Il avait cependant résolu de rester à Jérusalem jusqu’à ces fêtes de la

Pentecôte après lesquelles tous les disciples devaient se séparer, pour

aller prêcher l’Évangile aux nations. Mais il souffrait fort d’avoir à

habiter si longtemps une ville où hommes et choses étaient à l’opposé de

tout ce qu’il aimait; et le séjour de Jérusalem lui serait peut-être

devenu tout à fait impossible s’il n’avait trouvé un moyen de se

distraire de son attente, comme aussi de se donner un peu l’illusion que

son maître Jésus demeurait près de lui. Dans la maison qu’il habitait,

et dans tout son faubourg, qui était le plus misérable et le plus mal

famé de la ville, il s’était lié avec une foule de pauvres gens,

étrangers comme lui, des Parthes, des Mèdes, des Élamites, des Crétois,

des Arabes, apparemment venus là de leur pays pour y mourir de faim; et,

sans leur parler jamais, sauf par quelques signes,--car il ne savait pas

un mot de leurs diverses langues, et ne connaissait que le patois de sa

Galilée,--il s’était constitué leur soutien, leur garde-malade, l’ami et

le compagnon de jeux de leurs enfants. Quelques jours lui avaient suffi

pour comprendre le caractère, la situation, les besoins de chacun; et

rien n’était plus touchant que de le voir travailler, en silence, à

apaiser ou à divertir les souffrances de ces malheureux. Il le faisait

pour se distraire soi-même, se rappelant ainsi la douce vie qu’il avait

menée dans son village après sa conversion; mais parfois, au moment où

la fatigue allait l’accabler, il croyait apercevoir tout à coup son

maître bien-aimé, debout devant lui. Et, en effet, n’était-ce point la

présence de Jésus qui avait pu lui permettre, en moins de quarante

jours, non seulement de secourir, mais aussi d’instruire ces étrangers,

dont il ignorait la langue, et de les convertir à la foi chrétienne?

Il en avait déjà converti plus de cent, appartenant aux races les plus

différentes, lorsqu’était enfin arrivé le jour de la Pentecôte. Et

beaucoup de ces néophytes avaient tenu, ce jour-là, à l’accompagner

jusqu’à la porte du cénacle où l’on devait célébrer la fête, afin de lui

témoigner une dernière fois leur reconnaissance. Or voici que, les

disciples s’étant tous rassemblés, un grand bruit s’était fait entendre,

comme le bruit d’un vent qui soufflait du ciel; et ce vent s’était

abattu sur la salle, et les disciples avaient vu paraître des langues de

feu qui s’étaient arrêtées au-dessus de leurs têtes. Ils étaient alors

tombés en prière, adorant l’Esprit que leur divin maître leur avait

envoyé. Et puis, après s’être encore embrassés, ils étaient sortis.

Et que l’on imagine quelle avait été alors la surprise, l’émotion de

Barsabas! Car, en entendant parler les Mèdes, les Parthes, les Arabes,

tous les étrangers qui accouraient au-devant de lui, il s’était aperçu

qu’il comprenait leurs paroles et pouvait y répondre! Comme les douze

apôtres, Barsabas avait, miraculeusement, reçu le Don des Langues.

II

LE CITOYEN DU MONDE

_Quiesce a nimio sciendi desiderio, quia magna ibi invenitur

distractio et deceptio!_

(IMITATIO CHRISTI, I, 2.)

