Mémoires, Souvenirs, Lettres, Extraits du Journal intime, Notes et
Documents biographiques_ réunis, coordonnés et annotés par P. BIRUKOV,
revisés par Léon Tolstoï, traduits sur le manuscrit par J.-W.
Bienstock,--4 vol. éd. du _Mercure de France_.
C'est le recueil de documents le plus important sur la vie et l'oeuvre
de Tolstoï. J'y ai abondamment puisé.
[3] Il fit aussi les campagnes napoléoniennes et fut prisonnier en
France pendant les années 1814-1815.
[4] _Enfance_, chap. II.
[5] _Enfance_, chap. XXVII.
[6] Iasnaïa Poliana, dont le nom signifie _la Clairière claire_, est un
petit village au sud de Moscou, à quelques lieues de Toula, «dans une
des provinces les plus foncièrement russes. Les deux grandes régions de
la Russie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, la région des forêts et celle des
terres de culture s'y touchent et s'y enchevêtrent. Aux environs ne se
rencontrent ni Finnois, ni Tatars, ni Polonais, ni Juifs, ni
Petits-Russiens. Ce pays de Toula est au coeur même de la Russie.»
(A. Leroy-Beaulieu: _Léon Tolstoï_, Revue des Deux Mondes, 15 déc.
1910.)
[7] Tolstoï l'a dépeint dans _Anna Karénine_, sous les traits du frère
de Levine.
[8] Il écrivit _le Journal d'un Chasseur_.
[9] En réalité, elle était une parente éloignée. Elle avait aimé le père
de Tolstoï, et elle en avait été aimée; mais, comme Sonia dans _Guerre
et Paix_, elle s'était effacée.
[10] _Enfance_, chap. XII.
[11] N'a-t-il pas prétendu, dans des notes autobiographiques (datées de
1878), qu'il se rappelait les sensations de l'emmaillotement et du bain
d'enfant dans le baquet! (Voir _Premiers Souvenirs_. Une traduction
française en a été publiée dans le même volume que _Maître et
Serviteur_.)
Le grand poète suisse Carl Spitteler a, lui aussi, été doué de cet
extraordinaire pouvoir d'évoquer ses images du seuil de la vie. Il a
consacré tout un livre (_Meine frühesten Erlebnisse_) à ses toutes
premières années d'enfance.
[12] _Premiers Souvenirs._
[13] De 1842 à 1847.
[14] Nicolas, plus âgé que Léon de cinq ans, avait déjà terminé ses
études en 1844.
[15] Il aimait les conversations métaphysiques «d'autant plus, dit-il,
qu'elles étaient plus abstraites et qu'elles arrivaient à un tel degré
d'obscurité que, croyant dire ce qu'on pense, on dit tout autre chose».
(_Adolescence_, XXVII.)
[16] _Adolescence_, XIX.
[17] Surtout dans ses premières oeuvres, dans les _Récits de
Sébastopol_.
[18] C'était le temps où il lisait Voltaire et y trouvait plaisir.
(_Confessions_, 1.)
[19] _Confessions_, 1, trad. J.-W. Bienstock.
[20] _Jeunesse_, III.
[21] En mars-avril 1847.
[22] «Tout ce que fait l'homme, il le fait par amour-propre», dit
Nekhludov dans _Adolescence_.
En 1853, Tolstoï note, dans son _Journal_: «Mon grand défaut: l'orgueil.
Un amour-propre immense, sans raison... Je suis si ambitieux que si
j'avais à choisir entre la gloire et la vertu (que j'aime), je crois
bien que je choisirais la première.»
[23] «Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je voulais que
rien qu'en entendant mon nom, tous fussent frappés d'admiration et me
remerciassent.» (_Jeunesse_, III.)
[24] D'après un portrait de 1848, quand il avait vingt ans (reproduit
dans le premier volume de _Vie et OEuvre_).
