Le lyrisme de l'auteur tient peu de place. Son art a pris un tour plus

impersonnel, plus dégagé de sa propre vie. Tolstoï a fait effort pour

renouveler le champ de son observation. Le monde criminel et le monde

révolutionnaire, qu'il étudie ici, lui étaient étrangers[236]; il n'y

pénètre que par un effort de sympathie volontaire; il convient même

qu'avant de les regarder de près, les révolutionnaires lui inspiraient

une invincible aversion[237]. D'autant plus admirable est son

observation véridique, ce miroir sans défauts. Quelle abondance de types

et de détails précis! Et comme tout est vu, bassesses et vertus, sans

dureté, sans faiblesse, avec une calme intelligence et une pitié

fraternelle!... Lamentable tableau des femmes dans la prison! Elles sont

impitoyables entre elles; mais l'artiste est le bon Dieu: il voit, dans

le coeur de chacune, la détresse sous l'abjection, et sous le masque

d'effronterie le visage qui pleure. La pure et pâle lueur, qui peu à peu

s'annonce dans l'âme vicieuse de la Maslova et l'illumine à la fin d'une

flamme de sacrifice, prend la beauté émouvante d'un de ces rayons de

soleil qui transfigurent une humble scène de Rembrandt. Nulle sévérité,

même pour les bourreaux. «_Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce

qu'ils font_»... Le pire est que, souvent, ils savent ce qu'ils font,

ils en ont le remords, et ne peuvent point ne pas le faire. Il se dégage

du livre le sentiment de l'écrasante fatalité qui pèse sur ceux qui

souffrent, comme sur ceux qui font souffrir,--ce directeur de prison,

plein de bonté naturelle, las de sa vie de geôlier, autant que des

exercices de piano de sa fille chétive et blême, aux yeux cernés, qui

massacre inlassablement une rapsodie de Liszt;--ce général gouverneur

d'une ville sibérienne, intelligent et bon, qui, pour échapper à

l'insoluble conflit entre le bien qu'il veut faire et le mal qu'il est

forcé de faire, s'alcoolise depuis trente-cinq ans, assez maître de lui

toutefois pour garder de la tenue, même lorsqu'il est ivre;--et la

tendresse familiale qui règne chez ces gens, que leur métier rend sans

entrailles à l'égard des autres.

Le seul des caractères qui n'ait point une vérité objective, est celui

du héros, Nekhludov, parce que Tolstoï lui a prêté ses idées propres.

C'était déjà le défaut--ou le danger--de plusieurs des types les plus

célèbres de _Guerre et Paix_ ou d'_Anna Karénine_: le prince André,

Pierre Besoukhov, Levine, etc. Mais il était moins grave alors: car les

personnages se trouvaient, par leur situation et leur âge, plus près de

l'état d'esprit de Tolstoï. Au lieu qu'ici, l'auteur loge dans le corps

d'un viveur de trente-cinq ans son âme désincarnée de vieillard de

soixante-dix ans. Je ne dis point que la crise morale d'un Nekhludov ne

puisse être vraie, ni même qu'elle ne puisse se produire avec cette

soudaineté[238]. Mais rien, dans le tempérament, dans le caractère, dans

la vie antérieure du personnage, tel que Tolstoï le représente,

n'annonçait ni n'explique cette crise; et quand elle est commencée rien

ne l'interrompt plus. Sans doute, Tolstoï a marqué avec profondeur

l'alliage impur qui est d'abord mêlé aux pensées de sacrifice; les

larmes d'attendrissement et d'admiration pour soi, puis plus tard

l'épouvante et la répugnance qui saisissent Nekhludov, en face de la

réalité. Mais jamais sa résolution ne fléchit. Cette crise n'a aucun

rapport avec des crises antérieures, violentes mais momentanées[239].

