Il avait bravement supporté, quinze ans auparavant, la perte de sa foi;

mais la perte de son intelligence lui fut un coup terrible. Il

interrompit ses leçons, n’ayant pas le courage d’enseigner à autrui une

science dont lui-même avait retiré d’aussi tristes effets. Il brûla ses

manuscrits, il brûla tous les livres de sa bibliothèque; et plusieurs

mois durant il resta enfermé dans sa maison, tout entier au sentiment

douloureux de son impuissance. Ni la fortune, ni la gloire, ni le luxe,

ni la société des hommes, rien ne parvenait plus à le divertir. Il eut

un moment l’idée de vendre ses biens et de voyager à travers le monde:

mais les voyages lui paraissaient désormais une fatigue plus inutile

encore que les autres. Il avait trop clairement acquis la certitude que

jamais un homme ne peut prétendre à pénétrer l’âme d’aucun peuple, si ce

n’est de celui où il est né et dont il fait partie. Sous les langues,

sous les mœurs, sous les détails divers de la vie extérieure, il

devinait dans chaque pays la présence d’une vie plus réelle et plus

intime, à jamais insaisissable pour un étranger. Et c’est ce qu’il

comprit non moins évidemment lorsque, sur le conseil d’un ami, il tenta

de se mêler à la vie romaine. Huit jours passés au Forum et dans les

assemblées lui suffirent pour se convaincre de l’inanité de cette

tentative. La vie romaine était faite pour les Romains; elle résultait

d’un très vieux fonds d’habitudes et de pensées communes, et ceux-là

seuls pouvaient y prendre part que la suite des siècles y avait

préparés. Il se rappela ce que lui avait dit autrefois un philosophe

d’Alexandrie: que Platon devait forcément rester incompréhensible à qui

n’avait pas été nourri de l’_Iliade_. Oui, et, de la même façon, la vie

présente de Rome ne laissait voir son vrai sens qu’à ceux dont les pères

avaient vaincu Carthage. Lui, Barsabas, il n’était qu’un étranger, à

Rome aussi bien qu’à Alexandrie, en tout endroit du monde où il se

trouvait! Un être impuissant, vide, incapable de toute pensée, voilà ce

qu’avait fait de lui son cosmopolitisme! Et chaque jour, le sentant

davantage, il en éprouvait plus de honte et plus de frayeur.

* * * * *

Or un matin d’hiver, pendant qu’il errait au hasard des rues, un pauvre

homme qui passait l’aborda respectueusement. Il tenait on main un papier

sur lequel était inscrite l’adresse d’un hôpital: et, par gestes, il

priait Barsabas de lui montrer sa route. Et Barsabas, levant les yeux

sur lui, le reconnut aussitôt. C’était un paysan de son village,

celui-là même à qui jadis, devant les portes de Jérusalem, il avait

annoncé sa miraculeuse mission. Il l’appela donc par son nom; après

quoi, s’étant fait reconnaître, il l’interrogea sur sa présence à Rome.

Le paysan n’y était arrivé que depuis quelques heures; il venait

chercher son jeune frère, qui était malade; et il comptait repartir le

lendemain matin.

Ses misérables vêtements tombaient en lambeaux; il paraissait épuisé

d’inquiétude, de fatigue, et de froid: mais une longue habitude de

bonheur se lisait dans le regard de ses bons yeux bleus. Et Barsabas,

d’abord, ne put s’empêcher d’en être jaloux. Il retrouva toutefois son

ancien orgueil pour répondre au paysan, lorsque celui-ci se fût enhardi

à lui demander s’il avait achevé de convertir Rome à la foi du

Christ.--«Sache, répondit-il, que j’ai depuis longtemps cessé de prêcher

l’Évangile, ayant été promu à un emploi plus haut! Je suis maintenant un

des personnages les plus considérables de Rome, et de tout l’empire. Je

possède deux maisons, des centaines d’esclaves, un domaine plus vaste

que Capernaüm; et il n’y a pas au monde un seul homme plus savant que

moi!»

