certes, il l’aimait d’amour. Elle était au reste infiniment plus aimable
encore qu’il ne l’avait imaginée, une vraie fleur de délice qu’il ne se
lassait pas de cueillir. Souvent il avait besoin d’un pénible effort
pour s’arracher de ses bras, le matin, après de longues heures de
caresses passionnées; et ce n’était ensuite qu’après de longues heures
d’isolement dans son atelier, parfois après des journées entières, qu’il
parvenait à oublier les lèvres rouges et le sein frémissant, la rondeur
moelleuse des hanches, et les tendres paroles s’achevant en soupirs.
Aussi montrait-il à sa femme une indulgence et une bonté qui lui
valaient d’être cité en exemple dans tout son quartier. N’ayant pas de
loisir de s’occuper avec elle du choix de ses robes, il lui remettait
chaque jour l’argent qu’il gagnait, afin qu’avec sa mère et sa sœur elle
allât s’acheter, dans les meilleures boutiques d’Athènes, les étoffes
les plus fines et les plus beaux colliers. Jamais il ne la frappait,
jamais il ne se fâchait de son ignorance. Du matin au soir, elle pouvait
s’en aller bavarder à son aise avec ses parents, avec sa sœur aînée,
avec d’autres jeunes femmes, mariées comme elle, et qui n’avaient pas
assez de mots pour lui vanter son bonheur: car les maris de ces femmes,
lorsqu’ils rentraient, le soir, souvent étaient ivres et les rouaient de
coups, ou bien encore ils les trompaient, ou perdaient toute leur
fortune au jeu: tandis que Thomas, avec sa patience et sa générosité,
avec ce fructueux travail qui l’occupait tout entier, réalisait
pleinement, à leurs yeux, le plus magnifique idéal du mari parfait.
Tout le monde louait, admirait, enviait Thomas; et lui, dans le silence
de son atelier, il se disait que jamais il ne s’était senti plus seul,
n’avait souffert davantage du vide de son cœur. L’amour avait décidément
échoué, lui aussi, à le ressusciter. Il ne lui avait donné, en fin de
compte, qu’un surcroît de servitude, un nouveau besoin physique pareil à
ceux de manger et de boire, qu’il avait déjà. Les ardentes caresses,
dont désormais il ne pouvait se passer, de plus en plus l’empêchaient
d’apporter à son travail l’aisance, l’entrain, la lucidité d’autrefois.
Elles satisfaisaient un instant l’animal qui était en lui; mais c’était
pour amoindrir l’homme, pour le laisser plus faible et plus désarmé en
face de son néant. Jusque dans les bras de sa femme, maintenant, Thomas
avait l’impression de n’être qu’un cadavre. Il songeait que, naguère,
Phidias l’avait réconforté, puis son art, les beaux rêves qu’il
concevait et qu’il essayait de réaliser. Mais voilà que ces rêves même
s’éloignaient de lui! Devant son bloc de marbre, parfois, une torpeur
lui engourdissait l’esprit, entravait sa main; ou bien, tout à coup,
toute sa chair vibrait d’un impatient désir; il revoyait le fin visage
d’Eunice, il entendait le murmure de sa frêle voix d’enfant: et c’est en
vain qu’ensuite il s’efforçait de saisir, pour l’exprimer dans son
œuvre, la beauté plus sereine du modèle qu’il avait sous les yeux.
Si du moins il avait eu quelqu’un à qui se confier! Mais il savait trop
que des rêves comme les siens ne pouvaient s’épanouir que dans le
recueillement et la solitude. Il aurait dû s’absorber complètement en
eux, leur abandonner son âme tout entière! A ce prix, peut-être, il
aurait enfin réussi à créer une œuvre parfaite, à se conquérir le droit
de vivre, à chasser l’affreux goût de mort qu’il gardait dans la bouche!
Son mariage avait détruit sa dernière chance de renaître à la vie!
Il résolut de se réfugier désespérément dans le travail, et de se tuer
ensuite, si son travail ne parvenait pas à le consoler. Frappé de la
décadence pitoyable de l’art de son temps, il, entreprit, tout au moins,
de restaurer les belles traditions et le beau métier des maîtres
anciens. Phidias, Alcamène, avaient laissé des modèles que nul artiste
ne pouvait rougir d’imiter. Mais lui, Thomas, en les imitant, il ferait
tâche de créateur! Forcément, par la seule vertu de son âme de poète, il
imprégnerait les formes anciennes d’un esprit nouveau! Il se jura
d’accomplir cette révolution; et, pendant deux longs mois, il s’enferma
dans son atelier, sans autre pensée que celle du chef-d’œuvre qui déjà
s’agitait et chantait en lui.