Rien ne peut plus arrêter cet homme faible et indécis. Ce prince,

riche, considéré, très sensible aux satisfactions du monde, sur le point

d'épouser une jolie fille qui l'aime et qui ne lui déplaît point, décide

brusquement de tout abandonner, richesse, monde, situation sociale, et

d'épouser une prostituée, afin de réparer une faute ancienne; et son

exaltation se soutient, sans fléchir, pendant des mois; elle résiste à

toutes les épreuves, même à la nouvelle que celle dont il veut faire sa

femme continue sa vie de débauche[240].--Il y a là une sainteté, dont la

psychologie d'un Dostoievsky nous eût montré la source dans les obscures

profondeurs de la conscience et jusque dans l'organisme de ses héros.

Mais Nekhludov n'a rien d'un héros de Dostoievsky. Il est le type de

l'homme moyen, médiocre et sain, qui est le héros habituel de Tolstoï.

En vérité, l'on sent trop la juxtaposition d'un personnage très

réaliste[241] avec une crise morale qui appartient à un autre homme;--et

cet autre, c'est le vieillard Tolstoï.

La même impression de dualité d'éléments se retrouve, à la fin du livre,

où se juxtapose à une troisième partie d'observation strictement

réaliste une conclusion évangélique qui n'est pas nécessaire--acte de

foi personnel, qui ne sort pas logiquement de la vie observée. Ce

n'était pas la première fois que la religion de Tolstoï s'ajoutait à son

réalisme; mais, dans les oeuvres passées, les deux éléments sont mieux

fondus. Ici, ils coexistent, ils ne se mêlent point; et le contraste

frappe d'autant plus que la foi de Tolstoï se passe davantage de toute

preuve, et que son réalisme se fait de jour en jour plus libre et plus

aiguisé. Il y a là trace, non de fatigue, mais d'âge,--une certaine

raideur dans les articulations. La conclusion religieuse n'est pas le

développement organique de l'oeuvre. C'est un _Deus ex machinâ_.... Et

je suis convaincu que, tout au fond de Tolstoï, en dépit de ses

affirmations, la fusion n'était point parfaite entre ses natures

diverses: sa vérité d'artiste et sa vérité de croyant.

Mais si _Résurrection_ n'a pas l'harmonieuse plénitude des oeuvres de

la jeunesse, si je lui préfère, pour ma part, _Guerre et Paix_, elle

n'en est pas moins un des plus beaux poèmes de compassion humaine,--le

plus véridique peut-être. Plus qu'au travers de toute autre, j'aperçois

dans cette oeuvre les yeux clairs de Tolstoï, les yeux gris-pâle qui

pénètrent, «ce regard qui va droit à l'âme[242]», et dans chaque âme

voit Dieu.

Tolstoï ne renonça jamais à l'art. Un grand artiste ne peut, même s'il

le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes

religieuses, renoncer à publier; il ne le peut, à écrire. Jamais Tolstoï

n'interrompit sa création artistique. M. Paul Boyer, qui l'a vu à

Iasnaïa Poliana, dans ces dernières années, dit qu'il menait de front

les oeuvres d'évangélisation ou de polémique et les oeuvres

d'imagination; il se délassait des unes par les autres. Quand il avait

terminé quelque traité social, quelque _Appel aux Dirigeants_ ou _aux

Dirigés_, il s'accordait le droit de reprendre une des belles histoires

qu'il se contait à lui-même,--tel son _Hadji-Mourad_, une épopée

militaire, qui chantait un épisode des guerres du Caucase et de la

résistance des montagnards sous Schamyl[243]. L'art était resté son

délassement, son plaisir. Mais il eût regardé comme une vanité d'en

faire parade[244]. A part son _Cycle de lectures pour tous les jours de

l'année_ (1904-5)[245], où il rassembla les _Pensées de divers écrivains

sur la vérité et la vie_--véritable Anthologie de la sagesse poétique du

monde, depuis les Livres Saints d'Orient jusqu'aux artistes

contemporains,--presque toutes ses oeuvres proprement artistiques, à

partir de 1900, sont restées manuscrites[246].

