Ce n'est pas lui qui eût écrit ses _Confessions_, comme Rousseau, parce

que, dit celui-ci, «sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon

intérêt à tout dire[315]». Tolstoï, après avoir essayé, renonce à écrire

ses _Mémoires_; la plume lui tombe des mains: il ne veut pas être un

objet de scandale pour ceux qui le liront:

_Des gens diraient: Voilà donc cet homme que plusieurs placent si

haut! Et quel lâche il était! Alors, à nous, simples mortels, c'est

Dieu lui-même qui ordonne d'être lâches[316]._

Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrétienne la belle pudeur morale,

l'humilité qui donne au vieux Tolstoï une candeur ineffable. Derrière

Rousseau,--encadrant la statue de l'île aux Cygnes--on voit Saint-Pierre

de Genève, la Rome de Calvin. En Tolstoï, on retrouve les pèlerins, les

innocents, dont les confessions naïves et les larmes avaient ému son

enfance.

* * * * *

Mais, bien plus encore que la lutte contre le monde, qui lui est commune

avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernières années de la

vie de Tolstoï, un magnifique combat entre les deux plus hautes

puissances de son âme: la Vérité et l'Amour.

La Vérité,--«ce regard qui va droit à l'âme»,--la lumière pénétrante de

ces yeux gris qui vous percent... Elle était sa plus ancienne foi, la

reine de son art.

_L'héroïne de mes écrits, celle que j'aime de toutes les forces de

mon âme, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c'est la

vérité[317]._

La vérité, seule épave, surnageant du naufrage, après la mort de son

frère[318]. La vérité, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer...

Mais bientôt, «la vérité horrible[319]» ne lui avait plus suffi. L'Amour

l'avait supplantée. C'était la source vive de son enfance, «l'état

naturel de son âme[320]». Quand vint la crise morale de 1880, il

n'abdiqua point la vérité, il l'ouvrit à l'amour[321].

L'amour est «la base de l'énergie[322]». L'amour est la «raison de

vivre», la seule, avec la beauté[323]. L'amour est l'essence de Tolstoï

mûri par la vie, de l'auteur de _Guerre et Paix_ et de la lettre au

Saint-Synode[324].

Cette pénétration de la vérité par l'amour fait le prix unique des

chefs-d'oeuvre qu'il écrivit, au milieu de sa vie,--_nel mezzo del

cammin_,--et distingue son réalisme du réalisme à la Flaubert. Celui-ci

met sa force à n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi,

il lui manque le: _Fiat lux!_ La lumière du soleil ne suffit point, il

faut celle du coeur. Le réalisme de Tolstoï s'incarne dans chacun des

êtres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des

raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chaîne fraternelle qui

nous unit à tous[325]. Par l'amour, il pénètre aux racines de la vie.

Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures où le

spectacle de la vie et ses douleurs sont si amers qu'ils paraissent un

défi à l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est

obligé de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre

tout contact avec lui. Et comment fera celui qui a reçu du sort le don

superbe et fatal de voir la vérité, de ne pouvoir pas ne la point voir?

Qui dira ce que Tolstoï a souffert du continuel désaccord de ses

dernières années, entre ses yeux impitoyables qui voyaient l'horreur de

la réalité, et son coeur passionné qui continuait d'attendre et

d'affirmer l'amour!

Nous avons tous connu ces tragiques débats. Que de fois nous nous sommes

trouvés dans l'alternative de ne pas voir, ou de haïr! Et que de fois un

artiste,--un artiste digne de ce nom, un écrivain qui connaît le pouvoir

splendide et redoutable de la parole écrite,--se sent-il oppressé

d'angoisse au moment d'écrire telle ou telle vérité[326]! Cette vérité

saine et virile, nécessaire au milieu des mensonges modernes, des

mensonges de la civilisation, cette vérité vitale, semble-t-il, comme

l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperçoit que cet air, tant de

poumons ne peuvent le supporter, tant d'êtres affaiblis par la

civilisation, ou faibles simplement par la bonté de leur coeur!

Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacablement cette

vérité qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vérité qui, comme dit

Tolstoï, «est ouverte à l'amour?»--Mais quoi! peut-on pourtant consentir

à bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt

endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La société se

trouve sans cesse en face de ce dilemme: la vérité, ou l'amour. Elle le

résout, d'ordinaire, en sacrifiant à la fois la vérité et l'amour.