Là-dessus, se drapant dans sa toge, il fit mine de vouloir congédier son

ancien ami, après lui avoir indiqué le chemin qu’il avait à suivre. Mais

à peine l’eut-il vu s’éloigner, qu’il le rappela. Toute trace de sa

hauteur avait soudain disparu: il tremblait, ses genoux fléchissaient,

et c’est presque à voix basse qu’il demanda au paysan ce qui s’était

passé dans son village, depuis vingt ans bientôt qu’il en était parti.

Oh! frère, lui répondit le paysan, nous avons été, nous aussi,

parfaitement heureux! Et je t’assure que pas une fois, dans nos prières,

nous n’avons manqué à implorer pour toi toutes les grâces du ciel, en

récompense du bonheur que tu nous as valu! Car c’est toi qui nous as

enseigné à jouir de la vie! Nous étions, jusque-là, comme des sauvages:

nous avions la tête pleine de désirs trompeurs et de curiosités

inutiles. C’est toi qui, par ton exemple, nous as tirés de cette

barbarie, en appliquant parmi nous les leçons de ton divin maître. Et

désormais, ayant appris de toi l’unique sagesse, nous mettons tout notre

soin à en profiter. Que te dirai-je de plus? Tel qu’était notre village

quand tu nous as laissés, tel exactement tu le retrouverais aujourd’hui.

Nos journées s’écoulent lentement; et, bien qu’elles soient pareilles

l’une à l’autre, chacune nous apporte quelque plaisir nouveau. Nous

cultivons nos champs, nous paissons nos chèvres, nous habituons nos

enfants à vivre comme nous. Le soir, réunis sur la grand-place, nous

écoutons l’un de nous qui, à tour de rôle, nous raconte des fables ou

nous chante des chansons; car, imagine-toi, fables et chansons

fleurissent d’elles-mêmes dans nos cœurs, depuis que nous avons arraché

de ceux-ci les mauvaises herbes qui les encombraient. Et puis, avant de

nous endormir dans les chers bras de nos femmes, nous remercions une

dernière fois Jésus de la belle fête qu’a été la journée.

«Mais, de tous les secrets que tu nous as révélés, il y en a un qui,

plus encore que les autres, peut-être, nous a été précieux. Te

souviens-tu que, à deux ou trois reprises, tu as refusé de sortir du

village, même pour aller te joindre à tes amis chrétiens? Et nous,

pareillement, nous avons pris de plus en plus l’habitude de ne jamais

sortir de notre village. Nous avons borné toute notre vie aux limites

des lieux où nous sommes nés, de façon à les mieux connaître, à nous

sentir plus profondément en contact avec eux. Et c’est cela qui nous a

permis de ne former, tous ensemble, qu’une même famille. Nous parlons

tous la même langue, nous avons les mêmes rêves et les mêmes souvenirs.

Si l’un de nous est triste, nous savons les moyens de le consoler. Si

l’un de nous meurt, ses enfants trouvent aussitôt un autre père, tout

prêt à les aimer et à les amuser. Et c’est comme si, jeunes et vieux,

toutes nos pensées nous étaient communes. Seul, mon malheureux frère est

venu à Rome, se figurant qu’il aurait plus de plaisir dans une grande

ville: il n’y a eu que la faim et l’ennui.

«Ah! Barsabas, quel que soit le nouveau métier que tu t’es choisi, tu

mérites bien les faveurs dont le ciel t’a comblé! Et grande sera la joie

de tout le village, quand on saura que tu as daigné me reconnaître,

humble et pauvre comme je suis! Car ton souvenir est aujourd’hui aussi

présent parmi nous qu’au lendemain du jour où tu nous as quittés. Les

petits enfants eux-mêmes bénissent ton nom, et n’ont pas de plus douce

ambition que de te ressembler. C’est ta maison qui, le dimanche, nous

sert d’église. Et ton petit âne,--te le rappelles tu?--de quels tendres

soins nous l’aurions entouré, s’il avait pu survivre au chagrin de ton

départ! Mais la pauvre bête n’a pas pu y survivre! Une semaine encore

après être revenu de Jérusalem, je l’ai vue errer au flanc de la

colline, comme si elle guettait l’heure de ton retour. Et puis, un

matin, nous l’avons trouvée morte dans ton champ de figues.

