Puis de fines gouttes d’eau tombèrent sur le sol, et la voûte des cieux

s’obscurcit encore. Était-ce déjà la mort, l’affreuse mort, qui

s’annonçait? Les deux vieillards se relevèrent brusquement, coururent de

toutes leurs forces sur la pente rocailleuse. La pluie tombait à flots;

les baguettes de flamme s’étaient multipliées, sillonnant l’horizon de

trois raies sanglantes, mais pour laisser ensuite une ombre plus dense,

où rugissait plus sonore la voix du tonnerre. Et les deux vieillards

couraient, la main dans la main, rapprochés une fois de plus dans un

même sentiment de haine pour la vie, et de peur devant la mort.

* * * * *

Mais soudain ils s’arrêtèrent, émerveillés, et leurs poitrines

haletaient et leurs lèvres frémissaient, comme au sortir d’un rêve

malfaisant. Car l’orage s’était dissipé, et, dans la belle lumière dorée

du soleil couchant, ils se voyaient parvenus au sommet du mont. Et le

spectacle qu’ils découvraient devant eux, sur l’autre versant, les émut

d’un bonheur si parfait que, pour la première fois depuis trente ans,

ils se jetèrent à genoux, les mains jointes et la tête inclinée, priant

Dieu.

III

LE BON GRAIN

D’autres grains tombèrent dans un sol fertile, et ils

produisirent des fruits, cent pour un.

(_Saint Matthieu_, XIII, 9.)

Au centre d’un vaste cirque de collines, un petit lac s’allongeait,

calme et bleu, semé d’îles fleuries. Et, depuis les bords du lac

jusqu’au haut des collines, ce n’étaient que champs et bocages, avec çà

et là des tentes, des tentes en toile grossière, mais toutes parées de

roses, de glycines, et de pois grimpants. Ce n’étaient que champs et

bocages, ou plutôt la vallée entière paraissait comme un grand jardin,

car on ne voyait trace de haies ni de clôtures pour en séparer les

parties. Tout au long de jolis sentiers, des enfants gambadaient,

entraînant à leur suite des troupes de chats et de chiens; des

laboureurs jetaient dans les sillons leurs dernières poignées de

graines, avant le repas du soir; et sur la rive du lac se promenaient

des couples amoureux qui riaient et se miraient dans les yeux, et

souvent s’arrêtaient entre deux arbres pour s’embrasser plus à l’aise.

Maintes fois les deux vieillards avaient vu de beaux sites, et la paix

d’un village au soleil couchant n’avait rien qui pût les surprendre.

Pourtant le spectacle qu’ils apercevaient à leurs pieds les pénétrait

d’une joie surnaturelle, comme si, toute leur vie, ils se fussent égarés

à la recherche d’un asile et qu’enfin le hasard les y eût conduits. Un

délicat parfum flottait, qui ravivait leurs vieux cœurs. Et le murmure

du lac, et le chant des oiseaux, et le rire des amoureux, et le cri des

enfants, tout cela formait à leurs oreilles un grand hymne prodigieux,

célébrant en mille harmonies la noblesse, la douceur, la divine beauté

de la vie.

Ils descendaient lentement la colline, se tenant par la main. Une fois

de plus, ils avaient oublié leurs rancunes; ils éprouvaient un besoin de

se réconcilier au seuil de ce village, comme deux petits s’embrassent au

seuil de la maison paternelle, après s’être un peu querellés et battus

sur le pavé de la rue. Et déjà des enfants s’approchaient d’eux,

tendrement les priaient de se mêler à leurs jeux. Et, de la première

tente du village, ils virent s’élancer vers eux une belle jeune femme,

avec de grands yeux noirs qui rayonnaient de plaisir. Ils la regardaient

courir, gracieuse, légère, pareille à quelque jeune fée d’un rêve, dans

sa robe blanche flottante. Elle leur baisa les mains, et leur dit:

--Comme vous êtes bons, amis, d’avoir daigné venir vous reposer dans

notre village! Quelle joie vous nous apportez! Entrez sous cette tente

où nous demeurons! Nous vous servirons à souper, nous ferons sécher vos

manteaux, et puis nous vous chanterons des chansons pour vous endormir.