Tolstoï n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses oeuvres de

la maturité, l'amour est le flambeau de la vérité. Dans les oeuvres de

la fin, c'est une lumière d'en haut, un rayon de la grâce qui descend

sur la vie, mais ne se mêle plus avec elle. On l'a vu dans

_Résurrection_, où la foi domine la réalité, mais lui reste extérieure.

Le même peuple, que Tolstoï dépeint, chaque fois qu'il regarde les

figures isolées, comme très faible et médiocre, prend, dès qu'il y pense

d'une façon abstraite, une sainteté divine[327].--Dans sa vie de tous

les jours, s'accusait le même désaccord que dans son art, et plus

cruellement. Il avait beau savoir ce que l'amour voulait de lui, il

agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le

monde. L'amour lui-même, où le saisir? Comment distinguer entre ses

visages divers et ses ordres contradictoires? Était-ce l'amour de sa

famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se

débattit dans ces alternatives.

Où est la solution?--Il ne l'a pas trouvée. Laissons aux intellectuels

orgueilleux le droit de l'en juger avec dédain. Certes, ils l'ont

trouvée, eux, ils ont la vérité, et ils s'y tiennent avec assurance.

Pour ceux-là, Tolstoï était un faible et un sentimental, qui ne peut

servir d'exemple. Sans doute, il n'est pas un exemple qu'ils puissent

suivre: ils ne sont pas assez vivants. Tolstoï n'appartient pas à

l'élite vaniteuse, il n'est d'aucune église,--pas plus de celle des

_Scribes_, comme il les appelait, que de celles des _Pharisiens_ de

l'une ou l'autre foi. Il est le type le plus haut du libre chrétien, qui

s'efforce, toute sa vie, vers un idéal qui reste toujours plus

lointain[328].

Tolstoï ne parle pas aux privilégiés de la pensée, il parle aux hommes

ordinaires--_hominibus bonæ voluntatis_.--Il est notre conscience. Il

dit ce que nous pensons tous, âmes moyennes, et ce que nous craignons de

lire en nous. Et il n'est pas pour nous un maître plein d'orgueil, un de

ces génies hautains qui trônent dans leur art et leur intelligence,

au-dessus de l'humanité. Il est--ce qu'il aimait à se nommer lui-même

dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux,--«notre

frère».

Janvier 1911.

NOTE SUR LES OEUVRES POSTHUMES DE TOLSTOY[329]

Tolstoy laissait, en mourant, une quantité d'oeuvres inédites. La plus

grande partie en a été publiée depuis. Elles forment trois volumes de

traduction française par J.-W. Bienstock (collection Nelson)[330]. Ces

oeuvres sont de toutes les époques de sa vie. Il en est qui remontent

jusqu'en 1883 (_Journal d'un fou_). D'autres sont des dernières années.

Elles comprennent des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre, des

dialogues. Beaucoup sont restées inachevées. Je les diviserais

volontiers en deux classes: les oeuvres que Tolstoy écrivait par

volonté morale, et celles qu'il écrivait par instinct artistique. Dans

un petit nombre d'entre elles, les deux tendances se fondent

harmonieusement.

Malheureusement, il faut déplorer que le désintéressement de sa gloire

littéraire,--peut-être même une secrète pensée de mortification--ait

empêché Tolstoy de poursuivre la composition de ses oeuvres qui

s'annonçaient comme devant être les plus belles. Tel _Le journal

posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_. C'est la fameuse légende du

tsar Alexandre Ier, se faisant passer pour mort et s'en allant, sous

un faux nom, vieillir en Sibérie, par expiation volontaire. On sent que

Tolstoy s'était passionné pour le sujet et identifié avec son héros. On

ne se console pas qu'il ne nous reste de ce «journal» que les premiers

chapitres: par la vigueur et la fraîcheur du récit, ils valent les

meilleures pages de _Résurrection_. Il y a là des portraits inoubliables

(la vieille Catherine II), et surtout une puissante peinture du tsar

mystique et violent, dont la nature orgueilleuse a encore des

soubresauts de réveil chez le vieillard pacifié.

