Ses explications ravirent Cléophas, qui se piquait de savoir toutes les

Écritures, de pouvoir même les réciter à l’envers, en prenant par la

fin. Il compléta quelques-unes des phrases que citait l’étranger, il en

cita d’autres, encore plus probantes, à son gré. Il était heureux de

montrer son érudition à un homme aussi érudit.

Siméon, lui, écoutait avec la mine recueillie qu’on lui avait vue jadis

aux discours de Jésus. Il était ébloui, entraîné, convaincu. De temps en

temps seulement il songeait qu’il n’avait rien mangé depuis le matin,

que sa besace était vide, et que le froid de la nuit allait le

surprendre sur la route.

Et, quand on fut arrivé au bourg d’Emmaüs, il n’y tint plus. Il

interrompit ses compagnons, leur proposa d’entrer dans une auberge pour

se restaurer.

--Ami, dit-il à l’étranger, voici ta besace! Nous allons, Cléophas et

moi, nous arrêter ici jusqu’à demain. Mais toi, est-ce que tu comptes

marcher toute la nuit, avec tes pieds malades, sous ce vent glacé qui

souffle du fleuve? Entre du moins te chauffer et prendre haleine un

moment!

--Oui, entre avec nous, dit Cléophas, nous poursuivrons notre entretien!

C’est une telle consolation pour moi, dans ma détresse, de pouvoir

causer avec un homme qui m’entende! Entre sans crainte, personne ne te

dira rien, et, si tu ne veux pas manger, tu n’auras rien à payer!

Mais l’étranger paraissait résolu à continuer son chemin.

--Ami, lui dit alors Siméon se penchant à son oreille, nous t’offririons

bien de manger avec nous, mais il nous reste à peine trois drachmes, et

la route est longue jusqu’à Capernaüm. N’aie pas mauvaise idée de nous,

malgré cela, et viens te distraire un moment encore avec nous! Vois quel

bon feu nous attend, là-bas, dans la grande salle! Et puis nous saurons

bien nous arranger pour te trouver un gîte, sans qu’il en coûte rien à

toi ni à personne!

Sur ces mots, l’étranger se décida à entrer. Cléophas et Siméon eurent

tous deux l’impression comme de dangers où ils auraient échappé. Ils le

prirent chacun par un bras et le conduisirent dans la grande salle;

justement une table y était servie, propre et gaie, sous la lampe. Et

ils se demandèrent comment ils avaient pu, au premier abord, si mal

juger leur nouvel ami. Tout entiers maintenant à l’espoir d’une bonne

soirée de repos, ils le considéraient de leurs yeux riants: c’était un

jeune homme, un beau jeune homme frêle et timide, avec un regard

innocent. Ils reconnaissaient en lui, exactement, le compagnon qu’il

leur fallait pour une libre causerie avant la couchée, le dos au feu et

le ventre à table.

Un jeune domestique vint s’informer de ce qu’ils voulaient. Ils

commandèrent un plat de poisson, et se firent apporter, en attendant, du

pain et de l’eau. L’étranger, assis un peu à l’écart, les regardait

manger.

Bientôt l’entretien reprit, coupé seulement de temps à autre par le

bruit des verres qu’on reposait sur la table. Siméon, «pour mieux

entendre», disait-il, avait entr’ouvert son manteau. Cléophas récitait

des textes sacrés, de sa belle voix grave qui s’enflait vers la fin des

phrases. Mais l’étranger n’en était plus aux textes sacrés. Il rappelait

à ses amis les discours de Jésus, ces singulières paraboles, simples et

subtiles, dont le sens restait caché aux sages et se dévoilait aux

enfants.

Il en savait deux que, sans doute, ils ignoraient. Il s’offrit à les

leur dire. Et sa voix était devenue d’une douceur si touchante que

Cléophas lui-même avait cessé de parler. Siméon et lui vinrent s’asseoir

près du feu; et l’étranger leur répéta les deux paraboles, pendant que

le domestique s’occupait à essuyer les miettes de la table et à servir

le poisson.

* * * * *

Il leur dit d’abord:

Un savant homme vivait à Jérusalem, sous le roi David. Pour se

consacrer tout entier à l’étude, il avait refusé de se marier, il

avait renoncé à un emploi dans le temple, qui lui rapportait honneurs

et profits. Il ne pensait ni à boire ni à manger. Du matin au soir, il

étudiait. Il était très vieux, mais il étudiait toujours. Ses voisins,

le voyant détaché du monde, le vénéraient comme un saint, et de tout

le royaume les docteurs venaient à lui pour le consulter.