[25] «Je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur terre pour un
homme qui avait, comme moi, le nez si large, les lèvres si grosses et
les yeux si petits.» (_Enfance_, XVII.) Ailleurs, il parle avec
désolation de «ce visage sans expression, ces traits veules, mous,
indécis, sans noblesse, rappelant les simples moujiks, ces mains et ces
pieds trop grands». (_Jeunesse_, I.)
[26] «Je partageais l'humanité en trois classes: les hommes comme il
faut, les seuls dignes d'estime; les hommes non comme il faut, dignes de
mépris et de haine; et la plèbe: elle n'existait pas.» (_Jeunesse_,
XXXI.)
[27] Surtout pendant un séjour à Saint Pétersbourg, en 1847-8.
[28] _Adolescence_, XXVII.
[29] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_), 28 août 1901.
[30] Nekhludov figure aussi dans _Adolescence_ et _Jeunesse_ (1854),
dans _une Rencontre au Détachement_ (1856), _le Journal d'un Marqueur_
(1856), _Lucerne_ (1857) et _Résurrection_ (1899).--Il faut remarquer
que ce nom désigne des personnages différents. Tolstoï n'a pas cherché à
lui conserver le même aspect physique, et Nekhludov se tue, à la fin du
_Journal d'un Marqueur_. Ce sont des incarnations diverses de Tolstoï,
dans ce qu'il a de meilleur et de pire.
[31] _La Matinée d'un Seigneur_, t. II des _OEuvres complètes_, trad.
de J.-W. Bienstock.
[32] Elle est contemporaine des récits d'_Enfance_.
[33] 11 juin 1851, au camp fortifié de Starï-Iourt, dans le Caucase.
[34] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock.
[35] _Ibid._, juillet 1851.
[36] Lettre à sa tante Tatiana, janvier 1852.
[37] Un portrait de 1851 montre déjà le changement qui s'accomplit dans
l'âme. La tête est levée, la physionomie s'est un peu éclaircie, les
cavités des yeux sont moins sombres, les yeux gardent leur fixité
sévère, et la bouche entr'ouverte, qu'ombre une moustache naissante, est
morose; il y a toujours quelque chose d'orgueilleux et de défiant, mais
bien plus de jeunesse.
[38] Les lettres qu'il écrit alors à sa tante Tatiana sont pleines
d'effusions et de larmes. Il est, comme il le dit, _Liova-riova_, Léon
le pleurnicheur (6 janvier 1852).
[39] _La Matinée d'un Seigneur_ est le fragment d'un projet de _Roman
d'un propriétaire russe_. _Les Cosaques_ forment la première partie d'un
grand roman du Caucase. L'immense _Guerre et Paix_ n'était, dans la
pensée de l'auteur, qu'une sorte de préambule à une épopée
contemporaine, dont les _Décembristes_ devaient être le centre.
[40] Le pèlerin Gricha, ou la mort de la mère.
[41] Dans une lettre à M. Birukov.
[42] _La Matinée d'un Seigneur_ ne fut achevée qu'en 1855-6.
[43] _Les deux Vieillards_ (1885).
[44] L'_Incursion_, t. III des _OEuvres complètes_.
[45] T. III des _OEuvres complètes_.
[46] T. IV des _OEuvres complètes_.
[47] Bien qu'ils aient été terminés beaucoup plus tard, en 1860, à
Hyères (ils ne parurent qu'en 1863), le gros de l'oeuvre est de cette
époque.
[48] _Les Cosaques_, t. III des _OEuvres complètes_.
[49] «Peut-être, dit Olénine, amoureux de la jeune Cosaque, aimé-je en
elle la Nature... En l'aimant, je me sens faire partie indivise de la
Nature.»
Souvent, il compare celle qu'il aime à la Nature.
«Elle est, comme la Nature, égale, tranquille et taciturne.»
Ailleurs, il rapproche l'aspect des montagnes lointaines et de «cette
femme majestueuse».
[50] Ainsi, dans la lettre d'Olénine à ses amis de Russie.
[51] En français dans le texte.
