quatre livres, comprenait, à côté de méthodes d'enseignement, de très
nombreux récits. Ceux-ci ont formé plus tard _Les Quatre Livres de
Lecture_ dont M. Charles Salomon vient de publier la première traduction
française intégrale, 1928.
[121] Il y a, dit-il encore, entre Homère et ses traducteurs, la
différence de «l'eau bouillie et distillée, et de l'eau de source
froide, à faire mal aux dents, éclatante, ensoleillée, qui parfois
charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus fraîche». (Lettre à
Fet, déc. 1870.)
[122] _Corresp. inéd._
[123] Archives de la comtesse Tolstoï (_Vie et OEuvre_).
[124] Le roman fut terminé en 1877. Il parut--sauf l'épilogue,--dans le
_Rousski Viestniki_.
[125] La mort de trois enfants (18 novembre 1873, février 1875, fin
novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mère adoptive (20 juin 1874), de
la tante Pélagie (22 décembre 1875).
[126] Lettre à Fet, 1er mars 1876.
[127] «La femme est la pierre d'achoppement de la carrière d'un homme.
Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la seule
façon de n'être pas constamment gêné, entravé par l'amour, c'est de se
marier.» (Trad. Hachette, t. I, p. 312.)
[128] T. I, p. 86.
[129] T. I, p. 149.
[130] Devise, en tête du livre.
[131] Noter aussi, dans l'épilogue, l'esprit nettement hostile à la
guerre et au nationalisme, au panslavisme.
[132] «Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le sacrifice,
l'amour, c'est l'insanité.» (II, 244.)
[133] II, 79.
[134] II, 346.
[135] II, 353.
[136] «Maintenant, je m'attelle de nouveau à l'ennuyeuse et vulgaire
_Anna Karénine_, avec le seul désir de m'en débarrasser au plus vite...»
(Lettres à Fet, 26 août 1875, _Corresp. inéd._ p. 95.)
«Il me faut achever le roman qui m'ennuie». (_Ibid._ 1er mars 1876.)
[137] Dans les _Confessions_ (1879). t. XIX des _OEuvres complètes_.
[138] Je résume ici plusieurs pages des _Confessions_, en conservant les
expressions de Tolstoï.
[139] Cf. _Anna Karénine_: «Et Levine aimé, heureux, père de famille,
éloigna de sa main toute arme, comme s'il eût craint de céder à la
tentation de mettre fin à son supplice» (II, 339). Cet état d'esprit
n'était pas spécial à Tolstoï et à ses héros. Tolstoï était frappé du
nombre croissant de suicides, chez les classes aisées de toute l'Europe,
et particulièrement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses
oeuvres de ce temps. On dirait qu'a passé sur l'Europe de 1880 une
grande vague de neurasthénie, qui a submergé des milliers d'êtres. Ceux
qui étaient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et
pour eux, l'expression par Tolstoï de cette crise humaine a une valeur
historique. Il a écrit la tragédie cachée d'une génération.
[140] _Confessions_, p. 67.
[141] Ses portraits de cette époque accusent ce caractère populaire. Une
peinture de Kramskoï (1873) représente Tolstoï en blouse de moujik, la
tête penchée, l'air d'un Christ allemand. Le front commence à se
dégarnir aux tempes; les joues sont creuses et barbues.--Dans un autre
portrait de 1881, il a l'air d'un contre-maître endimanché: les cheveux
coupés, la barbe et les favoris qui s'étalent; la figure paraît beaucoup
plus large du bas que du haut; les sourcils sont froncés, les yeux
moroses, le nez aux grosses narines de chien, les oreilles énormes.
[142] _Confessions_, p. 93-95.
