Il était sauvé. Dieu lui était apparu[143].
Mais comme il n'était pas un mystique de l'Inde, à qui l'extase suffit,
comme en lui se mêlaient aux rêves de l'Asiatique la manie de raison et
le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite
traduire sa révélation en foi pratique et dégager de cette vie divine
des règles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le désir
sincère de croire aux croyances des siens, il commença par étudier la
doctrine de l'Église orthodoxe, dont il faisait partie[144]. Afin d'en
être plus près, il se soumit pendant trois ans à toutes les cérémonies,
se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait,
s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou
incompréhensible, s'unissant dans leur foi à tous ceux qu'il aimait,
vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu'à un certain moment
«l'amour lui ouvrirait les portes de la vérité».--Mais il avait beau
faire: sa raison et son coeur se révoltaient. Tels actes, comme le
baptême et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le força à
répéter que l'hostie était le vrai corps et le vrai sang du Christ, «il
en eut comme un coup de couteau au coeur». Ce ne furent pourtant pas
les dogmes qui élevèrent entre lui et l'Église un mur infranchissable,
mais les questions pratiques,--deux surtout: l'intolérance haineuse et
mutuelle des Églises[145], et la sanction, formelle ou tacite, donnée à
l'homicide,--la guerre et la peine de mort.
Alors Tolstoï brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que
depuis trois années il comprimait sa pensée. Il ne ménagea plus rien.
Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille
encore il s'obstinait à pratiquer. Dans sa _Critique de la théologie
dogmatique_ (1879-1881), il la traita non seulement «d'insanité, mais de
mensonge conscient et intéressé[146]». Il lui opposa l'Évangile, dans
sa _Concordance et Traduction des quatre Évangiles_ (1881-1883). Enfin,
sur l'Évangile, il édifia sa foi (_En quoi consiste ma foi_, 1883).
Elle tient toute en ces mots:
_Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est
possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront._
Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolstoï
ramène l'enseignement essentiel à cinq commandements:
I. Ne te mets pas en colère.
II. Ne commets pas l'adultère.
III. Ne prête pas serment.
IV. Ne résiste pas au mal par le mal.
V. Ne sois l'ennemi de personne.
C'est la partie négative de la doctrine, dont la partie positive se
résume en ce seul commandement:
Aime Dieu et ton prochain comme toi-même.
_Le Christ a dit que celui qui aura violé le moindre de ces
commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des
cieux._
Et Tolstoï ajoute naïvement:
_Si étrange que cela paraisse, j'ai dû, après dix-huit siècles,
découvrir ces règles comme une nouveauté._
Tolstoï croit-il donc à la divinité du Christ?--En aucune façon. A quel
titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la lignée des
sages,--Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isaïe,--qui
ont montré aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie
qu'il faut suivre[147]. Tolstoï est le disciple de ces grands créateurs
religieux, de ces demi-dieux et de ces prophètes hindous, chinois et
hébraïques. Il les défend--comme il sait défendre: en attaquant--contre
ceux qu'il nomme «les Pharisiens» et «les Scribes»: contre les Églises
établies et contre les représentants de la science orgueilleuse, ou
plutôt «du philosophisme scientifique[148]». Ce n'est pas qu'il fasse
appel à la révélation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la
période de troubles que racontent _les Confessions_, il est et reste
essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de
la Raison.
«_Au commencement était le Verbe_, répète-t-il avec saint Jean, _le
Verbe, Logos, c'est-à-dire la Raison_[149].»
Son livre _De la Vie_ (1887) porte, en épigraphe, les lignes fameuses de
Pascal[150]:
_L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais
c'est un roseau pensant.... Toute notre dignité consiste dans la
pensée... Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la
morale._
Et le livre entier n'est qu'un hymne à la Raison.
Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison
restreinte, «qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la
vie tout entière», mais la loi souveraine qui régit la vie de l'homme,
«la loi suivant laquelle doivent forcément vivre _les êtres
raisonnables, c'est-à-dire les hommes_».
_C'est une loi analogue à celles qui régissent la nutrition et la
reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe
et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que
dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre
nature animale à la loi de la raison, en vue d'acquérir le bien,
que consiste notre vie... La raison ne peut être définie, et nous
n'avons pas besoin de la définir, car non seulement nous la
connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que
l'homme sait, il le connaît au moyen de la raison et non pas de la
foi[151]... La vraie vie ne commence qu'au moment où se manifeste
la raison. La seule vie véritable est la vie de la raison._
Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? «Elle
n'est pas notre vie», dit Tolstoï, car elle ne dépend pas de nous.