* * * * *
Une après-midi de printemps, semblable à celle où, jadis, la beauté
artistique s’était révélée à lui pour la première fois, il sortit de son
atelier, et courut à la maison de ses beaux-parents. Dans le vestibule,
autour d’une grande table encombrée de linge, il aperçut une dizaine de
jeunes femmes qui, l’aiguille en main, se racontaient les détails
comiques d’une aventure arrivée la veille. Un scribe du tribunal, en
rentrant chez lui, avait trouvé sa femme sur les genoux d’un de ses
esclaves; et, comme il faisait mine de se fâcher, les deux amoureux
s’étaient spirituellement avisés de l’enfermer dans un coffre, d’où il
n’était sorti qu’après leur avoir pardonné. L’aventure était si drôle,
et si abondante en épisodes imprévus, que pas une des femmes ne remarqua
l’entrée du sculpteur, à l’exception toutefois d’Eunice, qui aussitôt
devint toute pâle, et essaya de s’enfuir dans la chambre voisine. Mais
Thomas lui fit signe qu’il venait la chercher, et aussitôt, l’entraînant
par la main, il reprit sa course vers son atelier. Il tremblait de
fièvre, ses yeux s’ouvraient démesurément: la jeune femme eut l’idée
qu’un nouveau malheur s’était soudain abattu sur lui. Enfin, quand elle
se fut assise, debout devant elle il lui dit:
--Eunice, ma chère enfant, je me sens si heureux que je veux te donner
aujourd’hui une grande preuve d’amour! J’ai conçu le projet d’une œuvre
qui, si je parviens à l’exécuter, étonnera le monde, et rendra à l’art
grec son ancien éclat. Je viens d’en achever l’ébauche, tout à l’heure,
après deux mois, deux terribles mois de recherches et de réflexions. Et
c’est à toi, la première, que je vais la montrer!
Il tira un rideau qui cachait le fond de l’atelier. Eunice vit un
triangle d’argile au milieu duquel se dressait une figure nue: une
déesse, sans doute, car, sur les deux côtés, d’autres figures de jeunes
femmes se prosternaient devant elle. Les visages étaient encore à peine
indiqués; on les distinguait assez, cependant, pour pouvoir apprécier la
variété élégante et souple de leurs expressions; et l’on devinait que la
déesse, indifférente à l’hymne d’extase qui montait vers elle, fermait à
demi les yeux, éblouie du rayonnement triomphal de sa nudité. Mais
c’étaient les corps des suppliantes, leurs contours et leurs attitudes,
que l’artiste s’était surtout appliqué à fixer. Chacun de ces corps
traduisait d’une façon particulière un même état de soumission fatale,
d’abandon de soi, comme d’esclavage joyeusement subi. Et de leur
ensemble jaillissait une harmonie si pure, leurs formes étaient à la
fois si légères et si nobles, qu’Eunice, en les apercevant, poussa
d’abord un cri de surprise. Thomas entendit le cri, et la fièvre qui le
brûlait s’exalta encore.
--C’est, comme tu vois, un fronton de temple!--dit-il, après s’être
rapproché de l’ébauche.--On m’a demandé un fronton pour le temple qu’on
vient de construire, à l’entrée de la ville, en l’honneur de tous les
dieux de la Grèce et du monde. Et voilà le sujet que j’ai choisi! J’ai
figuré la déesse de la Beauté, la seule éternelle entre les déesses
grecques, recevant l’hommage de toutes les nations. Cette femme
agenouillée à droite, c’est Rome conquérante, conquise à son tour. En
face d’elle, j’ai placé l’Égypte; et voici l’Inde, la Perse, voici ma
patrie, la lointaine Galilée, se prosternant comme j’ai vu souvent se
prosterner les jeunes filles, au seuil du temple, dans ma bourgade
natale! Je me suis appliqué à les animer toutes d’une expression propre,
mais qui résultât de leur personne même, et non point de la diversité
des costumes ni des attributs: de telle manière que mon œuvre eût
l’unité qui sied aux belles œuvres. Cela, mon esquisse te permet déjà de
le saisir! Mais à présent il y a l’œuvre, dont cette esquisse n’est
qu’un pauvre reflet, et que je vais, m’efforcer de réaliser. Demain
j’aurai le bloc de marbre, et me remettrai au travail! Je m’enfoncerai
tout entier dans mon rêve; je saurai tirer vivante, du fond de moi,
l’idée que dès à présent j’y tiens enfermée! Et un jour, Eunice, dans
deux ou trois ans, dans dix ans s’il le faut, quand enfin mon rêve aura
pris corps dans le marbre, ce jour-là tu pourras vraiment être fière de
ton mari! Regarde, par exemple, cette femme agenouillée, ici, qui relève
la tête!...
