TEODOR DE WYZEWA
Contes Chrétiens
Heureux les pauvres d’esprit!
(Saint Matthieu, V, 3.)
PARIS
LIBRAIRIE ACADEMIQUE DIDIER
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUQUSTINS, 35
1902
Tous droits réservés
DU MÊME AUTEUR
Valbert, où les Récits d’un jeune homme, roman. 1 vol.
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sur les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes et
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_Non loquature mihi Moyses aut aliquis ex prophetis; sed tu potius
loquere, Domine Deus!_
(IMITATIO CHRISTI, III, 2.)
I
LE BAPTÊME DE JÉSUS,
OU
LES QUATRE DEGRÉS DU SCEPTICISME,
CONTE POUR LE MERCREDI DES CENDRES
A ALBÉRIC MAGNARD.
1. En ce temps-là, Jean prêchait dans le Désert de Judée.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
4. Il avait un vêtement en poil de chameau, et une ceinture de cuir
autour des reins; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
5. Alors tout Jérusalem, toute la Judée, et toute la région riveraine du
Jourdain vinrent à lui;
6. Et il les baptisait dans le Jourdain, après leur avoir fait confesser
leurs péchés.
7. Mais quand il vit venir à lui une foule de Pharisiens et de
Sadducéens, il leur dit: «Race de vipères, qui vous a prédit que vous
pourriez échapper à la colère future?»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
13. Alors Jésus, quittant la Galilée, se rendit au Jourdain pour
recevoir le baptême des mains de Jean.
14. Mais Jean se refusait obstinément à le baptiser, en disant: «C’est
moi qui devrais être baptisé par toi! Et voici que tu viens à moi!»
15. Et Jésus, lui répondant, lui dit: «Oublie cela pour le moment! Car
c’est ainsi qu’il convient que nous accomplissions la justice!» Et Jean
fit ainsi.
16. Et Jésus, ayant été baptisé, sortit de l’eau, et voici que les cieux
s’ouvrirent, et qu’il vit l’Esprit de Dieu descendant sur lui, sous la
forme d’une colombe.
17. Et l’on entendit une voix du ciel qui disait: «Celui-ci est mon fils
bien-aimé, en qui je me suis complu!»
18. Puis l’Esprit conduisit Jésus dans le désert, pour y être tenté du
démon.
(_Évangile selon saint Matthieu_, III et IV.)
I
LE BON SENS
Je vous le dis en vérité: si vous aviez de la foi aussi gros
qu’un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne:
«_Transporte-toi d’ici là!_» et elle s’y transporterait.
(_Saint Matthieu_, XVIII, 30.)
A la grande joie de ses cabaretiers, le village de Béthanie était devenu
un endroit à la mode. De Jérusalem et de toute la Judée, la foule y
était accourue pour assister aux exercices d’un jeune Juif qui, plongé à
mi-corps dans l’eau du Jourdain, et les épaules couvertes d’un gilet en
poil de chameau, s’offrait à baptiser ceux qui l’approchaient. Riches et
pauvres, tous avaient tenu à voir le nouveau prophète. Tous, une fois
là, s’étaient fait baptiser; l’opération était gratuite, et, au pis
aller, ne pouvait nuire. On mangeait et buvait, on jouissait du
printemps. Le soir, les baptisés échangeaient leurs impressions, sous
les palmiers de la route, en attendant les nouvelles de Jérusalem, qu’un
messager ne manquait pas de leur apporter à la nuit tombante.
Mais un mardi, surtout, l’affluence fut énorme. On avait appris qu’un
second prophète allait venir, un paysan galiléen, qui se prétendait issu
de la race de David, et parlait en paraboles, et préférait à la société
des docteurs celle des filles et des vagabonds.
Ce second prophète était Notre-Seigneur Jésus. Il avait alors à peine
trente ans. Sa divinité ne s’était pas encore clairement révélée au
monde: mais déjà l’Esprit lui avait dicté maintes paroles hardies et
douces; et déjà les cœurs simples avaient senti l’attrait surnaturel de
ses yeux.
