nouveau à elles-mêmes, dans l'atmosphère démoralisante des villes, les
âmes découragées, inquiètes, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au
souffle empoisonné du monde se mêlent les effluves enivrants et
affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui
rapprochent du prince André la charmante Natacha, et qui, l'instant
d'après, la jettent dans les bras du premier séducteur venu. Tant de
poésie, de tendresse, de pureté de coeur, que le monde a flétries! Et
toujours «le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la
terre». Mais les hommes ne le voient pas. Même André a oublié la lumière
d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus «qu'une voûte sombre et
pesante», qui recouvre le néant.
Il est temps que se lève de nouveau sur ces âmes anémiées l'ouragan de
la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette
journée. Les inimitiés s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre.
André, blessé, pleure de tendresse et de pitié sur le malheur de l'homme
qu'il haïssait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance.
L'unité des coeurs s'accomplit par le sacrifice passionné à la patrie
et par la soumission aux lois divines.
_Accepter l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec
austérité... L'épreuve la plus difficile est la soumission de la
liberté humaine aux lois divines. La simplicité de coeur consiste
dans la soumission à la volonté de Dieu._
L'âme du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le
généralissime Koutouzov:
_Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que
l'expérience, résultat des passions, et chez qui l'intelligence,
destinée à grouper les faits et à en tirer des conclusions, était
remplacée par une contemplation philosophique des événements,
n'invente rien, n'entreprend rien; mais il écoute et se rappelle
tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile,
ne permettra rien de nuisible. Il épie sur le visage de ses troupes
cette force insaisissable qui s'appelle la volonté de vaincre, la
victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa
volonté: la marche inévitable des faits qui se déroulent devant ses
yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa
personne._
Enfin, il a le coeur russe. Ce fatalisme du peuple russe,
tranquillement héroïque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik,
Platon Karataiev, simple, pieux, résigné, avec son bon sourire dans les
souffrances et dans la mort. A travers les épreuves, les ruines de la
patrie, les affres de l'agonie, les deux héros du livre, Pierre et
André, arrivent à la délivrance morale et à la joie mystique, par
l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant.
Tolstoï ne termine point là. L'épilogue, qui se passe en 1820, est une
transition d'une époque à une autre, de l'âge napoléonien à l'âge des
Décembristes. Il donne le sentiment de la continuité et du
recommencement de la vie. Au lieu de débuter et de finir en pleine
crise, Tolstoï finit, comme il a débuté, au moment où une grande vague
s'efface et où la vague suivante naît. Déjà l'on aperçoit les héros à
venir, les conflits qui s'élèveront entre eux et les morts qui
ressuscitent dans les vivants[111].
J'ai tâché de dégager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on
se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance
extraordinaire de vie de ces centaines de héros, tous individuels et
dessinés d'une façon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs,
Russes, Autrichiens et Français! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour
cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littérature
européenne, Tolstoï a fait des esquisses sans nombre, «combiné,
disait-il, des millions de projets», fouillé dans les bibliothèques, mis
à contribution ses archives de famille[112], ses notes antérieures, ses
souvenirs personnels. Cette préparation minutieuse assure la solidité du
travail, mais ne lui enlève rien de sa spontanéité. Tolstoï travaillait,
d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au
lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de _Guerre et Paix_,
c'est sa jeunesse de coeur. Il n'est pas une autre oeuvre de Tolstoï
qui soit aussi riche en âmes d'enfants et d'adolescents; et chacune est
une musique, d'une pureté de source, d'une grâce qui attendrit comme une
mélodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit
Pétia.
La plus exquise est Natacha. Chère petite fille, fantasque, rieuse, au
coeur aimant, qu'on voit grandir auprès de soi, que l'on suit dans la
vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une soeur,--qui ne
croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, où Natacha, à sa
fenêtre que baigne le clair de lune, rêve et parle follement, au-dessus
de la fenêtre du prince André qui l'écoute.... Émotions du premier bal,
amour, attente d'amour, floraison de désirs et de rêves désordonné,
course en traîneau, la nuit, dans la forêt neigeuse où s'allument des
lueurs fantastiques. Nature, qui vous étreint de sa trouble tendresse.
