de toutes les nations qui sont sous le ciel. Et, quand on apprit le
miracle, la foule accourut; et ces étrangers furent stupéfaits
d’entendre les disciples leur parler à chacun dans sa langue.
Et, dans leur surprise, ils se disaient l’un à l’autre: «Est-ce que tous
ces hommes qui nous parlent ne sont pas des Galiléens? Comment donc les
entendons-nous parler à chacun de nous dans sa langue? Parthes, Mèdes
Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée, de la Cappadoce, du
Pont et de l’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des
régions de la Libye qui avoisinent Cyrène; et Romains, tant Juifs que
prosélytes, et Perses, et Arabes, voici que nous les entendons nous
prêcher, dans nos langues, les grandes choses de Dieu!»
(_Actes des Apôtres_, II, 1-11.)
I
LE CHRÉTIEN
CHRISTUS.--Cui ego loquer, cito sapiens erit.
(IMITATIO CHRISTI, III, 43.)
C’est tout à fait par hasard,--ou, plus exactement, par miracle,--que
Joseph, appelé aussi Barsabas, était devenu disciple de Jésus. Il avait
alors vingt ans, et demeurait, avec sa mère, dans le village galiléen où
il était né. Or, voici l’heureuse aventure qui lui était arrivée:
Se rendant à Capernaüm en compagnie de son petit âne, un matin
d’automne, pour vendre au marché les figues de son champ, il avait
franchi déjà la double rangée des collines qui séparaient son village du
lac de Génésareth, lorsque, à un tournant du sentier, un spectacle
imprévu l’avait arrêté. Une vingtaine de mendiants et de vagabonds
étaient assis en cercle, sur la rive du lac, occupés à écouter un homme
vêtu de blanc, qui, debout au milieu d’eux, semblait leur donner des
ordres ou les réprimander. Il leur parlait, en tout cas, d’une voix si
sévère que Barsabas, et son âne lui-même, n’avaient pu s’empêcher d’en
être effrayés. Mais soudain, oubliant son effroi, toute l’âme du jeune
paysan avait frémi de fureur: car, dans la troupe de ces va-nu-pieds,
complotant sans doute quelque brigandage, il venait de reconnaître
l’homme qu’entre tous au monde il détestait le plus, un homme qu’il
avait autrefois recueilli, nourri, traité en frère, et qui, pour
récompense, lui avait volé cinq mines d’argent, son unique bien; après
quoi le misérable s’était enfui, et Barsabas avait senti que sa joie et
son repos s’enfuyaient du même coup.
Aussi, dès qu’il avait reconnu son ancien ami, n’avait-il plus eu de
pensée que pour sa vengeance. Mais, au moment où déjà il s’approchait,
le couteau en main, l’homme vêtu de blanc avait détourné la tête, et
fixé soudain son regard sur lui. C’était un regard prodigieux, plein à
la fois de douceur et d’autorité, un regard qui entrait jusqu’au fond de
l’âme, mais pour l’apaiser et la purifier. Et tandis que Barsabas,
interdit, tremblait sous l’impérieuse caresse de ce regard, l’homme
s’était écrié, poursuivant son discours: «Aimez vos ennemis, bénissez
ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous font du mal, et
priez pour ceux qui vous outragent et vous persécutent, afin que vous
soyez enfants de votre Père, qui est dans les cieux! Car, si vous
n’aimez que ceux qui vous aiment, quel mérite y aurez-vous? Et si vous
ne faites accueil qu’à vos frères, qu’y aura-t-il là qui vaille d’être
loué?»
A peine Barsabas avait-il entendu ces paroles, qu’il avait eu le
sentiment qu’un poids se détachait de son cœur. Tout de suite, ajournant
sa vengeance, il s’était assis sur une pierre pour mieux écouter; et son
âne avait dressé les oreilles pour écouter aussi. Car cette voix, dont
tous deux à distance s’étaient effrayés, elle n’était plus maintenant
qu’une adorable musique, légère, limpide, pareille à un chant de
fauvette dans le calme des bois. Et longtemps encore la voix avait
continué de parler, enseignant à Barsabas toute sorte de choses qu’il
s’étonnait de pouvoir comprendre. Elle lui avait enseigné le plaisir de
la pauvreté, la beauté de l’ignorance, l’inutilité de l’effort et de la
pensée. «Ne soyez pas en souci pour votre vie,--disait-elle,--ne vous
préoccupez pas de ce que vous mangerez ni de ce que vous boirez! Soyez
comme les petits enfants que vous voyez sur les routes: car ceux-là
seuls qui leur ressemblent pourront entrer dans le royaume des cieux. Et
quiconque s’abaisse pour devenir semblable à un petit enfant, celui-là
est le plus grand dans le royaume des cieux!»
