Le jeune homme releva les yeux et se tut, en apercevant le visage

consterné de sa mère. Mais, ni ce jour-là ni jamais, pendant les deux

années qui suivirent, il ne put chasser l’immense et pesant dégoût dont

il était envahi. Sa vue ne découvrait partout que laideur. Tout

l’ennuyait, la conversation de ses amis, les jeux, qu’autrefois il avait

adorés, les promenades dans les bois ou au long des ruisseaux.

L’inutilité des occupations humaines le remplissait d’épouvante. Il

comparait les hommes à un écureuil qu’un de ses voisins avait enfermé

dans une cage, et qui, du matin au soir, grimpait sur une roue tournant

sur elle-même. «La pauvre bête espère toujours trouver une issue,

songeait-il. Si elle se rendait compte que la roue la ramène, chaque

fois, à son point de départ, elle se jetterait dans un coin de la cage,

et ne bougerait plus.» Et tantôt il plaignait l’écureuil, tantôt il

l’enviait.

Des amis l’engageaient à se chercher une distraction dans l’étude. Sa

mère vendit un champ qu’elle avait, et lui acheta des livres, les

derniers ouvrages d’illustres savants de Jérusalem. Il les lut avec le

courage héroïque d’un malade qui, pour guérir, se soumet aux plus

cruelles fantaisies des médecins. Mais ces livres, au lieu, de le

guérir, ne firent que lui aggraver la conscience de son mal. «A quoi

bon, se disait-il, nous fatiguer à connaître les secrets d’un monde où

nous ne faisons que passer, et qui passe lui-même éternellement?» Et

d’ailleurs il sentait bien que les secrets du monde n’étaient pas dans

les livres. Ce qu’était la vérité, il ne le savait pas, son esprit ayant

perdu toute trace des deux jours où il avait été admis à la contempler

mais, contre les prétendues vérités que lui enseignaient les savants,

une voix intérieure protestait, en lui. Elle lui disait que c’étaient là

de grossiers mensonges, des contes comme ceux qu’inventent les nourrices

pour effrayer les enfants. Elle lui disait que tout n’était qu’illusion

et chimère; que, du désordre infini des choses, personne ne pouvait

prétendre à déduire des lois; et qu’il n’y avait point pour l’homme

d’aussi dangereuse folie que de vouloir échapper à son ignorance. De

telle sorte qu’il finit par jeter ses livres au feu, physique, et

philosophie, algèbre, grammaire, histoire naturelle, terrifié de

l’influence funeste qui s’en dégageait: après quoi, il se trouva plus

misérable encore qu’avant de les lire, plus seul, plus éloigné des

hommes, plus accablé de l’affreux goût de mort qu’il avait dans la

bouche.

* * * * *

Cependant il continuait à vivre, par égard pour sa vieille mère qui ne

vivait que de lui. Des journées entières il se tenait assis devant sa

maison, inerte et muet; ou bien il errait au hasard dans les rues de

Naïm, et, chacun, dès qu’il l’apercevait, s’écartait de lui comme d’un

fantôme. Ainsi s’écoulèrent deux longues années, au bout desquelles sa

mère tomba malade et mourut. Elle non plus n’avait guère souri, la

pauvre femme depuis le jour où, ivre de bonheur, d’espoir, et de

reconnaissance, elle avait reçu dans ses bras son fils ressuscité. Mais,

la nuit même de sa mort, elle eut une vision qui la réconforta. Thomas,

qui d’ordinaire restait près d’elle, était allé, cette nuit-là, dormir

quelques heures dans un autre coin de la chambre. Lorsqu’il se réveilla,

elle lui souriait affectueusement; et ce fut d’une voix tranquille,

presque joyeuse, qu’elle lui dit adieu. Elle lui avoua que jamais,

malgré son chagrin, elle n’avait cessé de remercier le mage de Nazareth,

pour la grâce surnaturelle qu’il lui avait accordée. «Il ne t’a point

rendu à moi tel que tu étais, mais du moins il m’a permis de te revoir,

d’entendre de nouveau le son de ta voix, de t’avoir aujourd’hui à mon

chevet pour me fermer les yeux! Et pas une fois durant ces deux ans je

n’ai cessé d’implorer son aide, dans le secret de mon cœur. J’étais

certaine qu’après avoir eu compassion de moi, il l’aurait de toi, et

qu’un jour, bientôt, il reviendrait compléter son miracle. Or, tout à

l’heure, tandis que tu dormais, il est revenu! Il est entré je ne sais

comment, sans que la porte s’ouvrît, il m’a fait signe de ne point

parler, et puis il s’est penché sur toi, et il t’a considéré avec une

expression de tendre sollicitude qui, d’un seul coup, m’a délivrée de

tout mon souci. Il voulait--vois-tu?--m’assurer qu’il ne t’abandonnerait

pas quand je ne serais plus là!»