Car vous paraissez avoir fait une course bien longue, sur ces chemins

qu’on dit si mauvais!

Ils entrèrent sous la tente. Un beau jeune homme était là, qui leur

baisa les mains à son tour, leur ôta leurs manteaux, les fit asseoir

auprès de la table. C’était le mari de la jeune femme. Il la tint sur

ses genoux pendant le repas, et elle lui souriait: mais elle souriait

aussi aux deux vieillards, et ses enfants étaient là aussi, qui leur

souriaient comme de petits anges.

Les deux vieillards ne firent point de questions, ce soir-là: ils

étaient trop heureux. Après le repas, ils se couchèrent sur un lit qui

les attendait au meilleur coin de la maison. La jeune femme pansa les

plaies de leurs pieds. Elle connaissait toute sorte d’herbes pour tous

les maux; mais l’herbe la plus guérissante était son naïf sourire plein

de pitié. Et les vieillards s’endormirent, bercés de ses chansons, avec

sa douce image dans les yeux.

* * * * *

Ce fut le mari qui, le lendemain, vint les saluer à leur réveil. Il les

prit par le bras, les conduisit à travers le village, s’informant sans

cesse de leurs désirs, sans cesse riant et les égayant. Et, dans toutes

les tentes, il leur faisait voir des familles pareilles à la sienne,

tranquilles, joyeuses, n’ayant point d’autre souci que de vivre et

d’aimer.

«Tenez, leur disait-il, voici des charrues pour labourer la terre, voici

des sacs pour porter des semailles, et voici des outils pour tisser la

laine, pour coudre des tentes, pour construire des jouets! Chacun se

choisit le travail qui lui convient, chacun y travaille aussi, longtemps

qu’il lui convient. Il y en a aussi, parmi nous, qui trouvent plus

agréable de ne pas travailler du tout. Ce sont ceux-là que nous

préférons, car pour ceux-là nous pouvons faire plus de choses.

Malheureusement, ils sont rares. Des gens de toute espèce nous sont

venus, ces années passées: des savants fatigués de savoir, des riches

fatigués d’être riches; nous nous réjouissions de penser que ceux-là

nous laisseraient travailler pour eux; mais non, au bout de quelque

temps ils ont voulu travailler comme nous, et aujourd’hui ils sont les

plus actifs du village. Travailler pour soi-même, c’est une dure peine,

et un peu vile, aussi; mais travailler pour ceux qu’on aime, est-ce que

c’est travailler? Et quel autre plaisir trouverait-on, si l’on se

privait de ce plaisir-là?

--Je vois! dit enfin Cléophas. Vous avez établi dans cette vallée une

façon de communauté telle que la rêvent ces révolutionnaires qu’on nomme

les socialistes!

--Je ne sais pas ce que rêvent ces gens-là, ne les connaissant pas,

répondit le jeune homme. Mais personne n’est plus éloigné que nous de

toute idée de révolution. Notre village ressemble à tous les villages;

peut-être seulement y sommes-nous plus heureux. Et nous nous gardons,

par-dessus tout, de changer les dehors de la vie humaine: mais nous nous

efforçons d’en améliorer le dedans, car c’est le dedans qui importe

seul. Le bonheur ne vient pas d’être riche ni d’être pauvre, ni d’avoir

beaucoup de désirs ni d’en avoir peu. On est heureux lorsqu’on a des

désirs qu’on peut toujours satisfaire. Et ce sont ceux-là que nous

développons, en nous et autour de nous. Nous nous accoutumons à aimer,

c’est-à-dire à placer notre bonheur non pas en nous-mêmes, mais en

d’autres. C’est une source de joie qui ne tarit point. Et tout homme la

porte au fond de son cœur; mais souvent elle s’y dessèche, cachée sous

des herbes funestes, qui sont les mauvais désirs. Et de là naît le

malheur.

