ce fut elle qui se livra le moins. Dès 1884, il étudiait Confucius et
Laotse; ce dernier était son préféré, parmi les sages de
l'antiquité[338]. Mais, en fait, Tolstoy dut attendre jusqu'en 1905 pour
échanger sa première lettre avec un compatriote de Laotse, et il ne
paraît avoir eu que deux correspondants chinois. Il est vrai qu'ils sont
de marque. L'un était un savant, _Tsien Huang-t'ung_; l'autre ce grand
lettré _Ku-Hung-Ming_, dont le nom est bien connu en Europe[339], et
qui, professeur d'Université à Pékin, chassé par la Révolution, a dû
s'exiler au Japon.
Dans les lettres qu'il adresse à ces deux Chinois d'élite, et
particulièrement dans celle, très longue, à Ku-Hung-Ming, qui a la
valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et
l'admiration qu'il éprouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont
été renforcés par les épreuves que la Chine a subies, avec une noble
mansuétude, en ces dernières années où les nations d'Europe ont fait
assaut contre elle d'ignobles brutalités. Il l'engage à persévérer dans
cette sereine patience et prophétise qu'elle lui devra la victoire
finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine à la
Russie a coûté si cher à la Russie (guerre russo-japonaise), assure
qu'il en sera de même pour l'Allemagne à Kiautschau et pour l'Angleterre
à Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre
eux.--Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de
violence et de guerre s'éveille chez les Chinois; il les conjure d'y
résister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un
désastre, non seulement dans le sens où l'entendait «_un des plus
grossiers et ignares représentants de l'Occident, le Kaiser
d'Allemagne_», qui redoutait pour l'Europe le péril jaune,--mais dans
l'intérêt supérieur de l'humanité. Car, avec la vieille Chine
disparaîtrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et
pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit
s'étendre progressivement à tous les peuples. Tolstoy croit le moment
venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanité; il a la
conviction que la Chine est appelée à y jouer le premier rôle, à la tête
des peuples d'Orient. La tâche de l'Asie est de montrer au reste du
monde le vrai chemin à la vraie liberté; et ce chemin, dit Tolstoy,
n'est autre que le _Tao_. Surtout que la Chine se garde de vouloir se
réformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,--c'est-à-dire en
remplaçant son despotisme par un régime constitutionnel, une armée
nationale et la grande industrie! Qu'elle considère le tableau
lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur prolétariat,
avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres
sans fin, leur politique de rapine coloniale,--la banqueroute sanglante
de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,--oui!--de ce qu'il
ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans
l'état présent, où elle se voit livrée à toutes les agressions, une
seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Résistance absolue vis-à-vis
de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive,
impassible, sa culture de la terre, en se soumettant à la seule loi de
Dieu! L'Europe se trouvera désarmée devant la passivité héroïque et
sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret
du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se
guidant d'après les principes des trois religions de Chine: le
Confucianisme, qui libère de la force brutale; le Taoïsme, qui prescrit
de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous
fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abnégation et amour.
Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui
paraît faire; et il ne semble pas que son docte correspondant,
Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profité: car son traditionalisme,
distingué mais borné, offre pour toute panacée à la fièvre du monde
moderne en travail une _Grande Charte de Fidélité_ à l'ordre établi par
le passé[340].--Mais il ne faut point juger de l'immense Océan par ses
vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas
beaucoup plus près des pensées de Tolstoy, qui s'accordent avec la
millénaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces
guerres de partis et ces révolutions, qui passent et qui meurent sur son
éternité?