_Le père Serge_ (1891-1904) est aussi dans la grande manière de Tolstoy;

mais le récit est un peu écourté. Il a pour sujet l'histoire d'un homme

qui cherche Dieu dans la solitude et l'ascétisme, par orgueil blessé, et

qui finit par le trouver parmi les hommes, en vivant pour eux. La

sauvage violence de quelques pages vous saisit à la gorge. Rien de sobre

et de tragique comme la scène où le héros découvre la vilenie de celle

qu'il aimait:--(sa fiancée, la femme qu'il adorait comme une sainte, a

été la maîtresse du tsar qu'il vénérait passionnément). Non moins

saisissante est la nuit de tentation, où le moine, pour retrouver la

paix de l'âme troublée, se tranche un doigt avec une hache. A ces

épisodes farouches s'opposent l'entretien mélancolique de la fin, avec

la pauvre vieille petite amie d'enfance, et les dernières pages, d'un

laconisme indifférent et serein.

C'était aussi un sujet émouvant que _La mère_: Une bonne et raisonnable

mère de famille, après s'être pendant quarante ans vouée tout entière

aux siens, se trouve seule, sans activité, sans raison d'agir, et,

quoique libre penseuse, se retire sous l'aile d'un couvent et écrit son

Journal. Mais les premières pages seules de cette oeuvre subsistent.

Une série de petits récits sont d'un art supérieur:

_Alexis le Pot_, qui se relie à la veine des beaux contes populaires.

Histoire d'un simple, toujours sacrifié, toujours doucement satisfait,

et qui meurt.--_Après le bal_ (20 août 1903): Un vieillard raconte

comment il aimait une jeune fille et comment il cessa brusquement de

l'aimer, après avoir vu le père, un colonel, commander la fustigation

d'un soldat. OEuvre parfaite, d'abord d'un charme exquis de souvenirs

juvéniles, puis d'une précision hallucinante.--_Ce que j'ai vu en rêve_

(13 novembre 1906): Un prince ne pardonne pas à sa fille qu'il adorait,

parce qu'elle s'est enfuie de la maison, après s'être laissé séduire.

Mais à peine l'a-t-il revue que c'est lui qui demande pardon. Et

toutefois (la tendresse de Tolstoy et son idéalisme ne l'abusent jamais)

il ne peut arriver à vaincre le sentiment de dégoût que lui cause la vue

de l'enfant de sa fille.

--_Khodynka_, une courte nouvelle, dont l'action se passe en 1893: Une

jeune princesse russe, qui a voulu se mêler à une fête populaire de

Moscou, se trouve prise dans une panique, foulée aux pieds, laissée pour

morte et ranimée par un ouvrier, qui a été lui-même rudement bousculé.

Un sentiment de fraternité affectueuse les unit un instant. Puis ils se

quittent et ne se verront plus.

De dimensions beaucoup plus vastes, et s'annonçant comme un roman

épique, est _Hadji-Mourad_ (décembre 1902), qui raconte un épisode des

guerres du Caucase en 1851[331]. Tolstoy, en l'écrivant, était dans la

pleine maîtrise de ses moyens artistiques. La vision (des yeux et de

l'âme) est parfaite. Mais, chose curieuse, on ne s'intéresse pas

véritablement à l'histoire: car on sent que Tolstoy ne s'y intéresse pas

tout à fait. Chaque personnage qui paraît, au cours du récit, éveille

juste autant de sympathie chez lui; et de chacun, même s'il ne fait que

passer sous nos yeux, il trace un portrait achevé. Mais à force d'aimer

tous, il ne préfère rien. Il semble écrire cette remarquable nouvelle,

sans besoin intérieur, par une nécessité toute physique. Comme d'autres

exercent leurs muscles, il faut qu'il exerce son mécanisme intellectuel.

Il a besoin de créer. Il crée.

* * * * *

D'autres oeuvres ont un accent personnel, souvent jusqu'à l'angoisse.

Il en est d'autobiographiques, comme _Le journal d'un fou_ (20 octobre

1883), qui retrace le souvenir des premières nuits d'effroi de Tolstoy,

avant la crise de 1869[332], et comme _Le Diable_ (19 novembre 1889).