--Et ma mère?... Et ma femme?--murmura Barsabas.

--Elles vivent l’une et l’autre, frère; mais je craignais de te parler

d’elles. Ce sont, en vérité, deux saintes, la richesse et la gloire de

tout le village. Leur exemple a, pour nous, remplacé le tien; et pas un

jour ne s’est passé, depuis vingt ans, sans qu’un de nous leur ait dû un

secours ou une consolation. Hélas! pourquoi faut-il que, seules d’entre

nous tous, elles souffrent d’une souffrance que nous ne puissions pas

soulager! Toujours prêtes à nous assister dans nos peines, elles seules

ne prennent point de part à nos plaisirs. Les jeux même de nos enfants

ne parviennent pas à les égayer. Et souvent nous les voyons, elles

aussi, monter tristement au sommet de la colline, comme si elles

conservaient l’espoir de ton retour!

Barsabas n’eut pas la force d’en entendre plus long. Il rentra chez lui,

s’enferma dans sa chambre, et, tombant à genoux, il pria humblement:

--Seigneur Jésus, s’écria-t-il, béni soyez-vous d’avoir rouvert mes yeux

à la vérité! Ce don des langues, que mon orgueil m’a fait prendre pour

un précieux privilège, ce n’était, je le vois, qu’une épreuve que vous

m’imposiez. Et, avec ce don, l’orgueil est entré en moi, pour m’aveugler

l’esprit et me pourrir le cœur. J’ai abandonné mon village, le seul lieu

du monde où je pouvais vivre. Je me suis cru l’égal des apôtres que vous

aviez élus, je me suis assigné une mission dont je n’étais pas digne;

j’ai sacrifié à de misérables chimères le souci de votre gloire et de

mon bonheur. Chaque jour, depuis vingt ans, je me suis écarté du simple

et droit chemin que vous m’aviez tracé. Et maintenant mes yeux se sont

rouverts, et je tremble de honte au spectacle du bourbier que je suis

devenu. Seigneur, mon péché est trop grand pour que je puisse rien

attendre de votre indulgence! Et déjà vous m’avez châtié, mon châtiment

a commencé en même temps que ma faute. Mais, si mon châtiment ne doit

jamais finir, faites du moins, ô Seigneur, que ma faute finisse!

Permettez-moi d’être de nouveau un chrétien? un homme dont la vie serve

aux autres, au lieu de leur nuire! Rendez-moi le courage de renaître à

vous! Laissez-moi vous sentir encore debout près de moi, comme jadis,

quand je jouais avec les enfants à Jérusalem! Que les larmes de ma femme

et de ma mère obtiennent de vous ce dernier miracle!

Ainsi pria Barsabas. Et sa prière fut, cette fois, exaucée: car lorsque,

s’étant relevé, il voulut appeler ses esclaves pour prendre congé d’eux,

il s’aperçut que le Seigneur l’avait rendu muet.

III

LE PÉNITENT

_Et verè bene doctus est qui Dei voluntatem facit._

(IMITATIO CHRISTI, I, 4.)

Il vécut longtemps encore, dans son village, jouissant de la grâce

nouvelle qu’il avait reçue de son maître.

Il avait eu cependant une minute d’angoisse, le soir de son retour,

quand il avait revu ses anciens amis. Non qu’il souffrît de ne pouvoir

pas répondre à leurs questions: jamais peut-être son don des langues ne

lui avait apporté un contentement aussi parfait que ce don contraire qui

l’avait remplacé. Mais c’était la première fois qu’il s’apercevait

d’autres changements survenus en lui, et qui n’avaient de cause que sa

propre sottise. En comparaison de lui, les plus vieux des habitants du

village semblaient avoir vingt ans. Une fraîche et heureuse santé

rayonnait de leurs bonnes figures; leurs mouvements gardaient une

aisance, une souplesse juvéniles; et lui, le pauvre Barsabas, debout

parmi eux avec son dos voûté, ses mains tremblantes, son crâne chauve et

les rides de son front, il était comme une maison brûlée au milieu d’une

rue.