* * * * *
Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalité fébrile,
leur curiosité affamée de toute pensée nouvelle dans l'univers, furent
les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (dès 1890, ou
peu après). Il se méfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier,
surtout de leur prodigieuse souplesse à s'adapter à la civilisation
d'Europe et à en épouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que
sa méfiance ait été entièrement injustifiée: car la correspondance assez
abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mécompte. Tel
qui se disait son disciple, tout en ayant la prétention de concilier son
enseignement avec le patriotisme, le désavoua publiquement, comme le
jeune _Jokai_, rédacteur en chef du journal _Didaitschoo-lu_, en 1904,
au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus décevant fut
le jeune _H. S. Tamura_ qui, d'abord bouleversé jusqu'aux larmes par la
lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise[341],
tremblant de tout son corps, et criant, transporté, que «Tolstoy est
l'unique prophète de notre temps», se laisse quelques semaines après
rouler par la vague de délire patriotique, après la destruction de la
flotte russe par les Japonais, à Tsusima, et finit par publier contre
Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque...
Plus solides et sincères--mais si loin de la vraie pensée de
Tolstoy--ces social-démocrates japonais, protestataires héroïques contre
la guerre[342], qui écrivent à Tolstoy, en septembre 1904, et à qui
Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue, à la fois
de la guerre et du socialisme[343].
Mais l'esprit de Tolstoy pénétrait, malgré tout, le Japon et le
labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtième
anniversaire, ses amis russes s'adressèrent à tous les amis du monde,
afin de publier un livre de témoignages, _Naoshi Kato_ envoya un
intéressant Essai, qui montre l'influence considérable de Tolstoy au
Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient été traduits; vers
1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une révolution morale, non
seulement chez les chrétiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de
cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors,
la religion était un ordre établi et une loi du dehors. Elle prit (ou
reprit) un caractère intérieur. «_Conscience religieuse_» devint,
depuis, le mot à la mode. Et certes, ce réveil du _moi_ n'était pas sans
dangers. Il pouvait mener,--il mena, en nombre de cas,--vers de tout
autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel--à la
jouissance égoïste, à l'indifférentisme, au désespoir, et même au
suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses
crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes conséquences.
Mais il se forma ainsi, particulièrement près de Kioto, de petits
groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur
Évangile de l'amour[344]. D'une façon générale, on peut dire que la vie
spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalité
de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une _Société Tolstoy_,
qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intéressante et
nourrie[345].
Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune _Kenjiro
Tokutomi_, qui contribua aussi au livre du jubilé de 1908. Il avait
écrit, de Tokio, une lettre enthousiaste à Tolstoy, dans les premiers
mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitôt répondu. Mais Tokutomi n'avait
pas eu la patience d'attendre la réponse: il s'était embarqué sur le
premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et
très peu d'anglais. Il arriva à Iasnaïa en juillet, y demeura cinq
jours, reçu avec une bonté paternelle, et repartit directement pour le
Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette
semaine et le lumineux «sourire» du vieillard. Il l'évoque dans ses
charmantes pages de 1908, où parle son coeur simple et pur:
«_Je vois son sourire, à travers le brouillard des 730 jours passés
depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomètres qui nous
séparent._
_Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chétive
maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des légumes,
j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon
énergie et toutes mes journées se dépensent à arracher, arracher,
arracher... Peut-être cela tient-il à ma nature d'esprit,
peut-être à ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux...
Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'écrire, dans une
occasion pareille!..._»
Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie
heureuse, de sagesse et de labeur, réaliser beaucoup mieux l'idéal de
Tolstoy et parler à son coeur que tous les doctes collaborateurs au
livre du Jubilé[346].