En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses écrits polémiques et

mystiques dans la bataille sociale. De 1900 à 1910, elle absorbe le

meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, où

l'empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et déjà près de

s'effondrer. La guerre russo-japonaise, la débâcle qui suivit,

l'agitation révolutionnaire, les mutineries de l'armée et de la flotte,

les massacres, les troubles agraires semblaient marquer «la fin d'un

monde»,--comme dit le titre d'un ouvrage de Tolstoï.--Le sommet de la

crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolstoï publia, dans ces années,

une série d'oeuvres retentissantes: _Guerre et Révolution_[247], _le

Grand Crime_, _la Fin d'un Monde_.[248] Durant cette dernière période de

dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais

dans l'univers. Il est seul, étranger à tous les partis, à toutes les

patries, rejeté de son Église qui l'a excommunié[249]. La logique de sa

raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont «acculé à ce dilemme: se

séparer des autres hommes, ou de la vérité.» Il s'est souvenu du dicton

russe: «Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole»; et il s'est séparé

des hommes, pour dire la vérité. Il la dit tout entière à tous. Le vieux

chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les

superstitions religieuses ou sociales, tous les fétiches. Il n'en a pas

seulement aux anciens pouvoirs malfaisants, à l'Église persécutrice, à

l'autocratie tsarienne. Peut-être même s'apaise-t-il un peu à leur

égard, maintenant que tout le monde leur jette la pierre. On les

connaît, elles ne sont plus si redoutables! Et après tout, elles font

leur métier, elles ne trompent pas. La lettre de Tolstoï au tsar Nicolas

II[250] est, dans sa vérité sans ménagements pour le souverain, pleine

de douceur pour l'homme, qu'il appelle son «cher frère», qu'il prie de

«lui pardonner s'il l'a chagriné sans le vouloir»; et il signe: «Votre

frère qui vous souhaite le véritable bonheur».

Mais ce que Tolstoï pardonne le moins, ce qu'il dénonce avec virulence,

ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percés à jour. Ce

n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la liberté. Et l'on ne sait

ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des

socialistes ou des «libéraux».

Il avait pour les libéraux une antipathie de longue date. Tout de suite,

il l'avait ressentie, quand, officier de Sébastopol, il s'était trouvé

dans le cénacle des gens de lettres de Pétersbourg. Ç'avait été une des

causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux,

l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellectuels et leur

prétention de faire, bon gré, mal gré, le bonheur de la nation, en lui

imposant leurs utopies. Très Russe, de vieille souche[251], il avait

une méfiance pour les nouveautés libérales, pour ces idées

constitutionnelles qui venaient d'Occident; et ses deux voyages en

Europe ne firent que fortifier ses préventions. Au retour du premier

voyage, il écrit:

_Éviter l'ambition du libéralisme[252]._

Au retour du second, il note que «la société privilégiée» n'a aucunement

le droit d'élever à sa manière le peuple qui lui est étranger[253]....

Dans _Anna Karénine_, il expose largement son dédain pour les libéraux.

Levine refuse de s'associer à l'oeuvre des institutions provinciales

pour instruire le peuple et aux innovations à l'ordre du jour. Le

tableau des élections à l'assemblée provinciale des seigneurs montre le

marché de dupe que fait un pays, en substituant à son ancienne

administration conservatrice une administration libérale. Rien de

changé, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuse ou la

consécration des siècles.

«Nous ne valons peut-être pas grand'chose, dit le représentant de

l'ancien régime, mais nous n'en avons pas moins duré mille ans.»

Et Tolstoï s'indigne contre l'abus que les libéraux font du mot:

«_Peuple, Volonté du peuple..._» Eh! que savent-ils du peuple? Qu'est-ce

que le peuple?

C'est surtout à l'époque où le mouvement libéral semble sur le point de

réussir et fait convoquer la première Douma, que Tolstoï exprime

violemment sa désapprobation des idées constitutionnelles.