Du moins l’accueil qu’ils lui firent ne tarda-t-il pas à le consoler. Le

paysan qu’il avait rencontré à Rome lui avait dit vrai: son souvenir

était resté aussi vivant pour eux que si son absence n’avait duré que

quelques semaines. Ils l’avaient seulement appelé d’un autre nom, en

naïf témoignage de leur reconnaissance. Le «Juste», c’est ainsi qu’à

présent ils le désignaient. Et il n’y avait personne, dans le village,

enfant ni vieillard, qui ne fût prêt à se dépouiller de tous ses biens

pour les lui offrir. Aussi, malgré l’infirmité qui l’avait frappé, le

supplièrent-ils, dès son retour, de consentir à être le chef de leur

communauté. Mais le Juste avait décidément perdu le goût des honneurs.

Son unique ambition était, désormais, de servir: car il ne se jugeait

même plus digne de vivre en égal de ces braves gens, qui le priaient de

leur commander.

Et bientôt une occasion de servir ses frères se présenta à lui. Il

apprit qu’une vieille femme, qui l’avait autrefois bercé sur ses genoux,

était fort empêchée de mener paître ses trois chèvres et son âne. Elle

était fatiguée, malade: chaque jour la marche lui devenait plus pénible.

Barsabas obtint qu’elle lui remît le soin de son petit troupeau. Tous

les matins, au lever du soleil, il s’en allait avec ses nouveaux

compagnons, en quête de quelque creux des collines où l’herbe fût verte

et la feuillée épaisse. Parfois l’âne, qui avait l’humeur fantasque, se

mettait à courir, ou bien encore refusait d’avancer. Parfois l’une des

chèvres tombait dans un ravin, et Barsabas était forcé d’y descendre à

sa suite. Mais il acceptait en souriant ces faciles épreuves. Et, au

total, revoyant ses péchés, peu s’en fallait qu’il ne s’étonnât de

l’excès d’indulgence de son divin maître. Depuis longtemps, en effet, il

ne se souvenait pas d’avoir connu une vie aussi heureuse: depuis le jour

où il s’était cru appelé à convertir le monde.

«Quelle douce vie, songeait-il, quelle paix en moi et autour de moi! Le

bleu du ciel s’argente de nuages transparents; le parfum des fleurs fait

chanter les cigales; et voici mon chevreau noir qui accourt en bêlant,

pour que je lui apprenne à sauter par-dessus mon bâton! De ces chères

créatures confiées à ma garde, il n’y en a pas une dont les pensées ne

me soient familières. Je lis dans leurs yeux comme dans un livre: et,

bien que ni elles ni moi ne puissions nous parler, je pénètre en elles

sans ombre d’effort; tandis qu’à Rome, avec toute ma science, l’âme de

mes plus proches amis me restait fermée!» Et il voyait alors que, pour

pénétrer dans l’âme d’autrui, le moyen n’était pas de connaître les

langues, ni les mœurs, ni l’histoire, mais simplement de s’oublier

soi-même et d’aimer autrui.

Ainsi s’écoulèrent de tranquilles années, jusqu’à ce qu’un matin

Barsabas, en s’éveillant, ne se sentit plus la force de se lever de son

lit. Il comprit aussitôt que son maître avait achevé de lui pardonner.

Et peut-être même ce pardon lui fut-il confirmé par un autre signe: car

sa femme a raconté plus tard que, au moment où elle venait près de lui,

elle l’avait entendu disant à voix haute, en patois galiléen, et avec

son naïf accent de jadis: «Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom

soit béni!» Mais le fait est que, ni à sa femme, ni à sa mère, ni à ses

amis accourus en foule à son chevet, il ne parla autrement que par

signes; et il n’eut pas besoin d’une autre langue pour leur exprimer, de

la façon la plus claire et la plus touchante, combien il était certain

de se retrouver bientôt avec eux, dans un monde où Dieu ne pourrait

manquer de leur concéder, à jamais, un village et des collines

semblables aux leurs.