Mais surtout la voix révélait à Barsabas quelle joie c’était de renoncer
à soi-même pour donner son cœur aux souffrances d’autrui: de sorte que
peu à peu le jeune homme, sans cesser d’écouter, avait commencé à
considérer ses nouveaux compagnons. Des mendiants et des vagabonds, oui,
sa première impression ne l’avait pas trompé: mais comment avait-il pu
les prendre pour des malfaiteurs? La plupart avaient de bonnes figures
simples et ouvertes; et ceux dont les traits étaient plus durs ou la
mine moins plaisante, ceux-là même portaient, dans leurs yeux, un vivant
reflet du regard de leur maître. Il n’y avait pas jusqu’au visage de
l’ennemi de Barsabas qui, au contact de ce regard, ne se fût transformé.
Nulle ombre n’y restait plus des passions de jadis: l’œil avait perdu
toute trace de ruse, les plis du front s’étaient effacés, la bouche
s’entrouvrait en un clair sourire. Mieux encore que les autres, il avait
su devenir pareil à un enfant.
Et tout d’un coup Barsabas, à considérer ces pauvres gens, avait songé
qu’ils devaient avoir faim. Leurs provisions étaient étalées devant
l’aîné d’entre eux: maigre pitance, trois petits pains et quelques
olives. L’heure de midi approchait; un air vif soufflait de la mer, qui
réveillait l’appétit; et Barsabas lui-même se sentait le ventre creux.
Il s’était alors levé, d’un mouvement rapide; il avait pris sur le dos
de son âne les deux lourds paniers; et puis, marchant sur le bout des
pieds par crainte de distraire l’attention des auditeurs, il avait
commencé à placer, près de chacun d’eux, une poignée de figues.
La vente de ces figues avait été, durant de longs mois, sa seule pensée.
Non qu’il se fût attendu à en tirer une grosse somme: mais son champ de
figues constituait en vérité toute sa fortune, surtout depuis qu’un
indigne ami lui avait dérobé les cinq mines d’argent qui lui venaient de
son père. C’était avec le prix de sa récolte qu’il avait pu, l’année
précédente, faire construire une étable pour son petit âne: cette
année-là, il s’était promis de rapporter de la ville un collier de
corail pour sa fiancée, et d’acheter ensuite, dans son village, un
arpent de vigne ou une olivette. Et il ne l’oubliait pas, il se disait
même que jamais il ne pourrait l’oublier: mais le souvenir de ses beaux
rêves ne faisait que lui en rendre le sacrifice plus doux. Et
joyeusement il allait, son panier en main, ne s’interrompant que pour
écouter la voix de l’orateur, qui, comme afin d’achever de le consoler,
évoquait dans son âme mille images charmantes. Elle lui parlait des lis
des champs, qui ne travaillent ni ne filent, et qui cependant sont plus
ornés que Salomon dans toute sa gloire. Ou bien elle lui disait des
fables pareilles à celles que lui avait jadis racontées sa mère, mais
infiniment plus naïves et plus enfantines, et telles pourtant que
chacune, après l’avoir ravi, l’aidait à mieux comprendre le royaume des
cieux.
Ainsi Barsabas distribuait ses figues, faisant toujours les poignées
plus grosses, dans l’enivrement de la jouissance nouvelle qu’un
merveilleux hasard lui avait révélée: sans compter que quelques-uns des
auditeurs, à son approche, s’étaient un moment retournés vers lui, et
que le tendre sourire dont ils l’avaient remercié aurait suffi pour
redoubler l’élan de sa charité. Mais tout à coup sa main avait laissé
retomber dans le panier la poignée de figues qu’elle venait d’y prendre;
et il était resté immobile, comme si tout son courage l’avait abandonné.