[143] A vrai dire, ce n'était pas la première fois. Le jeune volontaire
au Caucase, l'officier de Sébastopol, Olenine des _Cosaques_, le prince
André et Pierre Besoukhov, dans _Guerre et Paix_, avaient eu des visions
semblables. Mais Tolstoï était si passionné que, chaque fois qu'il
découvrait Dieu, il croyait que c'était pour la première fois et qu'il
n'y avait eu avant que la nuit et le néant. Il ne voyait plus dans son
passé que les ombres et les hontes. Nous qui, par son _Journal_,
connaissons, mieux que lui-même, l'histoire de son coeur, nous savons
combien ce coeur fut toujours, même dans ses égarements, profondément
religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la préface à la
_Critique de la théologie dogmatique_: «Dieu! Dieu! j'ai erré, j'ai
cherché la vérité où il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je
flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; _mais je ne
t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, même quand je
m'égarais_».--La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les
autres, peut-être sous l'influence des deuils répétés et de l'âge qui
venait; et sa seule nouveauté fut en ceci qu'au lieu que la vision de
Dieu s'évanouit sans laisser de traces, après que la flamme d'extase
était tombée, Tolstoï, averti par l'expérience passée, se hâta de
«marcher, tandis qu'il avait la lumière», et de déduire de sa foi tout
un système de vie. Non qu'il ne l'eût déjà tenté. (On se souvient de ses
_Règles de vie_, conçues quand il était étudiant.) Mais, à cinquante
ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par
les passions.
[144] Le sous-titre des _Confessions_ est _Introduction à la Critique de
la Théologie dogmatique et à l'Examen de la doctrine chrétienne_.
[145] «Moi, qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour, je fus frappé
de ce fait que la religion détruisait elle-même ce qu'elle voulait
produire.» (_Confessions_, p. 111.)
[146] «Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'Église est,
théoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un
composé de superstitions grossières et de sorcelleries, sous lequel
disparaît absolument le sens de la doctrine chrétienne.» (_Réponse au
Saint-Synode_, 4-17 avril 1901.)
Voir aussi _l'Église et l'État_ (1883).--Le plus grand crime que Tolstoï
reproche à l'Église, c'est son «alliance impie» avec le pouvoir
temporel. Il lui a fallu affirmer la sainteté de l'État, la sainteté de
la violence. C'est «l'union des brigands avec les menteurs».
[147] A mesure qu'il avançait en âge, ce sentiment de l'unité de la
vérité religieuse à travers l'histoire humaine, et de la parenté du
Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu'à Kant et à Emerson,
ne fît que s'accentuer, au point que Tolstoï se défendait, dans ses
dernières années, d'avoir «aucune prédilection pour le christianisme».
Tout particulièrement importante, en ce sens, est une lettre, écrite le
27 juillet-9 août 1909 au peintre Jan Styka, et récemment reproduite
dans _le Théosophe_ du 16 janvier 1911. Suivant son habitude, Tolstoï,
tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance à oublier un peu
trop son état d'âme ancien et le point de départ de sa crise religieuse,
qui était purement chrétien:
«La doctrine de Jésus, écrit-il, n'est pour moi qu'une des belles
doctrines religieuses que nous avons reçues de l'antiquité égyptienne,
juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jésus:
l'amour de Dieu, c'est-à-dire de la perfection absolue, et l'amour du
prochain, c'est-à-dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont
été prêchés par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse,
Confucius, Socrate, Platon, Epïctète, Marc-Aurèle, et parmi les
modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup
d'autres. La vérité religieuse et morale est partout et toujours la
même... Je n'ai aucune prédilection pour le christianisme. Si j'ai été
particulièrement intéressé par la doctrine de Jésus, c'est: 1º parce que
je suis né et que j'ai vécu parmi les chrétiens; 2º parce que j'ai
trouvé une grande jouissance d'esprit à dégager la pure doctrine des
surprenantes falsifications opérées par les Églises.»
Nous étudions, dans un chapitre spécial, à la fin du volume, la vaste
synthèse religieuse de Tolstoï, où fraternisent toutes les grandes
religions du monde.--Voir p. 214: _la Réponse de l'Asie à Tolstoy_.
[148] Tolstoï proteste qu'il n'attaque pas la vraie science, qui est
modeste et connaît ses limites. (_De la Vie_, ch. IV, trad. franç. de la
comtesse Tolstoï.)
[149] _Ibid._, ch. X.