Soirée à l'Opéra, monde étrange de l'art, où la raison se grise; folie
du coeur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave
l'âme, divine pitié, qui veille le bien-aimé mourant.... On ne peut
évoquer ces pauvres souvenirs sans l'émotion qu'on aurait à parler d'une
amie, la plus aimée. Ah! qu'une telle création fait mesurer la faiblesse
des types féminins dans presque tout le roman et le théâtre
contemporains! La vie même est saisie, et si souple, si fluide que,
d'une ligne à l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.--La
princesse Marie, la laide, belle par la bonté, n'est pas une peinture
moins parfaite; mais comme elle eût rougi, la fille timide et gauche,
comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dévoilés
tous les secrets d'un coeur, qui se cache peureusement aux regards!
En général, les caractères de femmes sont, comme je l'indiquais, très
supérieurs aux caractères d'hommes, surtout à ceux des deux héros où
Tolstoï a mis sa pensée propre: la nature molle et faible de Pierre
Besoukhov, la nature ardente et sèche du prince André Bolkonski. Ce sont
des âmes qui manquent de centre; elles oscillent perpétuellement, plutôt
qu'elles n'évoluent; elles vont d'un pôle à l'autre, sans jamais
avancer. On répondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je
remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mêmes critiques. C'est
à ce propos que Tourgueniev reprochait à la psychologie de Tolstoï de
rester stationnaire. «Pas de vrai développement. D'éternelles
hésitations, des vibrations du sentiment[113].» Tolstoï convenait
lui-même qu'il avait un peu sacrifié, par moments, les caractères
individuels[114] à la fresque historique.
Et la gloire, en effet, de _Guerre et Paix_ est dans la résurrection de
tout un âge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille
des nations. Ses vrais héros, ce sont les peuples; et derrière eux,
comme derrière les héros d'Homère, les dieux qui les mènent: les forces
invisibles, «les infiniment petits qui dirigent les masses», le souffle
de l'Infini. Ces combats gigantesques, où un destin caché entrechoque
les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par delà l'_Iliade_, on
songe aux épopées hindoues[115].
* * * * *
_Anna Karénine_ marque, avec _Guerre et Paix_, le sommet de cette
période de maturité[116]. C'est une oeuvre plus parfaite, que mène un
esprit encore plus sûr de son métier artistique, plus riche aussi
d'expérience, et pour qui le monde du coeur n'a plus aucun secret.
Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fraîcheur
d'enthousiasme,--les grandes ailes de _Guerre et Paix_. Tolstoï n'a
déjà plus la même joie à créer. La quiétude passagère des premiers temps
du mariage a disparu. Dans le cercle enchanté de l'amour et de l'art,
que la comtesse Tolstoï a tracé autour de lui, recommencent à se glisser
les inquiétudes morales.
Déjà, dans les premiers chapitres de _Guerre et Paix_, un an après le
mariage, les confidences du prince André à Pierre, au sujet du mariage,
marquaient le désenchantement de l'homme qui voit dans la femme aimée
l'étrangère, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire à son
développement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour
des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brèves menaces,
qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois où Tolstoï termine
_Guerre et Paix_, en 1869, voici une secousse plus grave:
Il avait quitté les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine.
Une nuit, il était couché; deux heures du matin venaient de sonner:
_J'étais terriblement fatigué, j'avais sommeil et me sentais assez
bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel
effroi que jamais je n'ai éprouvé rien de pareil. Je te raconterai
cela en détail[117]: c'était vraiment épouvantable. Je sautai du
lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis,
et quand on m'éveilla, j'étais complètement remis. Hier, la même
chose s'est reproduite, mais à un degré beaucoup moindre...[118]._
Le château d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la
comtesse Tolstoï, se lézarde. Dans le vide où l'achèvement de _Guerre et
Paix_ laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses
préoccupations philosophiques[119] et pédagogiques: il veut écrire un
_Abécédaire_[120] pour le peuple; il y travaille quatre ans avec
acharnement; il en est plus fier que de _Guerre et Paix_, et, lorsqu'il
l'a écrit (1872), il en récrit un second (1875). Puis, il s'entiche du
grec, il l'étudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il
découvre «le délicieux Xénophon», et Homère, le vrai Homère, non pas
celui des traducteurs, «tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent
d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse», mais «cet
autre diable, qui chante à pleine voix, sans que jamais lui vienne en
tête que quelqu'un peut l'écouter[121]».
_Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis
convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment
beau, d'une beauté simple, jusqu'à présent je ne savais rien[122]._
C'est une folie: il en convient. Il se remet à l'école avec une telle
passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de
koumiss, à Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mécontent de
tout. A la suite d'un procès, en 1872, il parle sérieusement de vendre
tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse
Tolstoï se désole:
_Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guériras pas. Ce
sont eux qui te valent cette angoisse et cette indifférence pour la
vie présente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue
morte: elle met dans un état d'esprit mort[123]._
Enfin, après beaucoup de projets abandonnés, à peine ébauchés, le 19
mars 1873, à la grande joie de la comtesse, il commence _Anna
Karénine_[124]. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attristée par des
deuils domestiques[125]; sa femme est malade. «La béatitude ne règne pas
dans la maison[126]...»
L'oeuvre porte un peu la trace de cette expérience attristée, de ces
passions désabusées[127]. Sauf dans les jolis chapitres des fiançailles
de Levine, l'amour n'a plus la jeune poésie qui égale certaines pages de
_Guerre et Paix_ aux plus belles poésies lyriques de tous les temps. En
revanche, il a pris un caractère âpre, sensuel, impérieux. La fatalité
qui règne sur le roman n'est plus, comme dans _Guerre et Paix_, une
sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais
la folie d'aimer, «la Vénus tout entière...» C'est elle qui, dans la
scène merveilleuse du bal, où la passion s'empare, à leur insu, d'Anna
et de Wronski, prête à la beauté innocente d'Anna, couronnée de pensées
et vêtue de velours noir, «une séduction presque infernale»[128]. C'est
elle qui, lorsque Wronski vient de se déclarer, fait rayonner le visage
d'Anna,--«non de joie: c'était le rayonnement terrible d'un incendie,
par une nuit obscure[129]». C'est elle qui, dans les veines de cette
femme loyale et raisonnable, de cette jeune mère aimante, fait couler
une force voluptueuse de sève et s'installe dans son coeur, qu'elle ne
quittera plus qu'après l'avoir détruit. Aucun de ceux qui approchent
Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du démon caché. La
première, Kitty, le découvre, avec saisissement. Une crainte
mystérieuse se mêle à la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine,
en sa présence, perd toute sa volonté. Anna elle-même sait bien qu'elle
ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se déroule, l'implacable
passion ronge, pièce par pièce, tout l'édifice moral de la fière
personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son âme brave et
sincère, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa
vanité mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire à son
amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants;
la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige à
mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang
des femmes qui ne cherchent plus qu'à tourner la tête à tout homme, quel
qu'il soit; elle a recours à la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour
où les tourments intolérables qui la dévorent la jettent, avec l'amer
sentiment de sa déchéance morale, sous les roues d'un wagon. «Et le
petit moujik à barbe ébouriffée»,--la vision sinistre qui a hanté ses
rêves et ceux de Wronski,--«se penche du marchepied du wagon sur la
voie»; et, disait le rêve prophétique, «il était courbé en deux sur un
sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait été la
vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...»
«_Je me suis réservé la vengeance_[130]», dit le Seigneur....
Autour de cette tragédie d'une âme que l'amour consume et qu'écrase la
Loi de Dieu,--peinture d'une seule coulée et d'une profondeur
effrayante,--Tolstoï a disposé, comme dans _Guerre et Paix_, les romans
d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallèles alternent
d'une façon un peu raide et factice, sans atteindre à l'unité organique
de la symphonie de _Guerre et Paix_. On peut aussi trouver que le
parfait réalisme de certains tableaux--les cercles aristocratiques de
Pétersbourg et leurs oisifs entretiens,--touche parfois à l'inutilité.
