Des ténèbres amoncelées, la lumière attendue n'était point sortie. Aux
convulsions révolutionnaires succédait l'épuisement. A l'ancienne
injustice rien n'avait changé, sinon que la misère avait encore grossi.
Déjà en 1906, Tolstoï a perdu un peu confiance dans la vocation
historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstinée cherche, au
loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense
au «grand et sage peuple chinois». Il croit «que les peuples d'Orient
sont appelés à retrouver cette liberté, que les peuples d'Occident ont
perdue presque sans retour», et que la Chine, à la tête des Asiatiques,
accomplira la transformation de l'humanité dans la voie du _Tao_, de la
Loi éternelle[280].
Espoir vite déçu: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse
passée, comme déjà l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter
l'Europe[281]. Les Doukhobors persécutés ont émigré au Canada; et là,
ils ont aussitôt, au scandale de Tolstoï, restauré la propriété[282].
Les Gouriens, à peine délivrés du joug de l'État, se sont mis à
assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes,
appelées, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux
Juifs,--eux, «dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pût désirer
un homme, était le Livre[283]»,--qui ne tombent dans la maladie du
Sionisme, ce mouvement faussement national, «qui est la chair de la
chair de l'européanisme contemporain, son enfant rachitique[284]».
Tolstoï est triste, mais il n'est pas découragé. Il fait crédit à Dieu,
il croit en l'avenir[285]:
_Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une forêt, en un
clin d'oeil. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre
que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles,
puis la tige qui se transforme enfin en arbre[286]._
Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une forêt; et Tolstoï est
seul. Glorieux, mais seul. On lui écrit, du monde entier: des pays
mahométans, de la Chine, du Japon, où l'on traduit _Résurrection_, et où
se répandent ses idées sur «la restitution de la terre au peuple[287]».
Les journaux américains l'interviewent; des Français le consultent sur
l'art, ou sur la séparation des Églises et de l'État[288]. Mais il n'a
pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est
pas soucié d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour
former des groupes de Tolstoïens:
_Il ne faut pas aller à la rencontre l'un de l'autre, mais aller
tous à Dieu.... Vous dites: «Ensemble, c'est plus
facile...»--Quoi?--Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de
Dieu, on ne le peut qu'isolément... Je me représente le monde comme
un énorme temple dans lequel la lumière tombe d'en haut et juste au
milieu. Pour se réunir, tous doivent aller à la lumière. Là, nous
tous, venus de divers côtés, nous nous trouverons ensemble avec des
hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie[289]._
Combien se sont-ils trouvés ensemble sous le rayon qui tombe de la
coupole?--Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu.
_De même qu'une matière en combustion peut seule communiquer le feu
à d'autres matières, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme
peuvent se communiquer à d'autres hommes et répandre la
vérité[290]._
Peut-être; mais jusqu'à quel point cette foi isolée a-t-elle pu assurer
le bonheur à Tolstoï?--Qu'il est loin, à ses derniers jours, de la
sérénité volontaire d'un Goethe! On dirait qu'il la fuit, qu'elle lui
est antipathique.
_Il faut remercier Dieu d'être mécontent de soi. Puisse-t-on l'être
toujours! Le désaccord de la vie avec ce qu'elle devrait être est
précisément le signe de la vie, le mouvement ascendant du plus
petit au plus grand, du pire au mieux. Et ce désaccord est la
condition du bien. C'est un mal, quand l'homme est tranquille et
satisfait de soi-même[291]._
Et il imagine ce sujet de roman, qui montre curieusement que
l'inquiétude persistante d'un Levine ou d'un Pierre Besoukhov n'était
pas morte en lui.
_Je me représente souvent un homme élevé dans les cercles
révolutionnaires, et d'abord révolutionnaire, puis populiste,
socialiste, orthodoxe, moine au Mont Athos, ensuite athée, bon père
de famille, et enfin Doukhobor. Il commence tout, sans cesse
abandonne tout: les hommes se moquent de lui, il n'a rien fait, et
meurt oublié, dans un hospice. En mourant, il pense qu'il a gâché
sa vie. Et cependant, c'est un saint[292]._
Avait-il donc des doutes encore, lui, si plein de sa foi?--Qui sait?