_Notre activité animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanité
en a fini avec l'idée de la vie considérée comme existence
individuelle. La négation de la possibilité du bien individuel
reste une vérité inébranlable pour tout homme de notre époque, qui
est doué de raison[152]._
Il y a là toute une série de postulats, que je n'ai pas à discuter ici,
mais qui montrent avec quelle passion la raison s'était emparée de
Tolstoï. En vérité, elle était une passion, non moins aveugle et jalouse
que les autres passions qui l'avaient possédé pendant la première moitié
de sa vie. Un feu s'éteint, l'autre s'allume. Ou plutôt, c'est toujours
le même feu. Mais il change d'aliments.
Et ce qui ajoute à la ressemblance entre les passions «individuelles» et
cette passion «rationnelle», c'est que l'une comme les autres ne se
satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se réaliser.
_Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ._
Et quelle est l'activité de la raison?--L'amour.
_L'amour est la seule activité raisonnable de l'homme, l'amour est
l'état de l'âme le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont
il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison,
qui seul le fait croître... L'amour est le bien réel, le bien
suprême, qui résout toutes les contradictions de la vie, qui non
seulement fait disparaître l'épouvante de la mort, mais pousse
l'homme à se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour
que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est
digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-même. Aussi
le véritable amour n'est-il réalisable que lorsque l'homme comprend
qu'il lui est impossible d'acquérir le bonheur individuel. C'est
alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble
greffe de l'amour véritable; et cette greffe emprunte pour sa
croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage,
l'individualité animale...[153]._
Ainsi, Tolstoï n'arrive pas à la foi, comme un fleuve épuisé, qui se
perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces impétueuses
amassées durant une puissante vie.--On allait s'en apercevoir.
Cette foi passionnée, où s'unissent en une ardente étreinte la Raison
et l'Amour, a trouvé son expression la plus auguste dans la célèbre
réponse au Saint-Synode qui l'excommuniait[154]:
_Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe
de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois
que la volonté de Dieu n'a jamais été plus clairement exprimée que
dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considérer
Christ comme Dieu et lui adresser des prières, sans commettre le
plus grand des sacrilèges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme
consiste en l'accomplissement de la volonté de Dieu; je crois que
la volonté de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse
toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui,
ce qui résume, dit l'Évangile, toute la loi et les prophètes. Je
crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement
d'accroître l'amour en lui, je crois que ce développement de notre
puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui
grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une félicité plus
parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera,
plus que toute autre force, à fonder sur terre le royaume de Dieu,
c'est-à-dire à remplacer une organisation de la vie où la division,
le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre
nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité. Je
crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen:
les prières. Non la prière publique dans les temples, que le Christ
a formellement réprouvée (Matth., VI, 5-13). Mais la prière dont
lui-même nous a donné l'exemple, la prière solitaire qui raffermit
en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous
dépendons seulement de la volonté de Dieu... Je crois à la vie
éternelle, je crois que l'homme est récompensé selon ses actes, ici
et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement
qu'à mon âge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un
effort pour ne pas appeler de mes voeux la mort de mon corps,
c'est-à-dire ma naissance à une vie nouvelle...[155]._
Il pensait être arrivé au port, avoir atteint le refuge où son âme
inquiète pourrait se reposer. Il n'était qu'au début d'une activité
nouvelle.
Un hiver passé à Moscou (ses devoirs de famille l'avaient obligé à y
suivre les siens)[156], le recensement de la population, auquel il
obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir
de près la misère des grandes villes. L'impression produite sur lui fut
effroyable. Le soir du jour où il avait pris contact, pour la première
fois, avec cette plaie cachée de la civilisation, racontant à un ami ce
qu'il avait vu, «il se mit à crier, pleurer, brandir le poing».