Enfin, plus ouvertement encore que dans _Guerre et Paix_, Tolstoï a
juxtaposé sa personnalité morale et ses idées philosophiques au
spectacle de la vie. Mais l'oeuvre n'en est pas moins d'une richesse
merveilleuse. Même profusion de types que dans _Guerre et Paix_, et tous
d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent même
supérieurs. Tolstoï s'est complu à peindre Stepane Arcadievitch,
l'aimable égoïste, que nul ne peut voir sans répondre à son affectueux
sourire, et Karénine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme
d'État distingué et médiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments
vrais sous une ironie perpétuelle: mélange de dignité et de lâcheté, de
pharisianisme et de sentiment chrétien; produit étrange d'un monde
artificiel, dont il lui est impossible malgré son intelligence et sa
générosité réelle de se dégager jamais,--et qui a bien raison de se
défier de son coeur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber
à la fin dans une niaiserie mystique.
Mais l'intérêt principal du roman, avec la tragédie d'Anna et les
tableaux variés de la société russe vers 1860,--salons, cercles
d'officiers, bals, théâtres, courses,--est dans son caractère
autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolstoï,
Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolstoï lui a prêté
ses idées à la fois conservatrices et démocratiques, son
anti-libéralisme d'aristocrate paysan qui méprise les
intellectuels[131]; mais il lui a prêté sa vie. L'amour de Levine et de
Kitty et leurs premières années de mariage sont une transposition de ses
propres souvenirs domestiques,--de même que la mort du frère de Levine
est une douloureuse évocation de la mort du frère de Tolstoï, Dmitri.
Toute la dernière partie, inutile au roman, nous fait lire dans les
troubles qui l'agitaient alors. Si l'épilogue de _Guerre et Paix_ était
une transition artistique à une autre oeuvre projetée, l'épilogue
d'_Anna Karénine_ est une transition autobiographique à la révolution
morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par _les
Confessions_. Déjà, au cours du livre, revient perpétuellement, sous une
forme ironique ou violente, la critique de la société contemporaine,
qu'il ne cessera de combattre dans ses oeuvres futures. Guerre au
mensonge, à tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux
qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libéraux, à la charité
mondaine, à la religion de salon, à la philanthropie! Guerre au monde,
qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les élans
généreux de l'âme! La mort jette une lumière subite sur les conventions
sociales. Devant Anna mourante, le guindé Karénine s'attendrit. Dans
cette âme sans vie, où tout est fabriqué, pénètre un rayon d'amour et de
pardon chrétien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont
momentanément transformés. Tout devient simple et loyal. Mais à mesure
qu'Anna se rétablit, ils sentent, tous les trois, «en face de la force
morale, presque sainte qui les guidait intérieurement, l'existence d'une
autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgré
eux, et ne leur accordera pas la paix.» Et ils savent d'avance qu'ils
seront impuissants dans cette lutte, où «ils seront obligés de faire le
mal, que le monde jugera nécessaire[132]».
Si Levine, comme Tolstoï qu'il incarne, s'épure lui aussi, dans
l'épilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touché.
Jusque-là, «incapable de croire, il l'était également de douter tout à
fait[133]». Depuis qu'il a vu mourir son frère, la terreur de son
ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, étouffé ces angoisses.
Mais, dès la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il
passe alternativement par des crises de prière et de négation. Il lit en
vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient à redouter la
tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de
doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui
parle des hommes «qui vivent non pour soi, mais pour Dieu». Ce lui est
une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le coeur.
La raison enseigne la lutte féroce pour la vie; il n'y a rien de
raisonnable à aimer son prochain:
_La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a été donné,
révélé par le coeur[134]._
Dès lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le coeur
est le seul guide, l'a ramené à Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas à
le savoir. Levine, à ce moment, comme Tolstoï le restera longtemps, est
humble à l'égard de l'Église, et nullement en révolte contre les dogmes.
