«Mon seul vrai désir, vois-tu, le désir dominant de toute ma vie,

c’était de bien manger. Ah! le copieux repas que je me promettais pour

mon premier jour de fortune! Malheureusement, la vie de privations que

j’avais menée dans les faubourgs m’avait endommagé l’estomac, de sorte

que, ce fameux jour-là, précisément, il me fut impossible de rien

avaler. J’avais ainsi usé mon corps en toute façon, pendant ces cinq

ans; et quand je voulus jouir enfin de ma jeunesse, à trente ans, je me

trouvai plus vieux que ne l’était mon père à cinquante. Mais enfin je

pouvais goûter aux mets les plus rares, et je n’y ai pas manqué. J’ai

mangé des mélanges de viandes dont l’empereur Claude lui-même ne

connaissait pas la recette: tous les jours mes cuisiniers m’en offraient

de nouveaux, qu’ils inventaient pour moi. Et, ma foi! je sens que

j’aurais fini par y prendre plaisir. Je regrettais bien un peu que ma

condition m’interdît de me faire servir, à la place de ces combinaisons

précieuses, un bon plat de poisson salé avec des olives; mais enfin, tu

sais, on s’habitue à tout! C’est mon estomac qui décidément s’est fâché.

Était-ce l’effet de mes cinq années de privations? Était-ce la présence,

dans ces mets trop raffinés, de quelque élément indigeste? Était-ce leur

variété même et leur incessante nouveauté? Je ne puis le dire. Mais il

est sûr que, depuis vingt ans, il m’est impossible de rien manger. A

peine si je me souviens encore de ce que c’est d’avoir de l’appétit. Le

lait même, les œufs, rien ne me dit plus. Et figure-toi que, avec tout

cela, un désir de mets nouveaux m’est venu, qui ne veut plus me quitter!

J’y pense sans cesse. J’ai toujours l’idée qu’on est en train de

combiner quelque sauce qui, enfin, me ferait plaisir à goûter.

«Un autre de mes soins, quand je fus riche, fut de me commander de

nombreux vêtements. Je pensais que rien n’était amusant comme de se

sentir élégamment habillé. Je le pense encore: ne le penses-tu pas

aussi? Mais,--je ne vois pas trop comment t’expliquer cela,--jamais je

n’ai pu me procurer le vêtement qu’il m’aurait fallu. Dès que je mettais

une toge, j’en désirais une autre. Et si tu savais ce que j’ai eu

d’ennuis avec mes tailleurs! Toujours des modes nouvelles, ou bien un

galon dont la couleur était mal assortie, ou des comptes trop chargés,

et alors des chicanes à l’infini. Et les coquins se moquaient de moi,

par-dessus le marché! Tout le monde se moquait de moi! Des toges qui

coûtaient plus cher que chez nous des maisons! Je te le dis, c’est Jésus

qui m’a puni! Car, enfin, il n’y a pas de plus vif plaisir que de porter

de belles toges et de vivre dans le luxe, n’est-ce pas? Je ne le sentais

pas autrefois, à Capernaüm, mais maintenant, je le sens bien! Que

vais-je devenir, Cléophas mon frère, maintenant que je sens tout cela,

et que je ne puis même plus trouver assez de vieux galons dans les

fossés des routes pour garnir en entier le bas de ce vieux manteau!»

Après s’être arrêté un moment pour sangloter et gémir, et pour se

frotter les reins, Siméon reprit son récit:

«Les riches Romains achetaient des peintures et des statues: j’en ai

acheté aussi. De cela je ne te parle pas comme d’un vrai plaisir: car

mon intendant m’obligeait à acheter des œuvres où je ne voyais rien, et,

celles qui m’auraient plu, il me défendait même de les regarder, comme

étant d’un goût trop vulgaire. Mais quels tracas je me suis donnés pour

former une collection! J’ai acheté au poids de l’or une statue que

chacun déclarait admirable: et, peu de temps après que je l’ai achetée,

chacun l’a déclarée vilaine, et même ridicule. Ce n’est pas que la

statue eût changé; mais il paraît qu’elle avait été d’abord d’un certain

Phidias, et qu’ensuite elle n’était plus de lui. Une fatalité, je te

dis, une punition de Jésus! Les autres sont si heureux de posséder des

collections! Ils en parlent avec tant d’orgueil et de joie! Ah! si je

pouvais recommencer à me former une collection!

