à la ville de M***, racontait un jour Léopold d'Ambach

à ses amis, pour conférer de mes intérêts avec le conseiller de Justice;

Werner, mon fondé de pouvoirs. Je me trouvais chez lui lorsqu'on vint

annoncer le chambellan de Reich.

«Ce vieux fat, dit Werner, m'apporte une nouvelle qui est pour moi de la

plus haute importance; oserais-je vous prier d'entrer pour quelques

minutes dans l'appartement de ma fille?

--Pour quelques heures si vous voulez!» Telle fut ma réponse, et

j'entrai.

Henriette, dans un déshabillé simple mais plein d'élégance, était assise

devant un métier à broder; sur son invitation, je pris place auprès

d'elle. Lorsque les lieux communs de la pluie et du beau temps furent

épuises, je dirigeai la conversation sur le charmant ouvrage qui

l'occupait, et tout en admirant l'adresse des dames d'aujourd'hui, je

hasardai de dire que leurs grand'mères me semblaient l'avoir emporté sur

elles pour le travail des mains.

Henriette combattit cette opinion; sans refuser aux chefs-d'oeuvre de

l'aiguille antique une plus grande solidité, elle soutint que l'on ne

pouvait nier les progrès du goût et préférer une épaisse étoffe de soie

à ramages à un dessin léger dont le blanc ressort avec grâce sur le

blanc même du canevas.

La conversation s'anima. Je ne me tins pas pour battu, et j'alléguai en

plaisantant que les médisants pourraient prendre acte de la légèreté du

travail de nos dames, comparé à celui de leurs aïeules, pour tirer

quelques malignes inductions.

Dans le feu du discours, j'avais appuyé mon bras sur le dossier de la

chaise d'Henriette, lorsque le chambellan de Reich, poussé par sa

curiosité, entr'ouvrit la porte à laquelle nous tournions le dos, et

avança la tête. Henriette se leva précipitamment; j'en fis autant, et

Reich, avec l'air satisfait de l'homme qui vient de découvrir quelque

mystère:

«Pardon, dit-il, je suis de trop;» puis il se retira vivement et ferma

la porte.

Je regardai Henriette, Henriette me regarda, et nous allions éclater de

rire, lorsque, songeant à mon mariage prochain et à la mauvaise langue

du chambellan, je craignis quelque sot bavardage. Henriette semblait

faire des réflexions du même genre; elle était devenue pâle, et

l'inquiétude qui se peignit sur ses traits me fit augurer qu'elle avait

aussi quelque motif de redouter les commérages. Je voulais courir après

Reich pour le désabuser; mais elle devina mon projet et me retint,

assurant qu'une telle démarche ne ferait qu'empirer le mal, cet homme

étant capable de prendre toutes mes allégations comme de maladroites

défaites.

Werner, après l'avoir congédié, vint me chercher pour continuer notre

conférence. Je m'attendais à quelque explication d'Henriette devant bon

père; mais elle garda le silence, et je crus devoir en faire autant.

L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844 · 第 8 / 33 题