Puis il s’éteignit doucement, tranquillement, comme un enfant s’endort.

Et, si les hasards d’une excursion vous conduisaient dans le village de

Galilée où il a vécu les seules années vivantes de sa vie, les habitants

ne manqueraient pas de vous répéter l’histoire de ce Juste à qui son

divin maître, après lui avoir accordé la grâce de parler toutes les

langues, avait daigné accorder la grâce, plus précieuse encore, de

trouver le repos et le bonheur sans en parler aucune.

1900.

IV

LE FILS DE LA VEUVE DE NAÏM,

OU

LA MORT ET L’AMOUR,

CONTE POUR LE JOUR DES MORTS

TIBI, MARGARITÆ MEÆ.

11. Le jour suivant, Jésus vint dans une ville appelée Naïm, et ses

disciples le suivaient avec une grande foule.

12. Et, comme il était près de la porte de la ville, des gens portaient

en terre un mort, qui était fils unique de sa mère; et cette femme était

veuve: et bon nombre de personnes de la ville l’accompagnaient.

13. Or le Seigneur, l’ayant vue, fut ému de compassion envers elle. Et

il lui dit: «Ne pleure point!»

14. Puis, s’approchant, il toucha le cercueil; et ceux qui le portaient

s’arrêtèrent. Alors il dit: «Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi!»

15. Aussitôt le mort se releva, s’assit, et se mit à parler. Et Jésus le

rendit à sa mère.

(_Évangile selon saint Luc_, VII.)

Or ceux qui conduisaient Paul l’amenèrent à Athènes et l’y laissèrent.

Et, pendant que Paul demeurait à Athènes, son esprit se soulevait

d’émotion en voyant cette ville adonnée à l’idolâtrie. Il discutait à la

synagogue avec les juifs; et il discutait aussi, sur la grand-place,

avec tous ceux qui se trouvaient là. Et des philosophes épicuriens et

stoïciens discutaient là avec lui. Et certains disaient: «Ce bavard, que

veut-il?» Et d’autres: «Il paraît vouloir annoncer des dieux étrangers!»

Car Paul leur prêchait Jésus et sa résurrection. On l’entraîna donc à

l’Aréopage, en lui disant: «Ne pouvons-nous pas savoir quelle est cette

nouvelle doctrine que tu enseignes?...»

Alors Paul, se tenant debout sur l’Aréopage, dit: «Athéniens, j’ai

l’impression que vous êtes, en quelque sorte, trop religieux; car en

parcourant vos temples, sur mon passage, j’y ai même trouvé un autel où

était écrit: _Au Dieu inconnu_. Or ce Dieu, que vous adorez sans le

connaître, c’est lui que je viens vous annoncer! Mais ce Dieu, qui a

fait le monde et tout ce qui s’y trouve, étant maître du ciel et de la

terre, n’habite point dans des temples faits de main d’homme; et ce

n’est point par des mains d’homme qu’il peut être servi, n’ayant besoin

de rien, puisque c’est lui qui donne aux hommes la vie, le souffle, et

tout ce qu’ils ont. D’un seul sang il a fait toute la race des hommes,

afin qu’elle habitât la surface de la terre: ayant marqué d’avance

l’ordre des saisons, et indiqué les limites où chaque peuple devait

demeurer. Et il leur a ordonné de chercher Dieu, pour ainsi dire, à

tâtons jusqu’à ce qu’ils l’aient trouvé. Mais, en réalité, Dieu est tout

près de chacun de nous. Car c’est en lui que nous vivons, et que nous

nous mouvons, et que nous sommes, comme l’ont dit déjà quelques-uns de

vos poètes: puisque nous sommes tous sa progéniture.