* * * * *
En sa qualité de Russe, Tolstoy avait de nombreuses occasions de
connaître les mahométans,--puisque l'empire de Russie en comptait vingt
millions de sujets. Aussi tiennent-ils une large place dans sa
correspondance. Mais ils n'y apparaissent guère avant 1901. Et ce fut,
au printemps de cette année, sa réponse au Saint-Synode et son
excommunication qui les lui conquirent. La haute et ferme parole
traversa le monde musulman comme le char d'Élie. Ils n'en retinrent que
l'affirmation monothéiste, où leur semblait se répercuter la voix de
leur Prophète, et ils tâchèrent naïvement de l'annexer. Des Baschkirs de
Russie, des muftis indiens, des musulmans de Constantinople lui écrivent
qu'ils ont «_pleuré de joie_», en lisant le démenti public infligé par
sa main à toute la chrétienté; et ils le félicitent de s'être enfin
délivré «_de la sombre croyance à la Trinité_». Ils l'appellent leur
«_frère_» et s'efforcent de le convertir tout à fait. Avec une comique
inconscience, l'un d'eux, un mufti de l'Inde, _Mohammed Sadig_, de
Kadiam, Gurdaspur, se réjouit de lui faire connaître que son nouveau
Messie islamique (un certain Chazrat Mirza Gulam Achmed) vient
d'anéantir le mensonge chrétien de la Résurrection en retrouvant au
Kaschmir le tombeau de «Ijuz Azaf» (Jésus), et il lui en envoie une
photo, avec le portrait de son saint réformateur.
On ne saurait imaginer l'admirable tranquillité, à peine teintée
d'ironie (ou de mélancolie), avec laquelle Tolstoy reçoit ces étranges
avances. Qui ne l'a point vu dans ces controverses ne connaît point la
souveraine modération où sa nature impérieuse était arrivée. Jamais il
ne se départit de sa courtoisie et de son calme bon sens. C'est
l'interlocuteur mahométan qui s'emporte, qui lui prête, irrité, «_un
reste des préjugés chrétiens du moyen age_[347]» ou qui, à son refus de
croire en le nouveau Messie musulman, lui oppose la classification
menaçante que le saint homme fait, en trois compartiments, des hommes
recevant la lumière de la vérité:
«... _Les uns la reçoivent par leur propre raison. Les autres par les
signes visibles et les miracles. Les troisièmes par la force de l'épée._
(Exemple: le Pharaon, à qui Moïse a dû faire boire la mer Rouge, pour le
convaincre de son Dieu.) Car «_le Prophète envoyé par Dieu doit
enseigner au monde entier_[348]...»
Tolstoy ne suit pas ses correspondants agressifs sur le terrain de
combat. Son noble principe est que les hommes, aimant la vérité, ne
doivent jamais appuyer sur les différences entre les religions et sur
leurs manques, mais sur ce qui les unit et ce qui fait leur
prix.--«_C'est à quoi je m'efforce_, dit-il, _envers toutes les
religions, et notamment envers l'Islam_[349].»--Il se contente de
répondre au bouillant mufti que «_le devoir de quiconque possède un
sentiment vraiment religieux est de donner l'exemple d'une vie
vertueuse_.» C'est là tout ce dont nous avons besoin[350]. Il admire
Mahomet, et certaines de ses paroles l'ont ravi[351]. Mais Mahomet
n'est qu'un homme, comme le Christ. Pour que le Mahométisme ainsi que le
Christianisme deviennent une religion juste, il faudra qu'ils renoncent
à la croyance aveugle en un homme et un livre; qu'ils admettent
seulement ce qui est en accord avec la conscience et la raison de tous
les hommes.--Même sous la forme mesurée dont il revêt sa pensée, Tolstoy
s'inquiète toujours de ne pas froisser la foi de celui qui lui parle:
«_Pardonnez si j'ai dû vous blesser. On ne peut pas dire la vérité à
moitié. On doit la dire toute, ou pas du tout[352]._»
Inutile d'ajouter qu'il ne convainc point ses interlocuteurs.
Du moins, il en trouve d'autres, mahométans éclairés, libéraux, qui
sympathisent pleinement avec lui:--au premier rang, le célèbre
grand-mufti d'Égypte, le cheikh réformateur _Mohammed Abdou_[353], qui
lui adresse, du Caire, en 1904 (le 8 avril), une noble lettre, le
félicitant de l'excommunication dont il était l'objet: car l'épreuve est
la divine récompense pour les élus. Il dit que la lumière de Tolstoy
réchauffe et rassemble les chercheurs de vérité, que leurs coeurs sont
dans l'attente de tout ce qu'il écrit. Tolstoy répond, avec une chaude
cordialité.--Il reçoit aussi l'hommage de l'ambassadeur de Perse à
Constantinople, prince _Mirza Riza Chan_, délégué à la première
conférence de la Paix, à La Haye, en 1901.