«Et si je pouvais recommencer à donner des fêtes, Cléophas! Il n’y a pas

de plus parfait bonheur. Hélas! je n’ai pas su en jouir! J’ai donné des

fêtes dont l’apprêt m’a causé des mois de fatigue, et qui m’ont coûté

des sommes incroyables. On est venu en foule dans mon palais, on a mangé

et bu, et moi je suis resté debout, entre deux portes, sans pouvoir me

reposer un moment. J’ai voulu au moins savourer la gloire mondaine que

je croyais m’être acquise. J’ai écouté ce que l’on disait de moi: mes

invités se racontaient l’histoire de ma fortune; on raillait le mauvais

goût de mon ameublement. On me méprisait et on se moquait de moi!

«Vois-tu, c’est la malédiction de Jésus qui pesait sur moi! J’étais

riche, et tout le plaisir de ma richesse allait aux autres, par-dessus

ma tête. C’étaient les autres qui dégustaient les inventions de mes

cuisiniers, qui regardaient mes statues, qui s’amusaient à mes bals. Et,

au lieu de me remercier, ils me méprisaient et se moquaient de moi!

* * * * *

«J’ai désiré me marier. J’ai demandé la main de la plus belle et de la

plus élégante parmi les jeunes filles des patriciens; et tout de suite

je l’ai obtenue, ce qui m’a valu une infinité de haines et de jalousies.

Eh! bien, il en a été de ma femme comme du reste: ce sont les autres qui

en ont profité. Avec les autres elle était douce, spirituelle,

gracieuse, belle tous les jours d’une beauté différente; mais, à moi,

elle me faisait voir qu’elle m’avait épousé parce que j’étais riche. Et

jamais je n’oserais te dire comment elle me traitait.

«Elle est morte, heureusement; et je me suis marié avec une jeune fille

que j’avais découverte dans un village de Sicile. Celle-là ignorait le

monde, elle me devait tout, je fus certain qu’elle allait m’aimer.

Hélas! la malédiction de Jésus pesait sur moi! Car, pendant les

premières semaines, l’enfant parut en effet, disposée à m’aimer; mais,

dès qu’elle vint à Rome, et qu’elle me vit si riche, et qu’elle vit les

jeunes Romains si empressés auprès d’elle... mon pauvre ami, elle fut

pire mille fois que ma première femme!

«Si bien que je finis par renoncer aux plaisirs du mariage. Je pouvais,

avec mon argent, m’offrir les plaisirs de l’amour: ceux-là sont assurés,

rapides, et ne trompent jamais. J’ai même trouvé une jeune Juive de

Gabaon, une pure vierge, qui du premier coup s’est éprise de moi. Ah!

Cléophas, si tu l’avais vue! Elle se suspendait à moi comme une chatte,

elle me donnait des noms d’oiseaux, elle me demandait toute sorte de

bijoux pour se faire plus belle et pour me plaire mieux. Elle embrassait

mes valets pour les encourager à me bien servir. Hélas! elle avait dans

le sang je ne sais quoi de vicié, et je l’ai eu d’elle. Regarde mon nez

et mes yeux, regarde ces taches sur mon front: ce sont les souvenirs

qu’elle m’a laissés! Et puis, impossible désormais de profiter de sa

tendresse! Elle était si gentille, si innocente, si câline! Ah! si

seulement je pouvais la revoir! Je l’appelle jour et nuit, du fond de

mon cœur. Qu’est-ce que la vie, loin d’elle? Cléophas, Cléophas mon

frère, rends-la-moi!»