Or il entendit dans son sommeil une voix qui lui disait: «Si tu ne

deviens pas encore plus savant que tu n’es, tu n’entreras pas au

royaume des cieux!»

Alors il se rappela qu’un savant homme vivait en Égypte, qui avait la

réputation de savoir toutes choses. Et il se mit en route pour le

consulter.

Il rencontra sur son chemin un chien qui criait: une épine lui était

entrée dans la patte, et il ne parvenait pas à l’enlever. Mais le

savant homme était si pressé d’arriver au but de son voyage qu’à peine

il entendit les cris de ce chien. Et il poursuivit sa route, et le

sage d’Égypte lui apprit tout ce qu’il savait.

Et voici que, dans la nuit de son retour à Jérusalem, il fut saisi

d’une fièvre: et il sut qu’il allait mourir, car il connaissait les

noms et les caractères de toutes les maladies. Et voici que de nouveau

il entendit la voix, et la voix lui dit: «Tu n’entreras pas au royaume

des cieux, puisque tu n’as pas réussi à devenir plus savant que tu

n’étais!»

Et il mourut, et il n’entra pas au royaume des cieux: car il y a

beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.

La voix de l’étranger était si douce, pendant qu’il parlait, qu’elle

semblait aux deux voyageurs une musique d’anges maintenant toute proche,

flottant parfumée d’encens, autour d’eux. Leurs yeux étaient remplis de

tendres lumières, leurs poitrines haletaient et leurs jambes

tremblaient. Le jeune domestique lui-même n’avait pu rester indifférent

à la surnaturelle douceur de cette voix. Il avait laissé sur la table le

poisson à moitié servi, et s’était adossé au mur, les yeux fixés sur les

yeux de l’étranger.

Et l’étranger leur dit une seconde parabole:

Un mendiant vivait à Jérusalem, sous le roi David. C’était le dernier

des mendiants. Il était bossu et boiteux des deux jambes, et les

passants crachaient sur lui, dans la rue, pour se divertir.

Or un jour il vint aux portes du palais d’un prince, dont la femme

était la plus belle femme du royaume. Et il dit aux domestiques qu’il

était venu pour donner un baiser à la femme du prince. Et les

domestiques le chassèrent à coups de bâton, et leurs enfants

crachèrent sur lui, et leurs chiens le mordirent aux jambes.

Mais le mendiant s’assit devant la porte du palais. Et bientôt il vit

s’approcher des seigneurs amis de la maison, et il leur dit qu’il

était venu pour donner un baiser à la femme du prince. Et les

seigneurs le plaisantèrent sur sa laideur et sa bêtise, après quoi ils

lui jetèrent une aumône et entrèrent dans le palais.

Mais le mendiant resta assis devant la porte. Et bientôt il vit

s’approcher le prince lui-même. Et il lui dit qu’il était venu pour

donner un baiser à la princesse, sa femme. Et le prince, touché de sa

misère, lui parla doucement: «Ami, quelle folie t’a germé dans la

tête? Ne sais-tu pas que la loi nous défend de lever les yeux sur la

femme de notre prochain? Tiens, voici tout l’argent de ma bourse:

prends-le, et amuse-toi suivant ton plaisir!»

Mais le mendiant refusa l’argent et dit au prince: «Jamais je n’ai vu

une femme si belle. Je suis un pauvre homme, je n’ai besoin d’aucun

plaisir. Seuls les yeux de la princesse me brûlent le cœur, depuis que

je l’ai vue, comme des charbons enflammés, et je vais mourir si je ne

lui donne pas un baiser.»

Et le prince lui répondit: «Ami, tu auras donc ce que tu désires. Et

que Dieu te juge, si tu agis contre sa loi!» Et il alla prendre par la

main sa jeune femme, qui était plus parée et plus belle que les fleurs

des bois; et il l’amena au mendiant pour qu’il lui donnât un baiser.

Et il y eut grande joie dans le ciel: car beaucoup sont appelés, mais

peu sont élus. Que celui qui a des oreilles, entende!