Aussi quand il vint à Béthanie, ce mardi-là, vêtu d’un large manteau
clair et les cheveux flottants, et quand on le vit escorté d’une troupe
bruyante où se mêlaient les mendiants, les femmes, les enfants, et les
chiens des rues, et quand on l’entendit salué par le Baptiste comme le
Maître qu’avaient promis les saints livres, l’enthousiasme de la foule
toucha au délire. On acclama le Nazaréen pendant qu’il recevait le
baptême, on acclama la colombe qui descendait sur lui, et la voix
céleste qui disait: «Celui-ci est mon fils bien-aimé!» Plusieurs des
assistants se firent baptiser une seconde fois, espérant avoir leur part
du miracle: mais aucune colombe ne descendit sur eux, et la voix céleste
n’eut rien à leur dire. N’importe, ce fut une gaie journée.
L’après-midi, Jésus ayant promis de prêcher, on s’écrasa pour
l’entendre. Et l’on fut unanime à trouver charmantes quelques-unes des
paraboles du jeune orateur.
Puis, comme c’était le mardi gras, on mangea et but plus que de coutume;
et tard dans la nuit on dansa sur la place du marché, pour se dégourdir
les jambes après la fatigue du sermon.
Jamais encore un prophète n’avait été aussi bien accueilli.
II
LA SAGESSE
Malheur à vous, scribes et pharisiens. Car vous fermez aux
hommes le royaume des cieux! Vous n’y entrez pas, et vous n’y
laissez pas entrer ceux qui voudraient y entrer.
(_Saint Matthieu_, XXIII, 13.)
Le lendemain de ce beau jour, avant l’aube, Jésus réunit ses compagnons
et leur annonça son intention de les quitter pour un mois et plus.
L’époque de sa mission approchait: il voulait auparavant prier et
jeûner, dans la solitude des montagnes, et fortifier son cœur pour la
souffrance prochaine.
Sa résolution ne chagrina pas outre mesure les braves gens qui
l’écoutaient. Aucun d’eux n’était encore, à proprement parler, son
disciple. Ils avaient été simplement séduits par la grâce du jeune
homme, par l’éclat de ses yeux, par l’étrange douceur de sa voix, et par
ces touchantes paraboles qu’à peine ils essayaient de comprendre. Il
leur avait ordonné de venir, et ils étaient venus, Maintenant il leur
ordonnait de s’en aller: ils n’eurent pas l’idée de lui désobéir. Seuls
les enfants furent plus difficiles à persuader. Ils s’obstinaient à
suivre leur ami sur la route du désert: la vie leur semblait impossible,
privés du bienheureux parfum de sa présence. Et il en coûtait aussi à
Jésus de se séparer d’eux, car personne n’était plus près de son cœur.
Enfin il les caressa une dernière fois de la main, les bénit, et
disparut à leurs yeux.
Il marchait le long du fleuve, pensif et triste. Il songeait qu’il avait
fini désormais de pouvoir ressembler à ces petits êtres. L’Esprit le
poussait vers un monde nouveau. Et il se lamentait d’entendre toujours
résonner plus forte, dans son âme, la plainte infinie des créatures.
Soudain une voix nasillarde l’appela par son nom. S’étant tourné, il
aperçut, debout sur le seuil d’une élégante villa, un gros homme
élégamment vêtu qui lui faisait signe d’approcher. Il reconnut tout de
suite ce gros homme: il l’avait vu, la veille, à Béthanie, assis au
premier rang de ses auditeurs. C’était un des personnages les plus
considérables de Jérusalem, le Prince des Professeurs, un riche Juif qui
avait étudié à Rome et qui, depuis lors, joignait à son nom originel de
Ruben le prénom latin de Pompilius. Il était petit, avec un long nez
pâteux et des yeux un peu louches; mais sa mise était irréprochable, et
tout, dans ses manières, révélait un esprit éminemment distingué.