Il parut à Cléophas que son vieil ami était devenu fou. Il s’était étalé

à plat ventre dans le sentier brûlant; il pleurait, et battait le sol de

son crâne. Enfin, il reprit ses sens:

«Frère, dit-il, Jésus m’a puni. Trente ans j’ai cherché le plaisir, et

mes recherches n’ont abouti qu’à m’accabler de misère. J’ai pourtant

fini, il y a six mois, par découvrir la véritable source du bonheur.

Puisque je possédais beaucoup d’argent, je n’avais qu’à songer à cela,

et à m’en réjouir. J’amassai des monceaux d’or dans une salle de mon

palais: je les contemplais, je les pesais, je les rangeais d’une caisse

dans une autre. Encore un peu d’habitude, et je sentais que la vue de

cet or allait me paraître délicieuse.

«Mais voici que mon palais fut envahi par des inconnus qui se jetèrent

sur tous mes trésors, enlevant, par-dessus le marché, les manteaux de ma

garde-robe, et mes meubles, et jusqu’à cette statue qui, cependant,

avait cessé d’être belle. Oui, ces misérables m’ont tout pris. Si encore

c’étaient les mêmes personnes qui, jadis, m’avaient confié leur argent

pour les mines de Capernaüm! Mais non, c’étaient des gens de rien, des

esclaves, une foule dont je soupçonnais à peine l’existence. Ils

m’avaient vu mener la vie luxueuse que je menais, ils s’étaient figuré

que je m’amusais beaucoup, et comme ils savaient que, suivant ma

religion, l’unique but de la vie était de s’amuser, ils avaient voulu

s’amuser à leur tour. Ils se partagèrent tout ce que je possédais. L’un

d’eux, un vieux tailleur aveugle, emporta sur son épaule mes plus beaux

tableaux: «Rien n’est agréable comme les tableaux!» criait-il. Après

cela, il en tirera toujours autant de plaisir que moi. Et, quand on

m’eut tout pris, on me chassa de ma maison.

«Et il me fallut quitter Rome: car, du jour où l’on sut que j’étais

volé, on s’aperçut que j’étais un voleur. Je me suis enfui à Capernaüm;

mes parents étaient morts, les enfants de mes anciens amis refusaient de

me reconnaître. Je suis reparti, et je vais devant moi.

«Mais le plus affreux est que je suis dévoré de désirs, Cléophas, plus

que jamais! Je désire manger des oiseaux des Indes, et mon estomac ne

consent pas même à digérer un morceau de pain. Je désire porter des

manteaux de pourpre brodés d’argent, et mon corps est si infirme, et mon

visage si laid, que tous les accoutrements ne feraient que me rendre

plus ridicule. Je désire palper des monceaux d’or, et je n’ai plus assez

de force pour gagner une drachme. Je désire respirer les parfums de

l’Arabie, et je n’ai plus que la moitié de mon nez.

«Et avec ma figure, et ma bouche édentée, et mon crâne chauve, vois-tu,

Cléophas, je désire, je désire passionnément les caresses des femmes!

J’ai rencontré hier, à Arad, une jeune paysanne qui puisait de l’eau; je

me suis rappelé la parabole de Jésus, et j’ai voulu l’embrasser. Elle

m’a battu de ses deux poings, et son mari, qu’elle a appelé, m’a battu

aussi. J’en ai les reins fracassés! Soutiens-moi, Cléophas, je sens que

je vais mourir!»

* * * * *

Il était temps que Siméon s’arrêtât, car le pauvre homme suait,

soufflait, grognait, rendait l’âme. Et Cléophas, de son côté, paraissait

de plus en plus impatient de pouvoir se plaindre à son tour.