[52] Il rajoute, à la fin de sa lettre:
«Comprenez-moi bien!... J'estime que, sans la religion, l'homme ne peut
être ni bon, ni heureux; je voudrais la posséder plus que toute autre
chose au monde; je sens que mon coeur se dessèche sans elle... Mais je
ne crois pas. C'est la vie qui crée chez moi la religion, et non la
religion la vie... Je sens en ce moment une telle sécheresse dans le
coeur qu'il me faut posséder une religion. Dieu m'aidera. Cela
viendra... La nature est pour moi le guide qui mène à la religion,
chaque âme a son chemin différent et inconnu; on ne le trouve qu'en ses
profondeurs...»
[53] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock.
[54] On retrouve aussi cette manière dans _la Coupe en forêt_, terminée
à la même époque. Par exemple: «Il y a trois sortes d'amour: 1º l'amour
esthétique; 2º l'amour dévoué; 3º l'amour actif, etc.» (_Jeunesse._)--Ou
bien: «Il y a trois sortes de soldats: 1º les soumis; 2º les
autoritaires; 3º les fanfarons,--qui se subdivisent eux-mêmes en: _a_,
soumis de sang-froid; _b_, soumis empressés; _c_, soumis qui boivent,
etc.». (_Coupe en forêt._)
[55] _Jeunesse_, XXXII (vol. II des _OEuvres complètes_).
[56] Envoyé à la revue le _Sovrémennik_, et publié aussitôt.
[57] Tolstoï y est revenu, beaucoup plus tard, dans ses _Entretiens_
avec son ami Ténéromo. Il lui a raconté notamment une crise de terreur
qui le prit, une nuit qu'il était couché dans le «logement» creusé en
plein rempart, sous le blindage. On trouvera cet _Épisode de la guerre
de Sébastopol_ dans le volume intitulé _les Révolutionnaires_, trad.
J.-W. Bienstock.
[58] Un peu plus tard, Droujinine le mettra amicalement en garde contre
ce danger: «Vous avez une tendance à la finesse excessive de l'analyse;
elle peut se transformer en un grand défaut. Parfois, vous êtes prêt à
dire: chez un tel, le mollet indiquait son désir de voyager aux Indes...
Vous devez refréner ce penchant, mais ne l'étouffer pour rien au monde.»
(Lettre de 1856, citée par P. Birukov.)
[59] T. IV des _OEuvres complètes_, p. 82-83.
[60] Que la censure mutila.
[61] 2 septembre 1855, trad. J-W. Bienstock.
[62] «Son amour-propre se confondait avec sa vie; il ne voyait pas
d'autre alternative: être le premier, ou se détruire... Il aimait à se
trouver le premier parmi les hommes auxquels il se comparait.»
[63] En 1889, Tolstoï, écrivant une préface aux _Souvenirs de Sébastopol
par un officier d'artillerie_, A.-J. Erchov, revint en pensée sur ces
scènes. Tout souvenir héroïque en avait disparu. Il ne se rappelait plus
que la peur qui dura sept mois,--la double peur: celle de la mort et
celle de la honte,--l'horrible torture morale. Tous les exploits du
siège, pour lui, se résumaient en ceci: avoir été de la chair à canon.
[64] Suarès: _Tolstoï_, éd. de l'_Union pour l'Action morale_, 1899
(réédité, aux _Cahiers de la Quinzaine_, sous le titre: _Tolstoï
vivant_).
[65] Tourgueniev se plaint, dans une conversation, du «stupide orgueil
nobiliaire de Tolstoï, de sa fanfaronnade de Junker».
[66] «Un trait de mon caractère, bon ou mauvais, mais qui me fut
toujours propre, c'est que, malgré moi, je m'opposais toujours aux
influences extérieures épidémiques... J'avais une répulsion pour le
courant général.» (Lettre à P. Birukov.)
[67] Tourgueniev.
[68] Grigorovitch.
[69] Eugène Garchine: _Souvenirs sur Tourgueniev_, 1883. Voir _Vie et
OEuvre_ de Tolstoï par Birukov.