--Quels sont donc, dit Cléophas, ces mauvais désirs que vous cherchez à

déraciner?

--Un seul suffit à les produire tous: le désir de savoir. C’est lui qui

habitue les hommes à se croire distincts les uns des autres; c’est lui

qui leur fait perdre de vue les jouissances qu’ils ont sous la main,

pour les précipiter à la poursuite de vaines ombres de jouissances, qui

s’éloignent dès qu’on veut les toucher. Apprendre, au fond, c’est

oublier, et penser, c’est s’abrutir: car ni la science ni la pensée

n’atteignent jamais rien de réel, et elles détournent de ce qui est

réel, le repos et l’amour.

«Telle est du moins notre idée, dans ce village. Aussi vous

prierons-nous, en échange de tous nos soins, bons vieillards, de ne

parler jamais à personne ici, surtout à nos enfants, de rien de ce qui

se passe au delà de nos collines. Vous devez avoir connu, là-bas, la

science et la richesse, et sans doute vous en avez tiré les agréments

qu’elles offraient. Mais nous, voyez-vous, nous avons choisi de vivre

par l’amour, et la science et la richesse ne feraient que nous déranger.

Nos enfants, d’ailleurs, n’ont plus guère la curiosité de savoir ce qui

se passe hors de chez nous. C’est là un besoin assez peu naturel, et

très facile à détruire pourvu qu’on s’y prenne à temps. On m’a dit qu’il

y avait des points où la curiosité même des savants était contrainte à

s’arrêter. Lorsqu’on juge qu’une chose est impossible ou dangereuse à

connaître, on se résigne vite à la tenir ignorée. Quel est le fou qui

serait curieux de savoir par lui-même ce que l’on éprouve quand on se

brûle, ou quand on a la jambe coupée? Nous disons à nos enfants qu’il

n’y a rien de bon à connaître, hors de chez nous; ils le croient, et

restent chez nous. Trois ou quatre ont eu la tentation de s’informer

plus au long. Ils nous ont quittés. Il y en a un qui n’est pas revenu:

les autres sont rentrés tristes et malades; ceux-là sont les plus

énergiques à répondre qu’il n’y a rien, quand les enfants leur demandent

ce qu’il y a de l’autre côté des collines.

--N’avez-vous donc pas d’école? demanda Cléophas.

--Pas d’école? Mais comment les hommes pourraient-ils se passer de

l’école? L’éducation de nos enfants, c’est au contraire la seule

occupation importante; c’est d’elle seule que dépend tout le bonheur de

la vie. Nous n’avons pas, en vérité, de professeurs. Mais nous n’avons

pas non plus de médecins, et cela ne nous empêche pas de nous soigner

quand nous sommes malades. Chacun de nous se charge d’enseigner au

moment qui lui convient: et il n’y a pas de travail plus aimable. Tenez,

d’ailleurs, voici notre école!»

Et il les fit entrer dans une grande tente où ils virent des enfants,

garçons et filles, qui jouaient en folâtrant à toute sorte de jeux. Il y

avait là un jeune homme et une jeune femme qui, pour l’instant, étaient

professeurs. Ils jouaient avec les enfants, appliqués à leur donner

l’exemple de la douceur et de l’amour, les seules choses qu’on

enseignait dans cette école de village. Puis, quand les enfants étaient

fatigués de jouer, ils s’asseyaient en rond, et les professeurs leur

expliquaient le monde. Ils leur disaient comment le soleil est un beau

vieillard plein de pitié pour les hommes, comment la lune et ses

adorables filles les étoiles s’interrompent souvent dans leurs rondes

pour sourire aux jeunes amants, Ces explications n’étaient peut-être pas

plus exactes que celles des astronomes; elles avaient du moins

l’avantage de pouvoir se varier à plaisir, et d’attendrir le cœur au

lieu de le dessécher. Et puis les professeurs racontaient à leurs élèves

des légendes merveilleuses, où il n’y avait que de braves gens et des

fées bienfaisantes. Et comme, à force de jouer avec les enfants, chacun

dans le village connaissait leur caractère, on trouvait toujours le

moyen d’amener à l’amour et à la douceur les enfants même qui, d’abord,

y semblaient les plus rebelles.