«On ne peut pas vivre ainsi!» disait-il avec des sanglots, «Cela ne peut
pas être! Cela ne peut pas être[157]!...» Il retomba, pour des mois,
dans un désespoir affreux. La comtesse Tolstoï lui écrivait, le 3 mars
1882:
_Tu disais naguère: «A cause du manque de foi, je voulais me
pendre». Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?_
Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi béate et satisfaite
de soi, parce qu'il n'avait pas l'égoïsme du penseur mystique, trop
occupé de son salut pour songer à celui des autres[158], parce qu'il
avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les
misérables qu'il avait vus, et que dans la bonté passionnée de son
coeur, il lui semblait être responsable de leurs souffrances et de
leur abjection: ils étaient les victimes de cette civilisation, aux
privilèges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse à
laquelle une caste élue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le
bénéfice de tels crimes, c'était s'y associer. Sa conscience n'eut plus
de repos qu'il ne les eût dénoncés.
_Que devons-nous faire?_ (1884-86)[159] est l'expression de cette
deuxième crise, beaucoup plus tragique que la première, et bien plus
grosse en conséquences. Qu'étaient les angoisses religieuses
personnelles de Tolstoï dans cet océan de misère humaine, de misère
réelle, non forgée par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de
ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher à la
supprimer, à tout prix.--Hélas! est-ce possible?...
Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans émotion[160], dit ce
que Tolstoï souffrit alors. Il est représenté de face, assis, les bras
croisés, en blouse de moujik; il a l'air accablé. Ses cheveux sont
encore noirs, sa moustache déjà grise, sa grande barbe et ses favoris
tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon
harmonieux. Il y a tant de bonté dans le gros nez de bon chien, dans les
yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si
sûrement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est
creusée, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous
des yeux. Il a pleuré. Mais il est fort et prêt au combat.
Il avait une logique héroïque.
_Je m'étonne toujours de ces paroles si souvent répétées: «Oui,
c'est bien en théorie; mais comment sera-ce en pratique?» Comme si
la théorie consistait en de belles paroles nécessaires pour la
conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!...
Quand j'ai compris une chose à laquelle j'ai réfléchi, alors je ne
puis la faire autrement que je l'ai comprise[161]._
Il commence par décrire, avec une exactitude photographique, la misère à
Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers
pauvres, ou aux asiles de nuit[162]. Il se convainc que ce n'est pas
avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces
malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes.
Alors, il cherche bravement d'où vient le mal. Et d'anneau en anneau se
déroule la chaîne effrayante des responsabilités. Les riches d'abord, et
la contagion de leur luxe maudit, qui attire et déprave[163]. La
séduction universelle de la vie sans travail.--L'État ensuite, cette
entité meurtrière, créée par les violents pour dépouiller et asservir, à
leur profit, le reste de l'humanité.--L'Église, associée; la science et
l'art, complices... Comment combattre toutes ces armées du mal? D'abord,
en refusant de s'y enrôler. En refusant de participer à l'exploitation
humaine. En renonçant à l'argent et à la possession de la terre[164], en
ne servant point l'État.
Mais ce n'est pas assez, il faut «ne pas mentir», ne pas avoir peur de
la vérité. Il faut «se repentir», et arracher l'orgueil, enraciné avec
l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. «_Tu gagneras ton
pain à la sueur de ton front_»: c'est le premier commandement et le plus
essentiel[165]. Et Tolstoï, répondant par avance aux railleries de
l'élite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'énergie
intellectuelle, mais qu'il l'accroît au contraire et qu'il répond aux
exigences normales de la nature. La santé ne peut qu'y gagner; l'art,
davantage encore. De plus, il rétablit l'union entre les hommes.
Dans ses ouvrages suivants, Tolstoï complétera ces préceptes d'hygiène
morale. Il s'inquiétera d'achever la cure de l'âme, d'en refaire
l'énergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la
conscience[166], et les plaisirs cruels, qui la tuent[167]. Il donne
l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus
enracinée: la chasse[168]. Il pratique l'abstinence, qui forge la
volonté. Tel, un athlète qui s'impose une dure discipline, pour
combattre et pour vaincre.
_Que devons-nous faire?_ marque la première étape de la route difficile
où Tolstoï allait s'engager, quittant la paix relative de la méditation
religieuse pour la mêlée sociale. Et dès lors commença cette guerre de
vingt ans, qu'au nom de l'Évangile le vieux prophète d'Iasnaïa Poliana
livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux
crimes et aux mensonges de la civilisation.
Autour de lui, la révolution morale de Tolstoï rencontrait peu de
sympathie; elle désolait sa famille.
Depuis longtemps déjà, la comtesse Tolstoï observait, inquiète, les
progrès d'un mal qu'elle combattait en vain. Dès 1874, elle s'indignait
de voir son mari perdre tant de forces et de temps à des travaux pour
les écoles.