[70] La plus violente, qui amena entre eux une brouille décisive, eut
lieu en 1861. Tourgueniev faisait montre de ses sentiments
philanthropiques et parlait des oeuvres de bienfaisance dont
s'occupait sa fille. Rien n'irritait plus Tolstoï que la charité
mondaine.
--«Je crois, dit-il, qu'une jeune fille bien habillée, qui tient sur ses
genoux des guenilles sales et puantes, joue une scène théâtrale qui
manque de sincérité.»
La discussion s'envenima. Tourgueniev, hors de lui, menaça Tolstoï de le
souffleter. Tolstoï exigea une réparation, sur l'heure, un duel au
fusil. Tourgueniev, qui avait aussitôt regretté son emportement, envoya
une lettre d'excuses. Mais Tolstoï ne pardonna point. Près de vingt ans
plus tard, comme on le verra par la suite, ce fut lui qui demanda
pardon, en 1878, alors qu'il abjurait toute sa vie passée et humiliait à
plaisir son orgueil devant Dieu.
[71] _Confessions_, t. XIX des _OEuvres complètes_, trad. J.-W.
Bienstock.
[72] «Il n'y avait, dit-il, aucune différence entre nous et un asile
d'aliénés. Même à cette époque, je le soupçonnais vaguement; mais, comme
font tous les fous, je traitais chacun de fou, excepté moi.» (_Ibid._)
[73] Voir sur cette période ses charmantes lettres, si juvéniles à sa
jeune tante la comtesse Alexandra A. Tolstoï (_Briefwechsel mit der
Gräfin A. A. Tolstoï_, publ. par Ludwig Berndt, nouvelle édition
augmentée, Rotapfelverlag, Zürich, 1926.)
[74] _Confessions._
[75] _Journal du prince D. Nekhludov_, _Lucerne_, t. V. des _OEuvres
complètes_.
[76] Passant de Suisse en Russie, sans transition, il découvre que «_la
vie en Russie est un éternel tourment!_...»
«C'est bon qu'il y ait un refuge dans le monde de l'art, de la poésie et
de l'amitié. Ici, personne ne me trouble... Je suis seul, le vent hurle;
dehors il fait froid, sale; je joue misérablement un _andante_ de
Beethoven, avec des doigts gourds, et je verse des larmes d'émotion; ou
je lis dans _L'Iliade_; ou j'imagine des hommes, des femmes, je vis avec
eux; je barbouille du papier, ou je songe, comme maintenant, aux êtres
aimés... (Lettre à la comtesse A. A. Tolstoï, 18 août 1857).
[77] _Journal du prince D. Nekhludov._
[78] Il fit dans ce voyage la connaissance, à Dresde, d'Auerbach qui
avait été son premier inspirateur pour l'instruction du peuple; à
Kissingen, de Froebel; à Londres, de Herzen; à Bruxelles, de Proudhon,
qui semble l'avoir beaucoup frappé.
[79] Surtout en 1861-62.
[80] _L'Éducation et la culture._--Voir _Vie et OEuvres_ de Tolstoï,
t. II.
[81] Tolstoï a exposé ces théories dans la revue _Iasnaïa Poliana_, 1862
(t. XIII des _OEuvres complètes_).--Sur _Tolstoï éducateur_, voir
l'excellent livre de Charles Baudouin, Neuchâtel et Paris, 1920.
[82] T. IV des _OEuvres complètes_.
[83] T. V des _OEuvres complètes_.
[84] _Ibid._
[85] T. VI des _OEuvres complètes_.
[86] Discours sur la _Supériorité de l'élément artistique dans la
littérature sur tous ses courants temporaires_.
[87] Il lui opposait ses propres exemples, le vieux postillon des _Trois
Morts_.