--Je ne vois pas vos livres! dit Siméon.

--Mais que ferions-nous, je vous le demande, avec des livres? Avons-nous

besoin de livres pour cultiver nos champs, pour élever nos enfants, pour

aimer nos femmes, qui ont des lèvres si roses et des bras si tendres?

--Et l’art, le méprisez-vous aussi? Fermez-vous vos sens aux plaisirs de

la beauté?

--Ce serait le pire des crimes! s’écria le jeune homme. Comment, nous

nous condamnerions à ne plus jouir du parfum des fleurs, des nuances de

la lumière sur le lac, et du chant des oiseaux, et des yeux des femmes?

Mais de toutes nos forces, au contraire, nous nous accoutumons à goûter

les belles choses. Nous regardons, nous écoutons, nous respirons: toutes

jouissances qui nous seraient impossibles si nous permettions à la

science et à la pensée d’envahir notre cerveau. Et, avec ce que nous

avons ressenti, nous rêvons, créant en nous d’autres beautés: mais nous

évitons tout effort pour diriger nos rêves, surtout pour les réaliser,

car c’est l’essence des rêves d’être libres et de ne pouvoir pas se

réaliser. Qu’est-ce donc que vous appelez l’art, dans vos pays? Je

crains que vous n’entendiez par là quelque autre de ces inventions

funestes, bonnes seulement à détourner l’âme de ses vraies joies toutes

proches. Avez-vous observé que l’abondance des tableaux, des statues,

des poèmes, je ne dis même pas rendît les hommes plus heureux, mais

fortifiât chez eux le goût natif de la beauté?

«Nous n’avons chez nous rien de pareil, en tout cas; mais voici ce que

nous avons à la place!»

Et il leur montra un beau ciel d’un bleu argenté, des prairies odorantes

et vertes, mille fleurs avec mille couleurs. N’avaient-ils donc jamais

vu encore une nature aussi parfaite? Jamais du moins ils n’avaient songé

à s’en apercevoir. Et le jeune homme leur désigna, sur la rive du lac,

un spectacle non moins merveilleux: c’était sa femme, sa chère femme,

qui causait et riait dans un groupe d’adolescents. Elle était vêtue de

la même robe flottante qu’elle portait la veille, mais plus jolie cent

fois sous la pleine lumière de midi. Ses cheveux blonds étaient

couronnés de fleurs, comme les cheveux d’une fée; un naïf bonheur

illuminait ses grands yeux, et l’on entendait sonner les frais éclats de

son rire.

--N’êtes-vous point jaloux de votre femme? demanda Siméon quand ils se

furent éloignés.

--Bon vieillard, comment en serais-je jaloux, puisque je l’aime? La

jalousie n’est-elle pas le contraire de l’amour? Aimer quelqu’un, chez

nous, c’est le préférer à soi-même, et écarter de lui tout ce qui lui

déplaît, et s’attacher à lui donner tout ce qui lui plaît. Je sais qu’il

n’en est pas de même dans vos pays de villes: on n’y aime qu’à la

condition d’être aimé en retour. Mais c’est, alors, se préférer soi-même

à ce qu’on prétend aimer, et nous nous gardons bien d’entendre l’amour

d’une aussi triste façon. S’il plaisait à ma femme d’aimer un autre

homme, moi, qui aime ma femme, je n’aurais pas de plus grand plaisir que

de la voir ainsi heureuse. Je l’aime assez pour me réjouir encore si, au

lieu d’un sourire d’amour, c’était un sourire de reconnaissance, ou un

sourire de pitié, que je recueillais sur ses petites lèvres chéries.