L’homme qui se tenait là assis devant lui, ce maigre et pâle jeune homme
en haillons qui, indifférent à tout ce qui n’était pas la voix de son
maître, semblait soulevé par elle au-dessus du monde, c’était le même
Simon qui, deux ans auparavant, l’avait lâchement dépouillé de son bien!
Il souriait maintenant à quelque vision enchantée, haletant, frémissant,
pleurant de bonheur. Et Barsabas, tout d’un coup, s’était remis à le
détester. Il avait eu, lui aussi, une vision: l’image lui était apparue
de la froide et pluvieuse soirée de décembre où, revenant chez lui après
une longue marche, il avait trouvé sa mère en larmes près du coffre
vide! Ne s’était-il pas juré, dès ce moment, n’avait-il pas juré à sa
mère qu’il tuerait le voleur, si sa chance lui permettait de le
rencontrer? Or voici qu’il l’avait enfin rencontré, et tranquille,
souriant, plus heureux malgré son infamie que lui-même jamais ne l’avait
été! Et, au lieu de le tuer, c’était à lui qu’il s’apprêtait à donner
les figues de son champ, simplement parce qu’un inconnu s’était amusé à
endormir sa colère par d’harmonieuses paroles!
Fermant l’oreille aux paroles de l’inconnu, détournant la tête pour ne
plus s’exposer au charme de son regard, Barsabas avait jeté sur le sol,
à ses pieds, les figues qui lui restaient: et puis, accompagné de son
âne, il avait repris en courant le chemin de sa maison.
* * * * *
Un pénible sentiment de honte l’agitait, d’instant en instant le
torturait davantage, à mesure qu’il gravissait le sentier pierreux.
Qu’allait-il dire, en rentrant chez lui? Comment s’excuserait-il de ne
rien rapporter? Se résignerait-il à mentir, à raconter par exemple que
des voleurs l’avaient dépouillé? Jamais, en tout cas, il n’oserait
avouer qu’il avait sottement distribué ses figues à des inconnus, et
qui, au lieu de gagner leur vie en travaillant, ainsi qu’il gagnait la
sienne, passaient leurs journées à écouter les discours de quelque
charlatan.
Mais non, l’homme que ces vagabonds écoutaient ne pouvait pas être un
charlatan! Et Barsabas, malgré sa colère et sa honte, ne parvenait pas à
se repentir de l’avoir écouté. Ce jeune homme vêtu de blanc était
certainement un prophète, un de ces mages que Dieu envoyait, de temps à
autre, pour enseigner au monde les secrets d’en haut. De quelle voix
mélodieuse il avait parlé! Et quel plaisir singulier on éprouvait à
l’entendre! Le lis des champs! Le berger laissant sur la montagne ses
quatre-vingt-dix-neuf brebis pour aller chercher la centième, qui
s’était égarée! Barsabas se rappelait d’autres images encore, pleines
d’un sens admirable dans leur simplicité; et de nouveau il sentait, il
se disait, que ni le champ d’olives, ni la vigne, ni rien de ce qu’il
aurait pu acquérir en échange de ses figues n’aurait valu la joie
qu’avait été pour lui la rencontre de cet inconnu. Un prophète, un grand
prophète, voilà ce que Dieu avait daigné lui permettre de voir et
d’entendre!
Pourquoi donc continuait-il à se sentir si honteux? Pourquoi, après
avoir d’abord couru jusqu’au sommet de la colline, marchait-il
maintenant d’un pas si lent et si faible, comme s’il eût voulu retarder
son retour chez lui? En vain il se répétait qu’il avait fait de ses
figues le meilleur emploi, et qu’il avait rencontré un prophète, et
qu’il allait désormais devenir un autre homme; en vain il essayait de se
réjouir et de s’enorgueillir: à chaque pas son sentiment de honte
l’accablait davantage. Il avait l’impression que toutes ces belles
pensées n’étaient qu’un rideau derrière lequel il s’efforçait de se
cacher à lui-même une pensée plus sérieuse, plus vraie, une pensée qu’il
n’osait pas regarder en face, mais qui pourtant était là, dans son cœur,
et ne cesserait plus de le tourmenter.