L’étranger se tut. Les deux voyageurs se tinrent quelque temps encore

près du feu, puis, quand le domestique fut sorti, ils reprirent leur

place devant la table. Ils se sentaient inondés d’un bien-être

délicieux, et l’odeur du poisson avait réveillé leur faim.

Mais, au moment où ils se remettaient à manger, un soupir leur fit

dresser la tête. Et ils virent que l’étranger s’était affaissé sur son

siège, exsangue, la bouche entr’ouverte. Ils virent que ses pieds

saignaient, aussi son flanc, percé comme d’un coup de flèche. Alors ils

se dirent que, pendant qu’ils s’enchantaient à l’écouter, il rendait,

lui, ses dernières forces; et une angoisse les saisit.

Ils ne pensèrent plus à leur faim, ni au vide de leur bourse, ni à rien

d’autre qu’à la misère de ce malheureux. Cléophas courut vers lui pour

le ranimer, Siméon commanda pour lui une ration de vin, et lui offrit

son pain. L’étranger revint à lui: il prit le pain que lui tendait

Siméon et le rompit, sous leurs regards pleins de pitié.

Et, comme c’était la première fois que les deux disciples regardaient

leur compagnon de route en pensant à lui et non pas à eux-mêmes, pour la

première fois ils le virent tel qu’il était.

Et ils découvrirent alors que leur compagnon de route était Jésus, leur

divin Seigneur, ressuscité du tombeau.

* * * * *

Ils se jetèrent à genoux pour l’adorer; mais déjà il avait disparu.

Un moment ils restèrent immobiles, agenouillés sur le sol, la tête dans

les mains. La douce musique de la voix résonnait maintenant tout en eux,

parfumée d’encens. Leur âme était pénétrée de foi et de bonheur. Et,

perdant le souvenir de leurs faiblesses passées, ils se dirent l’un à

l’autre: «Frère, notre cœur ne brûlait-il pas dans notre poitrine,

tandis qu’il nous parlait sur la route, occupé à nous expliquer les

saintes Écritures?»

Et aussitôt ils se relevèrent, sortirent de l’auberge, laissant leur

bourse sur la table, se remirent en chemin pour rentrer à Jérusalem. La

soif sacrée du martyre s’était emparée d’eux. Sous le vent froid de la

nuit, ils allaient. Jamais ils n’arriveraient assez tôt pour confesser

leur foi, convertir les infidèles, et périr sur la croix!

Ils songèrent pourtant, au bout d’un instant, qu’il leur faudrait

d’abord réveiller les onze apôtres, et leur annoncer l’incroyable

rencontre. Car eux seuls avaient eu la preuve du miracle: c’est à eux

les premiers que Jésus s’était montré: c’est eux qu’il avait choisis

pour révéler au monde sa résurrection!

Cette idée leur vint en même temps à tous deux. Oui, c’est eux que le

Seigneur avait choisis, eux seuls, parmi la troupe des disciples! Aux

femmes il avait fait voir son sépulcre vide, et les anges qui le

gardaient: mais à eux seuls il s’était fait voir lui-même! Et, à mesure

qu’ils y pensaient davantage, ils se sentaient remplis d’une

reconnaissance plus vive pour cette faveur de leur maître.

Et, à mesure qu’ils y pensaient davantage encore, l’orgueil s’installait

dans leur cœur à côté de la reconnaissance. Eux, eux seuls, c’est eux

qu’il avait choisis! De telle sorte qu’au détour du chemin, à l’endroit

même où ils avaient tout à l’heure rencontré l’inconnu, tous deux furent

illuminés d’une certitude commune: ils comprirent qu’ils étaient

désormais les deux élus d’entre les élus, les mandataires suprêmes de

Jésus. Pourquoi leur serait-il apparu comme il l’avait fait, s’il ne les

avait pas tenus pour les premiers de ses disciples? Pourquoi, tandis

qu’il laissait les Onze se morfondre dans le doute et le chagrin,

pourquoi aurait-il pris la peine de les attendre au bord de la route, et

de s’attarder si longtemps en leur société?

--Ah! frère, dit enfin Cléophas, je me sens indigne de ce choix! Quand

je pense que le Seigneur m’a préféré à Pierre, qui se croyait déjà le

chef de l’Église, à Jean qui se vantait d’être l’élève bien-aimé! Je

connaissais mieux, certainement, la loi et les prophètes; j’étais plus

sage et plus érudit. Mais avec tout cela je ne voyais en moi que le plus

humble des pécheurs. Et voilà qu’il m’a choisi! Te rappelles-tu de quels

yeux pleins d’une tendre tristesse il m’a regardé tandis qu’il rompait

le pain?