«Jeune homme,--dit Pompilius à Notre-Seigneur Jésus-Christ en le
dévisageant avec une attention sympathique,--jeune homme, j’ai entendu
hier votre petit discours et il m’a vraiment bien intéressé. Je ne suis
pas de ces intelligences étroites qui refusent _a priori_ de prendre en
considération les idées nouvelles, et qui n’admettent à la fois, sur un
point donné, qu’une seule vérité. La vérité--mon Dieu!--elle est dans le
pour et elle est dans le contre; tout homme la tient dès qu’il _croit_
la tenir. Croire, c’est la seule chose qui importe. Pour ma part, hélas!
comme l’élite des esprits de mon temps, j’ai désappris le secret de la
foi: mais, justement parce que je ne puis croire, je sens l’immense
valeur du bien que j’ai perdu. Et voilà pourquoi j’ai été si heureux de
vous entendre! Je vous admire, je vous envie de croire comme vous
faites. Ah! bénissez le destin qui vous a permis de naître dans le
peuple, et de garder intacte la simplicité de votre tempérament, loin
des cruelles délices de l’analyse et de la réflexion critique!
«Et ce n’est pas seulement votre foi qui m’a frappé. Savez-vous que
plusieurs de vos théories sont tout à fait curieuses? Quelques-unes,
mises au point, auraient même plus de portée que vous ne l’imaginez. Le
pardon des offenses, par exemple, l’indifférence à l’égard des lois
civiles, le renoncement aux plaisirs égoïstes, la supériorité morale du
pauvre sur le riche: voilà des paradoxes que je ne me serais pas attendu
à trouver dans la bouche d’un jeune publicain de Galilée! Aucun d’eux, à
dire vrai, n’est pour moi entièrement nouveau. Avez-vous entendu parler
des vieilles religions de l’Inde? Elles sont pleines de vues très
hardies, dont plusieurs se rapprochent des vôtres. Et puis, sans aller
si loin, les philosophes stoïciens ont dit, ou à peu près, tout ce que
vous dites. Si vous me faites l’amitié de venir me voir, en passant à
Jérusalem, je vous montrerai les écrits de Chrysippe, qui était, comme
vous, un publicain; je suis sûr qu’il vous plaira. Mais on devine tout
de suite que vos idées, pour n’être pas absolument nouvelles, ne vous
sont venues que de vous-même: on le devinerait à la rudesse un peu naïve
dont vous les exprimez. Et, je vous le répète, ce sont des idées d’une
portée extrême: je me chargerais, avec elles, de transformer le monde!
«Et c’est précisément ce qu’il y a chez vous de plus admirable, c’est
que vous avez l’intention de transformer le monde. Le monde vaudra-t-il
mieux qu’à présent, quand vous l’aurez transformé? Je n’en jurerais pas.
Mais j’estime qu’il ne faut pas s’arrêter aux questions de ce genre. Il
faut agir, peu importe le but; croire et agir, seules importent la foi
et l’action!
«Je suis trop débile pour agir moi-même,--poursuivit le gros
homme,--mais personne n’est plus zélé que moi à recommander l’action. Et
vous m’avez si vivement touché, avec ce zèle indomptable que je lisais
dans vos yeux! Ah! si mes élèves de l’Université de Jérusalem pouvaient
vous ressembler! Moi qui suis de leur monde, je ne crains pas de vous
certifier que vous leur êtes supérieur! Sachez-le bien, je suis de cœur
avec vous, comme avec tous ceux qui croient et qui veulent agir! Et
maintenant, jeune homme, dites-moi franchement, à votre tour, ce que
vous pensez de moi et de l’état de mon âme!»
Ainsi parla Pompilius, le Prince des Professeurs. Notre-Seigneur Jésus
était humble et doux. Personne ne lui avait parlé sans obtenir une
réponse. Les pharisiens l’interrogeaient afin de le compromettre: il le
savait, et il répondait à leurs questions. Mais il ne dit pas un mot à
Pompilius. Peut-être n’avait-il trouvé rien à répondre à ses arguments,
ou peut-être son ton protecteur l’avait-il froissé? Il releva seulement
sur lui ses grands yeux, qu’il avait tenus baissés tout le temps du
discours, et il le regarda de la tête aux pieds. Puis il secoua la
poussière de ses sandales, et s’éloigna vers la route.