_En ces derniers temps, la déformation du christianisme a donné

lieu à une nouvelle supercherie, qui a mieux enfoncé nos peuples

dans leur servilité. A l'aide d'un système complexe d'élections

parlementaires, il leur fut suggéré qu'en élisant leurs

représentants directement, ils participaient au gouvernement, et

qu'en leur obéissant, ils obéissaient à leur propre volonté, ils

étaient libres. C'est une fourberie. Le peuple ne peut exprimer sa

volonté, même avec le suffrage universel: 1º parce qu'une pareille

volonté collective d'une nation de plusieurs millions d'habitants

ne peut exister; 2º parce que, même si elle existait, la majorité

des voix ne serait pas son expression. Sans insister sur ce fait

que les élus légifèrent et administrent, non pour le bien général,

mais pour se maintenir au pouvoir,--sans appuyer sur le fait de la

dépravation du peuple due à la pression et à la corruption

électorale,--ce mensonge est particulièrement funeste, en raison de

l'esclavage présomptueux où tombent ceux qui s'y soumettent... Ces

hommes libres rappellent les prisonniers qui s'imaginent jouir de

la liberté, lorsqu'ils ont le droit d'élire ceux parmi leurs

geôliers qui sont chargés de la police intérieure de la prison...

Un membre d'un État despotique peut être entièrement libre, même

parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un État

constitutionnel est toujours esclave, car il reconnaît la légalité

des violences commises contre lui... Et voici qu'on voudrait amener

le peuple russe au même état d'esclavage constitutionnel que les

autres peuples européens[254]!..._

Dans son éloignement du libéralisme, c'est le dédain qui domine.

Vis-à-vis du socialisme, c'est--ou plutôt ce serait--la haine, si

Tolstoï ne se défendait de haïr quoi que ce fût. Il le déteste

doublement, parce que le socialisme amalgame en lui deux mensonges:

celui de la liberté et celui de la science. Ne se prétend-il pas fondé

sur je ne sais quelle science économique, dont les lois absolues

régentent le progrès du monde!

Tolstoï est très sévère pour la science. Il a des pages d'une ironie

terrible sur cette superstition moderne et «ces futiles problèmes:

origine des espèces, analyse spectrale, nature du radium, théorie des

nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue

aujourd'hui la même importance qu'on attribuait, au moyen âge, à

l'Immaculée Conception ou à la Dualité de la Substance».--Il raille «ces

servants de la science, qui, de même que les servants de l'Église, se

persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanité, qui, de

même que l'Église, croient en leur infaillibilité, ne sont jamais

d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de même que

l'Église, sont la cause principale de la grossièreté, de l'ignorance

morale, du retard que met l'homme à s'affranchir du mal dont il souffre:

car ils ont rejeté la seule chose qui pouvait unir l'humanité: la

conscience religieuse[255].»

Mais son inquiétude redouble et son indignation éclate, quand il voit

cette arme dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui

prétendent régénérer l'humanité. Tout révolutionnaire l'attriste, quand

il recourt à la violence. Mais le révolutionnaire intellectuel et

théoricien lui fait horreur: c'est un pédant meurtrier, une âme

orgueilleuse et sèche, qui n'aime pas les hommes, qui n'aime que ses

idées[256].

De basses idées, d'ailleurs.

_Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas

de l'homme: son bien-être matériel. Et ce but même, il est

impuissant à l'atteindre par les moyens qu'il préconise[257]._

Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine pour les oppresseurs

et «une envie noire pour la vie douce et rassasiée des riches: une

avidité de mouches qui se rassemblent autour des déjections[258]». Quand

le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde

européenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force

redoublée, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens

prolétaires de l'Europe puissent tout à leur aise se dépraver par le

luxe oisif, comme les Romains[259].

Heureusement que la meilleure force du socialisme se dépense en

fumées,--en discours, comme ceux de Jaurès....

_Quel admirable orateur! Il y a de tout dans ses discours,--et il

n'y a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie

russe: vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers

retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se

retourne et vous dit: «Mais non! je ne suis pas celui que vous

croyez, je suis autre.» Et il vous glisse dans la main... Patience!