«Mon pauvre Siméon,--fit-il, après qu’ils se furent assis,--il y a

longtemps que toute vanité a disparu de mon cœur. Ne te fâche donc point

de ce que je vais te dire: mais ton histoire, vois-tu, m’a prouvé une

fois de plus que tu étais une bête! Car, des deux paraboles que nous a

récitées Jésus, dans ce triste soir d’Emmaüs, tu as justement choisi

celle qui n’avait aucune importance: c’était un de ces contes poétiques

et touchants qu’il aimait à nous offrir, mais plutôt pour nous charmer

et nous inviter au rêve que pour nous indiquer notre voie. Et c’est

l’autre parabole, au contraire, qui avait un sens très précis. C’est

elle que j’ai tout de suite comprise, et qui m’a guidé, pendant ces

trente ans.

«Jésus m’a enseigné, ce soir-là, que la science était la clef du royaume

des cieux: nul n’y entrera s’il n’est plus savant encore que le sage

d’Égypte, qui croyait savoir toutes choses. Aussi bien était-ce là une

vérité que j’avais toujours devinée; car je comprenais que ce ne pouvait

pas être sans motif, et simplement pour me bourrer la tête, qu’on

m’avait fait apprendre tant de choses, depuis l’enfance. Je formai donc,

en te quittant, la résolution de devenir le plus instruit et le plus

intelligent des hommes: et j’ose dire, sans trop de vanité, que c’est ce

que je suis devenu.

«Pendant que tu amassais à Rome les éléments de ta vaine et maudite

fortune, je vivais, moi, à Alexandrie, recueillant les leçons des

maîtres, acharné à m’instruire dans tous les ordres de sciences. Bientôt

je me trouvai instruit dans toutes les sciences connues, dans d’autres

même, que je créai. Et nuit et jour j’étudiais. Je n’avais ni amis ni

maîtresses; je n’avais qu’une quantité innombrable d’élèves. Et

longtemps je me préparai à jouir du bonheur; je sentais que je serais

heureux tout à fait lorsque j’aurais appris et compris toutes les lois

de la nature.

«Hélas! j’avais, moi aussi, péché envers Jésus! Un jour mes yeux

s’ouvrirent, et ce fut la fin de ma joie. Je m’aperçus alors que ce que

je prenais pour les lois de la nature n’était que de vaines formules.

Nos pères avaient eu d’autres sciences, qu’ils avaient crues éternelles

comme nous les nôtres: et c’est à peine si assez de traces nous en

restaient pour alimenter notre moquerie. Je m’aperçus que toutes nos

sciences reposaient sur de présomptueuses hypothèses: sur l’hypothèse

que la nature était faite en vue de notre pensée; sur l’hypothèse que

ses lois étaient d’accord avec les habitudes de notre esprit; sur

l’hypothèse que les mouvements de la nature se reproduisaient d’une

façon régulière et constante. Autant de chimères, mon pauvre Siméon, je

m’en aperçus dès le jour où mes yeux s’ouvrirent. Et sans cesse je vis

s’effondrer, sous des faits nouveaux, quelqu’une de ces lois soi-disant

universelles que j’avais prétendu établir. J’avais affirmé que les

miracles étaient des manifestations naturelles dont ma science saurait

découvrir les lois; et sans cesse je constatais que les manifestations

en apparence les plus naturelles étaient des miracles encore, dont

jamais aucune science ne découvrirait les vraies lois.

«Si du moins l’esprit pouvait être assuré de connaître les faits, à

défaut de leurs lois! Mais non, pas même cela n’est possible! Les faits

tels qu’ils nous apparaissent sont le produit de notre pensée: rien,

absolument rien ne nous démontre qu’ils soient réels hors de nous. Rien

ne nous permet de distinguer, une seule fois, le rêve de la réalité. Et,

au commencement et à la fin de toute science, le mystère. Aucun moyen de

deviner, par la science, l’origine ni le but de rien.

«Voilà ce que je vis, Siméon et la science pratiquée dans ces conditions

me parut une duperie, et je me sentis honteux d’y avoir dépensé tant

d’efforts. Je me consolais seulement à l’idée que si, ma science avait

été vaine, du moins elle n’avait causé de dommage à personne.