Chez un homme resté robuste, de corps et d'esprit, jusque dans sa
vieillesse, la vie ne pouvait s'arrêter à un point de la pensée. Il
fallait qu'elle marchât.
_Le mouvement, c'est la vie[293]._
Bien des choses avaient dû changer en lui, au cours des dernières
années. Son opinion à l'égard des révolutionnaires n'avait-elle pas été
modifiée? Qui peut même dire si sa foi en la non-résistance au mal
n'avait pas été un peu ébranlée?--Déjà, dans _Résurrection_, les
relations de Nekhludov avec les condamnés politiques changent
complètement ses idées sur le parti révolutionnaire russe.
_Jusque-là, il avait de l'aversion pour leur cruauté, leur
dissimulation criminelle, leurs attentats, leur suffisance, leur
contentement de soi, leur insupportable vanité. Mais quand il les
voit de plus près, quand il voit comme ils étaient traités par
l'autorité, il comprend qu'ils ne pouvaient être autres._
Et il admire leur haute idée du devoir, qui implique le sacrifice total.
Mais depuis 1900, la vague révolutionnaire s'était étendue; partie des
intellectuels, elle avait gagné le peuple, elle remuait obscurément des
milliers de misérables. L'avant-garde de leur armée menaçante défilait
sous la fenêtre de Tolstoï, à Iasnaïa-Poliana. Trois récits, publiés par
le _Mercure de France_[294], et qui comptent parmi les dernières pages
écrites par Tolstoï, font entrevoir la douleur et le trouble que ce
spectacle jetait dans son esprit. Où était-il le temps où, dans la
campagne de Toula, passaient les pèlerins, simples d'esprit et pieux?
Maintenant, c'est une invasion d'affamés errants. Il en vient, chaque
jour. Tolstoï, qui cause avec eux, est frappé de la haine qui les anime;
ils ne voient plus, comme autrefois, dans les riches, «des gens qui font
le salut de leur âme en distribuant l'aumône, mais des bandits, des
brigands, qui boivent le sang du peuple travailleur». Beaucoup sont des
gens instruits, ruinés, à deux doigts du désespoir qui rend l'homme
capable de tout.
_Ce n'est pas dans les déserts et dans les forêts, mais dans les
bouges des villes et sur les grandes routes que sont élevés les
barbares qui feront de la civilisation moderne ce que les Huns et
les Vandales ont fait de l'ancienne._
Ainsi disait Henry George. Et Tolstoï ajoute:
_Les Vandales sont déjà prêts en Russie, et ils seront
particulièrement terribles parmi notre peuple profondément
religieux, parce que nous ne connaissons pas ces freins: les
convenances et l'opinion publique, qui sont si développées chez les
peuples européens._
Tolstoï recevait souvent des lettres de ces révoltés, protestant contre
ses doctrines de la non-résistance et disant qu'à tout le mal que les
gouvernants et les riches faisaient au peuple, on ne pouvait que
répondre: «Vengeance! Vengeance! Vengeance!»--Tolstoï les condamne-t-il
encore? On ne sait. Mais quand il voit, quelques jours après, saisir
dans son village, chez les pauvres qui pleurent, leur samovar et leurs
brebis, devant les autorités indifférentes, il a beau faire, lui aussi,
il crie vengeance contre les bourreaux, contre «ces ministres et leurs
acolytes, qui sont occupés au commerce de l'eau-de-vie, ou à apprendre
aux hommes le meurtre, ou à prononcer les condamnations à la
déportation, à la prison, au bagne ou à la pendaison,--ces gens, tous
parfaitement convaincus que les samovars, les brebis, les veaux, la
toile, qu'on enlève aux miséreux, trouvent leur meilleur placement dans
la distillation de l'eau-de-vie qui empoisonne le peuple, dans la
fabrication des armes meurtrières, dans la construction des prisons, des
bagnes, et surtout dans la distribution des appointements à leurs aides
et à eux.»