Le doigt sur une des figures du groupe, Thomas se retourna vers sa
femme, pour juger de l’effet produit sur elle par ses explications. Mais
il vit que sa femme ne l’écoutait plus. Affaissée sur son siège, le
visage penché contre le mur, elle pleurait, se fondait tout entière en
de grosses larmes d’enfant. En vain elle avait essayé de joindre ses
mains devant ses yeux, pour cacher ses larmes: elles passaient
au-dessous, au travers; la soie de sa tunique en était inondée. Point de
soupirs, ni de sanglots: c’était comme si un chagrin trop vif l’eût
anéantie, ne lui laissant de force que pour ces larmes muettes. Ce que
voyant, Thomas frémit de pitié. Son art, sa solitude, le reste des
choses, il les oublia. L’univers se réduisit pour lui, un instant, à
l’image de sa femme qui souffrait et pleurait.
Alors, de même qu’autrefois ses yeux, son cœur se rouvrit. Il comprit
que, pendant qu’il s’épuisait à produire des œuvres d’une beauté
incertaine, incomplète, et en tout cas inutile, pendant qu’il dépensait
toute son âme à l’entreprise ridicule de recommencer Phidias, un être de
beauté vivante était là, près de lui, qui lui avait livré son corps et
son âme afin qu’il pût goûter la jouissance merveilleuse de les recréer.
Et lui, au lieu de la prendre doucement dans ses mains, comme le
précieux et fragile joyau qu’elle était, il lui signifiait que deux ans,
dix ans au besoin, il la laisserait se ternir, se corrompre peu à peu
dans une oisiveté animale, jusqu’à ce qu’enfin elle mît tout son
plaisir, comme sa sœur et ses amies, à entendre ou à répéter de stupides
histoires! Par compassion, pour le distraire de sa souffrance, elle lui
avait fait don d’elle-même; et ces larmes, où il la voyait à présent
s’abîmer, c’était tout ce qu’il avait su lui offrir en échange!
Il comprit tout cela d’un seul coup, ou plutôt il en eut la vision
immédiate; un voile, simplement, était tombé de son cœur, et aussitôt
tout cela lui était apparu. Il en resta d’abord atterré, comme un
ivrogne qui, s’éveillant soudain, s’aperçoit qu’il a commis un meurtre
pendant son ivresse. Puis, d’un mouvement irréfléchi, il saisit un
marteau qui lui servait à dégrossir le marbre, et, revenant vers son
groupe, il brisa une à une toutes les figures. Bientôt la déesse de la
Beauté, l’Inde, la Perse, ne furent plus qu’un tas de poussière rouge,
répandue sur les dalles. Seule à présent la petite Galilée restait
encore prosternée devant lui, son œuvre favorite, où il avait cru mettre
toute son angoisse avec tout son génie. Il la considéra un moment, puis
le marteau descendit sur elle, la changea en poussière pour l’éternité.
Après quoi Thomas, ayant accompli son doux sacrifice, courut
s’agenouiller aux pieds de sa femme. Il lui prit les deux mains, il les
couvrit de baisers, il y enfouit ses yeux, pour que ces chères mains
essuyassent les larmes qu’il versait à son tour.
Et, à ce moment, un miracle se produisit en lui, si imprévu, si profond,
et si bienfaisant, que, parmi ses larmes, il eut tout à coup sur les
lèvres un sourire de joie. Il sentit qu’un sang nouveau coulait dans ses
veines, que l’affreux goût de mort disparaissait de sa bouche, qu’en
lui-même comme autour de lui fleurissait le printemps. Pour la première
fois depuis que Jésus l’avait tiré du cercueil, il sentit que
réellement, pleinement, délicieusement, il vivait! Et c’est ainsi que,
par la grâce toute-puissante de l’amour, le fils de la veuve de Naïm
acheva enfin de ressusciter.
III
LA VIE
Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux
que l’on aime.
(_Saint Jean_, XV, 13.)