C’est à moi de faire en sorte que ma femme se plaise à m’aimer: et je

vous assure que je n’ai pas d’inquiétude là-dessus. Ma femme n’a besoin

de rien que je ne puisse lui offrir; elle sait qu’elle est libre, ce qui

lui enlève tout désir de choses défendues; elle est habituée à moi

depuis l’enfance; elle a une maison à conduire et des enfants à soigner;

elle sait que je n’aime d’amour qu’elle au monde: pourquoi voudriez-vous

qu’elle se mît à aimer d’autres hommes? Si les jeunes femmes, dans vos

pays, n’avaient pas toujours besoin de plus de bijoux que ne peuvent

leur en donner leurs maris, si elles n’étaient pas élevées à considérer

l’adultère comme un plaisir défendu, et d’autant plus séduisant, si

elles connaissaient leurs maris avant de les épouser, et si elles ne

laissaient pas à des étrangers le soin de conduire leur maison et de

soigner leurs enfants, et si leurs maris n’avaient d’amour que pour

elles, croyez-vous qu’elles seraient assez folles pour changer d’amour

comme elles font?

--Ami, dit alors Cléophas, nous avons trouvé ici notre refuge pour

toujours, et il n’y a rien, dans ce tranquille village, qui ne semble

fait à dessein pour réconforter notre vieillesse. Mais, hélas! de telles

mœurs et de telles idées ne sauraient convenir à l’humanité tout

entière!

--Aussi ne nous occupons-nous point de l’humanité! reprit le jeune

homme. Nous la laissons vivre comme elle l’entend; et nous lui demandons

seulement de nous laisser vivre, nous aussi, comme nous l’entendons.

Pourtant, je ne vois pas ce qui empêcherait tous les hommes de trouver

le bonheur à la même source où nous l’avons trouvé. Si les villes sont

un foyer de misère, pourquoi ne pas les fuir? Et si nous sommes ici un

millier qui jouissons de la vie, pourquoi d’autres milliers n’en

jouiraient-ils pas comme nous? Il ne manque point d’autres vallées, ni

d’autres champs, ni d’autres oiseaux. Les dehors de la vie n’ont aucune

importance, c’est le dedans seul qui importe. En tous lieux les hommes

peuvent être heureux: il leur suffit d’endormir leur cerveau, afin de

tenir en éveil leurs yeux et leur cœur. Que les hommes apprennent où est

le bonheur, et ils seront heureux!

* * * * *

--Et qui est-ce donc qui vous a appris où était le bonheur, doux jeune

homme, à vous et à tout ce village? demandèrent les deux vieillards,

d’un commun mouvement.

--C’est un homme admirable, que nous aimons et vénérons comme notre père

à tous. Voici trente ans qu’il est venu dans cette vallée, envoyé sans

doute par quelque souffle d’en haut. Il s’est construit une tente, à

l’entrée de la route; et dès qu’un voyageur passait il l’allait saluer,

il lui baisait les mains et les pieds, il l’emmenait sous sa tente pour

le soigner tendrement. Beaucoup s’en sont allés, après qu’il les a

sauvés de la mort; quelques-uns sont restés, se sont construit une

tente, et l’ont aidé dans son œuvre de pitié. Et depuis trente ans son

ardeur n’a point cessé de grandir. Il est le plus pauvre de nous tous;

il n’a point même de chien, ni de champ, ni de jardin: c’est nous qui

sommes son jardin, et son champ, et son chien. Il nous couvre de son

chaud amour. Il sait les moindres détails de ce qui touche chacun de

nous; et dans la joie nous avons le bonheur de le voir se réjouir avec

nous, et dans la souffrance nous avons la consolation de le voir

souffrir avec nous. C’est lui qui instruit nos femmes, c’est lui qui

invente des jeux pour nos enfants. Voici sa maison! Entrez, il vous dira

comment il a été conduit à connaître l’amour!