_Ce Syllabaire, cette arithmétique, cette grammaire, je les méprise
et ne puis faire semblant de m'y intéresser._
Ce fut bien autre chose quand à la pédagogie succéda la religion. Si
hostile fut l'accueil fait par la comtesse aux premières confidences du
nouveau converti que Tolstoï éprouve le besoin de s'excuser, quand il
parle de Dieu dans ses lettres:
_Ne te fâche pas, comme tu le fais parfois, quand je mentionne
Dieu; je ne puis l'éviter, car il est la base même de ma
pensée[169]._
La comtesse est touchée, sans doute; elle tâche de dissimuler son
impatience; mais elle ne comprend pas; elle observe son mari avec
inquiétude:
_Ses yeux sont étranges, fixes. Il ne parle presque pas. Il semble
n'être pas de ce monde[170]._
Elle pense qu'il est malade:
_Léon travaille toujours, à ce qu'il dit. Hélas! il écrit des
discussions religieuses quelconques. Il lit et réfléchit, jusqu'à
se donner mal à la tête, et tout cela pour montrer que l'Église
n'est pas d'accord avec la doctrine de l'Évangile. C'est à peine
s'il se trouve en Russie une dizaine de personnes que cela puisse
intéresser. Mais il n'y a rien à faire. Je ne souhaite qu'une
chose: qu'il en finisse au plus vite, et que cela passe comme une
maladie[171]._
La maladie ne passa point. La situation devint de plus en plus pénible
entre les deux époux. Ils s'aimaient, ils avaient l'un pour l'autre une
estime profonde; mais il leur était impossible de se comprendre. Ils
tâchaient de se faire des concessions mutuelles, qui devenaient--comme
c'est l'habitude--de mutuels tourments. Tolstoï s'obligeait à suivre
les siens, à Moscou. Il écrivait dans son _Journal_:
_Le mois le plus pénible de ma vie. L'installation à Moscou. Tous
s'installent. Quand donc commenceront-ils à vivre? Tout cela, non
pour vivre, mais parce que les autres gens font ainsi! Les
malheureux[172]!..._
Dans ces mêmes jours, la comtesse écrivait:
_Moscou. Il y aura demain un mois que nous sommes ici. Les deux
premières semaines, j'ai pleuré chaque jour, parce que Léon était
non seulement triste, mais tout à fait abattu. Il ne dormait pas,
il ne mangeait pas, et même parfois, il pleurait; j'ai cru que je
deviendrais folle[173]._
Ils durent s'éloigner l'un de l'autre, pendant quelque temps. Ils se
demandent pardon de se faire souffrir. Comme ils s'aiment toujours!...
Il lui écrit:
_Tu dis: «Je t'aime et tu n'en as pas besoin». C'est la seule chose
dont j'aie besoin... Ton amour me réjouit plus que tout au
monde[174]._
Mais, dès qu'ils se retrouvent ensemble, le désaccord s'accuse. La
comtesse ne peut prendre son parti de cette manie religieuse, qui pousse
maintenant Tolstoï à apprendre l'hébreu avec un rabbin.
_Rien autre ne l'intéresse plus. Il dépense ses forces à des
sottises. Je ne puis cacher mon mécontentement[175]._
Elle lui écrit:
_Je ne puis que m'attrister que de pareilles forces intellectuelles
se dépensent à couper du bois, chauffer le samovar, et coudre des
bottes._
Et elle ajoute, avec le sourire affectueux et moqueur d'une mère qui
regarde jouer son enfant, un peu fou:
_Enfin, je me suis calmée avec le proverbe russe: «Que l'enfant
s'amuse de n'importe quoi, pourvu qu'il ne pleure pas[176]!»_
Mais la lettre n'est pas partie qu'elle voit en pensée son mari lisant
ces lignes, de ses bons yeux candides, qu'attriste ce ton d'ironie; et
elle rouvre la lettre, dans un élan d'amour:
_Tout d'un coup, tu t'es représenté si clairement à moi, et j'ai
senti un tel accès de tendresse pour toi! Il y a en toi quelque
chose de si sage, de si bon, de si naïf, de si persévérant, tout
cela éclairé par une lumière de compassion pour tous, et ce regard
qui va droit à l'âme... Et cela n'appartient qu'à toi seul._
Ainsi, ces deux êtres qui s'aimaient, se torturaient l'un l'autre et se
désolaient ensuite du mal qu'ils avaient pu faire, sans pouvoir
l'empêcher. Situation sans issue, qui dura près de trente ans, et à
laquelle, seule, devait mettre fin, dans une heure d'égarement, la fuite
du vieux roi Lear, mourant, à travers la steppe.