«Or, étant la progéniture de Dieu, nous ne devons pas croire que la

divinité soit pareille à de l’or, ni à de l’argent, ni à de la pierre,

ni aux œuvres sculptées de l’art, ni à rien de ce que l’homme peut

imaginer. Et Dieu, ayant laissé passer ces temps d’ignorance, fait

maintenant annoncer à tous les hommes, en tous lieux, qu’ils sachent la

vérité, et rentrent en eux-mêmes: attendu qu’il a fixé un jour où il

doit faire juger les hommes, suivant la justice, par Celui qu’il a

destiné à être leur juge; de quoi il nous a donné à tous une preuve

manifeste en le ressuscitant d’entre les morts.»

Mais eux, quand ils entendirent parler de morts ressuscités, les uns se

mirent à rire, et les antres lui dirent: «Tu nous raconteras la suite de

ton histoire une autre fois!»

Et ainsi Paul sortit du milieu d’eux.

Mais quelques-uns des Athéniens se joignirent à lui et crurent: parmi

lesquels Denis l’Aréopagite, et une femme nommée Damaris, et d’autres

encore.

(_Actes des Apôtres_, XVII, 15-34.)

I

LA MORT

Celui qui ne demeure pas en moi sera jeté hors de la vigne comme

un sarment inutile, et il séchera, et on le ramassera pour le

jeter au feu.

(_Saint Jean_, XV, 6.)

Lorsque Jésus, touché des larmes de la veuve de Naïm, ordonna à son fils

de se lever dans le cercueil où, depuis la veille, on l’avait étendu, le

jeune homme ouvrit les yeux, se leva, et se mit à parler. Mais ses amis,

qui d’abord n’avaient pensé qu’à se réjouir du miracle glorieux de sa

résurrection, s’aperçurent bientôt que quelque chose avait changé en

lui. Ce que c’était au juste qui avait changé, ils n’auraient su le

dire: car tous les traits de son visage étaient restés les mêmes, et

déjà ils avaient repris leur ancienne apparence de fraîcheur et de force

juvéniles, qu’une longue maladie leur avait enlevée. Ses traits

n’avaient pas changé, mais une expression nouvelle s’y lisait, à

présent, dont ses amis furent épouvantés. Ils eurent le sentiment qu’une

autre âme, profonde, obscure, douloureuse, s’était substituée à la

simple petite âme d’enfant qu’ils avaient aimée. En vain le jeune homme

leur parlait, en vain il les appelait par leurs noms: ils ne parvenaient

pas à le reconnaître. Et, quand ils l’eurent ramené jusque devant sa

maison, aucun d’eux ne s’offrit à y entrer avec lui.

* * * * *

Ce que c’était au juste qui avait changé, dans son visage, sa mère seule

l’avait vu dès le premier moment. Rentrée chez elle, la vieille femme

installa son fils à la place où elle-même avait coutume de s’asseoir;

après quoi elle s’agenouilla près de lui, et, le regardant jusqu’au fond

des yeux: «Thomas, lui dit-elle, pourquoi ne me souris-tu plus comme tu

as toujours fait? Je me rappelle que, le jour de ta naissance, ton père

t’a déposé un instant dans mes bras: aussitôt tu as cessé de crier et tu

m’as souri. Plus tard, pendant les dix-huit ans que nous avons vécu

ensemble, ton sourire a été mon soutien et ma consolation. Et tu me

souriais encore, avant-hier, à l’heure où déjà tes membres commençaient

à se refroidir. Pourquoi donc ne me souris-tu plus, mon enfant,

maintenant que ce jeune dieu t’a rendu à moi?» Thomas lui prit les

mains, et elle vit qu’il remuait les lèvres, s’efforçant de leur donner

la forme d’un sourire. Mais ni ses lèvres, ni ses yeux, ne consentirent

à secouer l’expression de tristesse que le doigt de la mort y avait

laissée. Et la pauvre femme sentit que son cœur se déchirait de nouveau.