[150] Tolstoï relit fréquemment les _Pensées_ de Pascal, pendant la
période de crise, qui précède les _Confessions_. Il en parle dans ses
lettres à Fet (14 avril 1877, 3 août 1879); il recommande à son ami de
les lire.
[151] Dans une lettre _sur la raison_, écrite le 26 novembre 1894 à la
baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitulé _les
Révolutionnaires_, 1906), Tolstoï dit de même:
«L'homme n'a reçu directement de Dieu qu'un seul instrument de la
connaissance de soi-même et de son rapport avec le monde; il n'y en a
pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu.
Elle est non seulement la qualité supérieure de l'homme, mais
l'instrument unique de la connaissance de la vérité.»
[152] _De la Vie_, ch. X, XIV-XXI.
[153] _De la Vie_, XXII-XXV.--Comme pour la plupart de ces citations, je
résume plusieurs chapitres en quelques phrases caractéristiques.
[154] Cette pensée religieuse a certainement évolué au sujet de
plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie
future.
[155] Je cite la traduction parue dans _le Temps_ du 1er mai 1901.
[156] «J'avais passé jusque-là toute ma vie hors de la ville...» (_Que
devons-nous faire?_)
[157] _Ibid._
[158] Tolstoï a exprimé, maintes fois, son antipathie à l'égard des
«ascètes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs semblables». Il
les met dans le même sac que les révolutionnaires ignorants et
orgueilleux, «qui prétendent faire du bien aux autres, sans savoir ce
qu'il leur faut à eux-mêmes... J'aime d'un même amour, dit-il, les
hommes de ces deux catégories, mais je hais leurs doctrines de la même
haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activité constante,
une existence qui réponde aux aspirations de l'âme et cherche à réaliser
le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrétienne. Également
éloignée du quiétisme religieux et des prétentions hautaines des
révolutionnaires, qui cherchent à transformer le monde, sans savoir en
quoi consiste le vrai bonheur.» (Lettre à un ami, publiée dans le volume
intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.)
[159] T. XXVI des _OEuvres complètes_.
[160] Photographie de 1885, reproduite dans l'édition de _Que
devons-nous-faire?_ des _OEuvres complètes_.
[161] _Que devons-nous faire?_ p. 213.
[162] Toute cette première partie (les quinze premiers chapitres) qui
fourmille de types, fut supprimée par la censure russe.
[163] «La vraie cause de la misère, ce sont les richesses accumulées
dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentrées dans les
villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et pour se
défendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la richesse.
Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des travailleurs, et
qu'ils ne se mettent pas tous à la chasse d'un gain plus facile:
commerce, accaparement, mendicité, débauche, escroqueries,--voire même
cambriolage.»
[164] «Le pivot du mal est la propriété. La propriété n'est que le moyen
de jouir du travail des autres.»--La propriété, dit encore Tolstoï,
c'est ce qui n'est pas à nous, ce sont les autres. «L'homme appelle sa
propriété sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets; mais la
réalité lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou souffrir et
faire souffrir.»
Tolstoï pressent déjà la Révolution russe: «Depuis trois ou quatre ans,
dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainéants. La
haine et le mépris du peuple écrasé grandissent.» (_Que devons-nous
faire?_ p. 419.)
[165] Le paysan révolutionnaire Bondarev eût voulu que cette loi fût
reconnue comme une obligation universelle. Tolstoï subissait alors son
influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: «Pendant toute ma
vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action morale, ont
enrichi ma pensée, m'ont expliqué ma propre conception du monde:
c'étaient deux paysans, Sutaiev et Bondarev.» (_Que devons-nous faire?_
p. 404.)
Dans le même livre Tolstoï fait le portrait de Sutaiev, et note une
conversation avec lui.
[166] _L'Alcool et le Tabac_ (trad. de Halpérine-Kaminsky, publiée sous
le titre: _Plaisirs vicieux_, 1895). Titre russe: _Pourquoi les gens
s'enivrent_.
[167] _Plaisirs cruels_, 1895 (_Les Mangeurs de viande_; _la Guerre_;
_la Chasse_), trad. de Halpérine-Kaminsky. Titres russes: (Pour _Les
Mangeurs de viande_): _Le premier degré_.--_La Guerre_ est un extrait
d'un ouvrage volumineux: _Le royaume de Dieu est en nous_ (chap. VI).