Thomas était ressuscité, mais il ignorait tout de la vie, comme un
nouveau-né: ce fut sa femme qui lui apprit tout. Il ne pouvait la voir,
d’ailleurs, la faible et timide enfant qu’elle était, sans qu’il lui
semblât qu’elle le portait dans ses bras, avec autant de sollicitude que
l’avait fait sa mère, avec une sollicitude encore plus chaude, plus
tendre, et plus efficace. Il trouvait auprès d’elle cet asile, immuable
et sûr, que la déesse de l’Acropole s’était toujours refusée à lui
accorder. Et Eunice, de son côté, plus profondément encore que jadis la
vieille femme de Naïm, vivait de lui. Dès l’heure bienheureuse où
l’amour les avait unis, ils s’étaient donné toute leur âme, l’un à
l’autre; de manière que non seulement ils avaient tous deux la même âme,
mais que chacun avait pour ainsi dire une âme double, deux fois plus
apte à recevoir la joie et rejeter la souffrance. Aussi ne pensaient-ils
plus à pleurer, ni à s’ennuyer. Sans cesse davantage les choses leur
offraient une réalité, et un charme que jamais, jusque-là, ils ne leur
avaient soupçonnés; tout les attirait, tout les amusait, en leur
fournissant l’occasion d’une pensée commune; et pendant qu’Eunice, avec
la curiosité confiante d’une petite fille, pressait son mari de
questions où souvent il ne savait que répondre, lui, dans les grands
yeux noirs de sa femme, mieux que dans tous les livres il apprenait la
vie.
Il en apprenait, du moins, ce que sa nature et ses habitudes lui
permettaient d’en comprendre. S’il avait eu le goût de l’argent, sa
femme, aimée de lui, l’aurait aidé à faire fortune; s’il avait eu le
goût de la gloire, elle aurait découvert, d’instinct, et lui aurait
enseigné les faciles artifices qui procurent la gloire: car l’amour
prête au cœur de la femme une science universelle. Mais, le jeune homme
se trouvait n’avoir de goût pour rien au monde que pour la beauté. Il
avait pu renoncer à son art; chaque jour il s’estimait plus sage d’y
avoir renoncé, en songeant de quel trésor, trop longtemps, cet art
l’avait privé; mais il était fait de telle sorte que, ne s’intéressant
ni à l’origine des choses, ni à leur substance, ni à leur utilité, leur
beauté seule avait de quoi le toucher. C’est donc la beauté de la vie
que sa femme eut pour mission de lui enseigner.
Un jour, peu de temps après sa résurrection, il la conduisit au temple
de Minerve. Lorsqu’il y était venu d’abord, le soir de son arrivée à
Athènes, il avait demandé aux figures de marbre de combler, ou en tout
cas de lui faire oublier, le vide douloureux qu’il sentait au fond de
soi. Plus tard, s’étant déjà familiarisé avec elles, il leur avait
demandé de le renseigner sur la période la plus magnifique de l’art
athénien. En quoi différaient-elles des œuvres qui les avaient précédées
et suivies? Et quelle part avait prise, dans leur exécution, le maître
Phidias, quelle part les divers élèves qui avaient travaillé sous ses
ordres? Plus tard encore, devenu sculpteur à son tour, il leur avait
demandé des règles, des procédés, le moyen de les contrefaire
honorablement. Jamais il ne les avait revues sans réclamer d’elles un
conseil, une leçon, ou quelque autre service: fâcheuse condition pour
jouir de leur beauté. Mais maintenant, debout devant elles, il ne leur
demandait rien que de plaire à deux yeux noirs qui lui étaient plus
chers que ses propres yeux. C’est avec les jeunes yeux d’Eunice qu’il
les considérait, s’efforçant, comme elle, de laisser simplement agir sur
lui le mélange harmonieux de leurs formes et des plis de leurs robes. Il
ne voyait plus en elles ni des déesses, ni des modèles, ni les amies
qu’il s’était naguère imaginé qu’elles seraient pour lui: mais d’autant
plus il était à l’aise pour sentir combien elles étaient belles, quelle
grâce s’alliait à leur sérénité! Sans compter qu’en échange des
explications qu’il donnait à sa femme, celle-ci, toute tremblante d’un
plaisir qui aussitôt se répandait en lui, ne cessait point de lui
signaler mille nuances délicates, de ces nuances que seuls ses yeux de
femme pouvaient apercevoir. Ainsi, par le miracle de leur amour, ils se
révélaient l’un à l’autre la beauté artistique. Et Thomas songeait avec
compassion aux malheureux qui, en s’acharnant à produire des œuvres
nouvelles, non seulement renonçaient pour soi au bonheur de vivre, mais
achevaient de pervertir le reste des hommes; car la beauté était là,
créée une fois pour toutes par le génie de Phidias; et toutes les œuvres
qu’on avait produites, depuis Phidias, n’avaient servi qu’à détourner
les hommes de venir s’abreuver à cette source éternelle.