Il est triste, quand on a vécu, toute sa vie, dans l'attente et
l'annonce du règne de l'amour, de devoir fermer les yeux, parmi ces
visions menaçantes, et de s'en sentir troublé.--Il l'est encore
davantage, quand on a la conscience véridique d'un Tolstoï, de se dire
qu'on n'a pas mis d'accord tout à fait sa vie avec ses principes.
* * * * *
Ici, nous touchons au point le plus douloureux de ses dernières
années,--faut-il dire, de ses trente dernières années?--et il ne nous
est permis que de l'effleurer d'une main pieuse et craintive: car cette
douleur, dont Tolstoï s'efforça de garder le secret, n'appartient pas
seulement à celui qui est mort, mais à d'autres qui vivent, qu'il aima,
et qui l'aiment.
Il n'était pas arrivé à communiquer sa foi à ceux qui lui étaient les
plus chers, à sa femme, à ses enfants. On a vu que la fidèle compagne,
qui partageait vaillamment sa vie et ses travaux artistiques, souffrait
de ce qu'il avait renié sa foi dans l'art pour une autre foi morale,
qu'elle ne comprenait pas. Tolstoï ne souffrait pas moins de se voir
incompris de sa meilleure amie.
_Je sens par tout mon être_, écrivait-il à Ténéromo, _la vérité de
ces paroles: que le mari et la femme ne sont pas des êtres
distincts, mais ne font qu'un... Je voudrais ardemment pouvoir
transmettre à ma femme une partie de cette conscience religieuse,
qui me donne la possibilité de m'élever parfois au-dessus des
douleurs de la vie. J'espère quelle lui sera transmise, non par
moi, sans doute, mais par Dieu, bien que cette conscience ne soit
guère accessible aux femmes[295]._
Il ne semble pas que ce voeu ait été exaucé. La comtesse Tolstoï
admirait et aimait la pureté de coeur, l'héroïsme candide, la bonté de
la grande âme «qui ne faisait qu'une» avec elle; elle apercevait qu'«il
marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les
hommes[296]»; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait
bravement sa défense et réclamait sa part du danger qui le menaçait.
Mais elle ne pouvait faire qu'elle crût ce qu'elle ne croyait pas; et
Tolstoï était trop sincère pour l'obliger à feindre,--lui qui haïssait
la feintise de la foi et de l'amour, plus que la négation de la foi et
de l'amour[297]. Comment donc eût-il pu l'obliger, ne croyant pas, à
modifier sa vie, à sacrifier sa fortune et celle de ses enfants?
Avec ses enfants, le désaccord était plus grand encore. M. A.
Leroy-Beaulieu, qui vit Tolstoï dans sa famille, à Iasnaïa Poliana, dit
qu'«à table, lorsque le père parlait, les fils dissimulaient mal leur
ennui et leur incrédulité[298]». Sa foi n'avait effleuré que ses trois
filles, dont l'une, sa préférée Marie, était morte[299]. Il était
moralement isolé parmi les siens. «Il n'avait guère que sa dernière
fille et son médecin[300]» pour le comprendre.
Il souffrait de cet éloignement de pensée, il souffrait des relations
mondaines qu'on lui imposait, de ces hôtes fatigants, venus du monde
entier, de ces visites d'Américains et de snobs, qui l'excédaient; il
souffrait du «luxe» où sa vie de famille le contraignait à vivre.
Modeste luxe, si l'on en croit les récits de ceux qui l'ont vu dans sa
simple maison, d'un ameublement presque austère, dans sa petite chambre,
avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce
confort lui pesait: c'était un remords perpétuel. Dans le second des
récits publiés par le _Mercure de France_, il oppose amèrement au
spectacle de la misère environnante celui du luxe de sa propre maison.
_Mon activité_, écrivait-il déjà en 1903, _quelque utile qu'elle
puisse paraître à certains hommes, perd la plus grande partie de
son importance, parce que ma vie n'est pas entièrement d'accord
avec ce que je professe_[301].