--Il ne t’a pas regardé plus que moi!--répartit Siméon, tris piqué.--Ah!

vraiment, c’est trop de vanité! Mais rappelle-toi donc plutôt comment tu

l’as traité lorsqu’il nous a rejoints sur la route: tu lui as adressé de

dures paroles, tu t’es mis à courir pour l’empêcher de te suivre! Il n’y

a que moi qui aie eu pitié de lui. J’ai pris sa besace quand je l’ai vu

fatigué; c’est moi qui l’ai décidé à entrer dans l’auberge. Et, quand

j’ai failli faire un faux pas, ne m’a-t-il pas retenu?

--Malheureux! cria Cléophas, mais tu es fou! Sais-tu seulement lire et

écrire? Que sais-tu? Mais on te rirait au nez, si tu osais dire que

c’est toi que Jésus a choisi! Malheureux! tu ne comprends donc pas que

c’est par charité que nous te gardions parmi nous? Es-tu capable

seulement de réciter la série des rois de Juda!

--Laisse-moi en paix avec tes railleries, pédant de synagogue! répondit

Siméon. J’ai bien vu, aujourd’hui encore, que le Seigneur s’adressait

aux ignorants tels que moi, et non pas aux scribes de ta sorte. Les

scribes, il les détestait. «Race de vipères!» disait-il. Ah! jamais il

n’a si bien dit!

Et ils continuèrent à se disputer. Et, à mesure qu’ils s’échauffaient

davantage, chacun des deux apercevait plus clairement les motifs qui lui

avaient valu, à lui seul, la faveur du choix divin.

Aux portes de la ville, le débat devenait si vif que Cléophas fut sur le

point de se jeter sur son compagnon; mais il le vit lui-même si furieux

qu’il crut mieux faire de se tenir tranquille. Et ils marchèrent côte à

côte, très vite, sans se dire un mot.

* * * * *

Et quand ils sortirent de l’assemblée des Onze, une heure après, ils se

séparèrent sur le seuil, mortellement fâchés.

II

LES GRAINS PERDUS

D’autres grains tombèrent sur un sol pierreux, où ils n’avaient

pas beaucoup de terre, et ils levèrent aussitôt, parce que la

terre était peu profonde. Mais, le soleil ayant brillé, la

plante, brûlée de ses feux et n’ayant pas de racines, sécha.

D’autres grains tombèrent parmi les épines, et les épines

crûrent et les étouffèrent.

(_Saint Matthieu_, XIII, 5, 6, 7 et 8.)

Trente ans s’étaient écoulés depuis la miraculeuse résurrection de

Notre-Seigneur Jésus; et déjà ses Apôtres avaient semé aux quatre coins

du monde la divine semence qu’il avait laissée dans leurs mains.

Par une claire matinée de printemps, un mendiant s’avançait, tout inondé

de sueur et traînant les pieds, sur le petit chemin qui mène d’Arad à

Thamara, en Idumée, à travers les sèches collines du Désert de Juda. Le

pauvre mendiant! C’était l’âge, sans doute, qui avait voûté son dos,

aplati son ventre, dégarni son crâne et sa bouche; mais était-ce l’âge

aussi qui avait rongé l’un de ses yeux et la moitié de son nez, et qui

avait parsemé son visage de taches sanguinolentes, et qui avait tordu

les os de ses petites jambes? Rien n’était lamentable à voir, en tout

cas, autant que cet ancien gros homme dégonflé et raccourci, qui

clopinait sur la route en gémissant à chaque pas. Et le spectacle

n’était pas non plus sans quelque chose de comique, qui valait à

l’infortuné les rires et les huées de tous ceux qui le rencontraient.

Car cette vivante ruine, tête nue et pieds nus, portait sur ses épaules

un long manteau somptueux, mais trop lourd pour la saison, et sali, et

plein de trous, sans compter qu’on y voyait, cousus par places dans le

plus extravagant désordre, des bouts de méchants galons dorés et

argentés qu’on aurait dits ramassés dans une ornière et piqués là, au

hasard. Ces galons disparates, et deux bagues en métal grossier sur les

doigts crasseux du mendiant, c’était cela qui tout de suite forçait à

rire quand on l’apercevait: cela, et aussi la manière dont, à tout

instant, il portait la main à ses reins, comme s’il venait d’être battu.