Laissons faire le temps. Il en sera des théories socialistes comme

des modes de femmes, qui très rapidement passent du salon à

l'antichambre[260]._

Si Tolstoï fait ainsi la guerre aux libéraux et aux socialistes, ce

n'est pas, tant s'en faut, pour laisser le champ libre à l'autocratie;

c'est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur

entre le vieux monde et le monde nouveau, après qu'on aura éliminé de

l'armée les éléments troubles et dangereux. Car lui aussi, il croit dans

la Révolution. Mais sa Révolution a une bien autre envergure que celle

des révolutionnaires: c'est celle d'un croyant mystique du moyen âge,

qui attend pour le lendemain le règne du Saint-Esprit:

_Je crois qu'à cette heure précise commence la grande révolution,

qui se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien,--la

révolution qui substituera au christianisme corrompu et au régime

de domination qui en découle le véritable christianisme, base de

l'égalité entre les hommes et de la vraie liberté, à laquelle

aspirent tous les êtres doués de raison[261]._

Et quelle heure choisit-il, le voyant prophétique, pour annoncer la

nouvelle ère de bonheur et d'amour? L'heure la plus sombre de la Russie,

l'heure des désastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi

créatrice! Tout est lumière autour d'elle,--jusqu'à la nuit. Tolstoï

aperçoit dans la mort les signes du renouvellement,--dans les calamités

de la guerre de Mandchourie, dans la débâcle des armées russes, dans

l'affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rêve

tire de la victoire du Japon cette conclusion étonnante que la Russie

doit se désintéresser de toute guerre: car les peuples non chrétiens

auront toujours l'avantage, à la guerre, sur les peuples chrétiens «qui

ont franchi la phase de soumission servile».--Est-ce abdication pour son

peuple?--Non, c'est orgueil suprême. La Russie doit se désintéresser de

toute guerre, parce qu'elle doit accomplir «_la grande révolution_».

Et voici que l'Évangéliste de Iasnaïa Poliana, ennemi de la violence,

prophétise, sans s'en douter, la Révolution Communiste[262]!

_La Révolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression

brutale, doit commencer en Russie.--Elle commence._

Pourquoi la Russie doit-elle jouer ce rôle de peuple élu?--Parce que la

révolution nouvelle doit avant tout réparer «_le grand Crime_», la

monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches,

l'esclavage de millions d'hommes, le plus cruel des esclavages[263]. Et

parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquité autant que le

peuple russe[264].

Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus

pénétré du vrai christianisme, et que la révolution qui vient doit

réaliser, au nom du Christ, la loi d'union et d'amour. Or cette loi

d'amour ne peut s'accomplir, si elle ne s'appuie sur la loi de

non-résistance au mal[265]. Et cette non-résistance est, a toujours été

un trait essentiel du peuple russe.

_Le peuple russe a toujours observé à l'égard du pouvoir une tout

autre attitude que les autres pays européens. Jamais il n'est entré

en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il n'y a participé, et

par conséquent il n'a pu en être souillé. Il l'a considéré comme un

mal qu'il faut éviter. Une antique légende représente les Russes

faisant appel aux Variagues, pour venir les gouverner. La majorité

des Russes a toujours mieux aimé supporter les actes de violence

que d'y répondre ou d'y tremper. Elle s'est donc toujours

soumise..._

Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec l'obéissance

servile[266].

_Le vrai chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de

ne pas se soumettre sans lutte à toute violence; mais il ne

saurait y obéir, c'est-à-dire en reconnaître la légitimité[267]._

Au moment où Tolstoï écrivait ces lignes, il était sous l'émotion d'un

des plus tragiques exemples de cette non-résistance héroïque d'un

peuple,--la sanglante manifestation du 22 janvier 1905, à

Saint-Pétersbourg, où une foule désarmée, conduite par le pope Gapone,

se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se

défendre.

Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les

_sectateurs_, pratiquaient opiniâtrément, malgré les persécutions, la

non-obéissance à l'État et refusaient de reconnaître la légitimité du

pouvoir[268]. Après les désastres de la guerre russo-japonaise, cet état

d'esprit n'eut pas de peine à se propager dans le peuple des campagnes.

Les refus de service militaire se multiplièrent; et plus ils furent

cruellement réprimés, plus la révolte grossit au fond des

coeurs.--D'autre part, des provinces, des races entières, sans

connaître Tolstoï, avaient donné l'exemple du refus absolu et passif

d'obéissance à l'État: les Doukhobors du Caucase, dès 1898, les

Géorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolstoï agit beaucoup moins sur ces

mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intérêt de ses écrits est

justement qu'en dépit de ce qu'ont prétendu les écrivains du parti de la

révolution, comme Gorki[269], il fut la voix du vieux peuple russe.