[88] On remarquera que déjà un autre frère de Tolstoï, Dmitri, était
mort de phtisie, en 1856. Tolstoï lui-même se croyait atteint, en 1856,
en 1862 et en 1871. Il était, comme il l'écrit, le 28 octobre 1852,
«d'une complexion forte, mais d'une santé faible». Constamment, il
souffrait de refroidissements, de maux de gorge, de maux de dents, de
maux d'yeux, de rhumatismes. Au Caucase, en 1852, il devait, «deux jours
par semaine au moins, garder la chambre». La maladie l'arrête, plusieurs
mois, en 1854, sur la route de Silistrie à Sébastopol. En 1856, il est
sérieusement malade de la poitrine, à Iasnaïa. En 1862, par crainte de
la phtisie, il va faire une cure de koumiss à Samara, chez les Bachkirs,
et il y retournera presque chaque année, après 1870. Sa correspondance
avec Fet est pleine de ces préoccupations. Cet état de santé fait mieux
comprendre l'obsession de sa pensée par la mort. Plus tard, il parlait
de la maladie, comme de sa meilleure amie:
_Quand on est malade, il semble qu'on descende une pente très douce,
qui, à un certain point, est barrée par un rideau, léger rideau de
légère étoffe: en deçà, c'est la vie; au delà, c'est la mort. Combien
l'état de maladie l'emporte, en valeur morale, sur l'état de santé! Ne
me parlez pas de ces gens qui n'ont jamais été malades! Ils sont
terribles, les femmes surtout. Une femme bien portante, mais c'est une
vraie bête féroce!_ (Entretiens avec M. Paul Boyer, _le Temps_, 27 août
1901.)
[89] 17 octobre 1860, lettre à Fet (_Correspondance inédite_, p. 27-30).
[90] Écrit à Bruxelles en 1861.
[91] Une autre nouvelle de cette époque, un simple récit de voyage, qui
évoque des souvenirs personnels, _la Tourmente de Neige_ (1856), a une
grande beauté d'impressions poétiques et quasi-musicales. Tolstoï en a
repris un peu le cadre, plus tard, pour _Maître et Serviteur_ (1895).
[92] T. V des _OEuvres complètes_.
[93] Quand il était enfant, il avait, dans un accès de jalousie, fait
tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame Bers,--sa petite
camarade de jeux, alors âgée de neuf ans. Elle en resta longtemps
boiteuse.
[94] Voir dans _Bonheur Conjugal_ la déclaration de Serge:
«Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vécu, et une dame B,
jeune, heureuse, qui ne connaît encore ni les hommes ni la vie. Par
suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille,
et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc.»
[95] Peut-être mettait-il aussi dans son oeuvre les souvenirs d'un
roman d'amour, ébauché à Iasnaïa en 1856, avec une jeune fille, très
différente de lui, très frivole et mondaine, qu'il finit par laisser,
bien qu'ils fussent sincèrement épris l'un de l'autre.
[96] De 1857 à 1861.
[97] _Journal_, octobre 1857, trad. Bienstock.
[98] Lettre à Fet, 1863 (_Vie et OEuvre de Tolstoï_).
[99] _Confessions_, trad. Bienstock.
[100] «Le bonheur de famille m'absorbe tout entier.» (5 janvier
1863.)--«Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant!» (8 février
1863.)--Voir _Vie et OEuvre_.
[101] Elle avait écrit quelques nouvelles.
[102] Elle recopia, dit-on, sept fois _Guerre et Paix_.
[103] Aussitôt après son mariage, Tolstoï suspendit ses travaux
pédagogiques, écoles et revue.
[104] Ainsi que sa soeur Tatiana, intelligente et artiste, dont
Tolstoï aimait beaucoup l'esprit et le talent musical.
Tolstoï disait: «J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pilée avec Sonia
(Sophie Bers, comtesse Tolstoï), et il en est sorti Natacha». (Cité par
Birukov.)
[105] L'installation de Dolly dans la maison de campagne
délabrée;--Dolly et les enfants;--beaucoup de détails de toilette;--sans
parler de certains secrets de l'âme féminine, que l'intuition d'un homme
de génie n'eût peut-être pas suffi à pénétrer, si une femme ne les lui
avait trahis.