Et puis enfin sa misère, dans l’ensemble, était de celles qui amusent:

on sentait qu’il avait dû lui-même s’amuser beaucoup pour se l’attirer

si complète.

Il marchait, inondé de sueur et traînant les pieds. Quand on riait sur

son passage, d’abord il se fâchait, mais il finissait par sourire. Et

l’on s’éloignait sans lui rien donner, car son pauvre sourire faisait

peur.

Au bas d’une montée il s’arrêta, s’assit dans le fossé de la route. Et

voici qu’il vit venir de son côté un grand vieillard si piteux et si

drôle qu’il ne put s’empêcher d’en rire, comme on avait ri de lui-même.

Celui-là appartenait à l’espèce des vieux maîtres d’école. Il avait un

nez crochu, une barbe desséchée, un cou mince et long comme une tige de

bambou. Il gardait ses deux yeux, mais si usés et si pleins de mite

qu’il pouvait à peine les ouvrir. Une dizaine de cheveux gris, sans

doute les seuls qui lui restaient, formaient une façon de clôture autour

d’un vieux linge verdâtre qu’il s’était collé sur le haut du crâne. On

devinait qu’il avait été destiné par la nature à être maigre, mais

qu’une vie sédentaire l’avait boursouflé, jaunissant sa peau. Et le

malheureux semblait atteint de quelque maladie singulière. Avez-vous

jamais vu, dans une cour de collège, des élèves révoltés contre leur

principal? Ils refusent de lui obéir, gambadent quand il leur commande

de rester en repos, courent à droite quand il leur dit à gauche. C’est

tout à fait de cette manière que se comportaient les membres du

vieillard. Ils semblaient révoltés contre lui. Sa tête se balançait à

l’extrémité de son interminable col, capricieusement, avec des grâces

indolentes. Ses bras se mouvaient suivant leur fantaisie, sans

s’inquiéter des ordres qu’il leur donnait. Et ses jambes s’avançaient

par des saccades soudaines, comme si leur ressort intérieur, à tout

instant, se fût démis. Et tout cela, tout jusqu’à la guenille qui lui

servait de manteau, tout cela était empreint d’une gravité solennelle:

le témoin le plus grincheux en eût été déridé.

Aussi le petit vieillard riait-il, en se frottant les reins, pendant que

cette autre ruine flageolait sur la route. Mais tout à coup il s’arrêta

de rire, leva en l’air ses bras informes, et, si vite qu’il put, il

courut se placer sur le passage du vieux professeur. Puis tous deux

s’examinèrent soigneusement, et puis, s’étant reconnus, ils crièrent:

--Cléophas!

--Siméon!

Trente ans ils ne s’étaient point revus; ils avaient eu le temps de se

pardonner leurs griefs. Assis maintenant côte à côte, dans le fossé du

chemin, ils continuaient à se regarder. Et chacun, considérant la misère

de l’autre, se consolait de sa misère. Jamais ils ne s’étaient sentis si

proches, depuis la première nuit qu’ils avaient passée ensemble sur la

route, jadis, aux portes de Capernaüm, avec les oreilles encore toutes

pleines des paroles de Jésus, et le cœur tout embrasé du feu divin de

ses yeux. Ils s’étaient juré, cette nuit-là, de marcher toujours la main

dans la main, doux et humbles, soumis à ce merveilleux jeune homme qui

avait daigné leur sourire.

S’étant relevés avec de grands efforts, les deux vieillards marchaient,

la main dans la main. Ni l’un ni l’autre ne savait où aller, ni l’un ni

l’autre ne possédait rien au monde.

Ils se promirent de ne plus se quitter. Ensemble ils mendieraient leur

pain, au long des routes: la vie leur paraîtrait moins dure, et la mort

moins lente.

Et, quand ils se furent bien habitués l’un à l’autre, ils se racontèrent

la triste histoire de ce qui leur était arrivé, depuis qu’ils s’étaient

séparés, le cœur plein de haine, à Jérusalem, sur le seuil de la maison

de Marc, où demeuraient les Onze.