Devant la grâce inattendue qui venait de lui échoir, Barsabas se sentit

d’abord si heureux à la fois et si effrayé que, bien qu’il pût

maintenant répondre sans effort aux questions de ses amis, il ne prit

pas même le temps de les écouter. Rentré dans sa chambre, il se hâta

d’en faire sortir un petit garçon avec qui tous les soirs il avait

coutume de jouer, et qui, ce soir-là encore, voulait, à toute force, lui

grimper sur le dos. Puis, ayant verrouillé la porte pour n’être plus

dérangé, il se prosterna et pria humblement Seigneur, s’écria-t-il, vous

m’avez honoré par delà mon mérite! Au dernier de vos serviteurs vous

avez daigné confier le plus précieux de vos dons! Et voici

cependant,--telle est ma faiblesse!--voici que je tremble de frayeur à

la pensée des devoirs nouveaux qui en résultent pour moi! «Soutenez-moi,

Seigneur, éclairez-moi, dites-moi ce que je dois faire, afin que je ne

sois qu’un outil entre vos mains, l’instrument de votre gloire et de

votre justice!» Mais le Seigneur ne lui dit rien, et Barsabas se vit

contraint de décider lui-même ce qu’il devait faire.

Aussi bien ne pouvait-il guère hésiter sur le premier et le plus urgent

des devoirs nouveaux qui s’imposaient à lui; et sa frayeur ne lui

venait, précisément, que de sa trop claire conscience de ce pénible

devoir. Il avait, en effet, tout de suite compris que le don des langues

ne lui avait pas été accordé simplement pour qu’il pût s’entretenir, à

Jérusalem, avec des étrangers déjà convertis, ni moins encore pour qu’il

s’en retournât mener sa vie silencieuse à l’ombre des collines de son

cher village. Le don des langues lui imposait le devoir de parcourir le

monde, pour porter aux païens la sainte parole: cela était certain,

hélas! trop certain!

Tout au plus eut-il un instant l’idée que, si son maître avait vraiment

exigé de lui un pareil sacrifice, c’est lui qu’il aurait désigné pour

faire partie des douze apôtres, au lieu de Mathias. Mais aussitôt il

rougit de cette idée, misérable prétexte suggéré par sa lâcheté. Le

pouvoir miraculeux de parler toutes les langues n’était-il pas un signe

d’apostolat aussi évident, pour le moins, qu’une élection où peut-être

le hasard avait seul agi? Non, non, Barsabas sentait que nul doute ne

lui était possible! Et plus était cruel le sacrifice que son maître

exigeait de lui, plus il se sentait tenu de l’accomplir, en échange de

l’immense faveur qu’il avait reçue. Il résolut donc de quitter Jérusalem

dès le lendemain, et de se mettre en route vers les pays étrangers,

après avoir dit un rapide adieu à sa femme, à sa mère, aux lieux qui,

jusqu’alors, avaient été pour lui l’univers entier.

Encore ne leur dit-il cet adieu que par procuration. Ayant rencontré,

aux portes de Jérusalem, un paysan de son village qui rentrait chez lui,

c’est sur lui qu’il se déchargea du soin d’annoncer aux siens sa

nouvelle mission. «Je comptais aller moi-même prendre congé d’eux,

ajouta-t-il, mais le ciel a eu pitié de moi, et voici qu’il t’a envoyé

sur mes pas, pour m’épargner un supplice au-dessus de mes forces. Ou

plutôt ce sont les dangers de la tentation que le ciel, sans doute, aura

voulu m’épargner: car je me demandais comment, après avoir revu tout ce

qui m’est cher, je trouverais le courage de m’en séparer. Adieu donc,

frère bien-aimé! Et quand, après-demain, du haut de la colline, tu

apercevras à tes pieds les maisons de notre village, rappelle-toi ton

frère Barsabas qui s’en va, seul et triste, parmi des inconnus!»

Barsabas pleurait en disant ces mots; puis il se jeta, tout pleurant, au

cou de son ami. Mais à peine l’eut-il vu disparaître, dans la poussière

du chemin, qu’il ne put s’empêcher de songer qu’il avait été, lui aussi,

la veille encore, semblable à ce paysan inutile et grossier. Et,

fiévreusement, il eut soif d’employer au plus vite, pour le bien de son

maître, le magnifique don qu’il portait en lui. Quand son ami, le

surlendemain soir, aperçut du haut de la colline les maisons du village,

il soupira en se rappelant le pauvre Barsabas qui allait, seul et

triste, sur des routes lointaines; mais Barsabas, au même instant,

marchait d’un pas alerte et la tête haute, méditant le discours qu’il

prononcerait dès qu’il rencontrerait une ville, devant lui.