Phidias lui-même, d’ailleurs, avec tout son génie, peut-être avait-il
détourné les hommes d’une source de beauté plus divine encore? C’est ce
que se dit Thomas quand, au sortir du Parthénon, il vit se refléter dans
les yeux d’Eunice l’admirable paysage qui les entourait. La ville était
derrière eux: à peine si, par instants, ils entendaient un lointain écho
de sa rumeur inutile. A droite, doucement, brillait la mer, une tache
d’argent sous le ciel doré. Et devant eux, dans la paix recueillie d’un
soir de printemps, s’étalait un grand amphithéâtre de collines, toutes
plantées de citronniers, d’oliviers, de pins, jeunes et gaies comme les
torrents qui coulaient à leurs pieds. Tout cela était infiniment pur,
élégant, harmonieux, et avec un caractère d’éternité souriante et bonne
qui manquait aux plus nobles figures des frontons de l’Acropole. Les
montagnes même, au loin, se découpant en arêtes grises où l’ombre du
soleil venait creuser de larges sillons bleus, ces masses énormes
n’avaient rien de triste ni de malveillant. «Nous ne sommes ici que pour
vous abriter du vent, semblaient-elles dire à Thomas et à Eunice, pour
borner l’horizon de votre vie, pour vous rappeler que vous devez vous
être, l’un à l’autre, un univers entier!» Et Thomas, suivant leur
conseil, se serrait plus étroitement contre sa jeune femme. Il apprenait
d’elle à faire taire sa pensée, à subir sans résistance l’impression des
choses. Après la beauté de l’art, la beauté de la nature se révélait à
lui.
La beauté de la nature inanimée, et celle aussi de la nature vivante:
car, s’étant mis à tout voir avec les yeux d’Eunice, il ne pouvait
manquer de découvrir le charme profond du monde des bêtes, que la jeune
femme avait senti et aimé depuis son enfance. Elle avait pour les bêtes
une tendresse si sincère que toutes, aussitôt, le devinaient et lui en
savaient gré. Les chiens, lorsqu’elle passait, levaient sur elle des
regards d’amis; les ânes tendaient le cou vers elle, comme s’ils
désiraient qu’elle les caressât. Cela seul aurait suffi pour les rendre
chers à Thomas; et c’est cela, sans doute, qui avait attiré son
attention sur eux. Mais alors il s’aperçut qu’il n’y avait pas un de ces
animaux qui ne fût, à sa façon, une source infinie de joie pour les
yeux. Les oiseaux que sa femme lui avait donnés, par exemple, ils
apportaient à leurs moindres mouvements une grâce plus souple, plus
légère, et plus raffinée, que les plus gracieuses figures des Lysippe et
des Polyclès. Et de nouveau, tout en plaignant les successeurs de ces
habiles artistes, Thomas s’étonnait du détestable pouvoir qu’ils avaient
eu pour vicier, dans le cœur des hommes, le sens de la beauté.
Plus que tout, cependant, c’était la beauté de sa femme elle-même qui
lui plaisait à voir. Une fleur vivante: telle, sans cesse, davantage,
elle lui apparaissait. Ou plutôt elle ne lui apparaissait telle que
depuis que leurs deux êtres s’étaient fondus l’un dans l’autre; et le
jeune homme rougissait de honte au souvenir de l’image grossière
qu’autrefois il s’en était faite. Il n’en était plus, désormais, à ne
désirer d’elle qu’une caresse d’un moment: il la voulait toute, pour
l’enchantement de chacun de ses sens; il voulait le sourire de ses yeux,
la chanson de sa voix, le parfum de ses lèvres, et, plus ardemment
encore peut-être, le parfum de son cœur. Le contact de sa chair ne lui
représentait désormais qu’un plaisir entre des milliers de plaisirs; et,
quelque délicieux que lui fussent ses baisers, leur délice n’était rien
en comparaison du bonheur qu’il trouvait à regarder, à écouter, à rêver
avec elle. Par là son amour s’était élevé jusqu’en dehors du temps: il
avait pris dans son âme des racines si larges que des siècles auraient
pu passer sur lui sans l’ébranler. Et Thomas ne se contentait pas de
jouir de cette précieuse beauté qui s’offrait à lui: il travaillait de
toutes ses forces à la développer, s’occupant avec une égale ferveur des
robes d’Eunice et de ses sentiments, afin de réaliser en elle, mieux
qu’il n’avait su faire dans ses groupes de marbre, son simple et
harmonieux idéal de perfection artistique.