Elle respirait avec peine, ses mots devenaient indistincts. Mais soudain

elle se redressa sur son lit, et, attirant à elle la tête de son fils,

elle lui murmura dans l’oreille, tout bas, comme si elle avait un peu

honte du grand sacrifice qu’elle lui demandait: «Mon enfant, si tu

m’aimes, jure-moi qu’en souvenir de moi, tu supporteras la vie quelque

temps encore!» Il jura, incapable de lui rien refuser en un tel moment.

Elle le baisa au front, se laissa retomber sur l’oreiller, et mourut,

heureuse. Mais lui, quand il comprit qu’elle était morte, tout son être

se souleva dans un cri de douleur. Il se jeta à genoux et fondit en

larmes. C’était la première fuis qu’il pleurait, depuis son retour à la

vie.

La promesse qu’il venait de faire, toutefois, ne lui parut pas aussi

pénible à tenir qu’elle lui aurait paru les jours précédents. Non pas

que, ainsi que se l’était imaginé sa mère, Jésus eût dès lors «complété

son miracle». Le cœur du jeune homme restait vide de désirs, le

spectacle des choses continuait à l’importuner, et ses sens étaient

toujours imprégnés d’une sensation de mort. Mais, sans doute sous

l’influence de ses larmes, sa tristesse avait pris en lui une forme

nouvelle. Il ne s’affligeait plus, maintenant, de l’inutilité des autres

vies; c’était celle de sa propre vie qui le désolait. Lui-même se

faisait l’effet d’être un cadavre, parmi des vivants. Est-ce que sa

mère, par exemple, avait simplement tourné une roue, comme l’écureuil

dans sa cage? Il se la rappelait veillant sur lui, depuis son enfance,

se privant de manger pour lui acheter un manteau de soie dont il avait

envie. Jamais elle n’avait cessé de travailler, de se sacrifier, de

souffrir pour lui: et cependant, jusque dans sa souffrance, il se

rappelait qu’elle avait eu la joie de se sentir vivre. Non, pas un de

ses jours n’avait été perdu! Loin d’avoir passé comme une ombre vaine,

elle avait accompli une œuvre réelle et sérieuse, une œuvre nécessaire!

Et Thomas, en songeant à elle, en revoyant le beau sourire qui l’avait

transfigurée sur son lit de mort, se disait que la vie des hommes devait

avoir une raison qu’il ne connaissait pas, une signification mystérieuse

et féconde, un secret qui, peut-être, se découvrirait à lui s’il savait

le chercher.

Ce secret faillit lui être révélé quelques jours plus tard, à Jérusalem,

où il avait eu l’idée de venir demeurer. Un matin, le hasard de ses pas

l’avait conduit au Temple; et voici qu’en y entrant il aperçut, devant

lui, le Nazaréen qui l’avait ressuscité. Debout sur un banc, le jeune

mage prêchait à une foule de Juifs, dont la plupart d’ailleurs ne

l’écoutaient que pour tourner en moquerie toutes ses paroles. Et Thomas

entendit qu’il disait, de cette voix sonore et douce qu’il n’avait pu

oublier: «_Je vous apporte un commandement nouveau, qui est d’aimer.

Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés: car il n’y a pas

de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime. A

votre amour seulement tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples!_»

Mais l’âme du ressuscité de Naïm n’était pas mûre encore pour l’amour.

Toute sa haine, au contraire, s’était ranimée, en présence de l’homme

qui, depuis deux ans, le condamnait à vivre. Il aurait voulu crier aux

Juifs que cet homme mentait, qu’il ne songeait qu’à les perdre, qu’avec

sa douce voix et la flamme de ses yeux il n’était qu’un ténébreux

sorcier, exerçant jusque sur les morts son œuvre malfaisante. Il ne dit

rien, pourtant, retenu tout à coup par la pensée de sa mère. Mais il

s’enfuit du temple, il s’enfuit de Jérusalem. La petite somme que lui

avait procurée la vente de sa maison, il résolut de l’employer à

parcourir le monde, en quête d’un lieu où il pût se distraire,

peut-être, du souvenir obsédant de sa destinée.