[168] Il est remarquable que Tolstoï ait eu tant de peine à s'en
défaire. C'était chez lui une passion atavique: il la tenait de son
père. Il n'était pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait
dépense de beaucoup de pitié pour les bêtes. Ses yeux pénétrants se sont
à peine arrêtés sur les yeux, si éloquents parfois, de nos humbles
frères,--à l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une
prédilection. Il n'était pas sans un fond de cruauté native. Après avoir
raconté la mort lente d'un loup, qu'il avait tué, en le frappant d'un
bâton à la racine du nez, il dit: «Je ressentais une volupté, au
souvenir des souffrances de l'animal expirant.» Le remords s'éveilla
tard.
[169] Été 1878. Voir _Vie et OEuvre_.
[170] 18 novembre 1878. _Ibid._
[171] Novembre 1879. _Ibid._, trad. Bienstock.
[172] 5 octobre 1881. _Vie et OEuvre_.
[173] 14 octobre 1881, _ibid._
[174] Mars 1882.
[175] 1882.
[176] 23 octobre 1884, _Vie et OEuvre_.
[177] «Le prétendu droit des femmes est né et ne pouvait naître que dans
une société d'hommes qui se sont écartés de la loi du vrai travail.
Aucune femme d'ouvrier sérieux ne demande le droit de partager son
travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le
droit de participer au travail imaginaire de la classe riche.»
[178] Ce sont les dernières lignes de _Que devons-nous faire?_ Elles
sont datées du 14 février 1886.
[179] Lettre à un ami, publiée sous le titre: _Profession de foi_, dans
le volume intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.
[180] La réconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolstoï écrivit a
Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint à Iasnaïa-Poliana
en août 1878. Tolstoï lui rendit sa visite en juillet 1881. Tout le
monde fut frappé de son changement de manières, de sa douceur, de sa
modestie. Il était «_comme régénéré_».
[181] Lettre à Polonski (citée par Birukov).
[182] Lettre écrite de Bougival, 28 juin 1883.
[183] Chap. XII de l'édition russe. Le traducteur français en a fait
l'introduction.
[184] On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse à Tolstoï, M. de
Vogüé, à son insu, reprend, pour son compte les expressions mêmes de
Tolstoï. «A tort ou à raison, disait-il, pour notre châtiment peut-être,
nous avons reçu du ciel ce mal nécessaire et superbe: la pensée... Jeter
cette croix est une révolte impie.» (_Le Roman russe_, 1886.)--Or
Tolstoï écrivait à sa tante, la comtesse A.-A. Tolstoï, en 1883: «Chacun
doit porter sa croix... La mienne, c'est le travail de la pensée,
mauvais, orgueilleux, plein de séduction.» (_Corresp. inéd._ p. 4.)
[185] _Que devons-nous faire?_ p. 378-9.
[186] Il en arrivera même à justifier la souffrance,--non seulement la
souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. «Car c'est le
soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la vie
rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il être un objet
de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur disait
qu'une terre non labourée est une souffrance pour lui.» (_De la Vie_,
ch. XXXIV-XXXV.)
[187] 23 février 1860. _Corresp. inédite_, p. 19-20.--C'est en quoi
l'art «mélancolique et dyspeptique» de Tourgueniev lui déplaisait.
[188] Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les _Cahiers de la
quinzaine_, 1902, et dans la _Correspondance inédite_, 1907.
_Qu'est-ce que l'art?_ parut en 1897-98; mais Tolstoï y pensait depuis
quinze ans, soit depuis 1882.
[189] Je reviendrai sur ce point à propos de _la Sonate à Kreutzer_.
[190] Son intolérance s'était accrue depuis 1886. Dans _Que devons-nous
faire?_ il n'osait pas encore toucher à Beethoven (ni à Shakespeare).
Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser s'en
réclamer. «L'activité des Galilée, des Shakespeare, des Beethoven n'a
rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. De
même que les Saints Pères renieraient toute parenté avec les papes.»