Et soudain le rideau s’était déchiré. Dans le cœur de Barsabas avaient
de nouveau retenti les paroles que, pendant une heure, il s’était
inutilement efforcé d’oublier: «Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui
vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous font du mal!» C’était
cela, cela seulement, que le prophète avait eu pour mission de lui
enseigner!
* * * * *
Alors le paysan avait enfin compris d’où venait sa honte. Et aussitôt,
sans même penser à son âne, qui marchait tristement derrière lui dans
l’étroit sentier, il avait rebroussé chemin pour redescendre en courant
vers la rive du lac. «Pourvu que je les retrouve!» se disait-il, comme
si tout l’avenir de sa vie en eût dépendu. Et grande avait été sa joie
quand, au tournant du sentier, de nouveau il avait aperçu les inconnus,
assis sur les pierres. Leur chef maintenant avait fini de prêcher; assis
entre deux de ses compagnons, il mangeait quelques figues et une tranche
de pain. Mais Barsabas, cette fois, ne s’était plus arrêté à le
considérer. Il s’était élancé vers son ami, lui avait appuyé sa main sur
l’épaule, et, parlant le plus haut qu’il avait pu, afin que chacun fût
témoin de son repentir: «Simon, lui avait-il dit, toi seul sais ce que
tu m’as fait, et pourquoi tu l’as fait. Mais, si même tu as mal agi
envers moi, ta faute n’est que peu de chose en comparaison de la mienne.
Car, depuis deux ans, nuit et jour, je t’ai haï, j’ai rêvé de te tuer!
Et tout à l’heure encore, après que les paroles de ce jeune prophète,
ton maître, ont à jamais effacé de mon cœur mon ressentiment, je n’ai pu
me résigner à te donner de mes figues. Je n’ai pu m’y résigner, frère,
parce que tu m’as paru trop heureux, trop parfait, trop au-dessus de
moi! Pardonne-moi, dis-moi que tu me pardonnes, sois-moi de nouveau
l’ami d’autrefois!»
L’ami de Barsabas, tout frémissant de plaisir, s’était jeté à son cou,
comme un enfant embrasse sa mère pour la remercier d’un cadeau qu’il
n’osait pas espérer. Puis, l’ayant fait asseoir près de lui et lui
tenant la main, il lui avait raconté comment lui-même avait été arraché
aux misères de sa vie par l’appel de Jésus, son maître bien-aimé, qui,
en vérité, n’était pas seulement un prophète, mais l’Élu, le Messie, le
Fils du Dieu Vivant. Et toute l’âme de Barsabas, à ces mots, avait bondi
de joie: car il s’était rappelé que, dès le premier moment où le regard
de l’inconnu s’était tourné vers lui, clairement il avait senti une
présence divine. Aussi est-ce avec une pieuse ferveur qu’il avait
ensuite recueilli les explications de son ami: après quoi, devant toute
l’assemblée, il s’était confessé des fautes qu’il se souvenait d’avoir
commises depuis qu’il était né; et il avait demandé à recevoir le
baptême. Il l’avait reçu des mains sacrées de Notre-Seigneur.
Et longtemps encore il était resté assis sur la rive du lac, sans autre
pensée que de s’initier à la connaissance du royaume des cieux. Mais
quand, à l’approche du soir, les disciples de Jésus lui avaient
conseillé de se joindre à eux pour partager leur vie, il leur avait
avoué, presque en pleurant, qu’il n’aurait pas le courage de s’y
décider. Immense était, cependant, le bonheur qu’il éprouvait en leur
compagnie, sous le regard vivifiant de son nouveau maître: et sans doute
il aurait fini par céder à leurs instances s’il n’avait aperçu, tout à
coup, son petit âne, qui tristement avait descendu la colline pour venir
le rejoindre. La pauvre bête semblait à présent l’attendre, immobile, au
milieu du sentier. Que deviendrait-elle, privée de ses soins? Qui la
nourrirait, la promènerait? Qui changerait, tous les jours, la paille de
son lit? Et Barsabas avait songé à sa mère qui, peut-être, debout sur le
seuil de sa maison, déjà s’inquiétait de sa longue absence. Il avait
songé à la jeune fille brune et rose, sa fiancée, à qui il avait promis
d’être son soutien dans la vie. La veille encore, tout en l’aidant à
cueillir ses figues, ne lui avait-elle pas dit qu’elle n’aurait jamais
d’autre ami que lui, et qu’elle mourrait de chagrin s’il l’abandonnait?