* * * * *

Dans une misérable tente à demi effondrée, et qu’ils auraient prise

plutôt pour la hutte d’un chien, ils virent un homme assis, qui

travaillait en chantant. Il taillait une poupée dans un morceau de bois.

Mais, dès qu’il les aperçut, il quitta son ouvrage, courut vers eux, les

remercia du bonheur qu’il éprouvait à les recevoir. Maintenant, les

ayant installés sur les deux sièges qui formaient tout son mobilier avec

une table et un lit, il s’empressait à les servir.

Grande fut la surprise des deux vieillards. Ils s’étaient attendus à

trouver un homme de leur âge; mais non, c’était presque un jeune homme,

malgré ses cheveux blancs, tant sa taille était droite, sa démarche

sûre, ses mouvements agiles.

Mais ce fut surtout son visage qui les surprit. Au lieu de l’austère

gravité d’un philosophe, ils n’y lisaient rien que l’ingénuité, la

simple gaieté d’un enfant. Les grands yeux bleus souriaient, la bouche

souriait, tout ce visage n’était qu’un sourire. Le front même souriait,

ouvert et sans rides, sous les cheveux blancs: on devinait que jamais il

ne s’était encombré de pensées inutiles. Et tandis qu’ils considéraient

ce beau visage transparent, Cléophas et Siméon eurent tous deux un vague

souvenir de l’avoir vu déjà, autrefois, mais plus triste, plus fatigué,

plus vieux.

--N’êtes-vous point le fils de quelqu’un de Capernaüm, en Galilée?

demandèrent-ils.

--Je ne connais point ce pays, répondit l’homme avec son doux sourire.

Mon père s’appelait Matthieu; c’était un paysan du village de Roffa, en

Idumée. Voici déjà soixante ans qu’il est mort!

Et comme les vieillards désiraient savoir l’histoire de sa vie:

--Ma vie est simple et ne mériterait guère d’être racontée, leur dit-il,

n’était le grand miracle dont je fus témoin, il y a trente ans. Je me

nomme Alphée; j’aurai soixante-cinq ans à l’été prochain. J’ai passé ma

jeunesse dans mon village natal, tranquillement occupé aux soins de la

terre. Mais il arriva qu’un riche voisin me déposséda de mon champ et de

ma maison, si bien que je dus partir pour aller chercher fortune au

dehors. Je vins alors en Judée, et un aubergiste du bourg d’Emmaüs

m’engagea pour lui servir de valet.

«Or, un soir, je vis entrer dans son auberge trois jeunes gens qui

demandaient à souper. Deux s’assirent auprès de la table, le troisième

se tint à l’écart, et ils se mirent à causer. Et soudain, levant les

yeux sur celui des trois qui se tenait à l’écart, je sentis que mon cœur

bondissait en moi, et un bonheur surnaturel m’inonda tout entier. Je ne

sais rien de ce voyageur. J’ignore et d’où il venait et qui il était:

mais à coup sûr ce n’était pas un homme pareil à nous. Si le ciel et la

terre ont été créés par quelqu’un, c’est lui qui les a créés: car

j’entendais dans sa voix le chant des alouettes, le murmure des sources,

le bruit des vagues sur les roches; et tout l’enchantement de la nature,

les bois et les plaines, les fleurs, les étoiles, tout cela se

réfléchissait dans la profondeur de ses yeux.

«Il disait à ses compagnons deux paraboles. Il leur racontait l’histoire

d’un savant homme qui avait été voué au malheur parce qu’il avait fermé

ses oreilles à la plainte d’un chien, dans sa passion de s’instruire. Et

ensuite il leur racontait l’histoire d’un jeune prince qui avait

enfreint la loi de son pays pour accorder à un malheureux mendiant le

seul plaisir qu’il désirait. Ces paraboles signifiaient que rien n’est

agréable et saint, dans la vie, sinon la pitié et l’amour. Et tout de

suite j’ai compris ce qu’elles signifiaient: je l’aurais compris si même

elles avaient été plus obscures, à la seule lumière de ces divins yeux

qui brûlaient mon cœur.