Mais il est surtout attiré par le mouvement Béhaïste (ou Bâbiste), dont
il entretient constamment ses correspondants. Il entre en relations
personnelles avec certains Béhaïstes, comme le mystérieux _Gabriel
Sacy_, qui lui écrit d'Égypte (1901), et qui aurait été, dit-on, un
Arabe de naissance, converti au Christianisme, puis passé au Béhaïsme.
Sacy lui expose son _Credo_, Tolstoy répond (10 août 1901) que le
«_Bâbisme l'intéresse depuis longtemps et qu'il a lu tout ce qui lui
était accessible à ce sujet_»; il n'attache aucune importance à sa base
mystique et à ses théories; mais il croit à son grand avenir en Orient,
comme enseignement moral: «_tôt ou tard, le Béhaïsme se fondra avec
l'anarchisme chrétien_.» Ailleurs, il écrit à un Russe qui lui envoie un
livre sur le Béhaïsme qu'il a la certitude de la victoire «_de tous les
enseignements religieux rationalistes, qui surgissent actuellement des
diverses confessions: Brahmanisme, Bouddhisme, Judaïsme,
Christianisme_». Il les voit allant toutes «_vers le confluent d'une
religion unique, universellement humaine_[354]».--Il a le contentement
d'apprendre que le courant béhaïste a pénétré en Russie, chez des
Tatares de Kazan, et il invite chez lui leur chef, Woissow, dont
l'entretien avec lui a été noté par Gussev (février 1909)[355].
Dans le livre du jubilé, en 1908, l'Islam est représenté par un juriste
de Calcutta, _Abdullah-al-Mamun-Suhrawardy_, qui élève à Tolstoy un
majestueux monument. Il l'appelle _yogi_ et souscrit à ses enseignements
de la Non-Violence, qu'il ne juge pas opposés à ceux de Mahomet; mais
«_il faut lire le Coran, comme Tolstoy a lu la Bible, sous la lumière de
la vérité, et non dans la nuée de la superstition_». Il loue Tolstoy de
n'être pas un surhomme, un _Uebermensch_, mais le frère de tous, non pas
la lumière de l'Occident ou de l'Orient, mais lumière de Dieu, lumière
pour tous. Et, dans une lueur prophétique, il annonce que la
prédication de Tolstoy pour la Non-Violence, «_mêlée aux enseignements
des sages de l'Inde, produira peut-être en notre temps de nouveaux
Messies_».
* * * * *
C'était de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont
Tolstoy fut l'annonciateur.
L'Inde était, en cette fin du XIXe siècle, et au début du XXe, en
plein réveil. L'Europe ne connaît pas encore,--à part une élite de
savants bien renseignés, qui ne sont pas très pressés de dispenser leur
science au commun des mortels et se cantonnent volontiers dans leur
coque linguistique, où ils se sentent à huis clos[356]--l'Europe est
encore loin d'imaginer la prodigieuse résurrection du génie indien qui
s'annonça dès les années 1830[357] et resplendit vers 1900. Ce fut une
floraison éclatante et soudaine dans tous les champs de l'esprit. Dans
l'art, dans la science, dans la pensée. Le seul nom de _Rabindranath
Tagore_ a, détaché de la constellation de sa glorieuse famille, rayonné
sur le monde. Presque en même temps, le Vedantisme était rénové par le
fondateur de l'_Arya-Samâj_ (1875), _Dayananda Sarasvati_, celui qu'on a
nommé le «_Luther hindou_»; et _Keshub Chunder Sen_ faisait du
_Brahmâ-Samâj_ un instrument de réformes sociales passionnées et un
terrain de rapprochement entre la pensée chrétienne et la pensée
d'Orient. Mais, surtout, le firmament religieux de l'Inde s'illuminait
de deux étoiles de première grandeur, subitement apparues,--ou
réapparues après des siècles, pour parler selon le grand style de
l'Inde, au sens profond[358]--ces deux miracles de l'esprit:
_Ramakrishna_ (1836-1886), le fou de Dieu, qui embrassait dans son amour
toutes les formes du Divin, et son disciple, plus puissant encore que le
maître, _Vivekananda_ (1863-1902), dont la torrentielle énergie a, pour
des siècles, réveillé dans son peuple épuisé le Dieu d'action, le Dieu
de la Gitâ.