II

LA RÉSURRECTION

Le voleur ne vient vers le troupeau que pour voler, pour

égorger, ou pour perdre; mais, moi, je suis venu pour que les

brebis aient la vie, et l’aient plus abondamment.

(_Saint Jean_, X, 10.)

C’est par une claire après-midi de printemps qu’il débarqua dans le port

d’Athènes. Un marchand juif de Gaza, son compagnon de traversée, lui

désigna du doigt, au sommet d’une montagne dominant la ville, un édifice

de forme rectangulaire dont les colonnes peintes se détachaient

nettement sur le bleu du ciel. «Tenez, lui dit-il, puisque vous n’avez

rien de mieux à faire, allez donc voir ce bâtiment-là! C’est, je crois,

un temple, et l’on m’a affirmé qu’il contenait une grande statue, toute

d’ivoire et d’or, dont la tête vaudrait, à elle seule, des milliers de

mines.» Or, Thomas, en effet, n’avait «rien de mieux à faire». Chaque

jour, depuis son départ de Jérusalem, son ennui l’avait accablé

davantage; chaque jour il s’était senti plus seul et plus inutile. Il

gravit lentement la montagne; et, en chemin, il songeait que, lorsque la

journée serait finie, une autre suivrait, et d’autres pareilles

indéfiniment. Il se disait que, cette même après-midi, dans l’énorme

ville blanche et rose qui s’étendait à ses pieds, de plus heureux que

lui pourraient s’endormir du bon sommeil sans fin, et qu’il y en avait

aussi qui, obligés de vivre, sauraient du moins se donner l’illusion de

profiter de leur vie: tandis que lui, spectre lamentable, il allait

essayer d’oublier un instant la sienne en évaluant le prix d’une tête de

statue!

Arrivé devant le temple, il vit qu’on y avait prodigué les statues. On

en avait mis jusque sous le toit: un long triangle de figures couchées

ou assises, avec des têtes de chevaux aux deux extrémités. Au centre du

triangle se dressait une jeune femme en armure, qui semblait être sortie

toute vêtue du crâne entr’ouvert d’un gros homme, assis derrière elle.

Et non moins extraordinaires étaient les scènes sculptées, en

demi-relief, sur un ruban de marbre qui entourait le temple; elles

représentaient les divers épisodes d’un combat entre des hommes entiers

et des moitiés d’hommes, monstres barbus dont le ventre s’achevait en

croupe de cheval. Thomas, d’ailleurs, ne s’arrêta pas à les considérer.

Il se hâta de pénétrer à l’intérieur du temple, où était la statue toute

d’ivoire et d’or. Il regarda l’ivoire, il regarda l’or, s’étonnant qu’on

pût dépenser à de tels usages ces matières précieuses; et puis, avant de

redescendre vers Athènes, il s’assit un moment sous la colonnade.

Au-dessus des colonnes intérieures, en face de lui, on avait encore

sculpté des statues. Celles-là devaient représenter une procession; et

Thomas, les ayant devant les yeux, s’occupait machinalement à les

examiner. Il voyait d’abord un cortège de jeunes filles; debout, vêtues

de robes flottantes, elles semblaient attendre un signal pour se mettre

en marche. Puis c’étaient de jeunes hommes, causant entre eux; plus

loin, un vieillard achevait de plier un linge que lui tendait un enfant,

tandis que deux femmes apportaient, sur leur tête, des corbeilles

remplies d’étoffes brodées. Le Galiléen, cette fois, ne s’étonnait plus.

Tout cela était simple et aisé à comprendre: une fête religieuse, du

genre de celles qu’on célébrait à Naïm après la moisson.