* * * * *

Cette ville se trouva être Péluse, dans la Basse-Égypte; et Barsabas,

qui y était parvenu après cinq jours de marche, fut d’abord tenté de

marcher cinq jours de plus pour s’en éloigner. Habitué comme il l’était

aux mœurs rustiques de la Galilée, Jérusalem déjà lui avait paru

inhabitable; mais il se sentait prêt maintenant à la regretter, en

comparaison de cette ville étrangère où, depuis les traits des visages

jusqu’à la façon de manger et de se vêtir, rien ne ressemblait à ce

qu’il connaissait. La largeur des rues, la hauteur des maisons, les

amples manteaux et les lourds souliers, tout cela était, à ses yeux,

aussi laid qu’incommode. Il éprouvait une indignation mêlée de mépris à

la vue des litières qui servaient à traîner, d’une maison à l’autre, des

hommes parfaitement capables de se servir de leurs jambes. Il ne

comprenait pas que des êtres humains pussent se passer d’arbres et

d’oiseaux, ni se résigner à vivre enfermés dans d’obscures boutiques,

sans autre profit que de gagner un argent aussitôt dépensé. En un mot,

il jugeait Péluse l’endroit le plus monstrueux du monde: et telle il

continua de la juger pendant les six mois qu’il y demeura.

Car le fait est qu’il y demeura six mois, en dépit de sa mauvaise

humeur: et ce fut bien là qu’il prêcha pour la première fois. S’étant

rendu sur le port, le lendemain de son arrivée, il aborda quelques

matelots qui musaient au soleil, et se mit à leur expliquer la doctrine

chrétienne. Il la leur expliqua dans la langue grecque, qui était leur

langue; mais il répéta ensuite son explication en arabe à des marchands

arabes qui s’étaient approchés; il la répéta en syrien et en éthiopien,

de telle sorte que, bientôt, une foule énorme se pressa autour de lui,

curieuse d’entendre un homme qui parlait toutes les langues. Et Barsabas

raconta à cette foule la vie et la mort divines de Jésus. Il leur

raconta sa propre vie, de quelles ténèbres il avait été tiré, et vers

quelle lumière. Il leur dit quelques-unes des paraboles de son maître,

les plus simples et les plus touchantes, s’efforçant de retrouver, dans

sa voix, un écho de la voix surnaturelle qui les lui avait enseignées.

Longtemps il parla, debout sur un banc de pierre, indifférent aux

injures comme aux railleries; et d’heure en heure, à mesure qu’il

parlait, injures et railleries devenaient plus rares, jusqu’à ce

qu’enfin il eut le bonheur de voir jaillir des larmes presque de tous

les yeux. Lui aussi, il pleurait; une ardente émotion faisait frémir ses

lèvres, donnait à sa parole des accents pathétiques. Quand il descendit

du banc et cessa de prêcher, cent personnes de tout âge et de toute

condition, s’approchant de lui avec déférence, lui exprimèrent leur

désir d’être baptisées.

Et comme, quelques heures plus tard, Barsabas, tout heureux de la belle

moisson qu’il avait rapportée à son maître dès son premier discours,

s’en retournait joyeusement vers l’auberge où il s’était logé, un petit

vieillard l’accosta dans la rue. C’était un aimable petit vieillard,

chauve, replet, avec un visage ridé où s’ouvraient de grands yeux naïfs

et bienveillants. Il avait la mise d’un riche bourgeois. Et, en effet,

il apprit à Barsabas qu’il vivait de ses rentes, mais qu’il employait

son temps à s’instruire et à méditer. «Or, je regrette d’avoir à vous

dire, poursuivit-il, que votre Jésus n’est pas le vrai Dieu. Car le vrai

Dieu, je le connais: il m’a été révélé par un homme admirable, le

philosophe Épistrate, auteur du traité sur l’_Essence de l’Être_.