Et Pompilius rentra dans sa villa. «Le malheur, avec ces
révolutionnaires, est que décidément ils sont trop mal élevés!» Telle
fut la seule plainte qu’on entendit sortir des lèvres de ce Sage.
III
LE RÊVE
Les disciples lui dirent: «Qui donc peut être sauvé?»--Et Jésus,
les regardant, leur dit: «Quant aux hommes, cela est
impossible...»
(_Saint Matthieu_, XIX, 25 et 26.)
Jésus avait rejoint la route. Il marchait le long du fleuve, pensif et
triste. La plainte infinie des créatures résonnait toujours plus vive
dans son âme; elle l’oppressait comme un remords.
Mais si la tristesse était en lui, au dehors toute chose s’égayait, sur
son passage. Les poissons sortaient de l’eau pour le voir; les oiseaux
volaient autour de lui, chantant ses louanges; les oliviers agitaient
doucement leurs feuilles au souffle de son haleine. Ses pas apportaient
au monde la paix et le bonheur. Pour les petites filles qui le voyaient,
son sourire était comme une poupée vêtue de soie; les chats et les
chiens léchaient le pan de son manteau. Au moment où il passait devant
un péage, la femme du péager sortit de la maison et lui offrit une
drachme. Jésus prit la drachme, car il prenait tout ce qu’on lui
offrait; et justement il aperçut un voleur qui guettait les voitures, au
bord de la route. Il lui donna la drachme et continua son chemin. Et les
laboureurs qui travaillaient aux champs se demandaient pourquoi leur
poitrine leur avait tout d’un coup paru si légère, comme si tous les
péchés de leur race venaient d’en être effacés.
Bientôt les montagnes grises se montrèrent, barrant l’horizon, désertes
et nues. Jésus quitta la route, traversa une forêt de cèdres, gravit la
pente escarpée, s’accrochant aux pierres. Il dominait maintenant la
plaine de Juda. Il voyait à ses pieds la mer Morte et le Jourdain, et
Bethléem, où il était né, et Jérusalem, où il devait mourir. Et bientôt
il s’enfonça plus avant dans la solitude des montagnes. Toute trace de
vie avait disparu. Le bruit des villages et des villes s’était tu; on
n’entendait plus même le chant des cigales. Jésus était à l’endroit où
l’avait envoyé l’Esprit, afin qu’il y fortifiât son cœur dans la prière
et le jeûne.
Mais voici qu’il aperçut, couché sur un lit de pierres et les jambes
repliées, un personnage singulier qui le regardait. C’était un
personnage vraiment singulier. Il paraissait jeune, mais l’emmêlement de
ses longs cheveux noirs et de sa longue barbe rouge empêchait de
reconnaître son âge. Sa face était ainsi couverte de poils, comme celle
d’une bête; on n’y distinguait rien qu’un grand nez mélancolique et deux
énormes yeux verts où brillait, en permanence, un sourire mystérieux. Le
manteau qui couvrait son corps était d’une étoffe précieuse, mais à
présent ce n’était plus qu’une loque dont les mendiants n’eussent pas
voulu. Et ce singulier personnage restait là, immobile, regardant Jésus
avec son mystérieux sourire dans les yeux.
--Qui es-tu donc, mon frère, lui dit Jésus après un moment, et que
fais-tu dans ces lieux où je suis venu pour jeûner et prier?
L’homme se mit sur son séant, porta la main à son front. C’était comme
s’il voulait répondre, et ne pouvait. Sans doute il avait perdu
l’habitude de parler. Enfin il dit, répondant en hébreu avec un léger
accent étranger:
--Je suis, s’il faut être quelqu’un, Valerius Slavus, chevalier romain;
et, dans ce désert où tu es venu pour prier et jeûner, je suis venu,
moi,--depuis combien d’années? je ne saurais le dire,--pour jouir de la
vie et pour régner sur le monde. Mais toi, mon ami, quel est ton nom?