Cette dernière et très longue nouvelle a des parties de tout premier

ordre et, malheureusement, un dénouement absurde: Un propriétaire

campagnard, qui a eu des relations avec une jeune paysanne de son

domaine, s'est marié et a pris soin (car il est honnête et il aime sa

jeune femme) d'écarter la paysanne. Mais il l'a «dans le sang», et il ne

peut la voir sans la désirer. Elle le recherche. Il finit par la

reprendre; il sent qu'il ne pourra plus s'arracher à elle: il se tue.

Les portraits de l'homme, bon, faible, robuste, myope, intelligent,

sincère, travailleur, tourmenté,--de sa jeune femme romanesque et

amoureuse, qui l'idéalise,--de la belle et saine paysanne, ardente et

sans pudeur,--sont des chefs-d'oeuvre. Il est fâcheux que Tolstoy ait

mis plus de morale dans la fin de son roman qu'il n'en a mis dans

l'histoire vécue: car il a eu réellement une aventure analogue.

_La lumière luit dans les ténèbres_, drame en cinq actes, présente bien

des faiblesses artistiques. Mais, lorsqu'on connaît la tragédie cachée

de la vieillesse de Tolstoy, qu'elle est émouvante cette oeuvre qui,

sous d'autres noms, met en scène Tolstoy et les siens! Nicolas

Ivanovitch Sarintzeff est parvenu à la même foi que l'auteur de _Que

devons-nous faire?_ et il essaie de la mettre en pratique. Cela ne lui

est point permis. Les larmes de sa femme (sincères ou simulées?)

l'empêchent de quitter les siens. Il reste dans sa maison, où il vit

pauvrement et fait de la menuiserie. Sa femme et ses enfants continuent

de mener grand train et de donner des fêtes. Bien qu'il n'y prenne point

part, on l'accuse d'hypocrisie. Cependant, par son influence morale, par

le simple rayonnement de sa personnalité, il fait autour de lui des

prosélytes--et des malheureux. Un pope, convaincu par ses doctrines,

abandonne l'église. Un jeune homme de bonne famille refuse le service

militaire et se fait envoyer au bataillon de discipline. Et le pauvre

Sarintzeff-Tolstoy est déchiré par le doute. Est-il dans l'erreur?

N'entraîne-t-il pas les autres inutilement dans la souffrance et dans la

mort? A la fin, il ne voit plus d'autre solution à ses angoisses que de

se laisser tuer par la mère du jeune homme, qu'il a sans le vouloir

conduit à sa perte.

On trouvera encore, dans un bref récit, des derniers temps de la vie de

Tolstoy: _Il n'y a pas de coupable_ (septembre 1910), la même confession

douloureuse d'un homme qui souffre horriblement de sa situation et qui

ne peut en sortir. Aux riches désoeuvrés s'opposent les pauvres

accablés; et ni les uns ni les autres ne sentent l'ineptie monstrueuse

d'un tel état social.

Deux oeuvres de théâtre ont une réelle valeur: l'une est une petite

pièce paysanne, qui combat les méfaits de l'alcool: _Toutes les qualités

viennent d'elle_ (Probablement de 1910). Les personnages sont très

individuels; leurs traits typiques, leurs ridicules de langage sont

saisis de façon amusante. Le paysan qui, à la fin, pardonne à son voleur

est à la fois noble et comique, par son inconsciente grandeur morale et

son naïf amour-propre.--La seconde pièce, d'une tout autre importance,

est un drame en douze tableaux: _le Cadavre vivant_. Elle montre les

gens faibles et bons écrasés par la stupide machine sociale. Le héros,

Fedia, est un homme qui s'est perdu par sa bonté même et par le profond

sentiment moral qu'il cache sous une vie débauchée: car il souffre,

d'une façon intolérable, de la bassesse du monde et de sa propre

indignité; mais il n'a pas la force de réagir. Il a une femme qu'il

aime, qui est bonne, tranquille, raisonnable, mais «_sans le petit

raisin qu'on met dans le cidre pour le faire mousser_», «_sans le

pétillement dans la vie_», qui procure l'oubli. Et il lui faut l'oubli.