* * * * *

Ainsi Thomas, pour divertir son ennui, s’employait à considérer un à un

les détails de la fête, lorsqu’il eut soudain l’impression qu’un voile

lui tombait des yeux. Au contact d’une réalité supérieure, le brouillard

qui, depuis deux ans, lui cachait la vue des choses s’était dissipé. Et

ce n’était pas assez de dire qu’il admirait les formes délicates

taillées dans le marbre: la beauté jaillissait d’elles sur lui comme

d’une source, baignant toute son âme d’un flot voluptueux. Ses oreilles

l’entendaient et ses mains la touchaient: sa poitrine se soulevait pour

l’aspirer plus à fond. Les figures immobiles lui semblaient s’être

changées en un monde vivant, un monde infiniment plus vivant que les

vagues fantômes humains qu’il voyait errer à l’entour. Il les

reconnaissait toutes, les vieillards et les enfants, les prêtres, les

musiciens, la troupe joyeuse des cavaliers: il les retrouvait seulement

agrandies, purifiées, promues par un mystérieux sortilège à une vérité

plus parfaite.

Et comme, après de longues heures de contemplation, il se résignait à

sortir du temple, un nouveau spectacle lui apparut qui, de nouveau,

l’emporta dans un grand élan de surprise et de joie. Car si hommes et

dieux, sur la colonnade intérieure, étaient restés pour lui des êtres

d’une nature pareille à la sienne, une image enfin réelle et vivante de

son humanité, c’était à présent l’assemblée même des dieux qu’il voyait

devant lui. Ils étaient là, au fronton, assis ou couchés en des

attitudes éternelles, dominant de leur majesté le temple, la ville et

l’univers entier. Thomas se demandait comment il avait pu, tout à

l’heure, lever les yeux sur eux sans les adorer. Qu’importaient leurs

noms et l’étrangeté de leurs attributs, quand tout en eux, depuis

l’expression du regard jusqu’aux plis des draperies, attestait

glorieusement leur divinité? Et il les considérait, frémissant d’extase.

Il considérait un groupe de trois déesses, dont deux se tenaient

assises, la main dans la main, pendant que la troisième, doucement

accoudée sur les genoux de sa sœur, présentait aux caresses du soleil

couchant la courbe nonchalante de son jeune corps. Celle-là était la

Grâce; et l’athlète étendu non loin d’elle était, sans doute, le dieu de

la Force. Chacun d’eux laissait voir, dans l’ensemble de sa personne, un

caractère qui, n’appartenant qu’à lui, révélait aussitôt sa mission

spéciale. Mais tous avaient surtout la mission d’être des dieux. Oui, à

mesure qu’il les considérait, Thomas cessait, de plus en plus, d’être

frappé de leurs différences pour admirer la surnaturelle beauté qui leur

était commune. La beauté, c’était elle qui les faisait dieux; ce n’était

que par elle qu’ils régnaient sur le monde! Et le jeune Galiléen lui

aussi, dut subir le charme puissant qui émanait d’elle. Agenouillé

devant la grande figure de guerrière qui, souriante et sereine, se

dressait orgueilleusement au centre du fronton, il joignit les mains, se

recueillit, et pria:

«Déesse dont j’ignore le nom, disait-il, déesse de la Beauté, permets à

un barbare de t’apporter son hommage! Je dormais, et tu m’as éveillé.

J’errais tristement dans la nuit, et tu as surgi à mes yeux comme une

étoile enchantée, pour m’indiquer la route que je devais suivre. Le

secret que, depuis deux ans, je me fatiguais à chercher, d’un geste de

ta main divine tu me l’as découvert. Car voici que j’ai achevé de

comprendre, en face de toi, combien j’étais fou de vouloir m’intéresser

à la vie des hommes! Cette vie n’est que laideur et souffrance, elle est

l’œuvre d’un dieu méchant, qui met tout son plaisir à nous tourmenter.

Mais toi, bienfaisante déesse, au-dessus du désordre des misères

humaines, tu nous offres un asile immuable et sûr. Toi seule nous

apaises et nous divertis, toi seule nous aides à rompre les chaînes

d’une réalité mensongère. Daigne maintenant, ô déesse, me garder près de

toi, après m’avoir accueilli! Prolonge pour moi le miracle que tu viens

d’accomplir! Fais en sorte que je puisse toujours, de plus en plus,

oublier les autres et m’oublier moi-même, pour ne vivre que du parfum de

la pure beauté!»

Les dernières ombres du soleil couchant s’étaient effacées et la nuit

avait pris possession du temple, pendant que le Galiléen priait sur

l’Acropole. Il se releva, essaya de revoir une dernière fois les déesses

endormies, et descendit en courant vers la ville, qui brillait

au-dessous de lui comme un immense palais d’or, dans les ténèbres

bleues. Et quand ensuite, sur son lit d’auberge, le souvenir le

ressaisit du vide profond qu’il avait en lui, peu s’en fallut qu’il ne

réussît à le chasser, jusqu’au lendemain, en évoquant un mélange

harmonieux de chevaux et de cavaliers, des vierges vêtues de blanc qui

souriaient à leurs rêves, et les contours fluides d’une jeune Grâce de

marbre, mollement étendue près de ses deux sœurs.