[106] Indice caractéristique de la mainmise sur l'esprit de Tolstoï par
le génie créateur: son _Journal_ s'interrompt, treize ans, depuis le 1er
novembre 1865, en pleine composition de _Guerre et Paix_. L'égoïsme
artistique fait taire le monologue de la conscience.--Cette époque de
création est aussi une époque de forte vie physique. Tolstoï est fou de
la chasse. «A la chasse, j'oublie tout...» (Lettre de 1864.)--A une de
ces chasses à cheval, il se cassa le bras (septembre 1864), et ce fut
pendant sa convalescence qu'il dicta les premières parties de _Guerre et
Paix_.--«En revenant de mon évanouissement, je me suis dit: «Je suis un
artiste.» Et je le suis, mais un artiste isolé.» (Lettre à Fet, 23
janvier 1865.) Toutes les lettres de cette époque, écrites à Fet,
exultent de joie créatrice. «Je regarde comme un essai de plume, dit-il,
tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour.» (_Ibid._)
[107] Déjà, parmi les oeuvres qui exercèrent une influence sur lui,
entre vingt et trente-cinq ans, Tolstoï indique:
«Goethe: _Hermann et Dorothée_... Influence très grande.
Homère: _Iliade_ et _Odyssée_ (en russe)... Influence très grande.»
En juin 1863, il note dans son _Journal_:
«Je lis Goethe, et plusieurs idées naissent en moi.»
Au printemps de 1865, Tolstoï relit Goethe, et il nomme _Faust_ «la
poésie de la pensée, la poésie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun
autre art.»
Plus tard, il sacrifia Goethe, comme Shakespeare, à son Dieu. Mais il
resta fidèle à son admiration pour Homère. En août 1857, il lisait, avec
un égal saisissement, l'_Iliade_ et l'_Évangile_. Et, dans un de ses
derniers livres, le pamphlet contre _Shakespeare_ (1903), c'est Homère
qu'il oppose à Shakespeare, comme exemple de sincérité, de mesure et
d'art vrai.
[108] Les deux premières parties de _Guerre et Paix_ parurent en
1865-66, sous le titre de _l'Année 1805_.
[109] Tolstoï commença l'oeuvre, en 1863, par _les Décembristes_, dont
il écrivit trois fragments (publiés dans le t. VI des _OEuvres
complètes_). Mais il s'aperçut que les fondations de son édifice
n'étaient pas suffisamment assurées; et, creusant plus avant, il arriva
à l'époque des guerres napoléoniennes, et écrivit _Guerre et Paix_. La
publication commença en janvier 1865 dans le _Rousski Viestnik_; le
sixième volume fut terminé en automne 1869. Alors Tolstoï remonta le
cours de l'histoire; et il conçut le projet d'un roman épique sur Pierre
le Grand, puis d'un autre: _Mirovitch_, sur le règne des impératrices du
XVIIIe siècle et de leurs favoris. Il y travailla, de 1870 à 1873,
s'entourant de documents, ébauchant plusieurs scènes; mais ses scrupules
réalistes l'y firent renoncer: il avait conscience de n'arriver jamais à
ressusciter d'une façon assez véridique l'âme de ces temps
éloignés.--Plus tard, en janvier 1876, il eut l'idée d'un nouveau roman
sur l'époque de Nicolas I; puis il se remit aux _Décembristes_, avec
passion, en 1877, recueillant les témoignages des survivants et visitant
les lieux de l'action. Il écrit, en 1878, à sa tante, la comtesse A.-A.