Peut-être n’avez-vous pas lu ce livre sans pareil? Tenez, je n’ai pas pu

m’empêcher de vous l’apporter!»--Et le vieillard tendait à Barsabas un

épais rouleau.--«Je vous en prie, lisez-le! Que si même il ne

réussissait pas à vous convaincre tout à fait, vous y trouveriez encore

de quoi réfléchir!»

Le petit vieillard avait une si honnête et douce figure que Barsabas

crut pouvoir lui parler comme à un ami. Il lui avoua donc qu’il lirait

volontiers, pour l’obliger, le traité de son philosophe, mais que, par

malheur, il ne savait pas lire. Et, loin de lui en témoigner le moindre

mépris, le vieillard lui proposa aussitôt de lui apprendre lui-même à

lire et à écrire. «Quelques leçons vous suffiront, lui dit-il, aidées

d’un peu d’exercice. Et vous acquerrez là un bien inestimable, qui

doublera l’effet de vos prédications!»

L’offre était si imprévue que Barsabas hésita quelques instants avant de

l’accepter. Il ne se souvenait pas que son divin maître, en lui

énumérant les choses nécessaires à la vie, lui eût fait mention de la

nécessité de savoir lire et écrire; maintes fois au contraire Jésus

l’avait félicité de son ignorance, et même expressément engagé à y

persévérer. Mais il se répéta que son rôle nouveau lui imposait de

nouveaux devoirs. Le vieillard avait raison: en lui permettant de

connaître des œuvres que ses adversaires ne manqueraient point de lui

opposer, la lecture lui fournirait une arme précieuse pour son

apostolat. Et puis,--encore qu’il ne consentît peut-être pas à s’en

rendre compte,--il avait dès lors, au fond de son cœur, la certitude

qu’un homme doué du don des langues était un être d’espèce supérieure au

commun des hommes. Un tel homme, capable de parler à son gré les langues

les plus diverses, ne pouvait pas, décemment, se trouver hors d’état de

lire aucune d’elles. Ce que lui proposait le vieillard paraissait, en

quelque sorte, à Barsabas le complément désormais indispensable de la

grâce que Jésus lui avait accordée. Il accepta donc, offrit au vieillard

de se mettre à l’étude dès le lendemain; et c’est ainsi qu’il resta six

mois dans la ville de Péluse.

Car non seulement il apprit à lire et à écrire en deux ou trois langues,

ce qui ne laissa pas de lui demander plus de temps qu’il n’avait

supposé; mais il profita de l’occasion pour apprendre aussi un peu de

grammaire, de façon à rendre son éloquence plus correcte et plus pure.

Le vieillard, trop heureux de pouvoir un moment se distraire de sa

philosophie, lui enseigna le sens primitif des mots et leurs sens

dérivés; il lui révéla de quelle manière une image pouvait être mise en

valeur; il lui indiqua les différents moyens de varier et de nuancer le

rythme de ses phrases. Et à s’instruire de tout cela Barsabas goûtait un

plaisir sans cesse plus vif, dont il s’excusait, vis-à-vis de lui-même,

en songeant aux nouvelles moissons d’âmes qu’il préparait pour son

maître.

Il ne négligeait pas, d’ailleurs, les soins de son apostolat. Une ou

deux fois au moins par semaine, il s’arrachait à ses études pour prêcher

l’Évangile; et, bien que le nombre des conversions diminuât sensiblement

à chacun de ses discours, convertis et sceptiques s’accordaient à

constater que chacun de ses discours dépassait le précédent en force, en

clarté, en verve convaincante. Au total, son séjour à Péluse avait eu de

bons fruits. Mais, de tous ces fruits, aucun ne lui fut aussi agréable

que la conversion du petit vieillard.