Mais surtout Barsabas, en revoyant son âne, s’était rappelé sa maison,
son champ de figues, les platanes à l’ombre desquels il avait joué ses
premiers jeux: et il avait senti qu’un lien mystérieux l’attachait tout
entier à son village natal. Là seulement il pourrait méditer,
comprendre, mettre à profit les saintes vérités dont il venait de
s’instruire: car il s’était accoutumé à ne concevoir l’univers que tel
qu’il le voyait du haut de ses collines; et, loin d’elles, c’était comme
si la moitié de lui-même lui fût enlevée. De sorte que, après s’être une
dernière fois prosterné aux pieds de Jésus, il avait tendrement dit
adieu à ses amis, et puis il avait enfourché son âne, et s’en était
retourné chez lui à la clarté des étoiles.
* * * * *
Rentré dans son village, Barsabas y avait repris son ancienne vie. Il
cultivait son champ, il faisait paître son âne, il se promenait avec sa
fiancée ou bien jouait aux boules avec ses camarades.
Il avait repris son ancienne vie, avec cette seule différence que,
maintenant, il était devenu un homme nouveau. Au lieu du simple et
honnête garçon qu’il avait été jusqu’alors, il était devenu un chrétien.
Et, sans doute, cela signifiait qu’il répétait pieusement, matin et
soir, une belle prière que les disciples de Jésus lui avaient apprise:
mais plus encore cela signifiait qu’il avait cessé de vivre en lui-même,
pour vivre, désormais, tout entier dans les autres. Il continuait à
aimer sa mère, sa fiancée, son petit âne: mais il les aimait pour eux,
et non plus pour lui. Il ne s’occupait que de deviner leurs plaisirs et
leurs peines; et il mettait son effort à soulager leurs peines, et leurs
plaisirs lui procuraient plus de joie que ne lui en avaient jamais
procuré les siens. Sa sollicitude, du reste, ne se bornait pas aux
personnes qu’il aimait; ou plutôt il s’était habitué, le plus facilement
du monde, à aimer toute sorte de personnes pour qui il n’éprouvait,
auparavant, que du dédain ou de l’indifférence. Dès l’instant où il
avait cessé de vivre en lui-même, il avait reconnu que tous les êtres
humains avaient leur part de douleur; et il en avait souffert, et il
s’était employé à la soulager. Il s’était fait le confident, le
consolateur, le serviteur de tout le village, sans croire qu’il eût le
moindre mérite à se divertir de cette manière. Tout au plus songeait-il
quelquefois qu’il était pareil à un aveugle-né guéri par Jésus, dont son
ami lui avait raconté l’histoire merveilleuse: car à lui aussi Jésus
avait donné un sens qui jusque-là lui avait manqué, un sens qui, mieux
encore que la vue, lui permettait de sortir de ses propres ténèbres, et
de se mêler joyeusement à la vie des hommes.
Quelques semaines après son retour, il s’était marié. Son intention
était d’abord d’ajourner son mariage jusqu’au moment où, devenu plus
riche, il aurait l’assurance de pouvoir nourrir une femme et des
enfants. Mais sa fiancée, qui l’aimait, s’était tout de suite convertie
à sa nouvelle foi; et c’était elle qui lui avait rappelé la parole de
Jésus: «Ne soyez pas en souci pour votre vie, ne vous préoccupez pas de
ce que vous mangerez ni de ce que vous boirez!» Ils s’étaient donc
mariés, sans plus tarder. Et le fait est qu’ils n’avaient manqué de
rien, ayant simplement pris l’habitude de ne rien désirer que ce qu’ils
avaient. Ils s’étaient même acquis des enfants, sitôt mariés, en
recueillant chez eux un petit garçon et une petite fille que leurs
parents avaient abandonnés. Mais il n’y avait pas, au reste, dans tout
le village, un enfant dont ils ne prissent soin, fût-ce pour jouer ou
pour chanter avec lui. Et chaque jour ils découvraient quelque occasion
imprévue de varier leurs plaisirs, comme aussi de sentir combien leurs
deux cœurs étaient profondément unis l’un à l’autre. Tantôt c’était un
mendiant qu’ils amenaient dans leur maison, l’ayant rencontré dans leur
promenade; tantôt ils ramassaient de jeunes oiseaux tombés du nid, et
les abritaient, et les nourrissaient, jusqu’au temps où ils les voyaient
en âge de voler.