«J’ai dit adieu à mon patron, j’ai voulu m’attacher à cet homme, et

mettre ma vie à ses pieds. Mais quand je suis rentré dans la salle où je

l’avais laissé, les trois voyageurs avaient disparu. Et, en vérité,

l’inconnu m’avait dit tout ce qu’il m’importait de savoir.

«Je suis sorti de l’auberge, je suis venu dans cette vallée, pour

recueillir et soigner les mendiants de la route. Ce que j’ai fait depuis

lors, je puis vous le raconter en un mot: j’ai joui de la vie. Chacune

de mes journées a été une fête. Il y a ici tant de fleurs et d’oiseaux,

il y a tant d’enfants qui m’offrent leurs baisers! Et voici que vous

avez daigné venir, vous aussi, mes amis, pour me donner la joie de vous

rendre heureux!

--Frère, dit alors Cléophas, l’homme divin que tu as vu à l’auberge

d’Emmaüs, c’est Lui qui nous a envoyés vers toi, pour que tu nous

révèles _l’esprit_ de sa loi, et pour que nous t’en révélions _la

lettre_. Sache donc que cet homme était Jésus, le fils du Dieu vivant,

Notre-Seigneur, ressuscité du tombeau!

Et tous trois ils se jetèrent à genoux, adorant Jésus. Puis les deux

vieillards instruisirent Alphée des vérités de notre sainte religion

catholique; et puis, prenant de l’eau qu’ils bénirent, ils le

baptisèrent, et tout le village après lui, au nom du Père, du Fils, et

du Saint-Esprit.

* * * * *

Et la vie continua comme par le passé, tranquille et douce, dans

l’heureuse vallée, à cela près que l’on construisit, parmi les tentes,

une église. Et l’on y célébrait les louanges de Dieu sur les modes

variés du plain-chant, pour consoler les vieillards, pour faire pleurer

les jeunes filles, et pour amuser les enfants.

1892.

III

BARSABAS

OU

LE DON DES LANGUES

CONTE POUR LE JOUR DE LA PENTECÔTE

TIBI, MARGARITÆ MEÆ!

En ce jour-là, Pierre se leva au milieu des disciples, qui étaient

assemblés au nombre d’environ cent vingt, et il leur dit:

... «Il faut que, de ceux qui ont été avec nous pendant que le Seigneur

Jésus a vécu parmi nous, il y en ait un qui soit témoin avec nous de sa

résurrection!»

Alors ils en présentèrent deux: Joseph, appelé Barsabas, surnommé le

Juste, et Mathias. Et, priant, ils dirent: «Toi, Seigneur, qui connais

le cœur de tous, montre-nous lequel de ces deux hommes tu as choisi,

afin qu’il prenne part au ministère et à l’apostolat en remplacement de

Judas, qui nous a abandonnés!» Et ils tirèrent au sort; et le sort tomba

sur Mathias, qui, d’un commun accord, fut mis au rang des onze apôtres.

(_Actes des Apôtres_, I, 15-24.)

Et, lorsque vint le jour de la Pentecôte, tous les disciples se

réunirent dans le même lieu. Et voici que sortit tout à coup du ciel un

bruit comme d’un grand vent, qui remplit toute la maison où ils se

tenaient assis. Et ils virent des langues de feu qui, se partageant,

descendaient sur la tête de chacun d’entre eux. Et, aussitôt, tous

furent remplis de l’Esprit-Saint; et ils se mirent à parler toutes les

langues, suivant l’inspiration de l’Esprit qui était en eux.

Contes Chrétiens · 第 4 / 11 段