En effet Barsabas, dès qu’il avait su lire, s’était empressé de lire le

traité de l’_Essence de l’Être_; et, à sa grande joie,--car il n’avait

pas été d’abord sans quelque inquiétude,--il y avait trouvé des pensées

si puériles et tant de folies que sa foi en Jésus s’en était renforcée.

Épistrate n’allait-il pas jusqu’à soutenir que Dieu ne faisait qu’un

avec le soleil, ou encore que les âmes, après la mort, avaient pour

résidence la lune et les étoiles? Barsabas avait songé que, si tous les

philosophes dont on le menaçait ressemblaient à celui-là, il n’aurait

pas de peine à les réfuter. Et, en attendant, il avait réfuté celui-là

avec tant de chaleur que force avait été au vieillard de s’avouer

vaincu. Lorsque Barsabas, l’ayant baptisé ainsi que tous les siens,

voulut quitter Péluse pour se rendre à Alexandrie, cet excellent homme

exigea qu’il prît place dans sa litière, dont, au reste, lui-même ni sa

femme ne se servaient jamais et il l’accompagna jusqu’au delà des

remparts.

* * * * *

Barsabas avait persisté, durant les six mois de son séjour, à juger

Péluse la plus laide des villes; mais Alexandrie, au contraire, lui fit

dès le premier soir excellente impression. Les rues cependant y étaient

encore plus larges, les maisons plus hautes, le costume des hommes et

des femmes y différait plus encore des modes rudimentaires de la

Galilée; mais Barsabas ne pouvait se défendre de penser que tout cela,

pour n’avoir rien de commun avec ce qu’il connaissait, n’en était que

plus élégant et plus ingénieux. Il avait, d’ailleurs, gardé le meilleur

souvenir de son voyage dans la litière du vieillard. Non seulement

lui-même avait fait la route sans ombre de fatigue; ses porteurs, eux

aussi, avaient paru enchantés. Ils lui avaient confié qu’ils

s’ennuyaient à Péluse, et que ce voyage à Alexandrie était fort de leur

goût. Mais comme le jeune homme leur demandait, après cela, pourquoi ils

ne priaient pas leur maître de les employer plutôt à cultiver ses

terres, ils avaient poussé des cris d’épouvante à la seule idée de la

vie aux champs. Et c’était une réponse de même genre que Barsabas

recevait, maintenant, des boutiquiers d’Alexandrie, à qui il conseillait

de fermer leurs boutiques pour s’en retourner aux villages où ils

étaient nés. Ils ne refusaient pas d’admettre que la vie du village fût

plus saine, plus sûre, plus calme, voire plus fructueuse; mais ils

ajoutaient que, ayant goûté au charme de la ville, rien au monde ne

pouvait plus leur en ôter le goût. Et Barsabas, sans cesser de les

plaindre, commençait à comprendre ce charme funeste qui les avait

conquis. Il prit un grand plaisir à visiter les monuments d’Alexandrie,

les arcs de triomphe, les théâtres, les bibliothèques; et, le matin du

jour où il devait prêcher pour la première fois, il s’acheta une toge et

une paire de cothurnes, par crainte que la pauvreté de sa mise ne le fît

confondre avec les diseurs de bonne aventure, dont toutes les places

publiques étaient encombrées.

Aussi son premier discours fut-il très écouté. Artistes, savants, dames

du monde, l’élite de la ville se réunit autour de lui, ce dont il se

réjouit dans la naïveté de son cœur: car il avait conçu le beau rêve de

convertir à l’Évangile les classes supérieures de la société, laissant à

celles-ci le soin de répandre, ensuite, leur foi parmi le bas peuple.