(_Que devons-nous faire?_ p. 375.)
[191] Encore voulait-il partir avant la fin du premier. «Pour moi, la
question était résolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait rien à
attendre d'un auteur capable d'imaginer des scènes comme celles-ci. On
pouvait affirmer d'avance qu'il n'écrirait jamais rien qui ne fût
mauvais.»
[192] On sait que, pour faire un choix parmi les poètes français des
écoles nouvelles, il a cette idée admirable de «_copier, dans chaque
volume, la poésie qui se trouvait à la page 28_»!
[193] _Shakespeare_, 1903.--L'ouvrage fut écrit, à l'occasion d'un
article d'Ernest Crosby sur _Shakespeare et la classe ouvrière_.
[194] (Exactement:) «La _Neuvième Symphonie_ n'unit pas tous les hommes,
mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle sépare des autres.»
[195] «C'était là un de ces faits qui se produisent souvent, sans
attirer l'attention de personne, ni intéresser--je ne dis pas
l'univers--mais même le monde militaire français...»
Et plus loin:
«Il fallut quelques années, avant que les hommes s'éveillassent de leur
hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si
Dreyfus était coupable on non, et que chacun a d'autres intérêts plus
importants et plus immédiats que l'Affaire Dreyfus.» (_Shakespeare_,
trad. Bienstock, p. 116-118.)
[196] «_Le Roi Lear_ est un drame très mauvais, très négligemment fait,
qui ne peut inspirer que du dégoût et de l'ennui.»--_Othello_, pour
lequel Tolstoï montre quelque sympathie, sans doute parce que l'oeuvre
s'accordait avec ses pensées d'alors sur le mariage et sur la jalousie,
«tout en étant le moins mauvais drame de Shakespeare, n'est qu'un tissu
de paroles emphatiques». Le personnage d'Hamlet n'a aucun caractère;
«c'est un phonographe de l'auteur, qui répète toutes ses idées, à la
file». Pour _la Tempête_, _Cymbeline_, _Troïlus_, etc., Tolstoï ne les
mentionne qu'à cause de leur «ineptie». Le seul personnage de
Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de Falstaff, «précisément
parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de froides plaisanteries
et de calembours ineptes, s'accorde avec le caractère faux, vaniteux et
débauché de cet ivrogne répugnant».
Tolstoï n'avait pas toujours pensé ainsi. Il avait plaisir à lire
Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout à l'époque où il avait l'idée
d'écrire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on
voit même qu'il prenait _Hamlet_ pour modèle et pour guide. Après avoir
mentionné ses travaux achevés, _Guerre et Paix_, qu'il rapprochait de
l'idéal homérique, Tolstoï ajoute:
«HAMLET et mes futurs travaux: poésie du romancier dans la peinture des
caractères.»
[197] Il range dans «l'art mauvais» ses «oeuvres d'imagination».
(_Qu'est-ce que l'Art?_)--Il n'excepte pas de sa condamnation de l'art
moderne ses propres pièces de théâtre, «dénuées de cette conception
religieuse qui doit former la base du drame de l'avenir.»
[198] (Ou, plus exactement:) «C'est la direction du cours du fleuve.»
[199] Dès 1873, Tolstoï écrivait: «Pensez ce que vous voudrez, mais de
telle façon que chaque mot puisse être compris du charretier qui
transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien écrire de mauvais
dans une langue tout à fait claire et simple.»
[200] Tolstoï a donné l'exemple. Ses quatre _Livres de lectures_, pour
les enfants des campagnes, ont été adoptés dans toutes les écoles de
Russie, laïques et ecclésiastiques. Ses _Premiers contes populaires_
sont l'aliment de milliers d'âmes. «Dans le bas peuple, écrit Stephan
Anikine, ancien député à la Douma, le nom de Tolstoï se confond avec
l'idée de «livre». On peut souvent entendre un petit villageois demander
naïvement, dans une bibliothèque: «Donnez-moi un bon livre, un
tolstoïen!» (Il veut dire un livre épais).--(_A la mémoire de Tolstoï_,
lectures faites à l'Aula de l'Université de Genève, le 7 décembre 1910.)