Jamais encore je n’ai vu d’aussi beaux yeux que les tiens, ni entendu
une aussi douce musique que le son de ta voix.
Jésus lui dit son nom. Il lui raconta les prodiges qui avaient
accompagné sa naissance, son heureuse jeunesse dans la maison du
charpentier, comment ensuite la plainte infinie des créatures avait
résonné en lui, et comment l’Esprit l’avait forcé à quitter sa mère et
ses frères pour le salut de tous.
--Mon ami, répondit alors le solitaire, assieds-toi près de moi et
donne-moi ta main, encore qu’en réalité je ne sois pas digne de dénouer
la courroie de tes sandales. Je l’ai bien compris en te voyant, que tu
étais d’une race princière, et que les jardins de la Sicile envieraient
les délicates fleurs que tu portes en toi! Vois-tu, l’étoile qui a
conduit vers ton berceau les bergers ces villages, c’est elle encore qui
vient de te conduire ici: car ce que tu cherches, je l’ai trouvé; et tu
es celui qui je puis dire les choses que personne, avant toi, ne m’avait
paru digne d’entendre.
Il prit la main de Jésus. Le désert s’étendait autour d’eux, sous le
bleu sombre du ciel.
--Écoute, reprit Valerius, voici l’histoire de ma vie:
«Je suis né à Rome, mais je ne suis pas Romain. Mon père était roi de
lointaines régions perdues là-bas vers le nord, au pays des Sarmates.
C’est un pays où les âmes sont fortes et éprises de luttes, mais avec
une étrange impuissance à se satisfaire des présents matériels de la
vie. Elles ne sont pas, comme les âmes latines, attachées à la terre par
les solides liens des désirs des sens, et les choses qui les entourent
ne leur apparaissent pas avec le même degré de réalité.
«Mon père avait vingt ans lorsqu’il fut fait prisonnier, dans une
bataille, et amené à Rome. Esclave, il se maria avec une esclave, une
Athénienne, qui fut ma mère. Mais je n’ai connu, pour ainsi dire, ni mon
père ni ma mère. J’ai été élevé par le maître à qui mes parents
appartenaient, un vieux patricien illettré qui, par un étrange sentiment
de haine ou de vengeance, exigea que l’on m’instruisît de tout ce qu’il
est possible d’apprendre à un homme. Ainsi j’ai grandi parmi les
professeurs. Les jeux de la géométrie et de la rhétorique ont été mes
seuls jeux. De là vient que je puis m’entretenir avec toi dans ta
langue, mon ami; mais de là vient aussi, peut-être, mon aversion pour le
savoir et pour tous ceux qui le détiennent.
«Quand mon maître eut enfin la joie de me voir le cerveau tout gonflé de
science, comme une outre d’huile, il mourut, me laissant tous ses biens.
Je me trouvai, à vingt ans, libre, noble (car il m’avait adopté), riche,
et seul dans la vie. Je m’aperçus tout de suite que la journée avait
beaucoup d’heures, et que mon seul souci, comme celui de tout homme,
devait être de _tuer le temps_ de la façon la moins déplaisante
possible.
«Les jouissances matérielles eurent vite fait de me fatiguer. J’étais
incapable de penser à ce que je mangeais, en mangeant; ainsi manger n’a
jamais eu aucun intérêt pour moi. Galoper sur un cheval, danser, tirer
de l’arc, ces exercices me convenaient davantage; mais, tout de même,
jamais je n’y trouvais le plaisir que j’en attendais. Avant et après, je
les jugeais pleins d’agrément; mais, pendant que je m’y livrais, ou bien
je pensais à autre chose, ou bien il me paraissait que décidément je
n’étais pas en train ce jour-là. J’aimais les toilettes élégantes:
encore ne m’offraient-elles pas, en plaisirs, l’équivalent de la peine
qu’il m’y fallait prendre. Je désirais les beaux meubles et les statues
des maîtres; mais je cessais d’y faire attention dès que je les
possédais. J’avais l’impression que les courtisanes vendent trop cher le
plaisir qu’elles vendent, alors même qu’elles le donnent pour rien. Des
amis m’engageaient à me réjouir de ce que j’étais riche: et moi je les
soupçonne, aujourd’hui encore, de s’être moqués de moi. Je souhaitais
bien d’avoir plus d’argent que je n’en avais; j’imaginais que, avec plus
d’argent, toutes choses m’auraient amusé dans la vie; mais, l’argent que
j’avais, je le jetais au hasard.