On n'a pas assez remarqué l'appel émouvant aux femmes, qui termine _Que
devons-nous faire?_--Tolstoï n'a aucune sympathie pour le féminisme
moderne[177]. Mais pour celle qu'il nomme «la femme-mère», pour celle
qui connaît le vrai sens de la vie, il a des paroles d'adoration pieuse;
il fait un magnifique éloge de ses peines et de ses joies, de la
grossesse et de la maternité, de ces souffrances terribles, de ces
années sans repos, de ce travail invisible, épuisant, dont la femme
n'attend la récompense de personne, et de cette béatitude qui inonde
l'âme, au sortir de la douleur, quand elle a accompli la Loi. Il trace
le portrait de l'épouse vaillante, qui est pour son mari une aide, non
un obstacle. Elle sait que, «seul le sacrifice obscur, sans récompense,
pour la vie des autres, est la vocation de l'homme».
_Une telle femme non seulement n'encouragera pas son mari à un
travail faux et trompeur, qui n'a pour but que de jouir du travail
des autres; mais avec horreur et dégoût, elle envisagera cette
activité qui serait une séduction pour ses enfants. Elle exigera de
son compagnon le vrai travail, qui veut de l'énergie et ne craint
pas le danger... Elle sait que les enfants, les générations à
venir, sont ce qu'il est donné aux hommes de voir de plus saint, et
qu'elle vit pour servir, de tout son être, cette oeuvre sacrée.
Elle développera dans ses enfants et dans son mari la force du
sacrifice... Ce sont de telles femmes, qui dominent les hommes et
leur servent d'étoile conductrice... O femmes-mères! Entre vos
mains est le salut du monde[178]!_
C'est l'appel d'une voix qui supplie, qui espère encore... Ne
sera-t-elle pas entendue?...
Quelques années plus tard, la dernière lueur d'espoir est éteinte:
_Vous ne le croirez peut-être pas; mais vous ne sauriez imaginer
combien je suis isolé, jusqu'à quel point mon moi véritable est
méprisé par tous ceux qui m'entourent[179]._
Si les plus aimants méconnaissaient ainsi la grandeur de sa
transformation morale, on ne pouvait attendre des autres ni plus de
pénétration, ni plus de respect. Tourgueniev, avec qui Tolstoï avait
tenu à se réconcilier, plutôt dans un esprit d'humilité chrétienne que
parce qu'il avait changé de sentiments à son égard[180], disait
ironiquement: «Je plains beaucoup Tolstoï; mais d'ailleurs, comme disent
les Français, chacun tue ses puces, à sa manière[181]».
Quelques années plus tard, sur le point de mourir, il écrivait à Tolstoï
la lettre connue, où il suppliait son «ami, le grand écrivain de la
terre russe», de «retourner à la littérature[182]».
Tous les artistes européens s'associaient à l'inquiétude et à la prière
de Tourgueniev, mourant. Eugène-Melchior de Vogüé, à la fin de l'étude
qu'en 1886 il consacrait à Tolstoï, prenait prétexte d'un portrait de
l'écrivain en costume de moujik, tirant l'alène, pour lui adresser une
éloquente apostrophe:
_Artisan de chefs-d'oeuvre, ce n'est pas là votre outil!... Notre
outil, c'est la plume; notre champ, l'âme humaine, qu'il faut
abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce
cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on
le remettait à la charrue: «Je n'ai pas affaire de semer le grain
de blé, mais de répandre dans le monde les semences spirituelles»._
Comme si Tolstoï avait jamais songé à renier son rôle de semeur du blé
de la pensée!... A la fin de: _En quoi consiste ma foi_[183], il
écrivait:
_Je crois que ma vie, ma raison, ma lumière, m'est donnée
exclusivement pour éclairer les hommes. Je crois que ma
connaissance de la vérité est un talent qui m'est prêté pour cet
objet, que ce talent est un feu, qui n'est feu que quand il brûle.
Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette
lumière qui est en moi, et de la tenir haut devant les hommes pour
qu'ils la voient[184]._