Tolstoï: «Cette oeuvre est pour moi si importante! Vous ne pouvez vous
imaginer combien c'est important pour moi; aussi important que l'est
pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus.» (_Corresp.
inédite_, p. 9.)--Mais il s'en détacha, à mesure qu'il approfondissait
le sujet: sa pensée n'y était plus. Déjà, le 17 avril 1879, il écrivait
à Fet: «Les Décembristes? Dieu sait où ils sont!... Si j'y pensais, si
j'écrivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule de mon esprit
serait insupportable à ceux qui tirent sur les hommes, pour le bien de
l'humanité.» (_Ibid._, p. 132.)--A cette heure de sa vie, la crise
religieuse était commencée: il allait brûler toutes ses idoles
anciennes.
[110] La première traduction française de _Guerre et Paix_, composée à
Saint-Pétersbourg, date de 1879. Mais la première édition française est
de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout récemment, une nouvelle
traduction, intégrale, en 6 volumes, vient d'être publiée dans les
_OEuvres complètes_ (t. VII-XII).
[111] Pierre Besoukhov, qui a épousé Natacha, sera un Décembriste. Il a
fondé une société secrète pour veiller au bien général, une sorte de
_Tugendbund_. Natacha s'associe à ses projets, avec exaltation. Denissov
ne comprend rien à une révolution pacifique; mais il est tout prêt à une
révolte armée. Nicolas Rostov a gardé son loyalisme aveugle de soldat.
Lui, qui disait, après Austerlitz: «Nous n'avons qu'une chose à faire:
remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser», il s'irrite
contre Pierre, et il dit: «Mon serment avant tout! Si on m'ordonnait de
marcher contre toi, avec mon escadron, je marcherais et je frapperais.»
Sa femme, la princesse Marie, l'approuve. Le fils du prince André, le
petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, délicat, maladif et
charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, écoute fiévreusement la
discussion; tout son amour est pour Pierre et pour Natacha; il n'aime
guère Nicolas et Marie; il a un culte pour son père, qu'il se rappelle à
peine; il rêve de lui ressembler, d'être grand, d'accomplir quelque
chose de grand,--quoi? il ne sait... «Quoi qu'ils disent, je le ferai...
Oui, je le ferai. Lui-même m'aurait approuvé.»--Et l'oeuvre se termine
par un rêve de l'enfant, qui se voit sous la forme d'un grand homme de
Plutarque, avec l'oncle Pierre, précédé de la Gloire, et suivi d'une
armée.--Si _les Décembristes_ avaient été écrits alors, nul doute que le
petit Bolkonsky n'en eût été un des héros.
[112] J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans _Guerre
et Paix_, rappellent par beaucoup de traits la famille paternelle et
maternelle de Tolstoï. Nous avons vu aussi s'annoncer dans les récits du
Caucase et de Sébastopol plusieurs types de soldats et d'officiers de
_Guerre et Paix_.
[113] Lettre du 2 février 1868, citée par Birukov.
[114] Notamment, disait-il, celui du prince André, dans la première
partie.
[115] Il est regrettable que la beauté de la conception poétique soit
quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont Tolstoï
surcharge son oeuvre, surtout dans les dernières parties. Il tient à
exposer sa théorie de la fatalité de l'histoire. Le malheur est qu'il y
revient sans cesse et qu'il se répète obstinément. Flaubert, qui
«poussait des cris d'admiration», en lisant les deux premiers volumes,
qu'il déclarait «sublimes» et «pleins de choses à la Shakespeare», jeta
d'ennui le troisième volume:--«Il dégringole affreusement. Il se répète,
et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis
que jusque-là on n'avait vu que la Nature et l'Humanité.» (Lettre à
Tourgueniev, janvier 1880.)
[116] La première traduction française d'_Anna Karénine_ parut en deux
volumes, 1886, chez Hachette. Dans les _OEuvres complètes_, la
traduction intégrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII).
[117] Lettre à sa femme (archives de la comtesse Tolstoï), citée par
Birukov (_Vie et OEuvre_).
[118] Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans _le Journal
d'un Fou_, 1883. (OEuvres posthumes.)
[119] Pendant qu'il termine _Guerre et Paix_, dans l'été de 1869, il
découvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: «Schopenhauer est le
plus génial des hommes.» (Lettre à Fet, 30 août 1869.)