Que n'a-t-il donc réalisé cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens
à se séparer du monde, que ne s'est-il séparé d'eux et de leur
vie,--évitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui
ont jetés ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant
pour nier sa doctrine!
Il y avait pensé. Depuis longtemps, sa résolution était prise. On a
retrouvé et publié[302] une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il
écrivait à sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne
livre mieux le secret de cette âme aimante et douloureuse:
_Depuis longtemps, chère Sophie, je souffre du désaccord de ma vie
avec mes croyances. Je ne puis vous forcer à changer ni votre vie
ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu'à
présent, car je pensais que, par mon éloignement, je priverais les
enfants, encore très jeunes, de cette petite influence que je
pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais à tous beaucoup de
peine. Mais je ne puis continuer à vivre comme j'ai vécu pendant
ces seize dernières années[303], tantôt luttant contre vous et
vous irritant, tantôt succombant moi-même aux influences et aux
séductions auxquelles je suis habitué et qui m'entourent. J'ai
résolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis
longtemps: m'en aller.... De même que les Hindous, arrivés à la
soixantaine, s'en vont dans la forêt, de même que chaque homme
vieux et religieux désire consacrer les dernières années de sa vie
à Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au
lawn-tennis, de même moi, parvenu à ma soixante-dixième année, je
désire de toutes les forces de mon âme le calme, la solitude, et,
sinon un accord complet, du moins pas ce désaccord criant entre
toute ma vie et ma conscience. Si je m'en étais allé ouvertement,
c'eût été des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et
peut-être n'aurais-je pas mis à exécution ma décision, tandis
quelle doit être exécutée. Je vous prie donc de me pardonner, si
mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi
partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blâme
pas. Le fait que je t'ai quittée ne prouve pas que j'aie des griefs
contre toi.... Je sais que_ tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas
_voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta
vie et faire un sacrifice à ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je
ne te blâme point; au contraire, je me souviens avec amour et
reconnaissance des trente-cinq longues années de notre vie commune,
et surtout de la première moitié de ce temps, quand, avec le
courage et le dévouement de ta nature maternelle, tu supportais
vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donné à moi
et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donné beaucoup d'amour
maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernière
période de notre vie, dans les quinze dernières années, nos routes
se sont séparées. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je
sais que si j'ai changé, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le
monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas
t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me
rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donné.--Adieu, ma
chère Sophie. Je t'aime._
«_Le fait que je t'ai quittée...._» Il ne la quitta point.--Pauvre
lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'écrire, pour que sa
résolution soit accomplie.... Après l'avoir écrite, il avait épuisé déjà
toute sa force de résolution.--«_Si je m'en étais allé ouvertement;
c'eût été des supplications, j'eusse faibli...._» Il ne fut pas besoin
de «_supplications_», de «_discussions_», il lui suffit de voir, un
moment après, ceux qu'il voulait quitter: il sentit _qu'il ne pouvait
pas, il ne pouvait pas_ les quitter; la lettre qu'il avait dans sa
poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription:
_Transmettre ceci, après ma mort, à ma femme Sophie Andréievna._
Et à cela se borna son projet d'évasion.
Était-ce là sa force? N'était-il pas capable de sacrifier sa tendresse à
son Dieu?--Certes, il ne manque pas, dans les fastes chrétiens, de
saints au coeur plus ferme qui n'hésitèrent jamais à fouler
intrépidement aux pieds leurs affections et celles des autres.... Qu'y
faire? Il n'était point de ceux-là. Il était faible. Il était homme. Et
c'est pour cela que nous l'aimons.
Plus de quinze ans auparavant, dans une page d'une douleur déchirante,
il se demandait à lui-même:
--_Eh bien, Léon Tolstoï, vis-tu selon les principes que tu
prônes?_
Et il répondait, accablé:
_Je meurs de honte, je suis coupable, je mérite le mépris...