La vaste curiosité de Tolstoy ne les ignora point. Il lut les traités de
_Dayananda_, que lui envoya le directeur de _The Vedic Magazine_
(Kangra, Sakaranpur), _Rama Deva_. Dès 1896, il s'était enthousiasmé des
premiers écrits parus de _Vivekananda_[359], et il savourait les
Entretiens de _Ramakrishna_[360].--C'est un malheur pour l'humanité que
Vivekananda, lors de son voyage d'Europe en 1900, n'ait pas été orienté
vers Iasnaïa Poliana. Celui qui écrit ces lignes ne peut se consoler, en
cette année de l'Exposition Universelle où le grand _Swami_ passait à
Paris, si mal entouré, de n'avoir pas été celui qui relie les deux
voyants, les deux génies religieux de l'Europe et de l'Asie.
Ainsi que le _Swami_ de l'Inde, Tolstoy était nourri de l'esprit de
Krishna, «_seigneur de l'Amour_[361]». Et plus d'une voix de l'Inde le
saluait comme un Mahâtmâ, un ancien _Rishi_ réincarné[362]. _Gopal
Chetti_, directeur de _The New Reformer_, qui se voua dans l'Inde aux
idées de Tolstoy, le rapproche, en son écrit pour le Livre du Jubilé
(1908), de Bouddhâ le prince qui renonça; et il dit que, si Tolstoy
était né aux Indes, il eût été tenu pour un _Avatara_, un _Purusha_
(incarnation de l'Ame universelle), un _Sri-Krishna_.
Mais le courant fatal du fleuve de l'histoire allait porter Tolstoy, du
Rêve en Dieu des _yogis_ au seuil de la grande action de Vivekananda et
de Gandhi,--de l'_Hind-Swaraj_.
Détours étranges du destin! Le premier qui l'y conduisit fut l'homme
qui, plus tard, devait devenir le meilleur lieutenant du Mahâtmâ indien,
mais qui, en ce temps, était encore, comme Paul avant le chemin de
Damas, le violent ennemi de ces pensées: _C.-R. Das_[363]... Est-il
permis d'imaginer que la voix de Tolstoy a pu contribuer à le ramener à
sa vraie mission?--A la fin de 1908, C.-R. Das était dans le camp de la
Révolution. Il écrivit à Tolstoy, sans lui rien voiler de sa foi
violente; il combattait, à visage découvert, la doctrine tolstoyenne de
la Non-Résistance; et cependant, il lui demandait un mot de sympathie
pour son journal, _Free Hindostan_. Tolstoy répondit une très longue
lettre, presque un traité, qui, sous le titre de _Lettre à un Indien_,
14 décembre 1908, se répandit dans le monde entier. Il proclamait
énergiquement la doctrine de la Non-Résistance et de l'Amour, en
encadrant chaque partie de son argumentation dans des citations de
Krishna. Il n'apportait pas moins de vigueur dans son combat contre la
nouvelle superstition de la science que contre les anciennes
superstitions religieuses. Et il faisait aux Indiens un reproche
véhément de renier leur sagesse antique pour épouser l'erreur
d'Occident.