«_Nous tous dans notre milieu_, dit-il, _nous avons trois voies devant

nous, trois seulement. Être fonctionnaire, gagner de l'argent et ajouter

à la vilenie au milieu de laquelle on vit, cela me dégoûtait; peut-être

n'en étais-je pas capable... La seconde voie, c'est celle où l'on combat

cette vilenie: pour cela, il faut être un héros, je n'en suis pas un.

Reste la troisième: s'oublier, boire, faire la noce, chanter: c'est

celle que j'ai choisie, et vous voyez où cela m'a mené[333]..._»

Et, dans un autre passage:

«_Comment j'en suis arrivé à ma perte? D'abord, le vin. Ce n'est pas que

j'aie plaisir à boire. Mais j'ai toujours le sentiment que tout ce qui

se fait autour de moi n'est pas ce qu'il faut; et j'ai honte.... Et

quant à être maréchal de la noblesse, ou directeur de banque, c'est si

honteux, si honteux!... Après avoir bu, on n'a plus honte.... Et puis,

la musique, pas l'opéra ou Beethoven, mais les tsiganes, cela vous verse

dans l'âme tant de vie, tant d'énergie.... Et puis les beaux yeux noirs,

le sourire.... Mais plus cela enchante, plus on a honte,

ensuite[334]...._»

Il a quitté sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle

ne lui fait pas de bien. Il la laisse à un ami dont elle est aimée,

qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparaît dans

les bas-fonds de la bohême; et tout est bien ainsi: les deux autres sont

heureux, et lui,--autant qu'ils peuvent l'être. Mais la société ne

permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement

Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamnés

pour bigamie.--Cette oeuvre étrange, si profondément russe, et qui

reflète le découragement des meilleurs après les grandes espérances de

la Révolution, brisées, est simple, sobre, sans aucune déclamation. Les

caractères sont tous vrais et vivants, même les personnages de second

plan: (la jeune soeur intransigeante et passionnée dans sa conception

morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compassée du brave

Karenine, et sa vieille maman, pétrie de nobles préjugés, conservatrice,

autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes

fugitives des tsiganes et des avocats.

* * * * *

J'ai laissé de côté quelques oeuvres, où l'intention dogmatique et

morale prime la libre vie de l'oeuvre--bien qu'elle ne fasse jamais

tort à la lucidité psychologique de Tolstoy:

_Le faux coupon_: un long récit, presque un roman, qui veut montrer

l'enchaînement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou

mauvais. Un faux, commis par deux collégiens, déclenche toute une suite

de crimes, de plus en plus horribles,--jusqu'à ce que l'acte de

résignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur

l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers

auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachetés par leurs

victimes. Le sujet est superbe, et touche à l'épopée; l'oeuvre aurait

pu atteindre à la grandeur fatale des tragédies antiques. Mais le récit

est trop long, trop morcelé, sans ampleur; et bien que chaque personnage

soit justement caractérisé, ils restent tous indifférents.

_La sagesse enfantine_ est une suite de vingt et un dialogues entre des

enfants, sur tous les grands sujets: religion, art, science,

instruction, patrie, etc. Ils ne sont pas sans verve; mais le procédé

fatigue vite, tant de fois répété.

_Le jeune tsar_, qui rêve des malheurs qu'il cause malgré lui, est une

des oeuvres les plus faibles du recueil.

Enfin, je me contente d'énumérer quelques esquisses fragmentaires: _Deux

pèlerins_,--_Le pope Vassili_,--_Quels sont les assassins?_ etc.

* * * * *

Dans l'ensemble de ces oeuvres, on est frappé de la vigueur

intellectuelle, conservée par Tolstoy jusqu'à son dernier jour[335]. Il

peut sembler verbeux, quand il expose ses idées sociales; mais toutes

les fois qu'il est en face d'une action, d'un personnage vivant, le

rêveur humanitaire disparaît, il ne reste plus que l'artiste au regard

d'aigle, qui d'un coup va au coeur. Jamais il n'a perdu cette lucidité

souveraine. Le seul appauvrissement que je constate, pour l'art, c'est

du côté de la passion. A part de courts instants, on a l'impression que

ses oeuvres ne sont plus pour Tolstoy l'essentiel de sa vie; elles

sont, ou un passe-temps nécessaire, ou un instrument pour l'action. Mais

c'est l'action qui est son véritable objet, et non plus l'art. Quand il

lui arrive de se laisser reprendre par cette illusion passionnée, il

semble qu'il en ait honte; il coupe court ou peut-être, comme pour _Le

journal posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_, il abandonne

complètement l'oeuvre qui risquerait de resouder les chaînes qui

l'attachaient à l'art... Exemple unique d'un grand artiste, en pleine

force créatrice et tourmenté par elle, qui lui résiste et qui l'immole à

son Dieu.