* * * * *

Le lendemain et les jours suivants, dès l’aube, il explorait avec une

curiosité fiévreuse les monuments d’Athènes. Partout il rencontrait des

temples, des fontaines, des portiques, où se conservait intacte l’âme

des vieux maîtres. Il apprit à retenir les noms de ces maîtres, à

distinguer leurs styles, à comparer le degré de leur science et de leur

adresse. Et peu à peu cette contemplation obstinée de la beauté fit

naître en lui le désir de créer, lui aussi, de belles œuvres d’art.

Ce n’était peut-être là, d’ailleurs, qu’un de ses goûts d’enfant qui se

réveillait: car il se rappela qu’à douze ans, après avoir vu une

guirlande de fleurs sculptée sur la porte du temple de Capernaüm, il

n’avait pas laissé de repos à ses parents qu’ils ne lui eussent procuré

un ciseau et de la terre glaise. Mais il se rappelait en même temps que

l’ardeur de sa jeune vocation n’avait pas tardé à s’éteindre, dans une

misérable bourgade galiléenne où lui manquaient également modèles et

professeurs; tandis que maintenant, à Athènes, Phidias lui offrait pour

modèles les deux frontons du temple de Minerve, et toutes les rues

étaient remplies de maîtres excellents.

Aussi Thomas ne fut-il pas en peine de trouver un maître. Il en trouva

dix, bientôt, qui se disputèrent le droit de lui enseigner tout ce

qu’ils savaient, afin de pouvoir un jour se vanter de l’avoir eu pour

élève: tant ce jeune barbare montrait à la fois d’application, de goût,

et de talent; soit que la nature l’eût en effet prédestiné à devenir un

artiste, ou plutôt que l’importance particulière qu’avait pour lui la

beauté l’eût aidé à en mieux saisir les règles essentielles. Trois ans

après son arrivée à Athènes, ses professeurs lui avaient signifié qu’il

n’y avait plus rien qu’il pût apprendre d’eux. Il s’était loué un vaste

atelier, dans un des faubourgs de la ville; et c’était à lui que le

proconsul d’Achaïe, qui aimait les arts, avait commandé simultanément le

buste de sa femme et celui de sa maîtresse.

Thomas, pourtant, n’acceptait pas volontiers ce genre de commandes. Il

n’avait aucun besoin d’argent, ni de gloire; et peut-être la recherche

de la gloire lui paraissait-elle plus méprisable encore que celle de

l’argent, comme impliquant à plus haute dose le mélange de la sottise et

de la vanité. Son unique ambition était de créer de belles œuvres d’art:

et non point pour satisfaire les hommes de son temps, ni ceux des temps

futurs, mais simplement pour se forcer à rêver de beaux rêves, pour

s’étourdir, pour détourner par instants sa pensée du vide qui restait

toujours béant dans son cœur. Car sa prière sur l’Acropole n’avait pas

eu toutes les suites qu’il en avait espérées. La déesse de la Beauté lui

avait bien permis «d’achever d’oublier les autres hommes», ce qui était

l’une des deux faveurs qu’il lui avait demandées: mais il ne parvenait

pas encore à «s’oublier lui-même». Deux ou trois fois, les formes

élégantes des Grâces du Parthénon avaient chassé de son âme la

conscience de sa solitude: mais leur pouvoir n’avait pu être de longue

durée sur une âme à qui le contact de la mort avait donné une aussi

claire notion du néant des choses. Thomas n’avait pas cessé de les

admirer; mais il se rendait compte maintenant qu’elles demeureraient à

jamais immobiles, sous les plis légers de leurs draperies, immobiles et

froides, indifférentes à la pieuse tendresse qu’il éprouvait pour elles.

Et il gardait au fond de sa bouche une saveur de mort; il continuait à

se croire, à se sentir un cadavre. Pendant que maîtres et condisciples

enviaient sa rapide fortune, le malheureux s’épuisait au travail, dans

le silence de son atelier, sans autre pensée que l’espoir, toujours plus

pressant et plus angoissant, d’arriver enfin à créer une œuvre assez

belle pour se justifier, à ses propres yeux, d’une existence dont,

chaque jour, il découvrait davantage l’inutilité.