Mais ce n’était, hélas! qu’un rêve. Après avoir écouté le discours du

jeune homme avec la curiosité la plus attentive, son élégant auditoire

se dispersa, sans que personne semblât tenté de se convertir. Et dès le

lendemain, à la même place où il avait parlé, Barsabas vit se réunir le

même auditoire autour d’un autre orateur, un philosophe fameux, qui

réfuta point par point tout ce qu’il avait dit. A la doctrine de Jésus,

telle qu’il l’avait exposée, ce philosophe opposa la doctrine

d’Aristote, affirmant que celle-là seule était sage et vraie.

Le jeune Galiléen n’avait pas lu Aristote. Il ne connaissait pas non

plus Héraclite, ni Parménide, ni Platon, que d’autres orateurs firent

valoir contre lui. Il se mit à les lire: et il dut s’avouer que leurs

théories étaient infiniment plus difficiles à réfuter que celle

d’Épistrate, qui envoyait dans la lune les âmes des défunts. Elles

étaient fausses aussi, cependant, il le sentait bien; mais l’erreur y

était cachée sous des dehors si spécieux qu’il avait beaucoup de peine à

la découvrir.

Il se donna tout entier à cette découverte. Jour et nuit il s’efforça

d’approfondir les écrits des philosophes, de les comparer, de relever

une à une leurs contradictions. Souvent la fatigue ou le découragement

faillirent l’arrêter; mais il se raffermissait en songeant que nul, à

coup sûr, parmi les disciples de son divin maître, ne rendait à

l’Évangile un plus beau service. Il espérait, en effet, que, grâce à

lui, tous les philosophes apercevraient la vanité de leurs illusions, et

viendraient les déposer humblement aux pieds de Jésus. Et il lisait et

il relisait, étonnant les bibliothécaires par son zèle à compulser des

ouvrages dont personne, de mémoire d’homme, n’avait encore osé affronter

la lecture.

Ce terrible travail lui prit cinq ans, pendant lesquels il n’eut guère

le loisir de prêcher. Et un jour, après cinq ans d’études et de

méditations, il se jugea suffisamment armé pour commencer la lutte. Il

fit donc savoir que, le lendemain, sur la grand-place, il se chargeait

de réduire à néant les systèmes des divers philosophes, passés et

présents.

Il eut cette fois pour l’entendre tous les professeurs de philosophie,

qui ne pensèrent, d’abord, qu’à s’émerveiller de son érudition. Mais

bientôt, se voyant attaqués, ils ripostèrent. Les uns lui soumirent des

moyens, à leur avis très simples, de corriger les contradictions qu’il

avait signalées; d’autres imaginèrent des théories nouvelles qui,

suivant eux, devaient être à l’abri de ses objections. Et surtout ils

lui signifièrent, les uns et les autres, qu’il n’avait point compris la

vraie doctrine des philosophes dont il s’était occupé. «Vous avez saisi

le sens des paroles,--lui dirent-ils;--mais le sens profond qui se cache

sous les paroles vous a échappé. Aussi bien ce sens-là ne pouvait-il

manquer de vous échapper: car il est dû à une foule de sentiments et de

traditions que vous ignorez forcément, étant d’un pays où la

civilisation grecque n’a pas pénétré. La pensée de Platon restera

toujours fermée à qui n’a pas été élevé dans le commerce d’Homère. Ce

que vous en avez perçu n’est que son enveloppe: vous en parlez comme un

sourd parlerait de musique!»

Et peut-être ces professeurs avaient-ils raison; mais c’est de quoi

Barsabas, naturellement, ne pouvait convenir. Il continua donc de

prêcher, ou plutôt d’argumenter, prouvant à qui désirait l’entendre la

fausseté et l’incohérence de tous les systèmes. Le malheur est qu’on

semblait de moins en moins désireux de l’entendre. Les philosophes

étaient revenus à leurs exercices professionnels; les dames du monde

s’étaient fatiguées d’une éloquence trop sèche et trop positive; et un

jour arriva où le pauvre Barsabas ne trouva plus, autour de son estrade,

que les matelots et les pêcheurs du port. Encore n’était-ce point, comme

l’on pense, sa dialectique qui les attirait. Il était simplement, pour

eux, l’homme qui parlait toutes les langues; et sans cesse, par manière

de passe-temps, ils lui amenaient des Nègres et des Scythes, des

esclaves sortis des régions les plus reculées, afin qu’il leur

expliquât, dans leurs langues, les erreurs d’Épicure ou d’Anaxagore.