«Jaloux du bonheur des mendiants qui se chauffaient au soleil devant mon
palais, j’ai mis mes biens en dépôt et je me suis fait mendiant, Pendant
un an j’ai mené la vie d’un gueux, j’ai dormi sur le port, mangé des
restes de pain sec. Pendant un an, ensuite, j’ai été maçon: du matin au
soir je travaillais de mes mains. J’avais entendu des maçons chanter en
travaillant, et j’étais allé chercher le plaisir où ils le trouvaient.
C’est pendant ces deux années que j’ai appris à haïr, comme les pires
des maux, le travail et la pauvreté.
«J’avais beau faire, je n’étais pas de ceux qui, comme on dit,
_s’amusent d’un rien_. Et, de quelque côté que je me tournais en quête
d’amusement, j’apercevais _un rien_. Au contact de leur objet, mes
désirs, loin de se satisfaire, se dissolvaient: j’en voyais sortir, sur
le moment, une souffrance, et, à l’instant d’après, de nouveaux désirs
plus violents.
«Je détestais la science et tout ce qu’on apprend dans les livres. A
supposer même que les prétendues vérités de la physique et de l’histoire
fussent vraies, je ne comprenais pas de quelle utilité il pouvait être
de les savoir. L’instruction qu’on m’avait donnée n’avait servi qu’à
m’alourdir la tête: c’est comme si l’on avait déposé des tas de pierres,
dans ma chambre, de telle sorte que je n’y eusse plus même une place
pour me coucher. On me parlait bien d’un certain besoin de connaître,
qui serait inné chez l’homme: mais c’était le même besoin qui poussait
les vieilles femmes à écouter aux portes de leurs voisins, et je ne
voyais aucun motif pour lui tant sacrifier. Et puis j’étais indigné du
mensonge de toute science. Je me demandais où les savants avaient pris
ce principe: que toutes choses ont des lois, et se passent toujours de
la même façon. Je sentais au contraire que rien, dans le monde, ne se
passait deux fois de la même façon: l’illusion du vulgaire sur ce point
venait précisément de ce que la science, avec ses formules, avait vicié
notre vision naturelle des choses. Je comparais le monde à un grand
fleuve qui coulait sans qu’on sût d’où, nous emportant au hasard, et
dont il n’était donné à personne de remonter le cours. Je ne parvenais
pas, non plus, à comprendre pourquoi l’on s’était obstiné à me mettre
dans la tête les faits de l’histoire et de la description des lieux,
tandis qu’il aurait suffi d’attacher à ma ceinture deux petits rouleaux
de papyrus où tout cela eût été marqué.
«La philosophie, non plus, ne m’amusait guère. Parménide disait que
l’univers formait un corps unique, dont toutes choses n’étaient que des
membres. Empédocle disait que l’univers était en évolution, se modifiant
sans cesse du simple au complexe. Démocrite disait que l’univers n’était
fait que d’atomes matériels, et que la pensée résultait des atomes du
cerveau. Aristote disait que l’essence des êtres n’était pas en
eux-mêmes, mais dans leurs rapports. Et je me demandais quel intérêt
tous ces hommes avaient eu à dire tout cela. Quand ce qu’ils disaient
eût été vrai, je me demandais pourquoi ils avaient perdu leur temps à le
découvrir. Je préférais à leurs constructions les plus ingénieuses les
vers des poètes, qui du moins étaient beaux et me plaisaient à entendre.