* * * * *
Ainsi vivait ce jeune couple, enivré d’amour. Et je mentirais en
n’ajoutant pas que, souvent, de légères querelles surgissaient entre
eux. Elles naissaient à propos de tout et de rien, à propos d’une
tunique qu’Eunice voulait mettre et que son mari jugeait trop voyante, à
propos d’une amie d’enfance dont elle parlait, par hasard, avec un tel
accent d’affection qu’aussitôt son mari s’imaginait qu’elle tenait à
elle plus qu’à lui. Sur quoi l’on se boudait, et la jeune femme était
prête à pleurer, et son mari avait le sentiment qu’un fossé allait, à
jamais, le séparer de sa bien-aimée. Mais, dès l’instant suivant,
c’était tantôt lui, tantôt elle, qui donnait le signal de la
réconciliation. Et non seulement chacune de ces réconciliations était
pour eux l’occasion d’une tendresse plus chaude; mais tous deux
s’avouaient encore que leur brouille même les avait rapprochés, comme
s’ils n’eussent reculé d’un pas que pour mieux faire, ensuite, deux
grands pas l’un vers l’autre.
Chacune de leurs journées s’écoulait rapide et pleine, active et
reposante, plus belle dans sa réalité que les plus beaux rêves. Lorsque
l’argent manquait, Thomas ébauchait une statuette, une amphore d’argile:
ils l’achevaient ensemble, en se riant l’un à l’autre, après quoi ils
allaient ensemble la vendre au marché. Et puis, à mesure qu’ils
s’aimaient plus fort, ils s’apercevaient moins du manque d’argent.
Parfois seulement, à mesure qu’ils s’aimaient plus fort, une ombre de
regret venait tout à coup traverser leur joie. Car ils songeaient au
mage de Nazareth qui, en rappelant Thomas de la nuit de son tombeau, les
avait tous deux éveillés à la vie; et ils s’affligeaient de ne rien
connaître de lui que ce cher miracle. Qui était-il? Pour quelle œuvre
les dieux charitables l’avaient-ils envoyé? Ou bien lui-même était-il
vraiment un dieu, comme Thomas se souvenait de le lui avoir entendu
reprocher, en manière d’ironie, par un riche pharisien de Jérusalem?
Mage ou dieu, toute l’âme des deux jeunes gens aspirait vers lui. Ils
auraient aimé à remettre pieusement sous sa garde cet amour et ce
bonheur qu’il leur avait donnés. Et, sans vouloir se l’avouer, tous deux
avaient l’idée que, faute de pouvoir le faire, leur bonheur, et leur
amour même, resteraient toujours incomplets.
* * * * *
Mais Jésus veillait sur eux, ainsi qu’il avait daigné le promettre à la
veuve de Naïm sur son lit de mort. Un jour que leur promenade les avait
menés à l’Aréopage, ils virent un petit homme, chauve et barbu, qui,
monté sur la tribune, haranguait la foule des badauds athéniens. Il leur
disait qu’il était Juif, qu’il s’appelait Paul, et qu’il venait leur
annoncer un dieu inconnu. Ce dieu n’était point, comme les leurs, une
idole de bois ou de pierre: c’était l’esprit universel, l’unique origine
des choses et leur unique fin; et «tous les hommes,--ajoutait-il avec
une éloquence dont Thomas ne put s’empêcher de frémir,--tous les hommes
ne sont, ne vivent, ne se meuvent qu’en lui». Puis il affirmait que ce
Dieu, pour sauver les hommes, avait revêtu un corps d’homme et était
descendu sur la terre. Il avait fourni aux Juifs les preuves les plus
éclatantes de sa divinité, guérissant les malades, ressuscitant les
morts... Mais, à ces mots, un grand éclat de rire avait interrompu
l’étranger. «C’est bon, lui avait crié l’assistance, tu nous raconteras
une autre fois la suite de ton histoire!» Seuls, ou à peu près, le
ressuscité de Naïm et sa jeune femme ne songeaient pas à rire. Et
cependant leurs cœurs tremblaient joyeusement, car tout de suite ils
avaient reconnu qui était ce Dieu vivant dont parlait Saint Paul.