[201] Cet idéal de l'union fraternelle entre les hommes ne marque point
pour Tolstoï le terme de l'activité humaine; son âme insatiable lui fait
concevoir un idéal inconnu, au delà de l'amour: «Peut-être la science
découvrira-t-elle, un jour, à l'art un idéal encore plus élevé, et l'art
le réalisera.»
[202] A ces mêmes années appartient, comme date de publication et sans
doute d'achèvement, une oeuvre qui fut écrite, en réalité, au temps
heureux des fiançailles et des premières années du mariage: la belle
histoire d'un cheval, _Kholstomier_ (1861-1886). Tolstoï en parle dans
une lettre à Fet, de 1863. (_Corresp. inéd._, p. 35).--L'art du début,
avec ses paysages fins, sa sympathie pénétrante des âmes, son humour, sa
jeunesse, a de la parenté avec les oeuvres de la maturité (_Bonheur
conjugal_, _Guerre et Paix_). La fin macabre, les dernières page sur les
cadavres comparés du vieux cheval et de son maître, sont d'une brutalité
de réalisme qui sont les années après 1880.
[203] _Sonate à Kreutzer_, _Puissance des Ténèbres_.
[204] _Le Temps_, 29 août 1901.
[205] «Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856, vous êtes
fortement illettré, parfois comme un novateur et un grand poète, parfois
comme un officier qui écrit à son camarade. Ce que vous écrivez avec
amour est admirable. Aussitôt que vous êtes indifférent, votre style
s'embrouille et devient épouvantable.» (Trad. Bienstock, _Vie et
OEuvre_.)
[206] _Vie et OEuvre._--Pendant l'été de 1879, Tolstoï fut très intime
avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la religion, «il
s'intéressait beaucoup à la langue. Il commençait à sentir fortement la
beauté de la langue du peuple. Chaque jour, il découvrait de nouveaux
mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue littéraire.»
[207] Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolstoï a écrit:
«Les Bylines... impression très grande.»
[208] _Les Deux Vieillards_ (1885).
[209] _Où l'amour est, Dieu est_ (1885).
[210] _De quoi vivent les hommes_ (1881);--_Les Trois Vieillards_
(1884);--_Le Filleul_ (1886).
[211] Ce récit porte aussi le titre: _Faut-il beaucoup de terre pour un
homme?_ (1886).
[212] _Feu qui flambe ne s'éteint plus_ (1885).
[213] _Le Cierge_ (1885);--_Histoire d'Ivan l'Imbécile._
[214] _Le Filleul_ (1886).
Ces récits populaires ont été publiée dans le t. XIX des _OEuvres
complètes_.
[215] Il avait été pris assez tardivement par le goût du théâtre. Ce fut
une découverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870; et, selon son
habitude, il s'enflamma aussitôt pour elle.
«Tout cet hiver, je me suis occupé exclusivement du drame; et, comme il
arrive toujours aux hommes qui, jusqu'à l'âge de quarante ans, n'ont pas
réfléchi à un certain sujet, tout à coup ils font attention à ce sujet
négligé, et il leur paraît qu'ils y voient beaucoup de choses
nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, Goethe, Pouchkine, Gogol et
Molière.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps
gardé le lit, étant malade; et quand je suis ainsi, les personnages
dramatiques ou comiques commencent à se démener en moi. Et ils le font
très bien....»
Lettres à Fet, 17-21 février 1870. (_Corresp. inéd._, p. 63-65.)
[216] Variante de l'acte IV.
[217] Il s'en faut que la création de ce drame angoissant ait été pour
Tolstoï une peine. Il écrit à Ténéromo: «Je vis bien et joyeusement.
J'ai travaillé tout ce temps à mon drame (_La Puissance des Ténèbres_).
Il est achevé.» (Janvier 1887, _Corresp. inéd._, p. 159.)
[218] La première traduction exacte de cette oeuvre en français a été
publiée par M. J. W. Bienstock, dans _le Mercure de France_ (mars et
avril 1912).