Mais les sceptiques, surtout, m’exaspéraient. Puisqu’ils avouaient ne
rien savoir, alors à quoi bon parler?
«J’excusais, à la rigueur, l’effort des moralistes, qui s’efforçaient de
m’indiquer où je trouverais le bonheur. Mais les uns me conseillaient de
ne rien désirer, les autres d’agir, d’autres me recommandaient la
recherche de la vérité, d’autres les jouissances matérielles. J’avais
éprouvé toutes ces recettes: j’ai encore la bouche amère du dégoût que
j’en avais rapporté.
«Quelques-uns m’engageaient à servir les Muses; et le fait est que le
service des Muses m’était doux. Toute mon âme avait soif de beauté.
Phidias, Apelle, Théognis, Euripide, notre Virgile, me causaient des
plaisirs que je n’ai pas oubliés. Mais bientôt j’en vins à me fatiguer
même de ces plaisirs-là. J’y discernai une plus grosse part d’admiration
que de vraie jouissance, et mon admiration me parut ne profiter à
personne, ni aux artistes que j’admirais, ni à moi. Je me condamnais au
mal de mer pendant des semaines et des mois pour aller revoir le
Parthénon, le fronton d’Égine, ou les temples de Memphis; et, en un
quart d’heure, j’avais fini de pouvoir regarder ce que j’étais venu
voir, et je me retrouvais en peine de tuer le temps. Dans les plus
belles œuvres, aussi, toujours je sentais quelque chose qui n’était pas
pour moi, et qui gâtait mon plaisir. La musique seule réussissait à me
rendre heureux: mais c’est parce qu’aux émotions qu’elle me suggérait
j’associais des images qui me venaient du dedans: c’était moi, et non
pas elle, qui désaltérais mon âme de beauté.
«De créer moi-même une œuvre d’art, jamais je n’en ai eu le courage.
L’effort qu’il y aurait fallu dépenser ne me paraissait pas en
proportion avec le plaisir que j’en pourrais tirer. J’admettais qu’on
produisît pour gagner de l’argent; mais produire pour s’attirer de la
gloire, ou pour faire plaisir aux autres hommes, cela me semblait pure
folie. Je savais combien il entre dans la gloire de mauvais hasards, et
que les plus glorieux ne _jouissent_ jamais de leur gloire. Je me
souciais moins encore de faire plaisir aux autres hommes. Je pensais
qu’il serait ridicule d’offrir aux hommes autre chose que des
chefs-d’œuvre, et ridicule de s’imaginer qu’on est capable de leur en
offrir.
«Et puis je me disais que les hommes avaient assez de belles œuvres,
déjà, pour leur faire plaisir. Si Hésiode et les autres poètes n’avaient
pas existé, après Homère, Homère aurait suffi à satisfaire les besoins
artistiques de l’humanité pendant les siècles des siècles. Ce n’est pas
de créer des œuvres d’art nouvelles, mais de détruire quelques-unes de
celles qui existent, qui me semblait la tâche d’un bon philanthrope:
car, ainsi, les hommes pourraient mieux jouir des œuvres qu’on leur
aurait laissées.
«Voilà pourquoi je n’ai rien produit: sans compter que mes conceptions
les plus belles, dès que j’essayais de les exprimer, se décoloraient,
s’éloignaient de moi, me devenaient étrangères.
«D’un seul plaisir je sentais que je ne me fatiguerais point: du plaisir
d’aimer. J’étais né pour aimer. J’aurais tout sacrifié pour trouver une
maîtresse ou un ami sur qui je pusse, à mon aise, déverser l’océan de
tendresse qui coulait en moi.
«J’ai eu des amis. Je les ai choisis avec soin, j’ai tout fait pour les
prendre tels que mon cœur les voulait, et de toutes mes forces j’ai
travaillé à les aimer, J’ai vu que mes amis les plus intimes ne me
comprenaient pas. Dans les plus tendres épanchements, c’est comme si
nous avions, mes amis et moi, parlé chacun une langue différente. Et
puis les uns m’aimaient plus que je ne les aimais, les autres moins:
l’égale amitié dont j’avais besoin était décidément impossible.