«Or, au moment où je cherchais ainsi à me consoler, je relevai la tête,

que j’avais tenue baissée sur mes livres pendant dix années. Et je vis

avec terreur les résultats qu’avait produits, à mon insu, de par le

monde, cette science, que je croyais incapable de nuire. Il me parut que

la vie de millions d’hommes en était bouleversée. De ces formules que

j’avais établies, les prenant pour les vraies lois des choses, mes

élèves avaient tiré toute sorte d’applications pratiques. Ils s’en

étaient servis pour construire des machines diverses, des voitures qui

allaient plus vite que le vent, des roues qui faisaient à elles seules

plus de travail que des centaines d’ouvriers. Les machines, vois-tu,

c’est tout à fait comme ces boulettes de pain qu’on remplit de poison

pour les jeter ensuite aux souris: les souris avalent le pain, et le

poison les tue. Ainsi les hommes ne peuvent se défendre d’essayer ces

machines, qui paraissent si belles et d’un usage si commode; mais, dès

qu’ils les ont essayées, ils en réclament d’autres plus belles et plus

commodes, oubliant déjà les avantages qu’ils doivent à celles-là; et à

l’intérieur de ces machines un poison est caché, dont les hommes

s’imprègnent sans le voir, et qui détruit en eux ce qui les faisait

vivre. Car ces voitures vont trop vite, et ces roues font trop de

travail. Le poison du nouveau désir est caché au fond des machines: il

porte les hommes à ne plus se contenter ni du pays où ils sont nés, ni

de la condition de fortune où le sort les a mis. Et c’est la lutte, la

lutte sans pitié, tous les hommes se ruant à la conquête d’un bien-être

supérieur, et toujours plus malheureux à mesure qu’ils s’y ruent

davantage.

«Ah! Siméon, j’ai tremblé lorsque j’ai vu l’humanité nouvelle qui était

sortie de ma science! Non seulement je n’étais parvenu à rien connaître

de certain, mais j’avais encore développé dans le monde l’inquiétude, le

désir, la souffrance, la mort. Ma médecine avait créé plus de maladies

qu’elle n’en avait guéri. Ma connaissance des corps naturels avait

permis de falsifier les produits de la nature. Ma physique avait fourni

aux hommes les plus formidables appareils de carnage et de destruction.

«Je me vis criminel envers l’humanité tout entière. Je crus qu’on ne

pourrait manquer de s’apercevoir de mon crime, comme je m’en étais

aperçu moi-même en relevant la tête. Et je m’enfuis d’Alexandrie avec la

honte et l’angoisse au cœur, malgré l’universelle acclamation de ce

peuple aveuglé, qui me remerciait de l’avoir perdu.

«Je me rendis à Antioche, et, là, je résolus de suivre dans une autre

voie les conseils de Jésus. Puisque la science des savants était

nuisible à l’humanité, je résolus de me livrer désormais à des études si

désintéressées qu’elles ne sauraient nuire. Et puisque la science des

savants ne m’avait rien appris ni sur les lois des choses, ni sur leur

origine et leur fin, je résolus de chercher désormais la vérité à sa

vraie source, qui était la science des philosophes. C’était d’elle, sans

doute, que m’avait parlé Jésus. Dix ans j’ai approfondi la philosophie;

il n’y a pas un livre que je n’aie lu, pas une doctrine que je n’aie

pesée. J’ai trouvé là un néant plus noir encore que dans la science des

savants. Ni sur l’origine, ni sur la fin des choses, la philosophie ne

m’a rien appris qui fût seulement un peu sérieux. Des inventions

gratuites, le plus souvent vides de sens! La fantaisie, unique mesure du

vrai et du faux! Et quelle fantaisie! C’est le triomphe des plus bavards

et des plus ennuyeux!