Siméon parla le premier. Il s’interrompait à tout moment pour gémir,

pour se frotter les reins, pour essuyer la sueur de son crâne chauve. Le

sentier montait devant eux, montait sans fin. Des rochers plantés de

genêts leur cachaient le sommet de la colline. Plus d’une fois ils

durent s’asseoir, plus d’une fois le cœur leur faillit, et ils eurent

l’impression qu’ils allaient mourir.

* * * * *

Et voici ce que dit Siméon:

«Ah! frère, Jésus m’a puni! J’avais douté de lui sur le chemin d’Emmaüs,

et il m’a fait expier mon péché. Car ces discours qu’il a tenus devant

nous, dans l’auberge, eh! bien, je vois maintenant qu’ils étaient

destinés à ma perdition!

«C’est d’eux que m’est venu tout mon malheur.

«Tu te rappelles, n’est-ce pas, qu’il nous a dit, ce soir-là, deux

paraboles? La première, pour être franc, je ne l’ai guère comprise; mais

tout de suite, au contraire, j’ai compris la seconde, celle du mendiant

qui avait donné un baiser à la femme du prince. Celle-là était assez

claire: elle signifiait que toutes les vieilles défenses de la Loi

étaient abolies, et que la seule loi, pour nous, devait être désormais

de chercher notre plaisir. C’est, du reste, un enseignement que, depuis

longtemps déjà, il m’avait semblé lire dans ses paroles. Tu te souviens?

Il nous dispensait des prières et des jeûnes, il pardonnait leurs péchés

aux pires pêcheurs, il prenait sous sa protection les femmes adultères.

Aussi ai-je deviné sur-le-champ le sens de sa parabole d’Emmaüs. Hélas!

je l’ai trop bien deviné.

«Et je me suis promis de m’affranchir de toute contrainte, à l’avenir,

pour ne chercher d’autre but dans la vie que mon plaisir personnel. Rien

de plus raisonnable, d’ailleurs, et de plus conforme à ma nature.

J’avais des désirs, et quand je ne pouvais les satisfaire je souffrais,

et quand je pouvais les satisfaire j’étais heureux. Le mendiant avait

désiré donner un baiser à la femme du prince, et Jésus l’avait approuvé.

Je résolus donc de consacrer mon temps à désirer toutes choses, et à

satisfaire tous mes désirs.

«Mais je vis alors que tous mes désirs étaient subordonnés au désir

d’être riche. Sans argent, impossible de rien avoir d’un peu agréable.

Et, comme je songeais aux moyens de m’enrichir, un publicain de Jéricho,

nommé Lévi, m’enseigna un moyen rapide et sûr dont lui-même tirait

profit. Installé à Athènes, il avait demandé aux Athéniens de lui

confier de grosses sommes d’argent, qu’il promettait d’employer à faire

creuser un canal de la Mer Morte à la Grande Mer. Les bénéfices,

disait-il, ne pouvaient manquer d’affluer; ils seraient répartis entre

les souscripteurs. Il avait ainsi obtenu de grosses sommes, qu’il avait

employées, non pas à faire creuser un canal, mais à se construire une

maison et à donner de belles fêtes. «Libre à toi, ajoutait-il, d’essayer

le même moyen dans une autre ville!» Et son idée me plut fort. Je lui

demandai, cependant, si le moyen qu’il me proposait n’était pas quelque

chose comme un vol. «Pas du tout, me répondit-il, car depuis vingt ans

je le pratique, et chacun le sait à Athènes, ce qui n’empêche personne

de me respecter. Et puis, comment serait-il question de vol quand les

gens confient leur argent de plein gré, et quand les sommes sont si

fortes?»

«Rassuré par cette réponse, je m’en fus à Rome, et je suivis le conseil

de Lévi. Je recueillis des sommes destinées, disais-je, à ouvrir et à

exploiter des mines d’argent à Capernaüm. Cinq ans je vécus caché dans

un misérable taudis du faubourg, vivant d’ordures, tout occupé seulement

à ramasser de l’argent. Puis, au bout de ces cinq ans, je rachetai le

palais d’un patricien endetté; et je fis savoir que les mines de

Capernaüm, en attendant qu’elles enrichissent tous mes souscripteurs,

avaient déjà prospéré suffisamment pour m’enrichir moi-même. J’avais

atteint mon but: je possédais plus de trésors que n’en posséda jamais le

roi Salomon. Il ne me restait plus qu’à me créer des désirs, pour les

satisfaire à mon gré.

Contes Chrétiens · 第 2 / 11 段