Pourtant, comparez ma vie d'autrefois à celle d'aujourd'hui. Vous
verrez que je cherche à vivre selon la loi de Dieu. Je n'ai pas
fait la millième partie de ce qu'il faut faire, et j'en suis
confus, mais je ne l'ai pas fait, non parce que je ne l'ai pas
voulu, mais parce que je ne l'ai pas pu.... Accusez-moi, mais
n'accusez pas la voie que je suis. Si je connais la route qui
conduit à ma maison, et si je la suis en titubant, comme un homme
ivre, cela veut-il dire que la route soit mauvaise? Ou
indiquez-m'en une autre, ou soutenez-moi sur la vraie route, comme
je suis prêt à vous soutenir. Mais ne me rebutez pas, ne vous
réjouissez pas de ma détresse, ne criez pas, avec transport:
«Regardez! Il dit qu'il va à la maison, et il tombe dans le
bourbier!» Non, ne vous réjouissez pas, mais aidez-moi,
soutenez-moi!... Aidez-moi! Mon coeur se déchire de désespoir que
nous nous soyons tous égarés; et lorsque je fais tous mes efforts
pour sortir de là, vous, à chacun de mes écarts, au lieu d'avoir
compassion, vous me montrez du doigt, en criant: «Voyez, il tombe
avec nous dans le bourbier[304]!»_
Plus près de la mort, il répétait:
_Je ne suis pas un saint, je ne me suis jamais donné pour tel. Je
suis un homme qui se laisse entraîner, et qui parfois ne dit pas
tout ce qu'il pense et sent; non parce qu'il ne le veut pas, mais
parce qu'il ne le peut pas, parce qu'il lui arrive fréquemment
d'exagérer ou d'errer. Dans mes actions, c'est encore pis. Je suis
un homme tout à fait faible, avec des habitudes vicieuses, qui veut
servir le Dieu de vérité, mais qui trébuche constamment. Si l'on me
tient pour un homme qui ne peut se tromper, chacune de mes fautes
doit paraître un mensonge ou une hypocrisie. Mais si on me tient
pour un homme faible, j'apparais alors ce que je suis en réalité:
un être pitoyable, mais sincère, qui a constamment et de toute son
âme désiré et qui désire encore devenir un homme bon, un bon
serviteur de Dieu._
Ainsi, il resta, persécuté par le remords, poursuivi par les reproches
muets de disciples plus énergiques et moins humains que lui[305],
déchiré par sa faiblesse et son indécision, écartelé entre l'amour des
siens et l'amour de Dieu,--jusqu'au jour où un coup de désespoir, et
peut-être le vent brûlant de fièvre qui se lève aux approches de la
mort, le jetèrent hors du logis, sur les chemins, errant, fuyant,
frappant aux portes d'un couvent, puis reprenant sa course, tombant sur
sa route enfin, dans un obscur petit pays, pour ne plus se relever[306].
Et, sur son lit de mort, il pleurait, non sur soi, mais sur les
malheureux; et il disait, au milieu de ses sanglots:
_Il y a sur la terre des millions d'hommes qui souffrent; pourquoi
êtes-vous là tous à vous occuper du seul Léon Tolstoy?_
Alors, elle vint--c'était le dimanche 20 novembre 1910, peu après six
heures du matin,--elle vint, «la délivrance», ainsi qu'il la nommait,
«la mort, la mort bénie...»
Le combat était terminé, le combat de quatre-vingt-deux ans, dont cette
vie avait été le champ. Tragique et glorieuse mêlée, à laquelle prirent
part toutes les forces de la vie, tous les vices et toutes les
vertus.--Tous les vices, hors un seul, le mensonge, qu'il pourchassa
sans cesse et traqua dans ses derniers refuges.