* * * * *

L’atelier qu’il avait loué appartenait à un maçon, qui habitait une

maison voisine. Et l’une des filles de ce maçon, en voyant le visage

désolé du jeune homme, fut émue de pitié. C’était une enfant de seize

ans, mince et frêle, appelée Eunice. Le matin, quand elle entrait avec

sa mère dans l’atelier du sculpteur, et qu’elle apercevait celui-ci,

triste et sombre, debout devant une figure de nymphe d’une grâce

souriante, une telle détresse la prenait que, souvent, elle devait

s’enfuir pour ne pas pleurer. En vain sa sœur, qui était mariée et se

piquait de connaître les hommes, lui affirmait que la mélancolie de

l’étranger n’était qu’une pose, inventée pour se distinguer du commun et

se faire valoir; l’enfant, malgré soi, s’obstinait à le plaindre.

N’étant pas d’humeur rêveuse, elle ne cherchait pas à deviner la peine

qui le torturait: mais elle en souffrait elle-même cruellement, et,

faute de savoir le consoler, sans cesse elle s’ingéniait à trouver

quelque moyen de le divertir. Elle profitait de ses sorties pour mettre

des fleurs sur sa table; elle drapait sur ses murs des morceaux de soie

où elle s’était amusée à broder de petits dessins. Un jour elle

suspendit au plafond de l’atelier une cage de bois avec des oiseaux; et

le fait est que, toute la semaine qui suivit, il parut à Thomas que la

musique de ces oiseaux lui rendait sa peine moins vive, et son travail

plus léger.

Ainsi Eunice veillait sur lui et le servait, en secret, partagée entre

son naïf plaisir et une peur extrême d’être découverte. Une fois,

cependant, le jeune homme, qui était rentré de sa promenade plus tôt que

de coutume, la surprit au milieu de l’atelier, occupée à arranger des

fleurs dans un long vase de verre. Il leva les yeux sur elle, et vit

qu’elle tremblait de frayeur: mais il vit aussi que, sous les boucles

blondes de sa chevelure, elle avait de grands yeux d’un noir velouté; il

vit que les plis de sa tunique de soie rose dessinaient un petit sein

déjà souple et ferme; et il vit, il crut voit, qu’inconsciemment cette

jeune chair se tendait vers lui: de telle sorte qu’à son tour il la

désira. Ses lèvres eurent soif des fines lèvres rouges qu’entrouvrait un

sourire de gêne innocente. Pendant une seconde qui lui sembla éternelle,

il rêva que tout son corps aspirait la chaleur parfumée de ce corps de

vierge, frémissant de vie et de volupté. Puis l’ivresse de ses sens

s’apaisa: et il s’aperçut que l’enfant avait disparu.

Tous les jours, depuis lors, il guetta les occasions de la rencontrer.

Il l’attendait devant sa porte, il la regardait passer dans la cour; et

chaque fois qu’il l’approchait un frisson brûlant lui traversait les

veines, que jamais encore il n’avait connu. L’amour, évidemment, s’était

enfin éveillé en lui, l’amour dont les Grecs disaient qu’il était le

vainqueur des dieux et des hommes. Et cette pensée ne laissa pas de lui

être agréable. Il jouissait de se sentir un peu plus voisin de

l’humanité, quelque mépris que, d’ailleurs, il éprouvât pour elle. Mais

bientôt son désir, qui ne lui avait été d’abord qu’une distraction, lui

devint un supplément de peine, par l’impuissance où il était de le

satisfaire. A table, au lit, dans ses promenades, l’image d’Eunice ne le

quittait plus: elle le poursuivit enfin jusque dans son travail,

troublant ses rêves laborieux de pure beauté artistique. Alors sa

dernière résistance fléchit; il céda au vainqueur des dieux et des

hommes. Et il fut tenté de plaindre l’excès d’ingénuité de la pauvre

enfant lorsque, un mois plus tard, au lendemain de leurs noces, lui

ayant demandé si c’était par amour ou bien par pitié qu’elle avait

consenti à être sa femme, il l’entendit lui demander elle-même, avec un

sourire étonné de ses beaux yeux noirs, s’il y avait une différence

entre la pitié et l’amour.

* * * * *

Contes Chrétiens · 第 9 / 11 段