«_On pouvait espérer, disait-il, que, dans l'immense monde
brahmano-bouddhiste et confucianiste, ce nouveau préjugé scientifique
n'aurait point place, et que les Chinois, les Japonais, les Hindous,
ayant compris le mensonge religieux qui justifie la violence,
arriveraient directement à concevoir la loi de l'amour, propre à
l'humanité, qui fut promulguée avec une force si éclatante par les
grands maîtres de l'Orient. Mais la superstition de la science, qui a
remplacé celle de la religion, envahit de plus en plus les peuples de
l'Orient. Elle subjugue déjà le Japon et lui prépare les pires
désastres. Elle se répand sur ceux qui, en Chine et dans l'Inde,
prétendent, comme vous, être les meneurs de vos peuples. Vous invoquez,
dans notre journal, comme un principe fondamental qui doit guider
l'activité de l'Inde, l'idée suivante_:
«Resistance to agression is not simply justifiable, but imperative;
non-resistance hurts both altruism and egoism.»
«... _Eh quoi! vous, membre d'un des peuples les plus religieux, vous
allez, d'un coeur léger et confiant en votre instruction scientifique,
abjurer la loi de l'amour, proclamée au sein de votre peuple, avec une
clarté exceptionnelle, dès l'antiquité reculée!... Et vous répétez ces
stupidités que vous ont suggérées les champions de la violence, les
ennemis de la vérité, les esclaves de la théologie d'abord, ensuite de
la science,--vos maîtres européens!_
«_Vous dites que les Anglais ont asservi l'Inde, parce que l'Inde ne
résiste pas assez à la violence par la force?--Mais c'est tout juste le
contraire! Si les Anglais ont asservi les Hindous, ce n'est que pour
cette raison que les Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la
violence comme principe fondamental de leur organisation sociale; ils se
soumettaient, au nom de ce principe, à leurs roitelets; au nom de ce
principe, ils ont lutté contre eux, contre les Européens, contre les
Anglais... Une Compagnie commerciale--trente mille hommes, des hommes
plutôt faibles--ont asservi un peuple de deux cents millions! Dites cela
à un homme libre de préjugés! Il ne comprendra pas ce que ces mots
peuvent signifier... N'est-il pas évident, d'après ces chiffres mêmes,
que ce ne sont pas les Anglais, mais les Hindous eux-mêmes qui ont
asservi les Hindous?..._
«_Si les Hindous sont asservis par la violence, c'est parce qu'eux-mêmes
ont vécu de la violence, vivent à présent de la violence et ne
reconnaissent pas la loi éternelle de l'amour, propre à l'humanité._
«Digne de pitié et ignorant l'homme qui cherche ce qu'il possède et
ignore qu'il le possède! Oui, misérable et ignorant l'homme qui ne
connaît pas le bien de l'amour qui l'entoure et que je lui ai
donné!» (Krishna).
«_L'homme n'a qu'à vivre en accord avec la loi de l'amour, qui est
propre à son coeur et qui recèle en soi le principe de
Non-Résistance, de Non-Participation à toute violence. Alors, non
seulement une centaine d'hommes ne pourraient asservir des
millions, mais des millions ne pourraient asservir un seul. Ne
résistez pas au mal et ne prenez pas part à ce mal, à la contrainte
de l'administration, des tribunaux, des impôts, et surtout de
l'armée!--Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir!_»
Une citation de Krishna termine (comme elle a commencé) cette
prédication de la Non-Résistance faite par la Russie à l'Inde:
«Enfants, levez plus haut vos regards aveuglés, et un monde
nouveau, plein de joie et d'amour, vous apparaîtra, un monde de
Raison, créé par Ma Sagesse, le seul monde réel. Alors, vous
connaîtrez ce que l'amour a fait de vous, ce dont il vous a
gratifiés et ce qu'il exige de vous.»
Or, cette lettre de Tolstoy tombe dans les mains d'un jeune Indien, qui
était «_homme de loi_», à Johannesburg, en Sud-Afrique. Il se nommait
Gandhi. Il en fut saisi. Il écrivit à Tolstoy, vers la fin de 1909[364].
Il lui annonçait la campagne de sacrifice, qu'il dirigeait depuis une
dizaine d'années, dans l'esprit évangélique de Tolstoy[365]. Il lui
demandait l'autorisation de traduire en langue indienne la lettre à
C.-R. Das.