D'abord, la liberté ivre, les passions qui s'entrechoquent dans la nuit
orageuse qu'illuminent de loin en loin d'éblouissants éclairs,--crises
d'amour et d'extase, visions de l'Éternel. Années du Caucase, de
Sébastopol, années de jeunesse tumultueuse et inquiète... Puis, la
grande accalmie des premières années du mariage. Le bonheur de l'amour,
de l'art, de la nature,--_Guerre et Paix_. Le plein jour du génie, qui
enveloppe tout l'horizon humain et le spectacle de ces luttes, qui pour
l'âme sont déjà du passé. Il les domine, il en est maître; et déjà elles
ne lui suffisent plus. Comme le prince André, il a les yeux tournés vers
le ciel immense qui luit au-dessus d'Austerlitz. C'est ce ciel qui
l'attire:
_Il y a des hommes aux ailes puissantes, que la volupté fait
descendre au milieu de la foule, où leurs ailes se brisent: moi,
par exemple. Ensuite, on bat de son aile brisée, on s'élance
vigoureusement, et l'on retombe de nouveau. Les ailes seront
guéries. Je volerai très haut. Que Dieu m'aide[307]!_
Ces paroles sont écrites, au milieu du plus terrible orage, celui dont
les _Confessions_ sont le souvenir et l'écho. Tolstoï a été plus d'une
fois rejeté sur le sol, les ailes fracassées. Et toujours il s'obstine.
Il repart. Le voici qui plane dans «le ciel immense et profond», avec
ses deux grandes ailes, dont l'une est la raison et l'autre est la foi.
Mais il n'y trouve pas le calme qu'il cherchait. Le ciel n'est pas en
dehors de nous. Le ciel est en nous. Tolstoï y souffle ses tempêtes de
passions. Par là il se distingue des apôtres qui renoncent: il met à son
renoncement la même ardeur qu'il mettait à vivre. Et c'est toujours la
vie qu'il étreint, avec une violence d'amoureux. Il est «fou de la vie».
Il est «ivre de la vie». Il ne peut vivre sans cette ivresse[308]. Ivre
de bonheur et de malheur, à la fois. Ivre de mort et d'immortalité[309].
Son renoncement à la vie individuelle n'est qu'un cri de passion exaltée
vers la vie éternelle. Non, la paix qu'il atteint, la paix de l'âme
qu'il invoque, n'est pas celle de la mort. C'est celle de ces mondes
enflammés qui gravitent dans les espaces infinis. Chez lui, la colère
est calme[310], et le calme est brûlant. La foi lui a donné des armes
nouvelles pour reprendre, plus implacable, le combat que, dès ses
premières oeuvres, il ne cessait de livrer aux mensonges de la société
moderne. Il ne s'en tient plus à quelques types de romans, il s'attaque
à toutes les grandes idoles: hypocrisies de la religion, de l'État, de
la science, de l'art, du libéralisme, du socialisme, de l'instruction
populaire, de la bienfaisance, du pacifisme[311]... Il les soufflette,
il s'acharne contre elles.
Le monde voit, de loin en loin, de ces apparitions de grands esprits
révoltés, qui, comme Jean le Précurseur, lancent l'anathème contre une
civilisation corrompue. La dernière de ces apparitions avait été
Rousseau. Par son amour de la nature[312], par sa haine de la société
moderne, par sa jalouse indépendance, par sa ferveur d'adoration pour
l'Évangile et pour la morale chrétienne, Rousseau annonce Tolstoï, qui
se réclamait de lui: «Telles de ses pages me vont au coeur, disait-il,
je crois que je les aurais écrites[313].»
Mais quelle différence entre les deux âmes, et comme celle de Tolstoï
est plus purement chrétienne! Quel manque d'humilité, quelle arrogance
pharisienne, dans ce cri insolent des _Confessions_ de l'homme de
Genève:
_Être éternel! Qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que
cet homme-là!_
Ou dans ce défi au monde:
_Je le déclare hautement et sans crainte: quiconque pourra me
croire un malhonnête homme est lui-même un homme à étouffer._
Tolstoï pleurait des larmes de sang sur les «crimes» de sa vie passée:
_J'éprouve les souffrances de l'enfer. Je me rappelle toute ma
lâcheté passée, et ces souvenirs ne me quittent pas, ils
empoisonnent ma vie. On regrette d'ordinaire que l'on ne garde pas
le souvenir après la mort. Quel bonheur qu'il en soit ainsi! Quelle
souffrance ce serait, si, dans cette autre vie, je me rappelais
tout le mal que je commis ici-bas[314]!..._