Ainsi avait vécu Barsabas, durant l’année qui avait suivi son baptême.
Et deux fois lui avait été accordée une grâce si précieuse qu’il avait
défailli de joie en la recevant. Deux fois son divin maître Jésus, étant
venu prêcher dans son village, avait daigné demeurer sous son toit. Il
s’était familièrement entretenu avec lui, avait complimenté sa mère de
l’avoir pour fils, l’avait complimenté lui-même de l’aimable compagne
qu’il s’était choisie. Et comme, un soir, les disciples engageaient de
nouveau le jeune homme à se joindre à eux, Jésus leur avait dit avec son
sourire: «Apprenez qu’il y a plusieurs façons de me suivre! Et Barsabas
n’est nulle part aussi près de moi que dans son champ de figues!»
* * * * *
En effet, Barsabas était un bon chrétien. Lorsqu’il avait appris le
danger qui menaçait Jésus, tout de suite il avait quitté son champ de
figues pour venir rejoindre la troupe des disciples. Avec eux il était
entré à Jérusalem; il avait assisté aux derniers entretiens, et donné
tant de preuves de son active ferveur que Jésus s’était plu à le citer
en exemple. Il s’était cependant enfui du Jardin des Oliviers, avec tous
ses compagnons, aussitôt que Notre-Seigneur avait été arrêté; mais, dès
le lendemain, il avait racheté sa faute en proclamant, jusque dans le
prétoire, que l’homme qu’on persécutait était le Fils de Dieu. Jamais
d’ailleurs il n’avait montré autant de courage que durant ces terribles
journées, où le courage des meilleurs avait défailli; car non seulement
il n’avait pas cessé d’affirmer sa foi devant les Juifs, au risque
d’être lapidé ou mis en prison: il s’était encore ingénié à consoler, à
raffermir ses amis. A ceux qui doutaient il rappelait le divin
enseignement de leur maître; à ceux qui désespéraient il disait que
bientôt Jésus serait de nouveau parmi eux. Aussi Jésus, pour le
récompenser, l’avait-il admis à être un des premiers témoins de sa
résurrection. Et quand, ensuite, Jésus étant remonté s’asseoir à la
droite de son Père, les disciples avaient décidé de nommer un douzième
apôtre en remplacement de Judas, peu s’en était fallu qu’on ne le
nommât. Seul, un autre disciple, nommé Mathias, avait été jugé aussi
digne que lui de ce grand honneur; en telle façon que, faute de savoir
qui choisir entre eux, on était convenu de s’en remettre au sort. Mais
d’abord les Onze, tombant à genoux, avaient invoqué Jésus: «Seigneur,
lui avaient-ils dit, vous qui connaissez les cœurs de tous les hommes,
montrez-nous lequel de ces deux hommes vous avez préféré pour prendre
place dans l’apostolat, dont Judas est déchu!» Puis on avait donné les
sorts: c’était Mathias que le sort avait désigné.
Et personne ne s’en était réjoui plus que Barsabas. Car, bien que
l’honneur que lui avaient fait ses compagnons l’eût beaucoup touché, il
continuait à se considérer comme le dernier d’eux, le plus ignorant, le
plus inutile, le moins propre aux difficiles travaux de l’apostolat;
sans compter que toute son âme était alors partagée entre deux
sentiments, la tristesse où l’avait plongé l’absence de son divin
maître, et son désir de revoir le village où il était né.