«Et quand j’ai relevé la tête, que j’avais tenue baissée pendant dix ans

sur des problèmes de métaphysique, j’ai vu avec épouvante que ma

philosophie avait produit, de par le monde, des résultats plus tristes

encore que tous ceux de ma science. Non pas que les hommes m’aient suivi

dans mes recherches abstraites: mais le bruit était venu jusqu’à eux de

certaines de mes fantaisies, et, sans y rien comprendre, sans même y

penser, ils en avaient été imprégnés. J’avais imaginé, par exemple, que

la loi suprême de la vie dans l’univers était peut-être la lutte,

amenant la victoire du plus fort: et cette imagination avait ravivé dans

le cœur des hommes le goût de la lutte, elle le leur avait fait paraître

plus impérieux et plus légitime. Une autre fois j’avais imaginé, par une

hypothèse absolument contraire, que peut-être tous les hommes étaient

d’origine commune: et les hommes en avaient conclu qu’ils possédaient,

tous, les mêmes droits, étant égaux; et les pauvres s’étaient mis à

haïr, comme une injustice à leur détriment, la richesse des riches. Et

quand enfin je suis arrivé à cette certitude que la philosophie était

vaine, autant que la science, les hommes en ont conclu que toutes choses

étaient vaines, ce qui a encore augmenté infiniment la somme de leurs

souffrances, sans réprimer d’ailleurs leur goût de la lutte et leur

tendance l’égalité. Ainsi ma philosophie s’est trouvée contenir, elle

aussi, un poison mortel. Et j’ai eu beau y renoncer: on a cessé de

prendre au sérieux mes imaginations; mais les conséquences morales qu’on

en avait tirées, rien au monde désormais ne pourra les empêcher de se

répandre dans le cœur des hommes, et de le vicier.

«Alors je me suis enfui d’Antioche. Je me suis retiré dans un village de

Syrie, et j’ai résolu de suivre encore dans une autre voie le conseil de

Jésus. Puisque la science et la philosophie, loin de me rien apprendre

de véritable, n’avaient servi qu’à m’alourdir l’esprit, j’ai voulu

chercher le bonheur, désormais, dans l’exercice désintéressé de mon

intelligence. Il me semblait que j’avais eu tort de subordonner toutes

les joies de ma pensée au stérile souci de la vérité. Et, pendant dix

ans, j’ai essayé de me complaire dans la pure pensée. Je combinais des

réflexions de toute sorte, je construisais toute sorte de raisonnements,

pour le simple plaisir de réfléchir et de raisonner. Mais non seulement

je ne pus y prendre jamais aucun plaisir réel, toujours même j’ai trouvé

à cet exercice quelque chose d’un peu dégradant. Car penser sans autre

but que de penser, c’était, me paraissait-il, imiter ces baladins qui

sautent, dans les foires, sans autre but que de sauter; et encore

n’avais-je pas, comme eux, pour ennoblir ma peine, le risque de me

casser le cou au premier faux-pas.

«Alors je résolus de ne plus penser, mais de sentir, de voir, et de

rêver. Peut-être était-ce là cette vraie science dont m’avait parlé

Jésus? Hélas! un savoir trop étendu et une trop longue habitude de

raisonner avaient amorti mes sens, éteint mes yeux, aboli en moi toute

faculté de rêver. Je regardais les champs, les fleurs, les étoiles: tout

cela ne me disait plus rien. Je pensais à la matière des champs, aux

noms grecs des fleurs, aux distances des étoiles les unes par rapport

aux autres. Je me rappelais, je raisonnais; et, quand j’essayais de

rêver, c’étaient des pages de livres qui se déroulaient en moi, au lieu

de rêves.

«Enfin je me suis dit que la vraie science était peut-être de cultiver

sa terre et d’élever ses enfants. Hélas! je n’avais ni terre à cultiver,

ni enfants à élever. J’ai pris une pioche pour labourer le sol: mon bras

trop débile est retombé au long de mon corps. J’ai voulu me chercher une

femme. Je me suis regardé dans un miroir, et voici ce que j’ai vu!

Regarde-moi, Siméon; vois où m’ont amené trente ans de science et de

pensée! Mes nerfs se sont désordonnés, mes yeux se sont usés, mon

estomac est devenu plus rétif que le tien. Et ce n’est pas le pire

malheur!