R. R.

Avril 1913.

LA RÉPONSE DE L'ASIE A TOLSTOY

Au temps où paraissaient les premières éditions de ce livre, nous ne

pouvions mesurer encore le retentissement de la pensée de Tolstoy dans

le monde. Le grain était en terre. Il fallait attendre l'été.

Aujourd'hui, la moisson est levée. Et de Tolstoy a surgi un arbre de

Jessé. Sa parole s'est faite acte. Au Saint Jean le Précurseur

d'Iasnaïa-Poliana a succédé le Messie de l'Inde, qu'il avait consacré:

Mahâtmâ Gandhi.

Admirons la magnifique économie de l'histoire humaine, où, malgré les

disparitions apparentes des grands efforts de l'esprit, rien ne se perd

d'essentiel, et le flux et le reflux des réactions mutuelles forment un

courant continu, qui s'enrichit sans cesse, en fécondant la terre.

A dix-neuf ans, en 1847, le jeune Tolstoy, malade à l'hôpital de Kazan,

avait pour voisin de lit un prêtre lama bouddhiste, blessé grièvement à

la face par un brigand, et il recevait de lui la première révélation de

la loi de Non-Résistance, que le torrent de sa vie devait, trente ans,

recouvrir.

Soixante-deux ans après, en 1909, le jeune Indien Gandhi recevait des

mains de Tolstoy mourant cette sainte lumière, que le vieil apôtre russe

avait couvée en lui, réchauffée de son amour, nourrie de sa douleur; et

il en faisait le flambeau qui a illuminé l'Inde: la réverbération en a

touché toutes les parties de la terre.

Mais, avant d'en arriver au récit de ce baptême dans le Jourdain, nous

voulons rapidement retracer l'ensemble des rapports de Tolstoy avec

l'Asie. Une _Vie de Tolstoy_ serait, sans cette étude, incomplète

aujourd'hui. Car l'action de Tolstoy sur l'Asie aura, dans l'histoire,

plus d'importance peut-être que l'action sur l'Europe. Il a été la

première grande Voie de l'esprit qui relie, de l'Est à l'Ouest, tous les

membres du Vieux-Continent. Maintenant la sillonnent, en l'un et l'autre

sens, deux rivières de pèlerins.

* * * * *

Nous avons maintenant tous les moyens de connaître le sujet: car Paul

Birukoff, pieux disciple du maître, a rassemblé en un volume sur

_Tolstoy et l'Orient_ les documents conservés[336].

L'Orient l'attira toujours. Tout jeune étudiant à l'Université de Kazan,

il avait choisi d'abord la faculté des langues orientales arabo-turques.

Dans ses années de Caucase, il fut en contact prolongé avec la culture

mahométane, et il en subit fortement l'impression. Peu après 1870

commencent à paraître, dans ses recueils de Récits et Légendes pour les

Écoles primaires, des contes arabes et indiens. Quand vint l'heure de sa

crise religieuse, la Bible ne lui suffit point; il ne tarda pas à

consulter les religions d'Orient. Il lut considérablement[337]. Bientôt

lui vint l'idée de faire profiter l'Europe de ses lectures, et il

rassembla, sous le titre: _Les pensées des hommes sages_, un recueil, où

l'Évangile, Bouddhâ, Laotse, Krishna fraternisaient. Il s'était

convaincu, dès le premier coup d'oeil, de l'unité fondamentale des

grandes religions humaines.

Mais ce qu'il cherchait surtout, c'était le rapport direct avec les

hommes d'Asie. Et dans les dix dernières années de sa vie, un réseau

serré de correspondance se tressa entre Iasnaïa et tous les pays

d'Orient.

* * * * *

Vie de Tolstoï · 第 9 / 15 段