L'attitude qu'il garda, vis-à-vis des hommes qui mettaient en pratique,

au péril de leur vie, les principes qu'il professait[270], fut très

modeste et très digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens

qu'avec les soldats réfractaires, il ne se pose en maître qui enseigne.

_Celui qui ne supporte aucune épreuve ne peut rien apprendre à

celui qui en supporte[271]._

Il implore «le pardon de tous ceux que ses paroles et ses écrits ont pu

conduire aux souffrances[272]». Jamais il n'engage personne à refuser le

service militaire. C'est à chacun de se décider soi-même. S'il a affaire

à quelqu'un qui hésite, «il lui conseille toujours d'entrer au service

et de ne pas refuser l'obéissance, tant que ce ne lui sera pas

moralement impossible». Car, si l'on hésite, c'est que l'on n'est pas

mûr; et «mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un

renégat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des oeuvres

au-dessus de leurs forces[273]». Il se défie de la résolution du

réfractaire Gontcharenko. Il craint «que ce jeune homme n'ait été

entraîné par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de

Dieu[274]». Aux Doukhobors, il écrit de ne pas persister dans leur refus

d'obéissance, par orgueil et par respect humain, mais, «s'ils en sont

capables, de délivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs

enfants. Personne ne les condamnera pour cela». Ils ne doivent

s'obstiner «que si l'esprit du Christ est ancré en eux, parce qu'alors

ils seront heureux de souffrir[275]». En tout cas, il prie ceux qui se

font persécuter «de ne rompre, à aucun prix, leurs rapports affectueux

avec ceux qui les persécutent[276]». Il faut aimer Hérode, comme il

l'écrit, dans une belle lettre à un ami:

_Vous dites: «On ne peut aimer Hérode».--Je l'ignore, mais je sens,

et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si

je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie[277]._

Divine pureté, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se

contenter des paroles mêmes de l'Évangile: «_Aime ton prochain comme

toi-même_», parce qu'il y trouve encore un relent d'égoïsme[278]!

Amour trop vaste, au gré de certains, et si dégagé de tout égoïsme

humain qu'il se dilue dans le vide!--Et pourtant, qui plus que Tolstoï

se défie de «_l'amour abstrait_»?

_Le plus grand péché d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes,

l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin....

Aimer les hommes qu'on ne connaît pas, qu'on ne rencontrera jamais,

c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en même temps,

on est si content de soi! La conscience est bernée.--Non. Il faut

aimer le prochain,--celui avec qui l'on vit, et qui vous

gêne[279]._

Je lis dans la plupart des études sur Tolstoï que sa philosophie et sa

foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beauté de ces pensées est

trop éternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveauté à la mode....

D'autres relèvent leur caractère utopique. Il est encore vrai: elles

sont utopiques, comme l'Évangile. Un prophète est un utopiste; il vit

dès ici-bas de la vie éternelle; et que cette apparition nous ait été

accordée, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophètes, que le

plus grand de nos artistes ait cette auréole au front,--c'est là, me

semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le

monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles,

ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande âme, incarnation de

l'amour fraternel dans un siècle ensanglanté par la haine!

Sa figure avait pris les traits définitifs, sous lesquels elle restera

dans la mémoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une

double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de

patriarche, qui rappelle le Moïse de Dijon. Le vieux visage s'était

adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de

l'affectueuse bonté. Comme il avait changé, depuis la brutalité presque

animale des vingt ans et la raideur empesée du soldat de Sébastopol!

Mais les yeux clairs ont toujours leur fixité profonde, cette loyauté de

regard, qui ne cache rien de soi, et à qui rien n'est caché.

* * * * *

Neuf ans avant sa mort, dans la réponse au Saint-Synode (17 avril 1901),

Tolstoï disait:

_Je dois à ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir

aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort._

Je songe, en l'entendant, à la parole antique: «_que l'on ne doit

appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort_».

Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles

restées fidèles?

Vie de Tolstoï · 第 7 / 15 段