_Il y a une vérité, même dans l'illusion de la voûte céleste et
dans les mouvements apparents des astres[135]._
Ces angoisses de Levine, ces velléités de suicide qu'il cachait à Kitty,
Tolstoï au même moment les cachait à sa femme. Mais il n'avait pas
encore atteint le calme qu'il prêtait à son héros. A vrai dire, ce calme
n'est guère communicatif. On sent qu'il est désiré plus que réalisé, et
que tout à l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolstoï n'en était
pas dupe. Il avait eu bien de la peine à aller jusqu'au bout de son
oeuvre. _Anna Karénine_ l'ennuyait, avant qu'il eût fini[136]. Il ne
pouvait plus travailler. Il restait là, inerte, sans volonté, en proie
au dégoût et à la terreur de lui-même. Alors, dans le vide de sa vie, se
leva le grand vent qui sortait de l'abîme, le vertige de la mort.
Tolstoï a raconté ces terribles années, plus tard, quand il venait
d'échapper au gouffre[137].
«Je n'avais pas cinquante ans, dit-il[138], j'aimais, j'étais aimé,
j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la santé, la
vigueur physique et morale; j'étais capable de faucher comme un paysan;
je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie
s'arrêta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'était
pas vivre. Je n'avais plus de désirs. Je savais qu'il n'y avait rien à
désirer. Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité. La
vérité était que la vie est une insanité. J'étais arrivé à l'abîme et je
voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi,
homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre.
Une force invincible m'entraînait à me débarrasser de la vie... Je ne
dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la
vie était plus puissante que moi; c'était une aspiration semblable à mon
ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. Je devais user
de ruse envers moi-même pour ne pas y céder trop vite. Et voilà que moi,
l'homme heureux, je me cachais à moi-même la corde, pour ne pas me
pendre à la poutre, entre les armoires de ma chambre, où chaque soir je
restais seul à me déshabiller. Je n'allais plus à la chasse avec mon
fusil, pour ne pas me laisser tenter[139]. Il me semblait que ma vie
était une farce stupide, qui m'était jouée par quelqu'un. Quarante ans
de travail, de peines, de progrès, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De
moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre,
seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitôt l'ivresse
dissipée, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide...
La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'étaient
des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie
n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je
ne pouvais me résigner. J'étais semblable à un homme égaré dans une
forêt, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est égaré, et qui court de
tous côtés et ne peut s'arrêter, bien qu'il sache qu'à chaque pas il
s'égare davantage...»
Le salut vint du peuple. Tolstoï avait toujours eu pour lui «une
affection étrange, toute physique[140]», que n'avaient pu ébranler les
expériences répétées de ses désillusions sociales. Dans les dernières
années, il s'était, comme Levine, beaucoup rapproché de lui[141]. Il se
prit à penser à ces milliards d'êtres en dehors du cercle étroit des
savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'étourdissaient, ou
traînaient lâchement, comme lui, une vie désespérée. Et il se demanda
pourquoi ces milliards d'êtres échappaient à ce désespoir, pourquoi ils
ne se tuaient pas. Il aperçut alors qu'ils vivaient, non par le secours
de la raison, mais sans se soucier d'elle,--par la foi. Qu'était-ce que
cette foi, qui ignorait la raison?
_La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi.
Les idées religieuses ont été élaborées dans le lointain infini de
la pensée humaine. Les réponses données par la foi au sphinx de la
vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanité._
Suffit-il donc de connaître ces formules de la sagesse, qu'a
enregistrées le livre des religions?--Non, la foi n'est pas une science,
la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vécue. Le dégoût
qu'inspira à Tolstoï la vue des gens riches et _bien pensants_, pour qui
la foi n'était qu'une sorte de «consolation épicurienne de la vie», le
rejeta décidément parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord
leur vie avec leur foi.
_Et il comprit que la vie du peuple travailleur était la vie
elle-même et que le sens attribué à cette vie était la vérité._
Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que
les autres ont raison; il ne dépend pas de nous que nous soyons comme
eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras
avides. Dieu fuit. Où le saisir?
Un jour, la grâce vint.
_Un jour de printemps précoce, j'étais seul dans la forêt et
j'écoutais ses bruits. Je pensais à mes agitations des trois
dernières années, à ma recherche de Dieu, à mes sautes perpétuelles
de la joie au désespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais
que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pensée, les ondes
joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour,
tout recevait un sens. Mais dès que je n'y croyais plus, soudain la
vie cessait._
_--Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix.
C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connaître Dieu et
vivre, c'est la même chose. Dieu, c'est la vie...._