«Le pire malheur, Siméon, c’est que mon cerveau lui-même a faibli, sous

l’effort. A tout instant mes idées se brouillent, je ne sais plus où

j’en suis. Et voilà que mon désir d’apprendre et de penser se réveille,

plus ardent que jamais. J’ai beau me dire qu’il n’y a rien de

connaissable, que toute tentative pour connaître a, comme seul effet,

d’augmenter la misère et la mort: j’ai beau vouloir maintenir mon esprit

en repos, mon malheureux esprit désemparé: impossible d’y parvenir! A

tout moment je me sens entraîné sur quelque piste nouvelle, et j’y

cours, avec la certitude de trouver le néant au bout de ma course. Mon

cerveau faiblit, mes forces décroissent, la mort s’approche, et il y a

encore tant de chemins où ma pensée n’est jamais allée!»

* * * * *

Cléophas se tut. Alors Siméon lui dit:

--Tout ce que tu me racontes là est bien étrange et difficile à suivre,

mon pauvre ami; mais ce qui est sûr, en effet, c’est que la science et

l’intelligence ne t’ont pas embelli. Et je crois aisément que tu dois

souffrir: car, lorsque je t’ai aperçu tout à l’heure, j’ai d’abord pensé

à rire, et puis j’ai senti mon cœur se serrer, et je t’ai plaint.

Vois-tu, Jésus nous a punis! J’ai cherché le plaisir, toi tu as cherché

la science; le plaisir et la science sont deux choses excellentes; et

pourtant nous voici, toi et moi, les plus infortunés des hommes! Ah!

Cléophas, si tu avais comme elle était belle, cette petite Juive qui

m’appelait de si tendres noms! Et si tu savais comme il est agréable de

manier des monceaux d’or! Parbleu, c’est cela qui est bon, cela seul! Et

toute science n’est que vaine misère de pédant, auprès de ces délices!

--Le plaisir est un grossier simulacre, un piège pour les brutes, avec

la souffrance au fond!--s’écria Cléophas, s’efforçant de lever son doigt

pour appuyer son dire.--Tous les philosophes sont d’accord là-dessus!

Ah! de pénétrer l’énigme du monde, de savoir si les réalités sont hors

de nous ou en nous, de saisir la loi qui met en mouvement les atomes,

voilà ce qui mériterait l’effort qu’on y aurait dépensé! Pourquoi

suis-je si vieux? Pourquoi ai-je si mal dirigé mes recherches, pendant

ces trente ans?... Mais je te dis que la vérité est là, devant moi!

Encore un pas à faire, et je l’atteindrais! Et mon cerveau qui s’arrête

en chemin, refusant d’avancer!

--Encore quelques jours de richesse, et j’aurais connu le plaisir! gémit

Siméon.

Et ils restèrent assis dans le sentier, maussades et muets, chacun

devinant qu’aux premiers mots sa pitié pour l’autre allait se changer en

mépris. Leur vieille haine leur remontait au cœur. Ce n’était décidément

ni le plaisir, ni l’intelligence, qui pourrait les rapprocher, comme

avait fait autrefois leur naïve confiance en Jésus! Ce n’était pas même

le malheur: il les avait trop accoutumés à ne s’occuper que d’eux seuls.

Ils souffraient d’être réunis, plus que jamais étrangers l’un à l’autre;

et l’idée de se séparer à nouveau les remplissait d’épouvante. Et les

ténèbres s’épaississaient, plus âcres et plus lourdes, dans leurs âmes.

* * * * *

Mais voici que la menace d’un orage dans le ciel vint enfin les

distraire de l’orage qui grondait en eux. Des nuages noirs descendaient

sur leur tête, illuminés par instants de baguettes de flamme; le

tonnerre rugissait; d’énormes oiseaux volaient avec des cris de terreur.

Et bientôt un silence se fit, profond et lugubre, comme si, dans

l’angoisse de l’attente, le cœur même de la terre avait cessé de battre.

Contes Chrétiens · 第 3 / 11 段