Puis elle se souvint que son fils n’avait pas mangé: peut-être était-ce

la faim qui l’épuisait? Elle courut au marché, acheta du lait, des œufs,

des gâteaux, tout ce qu’elle savait qu’il aimait le mieux. Et Thomas ne

refusa pas de manger, ce dont elle se réjouit comme d’un second miracle:

car elle en était arrivée à se demander, en revoyant son visage

immobile, si ce n’était pas seulement l’ombre de son fils qu’un adroit

magicien avait ranimée. Et, après qu’il eut mangé, il lui parla

doucement. Il la questionnait sur ce qui s’était passé dans la petite

ville, sur ce qu’avaient dit les uns et les autres, sur l’argent que sa

maladie avait dû coûter. Il parlait; mais elle retrouvait dans sa voix

la même tristesse que dans son regard. L’âme semblait absente des mots

qu’il disait. Son âme n’avait-elle pas encore achevé de se réveiller? Ou

bien avait-elle rapporté, du royaume mystérieux d’où elle revenait,

l’empreinte de quelque effroyable vision que, jamais plus, elle ne

pourrait oublier? Il y avait eu autrefois, dans un village voisin de

Naïm, un berger qui se vantait d’avoir su pénétrer au séjour des morts:

il avait vu des diables, avec de longues queues, occupés à piler des

âmes dans des mortiers de fer rouge. Était-ce à des spectacles comme

celui-là qu’avait assisté Thomas? et allait-il en garder toujours

l’image au fond de ses yeux?

La vieille femme n’osa pas l’interroger, à peine osa-t-elle lui parler,

aussi longtemps qu’ils restèrent assis l’un près de l’autre, sous le

soir tombant. Mais vingt fois, pendant la nuit, elle se releva, ralluma

la lampe, s’approcha avec précaution du lit de son fils, espérant le

trouver endormi. Non, toujours il la regardait tristement, de ses grands

yeux vides. Enfin elle n’eut plus la force de se contenir davantage.

--Mon enfant, lui dit-elle, je suis ta mère, aie pitié de moi!

Permets-moi du moins de partager ton angoisse, à supposer même que je

n’aie pas le moyen de la consoler! Et puis, crois-moi, j’en ai le moyen!

Ce que tu as vu, là-bas où tu es allé, ce que tu t’imagines avoir vu, et

dont le souvenir t’empêche de vivre, ce ne sont rien que des cauchemars,

pareils à ceux qui te tourmentaient pendant ta maladie. Tu te réveillais

tout en sueur, tremblant, effrayé; mais, dès que tu m’avais raconté ton

rêve, il se dissipait. Il se dissipera cette fois encore, avec l’aide de

Dieu! Efforce-toi seulement de l’oublier, après me l’avoir dit, et,

plutôt, pense à la réalité qui se rouvre devant toi! Tu as dix-huit ans,

ton jeune corps rayonne de vigueur et de santé! Tout à l’heure, les plus

belles filles de Naïm se retourneront quand tu passeras dans la rue.

Crois-moi, laisse aux vieux le souci de la mort! Ces oiseaux qui

s’éveillent et chantent, dans notre jardin, ce soleil qui met des

reflets roses aux branches de ton cher mûrier, tout cela, c’est la vie

qui t’appelle, mon enfant! Ne l’entends-tu pas?

--Je l’entends, répondit Thomas, et de là surtout me vient mon angoisse:

car je crains d’avoir à jamais perdu le goût de la vie. Où suis-je allé,

durant ces deux jours? Qu’ai-je vu? Qu’ai-je fait? Aucun souvenir ne

m’en reste, et je n’ai aucun rêve à te raconter. Je garde simplement la

sensation d’avoir été tiré d’un profond sommeil, si profond et si

reposant que tout mon être n’aspire qu’à s’y replonger. Et quant à ce

que tu nommes la réalité, en vain je m’efforcerais d’y prendre plaisir!

Les choses qui m’entourent m’apparaissent enveloppées d’une brume

monotone et funèbre. J’ai dans la bouche une saveur étrange, répugnante,

une saveur de mort. J’ai dans les narines une odeur de mort.

C’est,--figure-toi!--comme si j’étais seul vivant parmi des cadavres.

Ah! pourquoi ce Galiléen...

Contes Chrétiens · 第 8 / 11 段