* * * * *

Barsabas, cependant, n’était point d’âme à désespérer. Dès qu’il se fut

convaincu qu’à Alexandrie ses efforts n’avaient décidément aucune chance

de réussir, il résolut de tourner le dos à cette ville et de se rendre à

Rome. Il s’y rendait, tout occupé déjà des controverses prochaines,

lorsque le bateau où il s’était embarqué fit escale dans un petit port

de l’île de Crète; et voici qu’en arrivant dans cette bourgade Barsabas

eut l’extrême surprise de se trouver parmi des chrétiens. Des églises

remplaçaient les temples des dieux; les maisons étaient surmontées de

grandes croix de pierre; et tous les habitants s’empressaient autour des

passagers du bateau, sans vouloir accepter d’eux aucune récompense. Ces

braves gens avaient renoncé au commerce, ainsi qu’à toutes les formes du

gain; ils vivaient de leur pêche, des fruits de leurs champs: si bien

que Barsabas crut revoir son village, tel qu’à son départ il l’avait

laissé.

Il ne tarda point, d’ailleurs, à avoir l’explication du spectacle

imprévu qui s’offrait à lui. Tout en l’installant à sa table avec mille

égards, l’hôte qui l’avait recueilli lui raconta que la ville entière

s’était convertie, depuis deux ans déjà, après avoir entendu les

discours de l’apôtre Mathias. «Ce saint homme a passé une semaine parmi

nous: il a prêché sur le port; et, quand il est reparti, nous étions

tous devenus chrétiens. Et comment aurions-nous hésité à le devenir, en

présence d’une doctrine aussi simple et aussi belle, répondant aussi

parfaitement aux désirs de nos cœurs?» L’hôte de Barsabas ajouta,

cependant, que l’exemple personnel de Mathias n’avait pas été non plus

sans contribuer à les convertir. «Jamais nous n’avions vu un homme

pareil à celui-là! Un véritable saint, modeste, timide, doux comme un

enfant!» Barsabas demanda s’il leur avait réfuté les erreurs des

philosophes; mais son hôte, à cette question, éclata de rire. «Oh! non,

s’écria-t-il, soyez sûr qu’il ignorait jusqu’au nom de tous ces gens-là!

Il ne savait ni lire ni écrire! Il était plus illettré que le dernier de

nos esclaves! Et je me rappelle que moi-même, sitôt que je l’ai entendu,

j’ai jeté au feu mes volumes d’Aristote; mais l’idée ne me serait pas

venue de lui en parler!»

Le bateau ne s’était arrêté que pour quelques heures. Quand Barsabas se

retrouva à bord, entouré de cadeaux de toute sorte que ses frères de la

petite ville l’avaient supplié d’emporter en souvenir d’eux, il se mit à

réfléchir sur ce qu’il venait d’apprendre. Et tout de suite, malgré lui,

le contraste lui apparut entre le succès obtenu par Mathias dans cette

bourgade crétoise et son propre échec à Alexandrie. «Je n’ai pas réussi

jusqu’à présent, songeait-il, les circonstances m’ont été contraires.

C’est donc à Rome que je prendrai ma revanche. J’amènerai à Jésus la

capitale du monde!» Mais alors il s’aperçut clairement d’une chose que,

depuis longtemps, il essayait de tenir cachée au profond de son cœur. Il

s’aperçut qu’il ne pouvait plus désormais espérer d’amener personne à

Jésus, car lui-même avait cessé de croire en Jésus.

* * * * *

Contes Chrétiens · 第 6 / 11 段