«J’ai eu aussi des maîtresses. Je les ai choisies avec soin, j’ai tout
fait pour les prendre telles que mon cœur les voulait, et, de toutes mes
forces, j’ai travaillé à les aimer. L’une d’elles était petite, blonde
avec des yeux relevés aux tempes et un sourire naïvement moqueur.
C’était une jeune princesse; le parfum de son âme se joignait, pour
m’enivrer, au parfum de son corps. Une grâce surnaturelle animait tous
ses gestes. Elle était fière et douce, les enfants lui tendaient les
bras quand elle passait dans la rue. Elle me préférait à toutes choses
au monde; née pour me commander, elle n’avait de goût que pour m’obéir.
Mais elle ne m’aimait pas; son cœur, son cœur trop parfait de jeune
princesse, était fermé à l’amour. Et, malgré que tout en elle me dût
être une source de joie, jamais je n’ai souffert de rien comme de
l’avoir connue.
«Une autre était grande et belle, et dès qu’elle m’aperçut elle m’aima.
Je l’avais aimée aussi en l’apercevant; mais, quand je vis qu’elle
m’aimait, je la méprisai de s’être si aisément rendue. J’eus cependant à
feindre que je l’aimais, pour me conserver son amour, que je craignais
de perdre: si bien que je finis par la détester, pour cette feintise où
elle m’obligeait.
«Je ne pouvais pardonner aux blondes de n’être point brunes. Aux plus
parfaites manquaient des qualités dont l’absence en elles me désolait.
Et d’elles toutes, de celles qui m’aimaient et de celles qui ne
m’aimaient pas, aucune ne me comprenait et je ne comprenais aucune
d’elles. Je ne pouvais me passer de leur compagnie; mais, dès qu’elles
étaient auprès de moi, je ne pensais plus qu’à les congédier.
«L’océan de tendresse continuait de couler en moi, et je ne trouvais ni
un ami ni une maîtresse sur qui je pusse le déverser.
«Ainsi au fond de toutes les occupations humaines m’apparaissait le
néant. Et cependant je persistais à vivre parmi les hommes. Je
m’acharnais à chercher, dans le monde qui m’environnait,
l’assouvissement de mes désirs. Et mes désirs restaient inassouvis,
faute d’obtenir, à l’instant où ils le réclamaient, l’aliment qu’ils
réclamaient. Il me semblait que j’étais assis devant une table couverte
de mets, que j’avais faim, et que tous les mets de la table étaient
empoisonnés. J’en étais venu à croire sérieusement que la vie était
mauvaise en soi. Et la certitude de mourir achevait de me désespérer.
--Frère, dit Jésus, je connais ton mal!
--Apprends donc à connaître le remède, mon ami! reprit le solitaire. Et,
toi aussi, mon remède te guérira!
«J’étais un jour à Jérusalem, chez un ami. Le hasard avait mis entre mes
mains la _République_ de Platon: je dois te dire que Platon, au
contraire des autres philosophes, m’avait toujours séduit par
l’harmonieuse élégance de ses images et de son style. Je lisais donc,
sans trop me soucier du sens des phrases, lorsque tout à coup je tombai
sur un passage qui me fit tressaillir. Platon affirmait que ce que nous
appelons notre âme individuelle n’est pas toute notre âme; qu’il y a,
derrière ce que nous croyons notre personne, une âme plus vaste, la
Raison même, l’Idée seule existante; en un mot que Dieu tout entier est
au fond de notre âme. Je regardai le livre à un autre endroit. J’y vis
que ce que nous prenions pour des objets réels n’était que des reflets,
des ombres sur le mur d’une prison; et que les vraies réalités étaient
en nous, œuvres du divin pouvoir qu’était notre pensée: mais nous étions
enchaînés par les chaînes de nos passions et de l’habitude acquise, de
telle sorte qu’au lieu de contempler librement les réalités à leur
source, nous croyions réelles ces ombres falotes qui s’agitaient devant
nous.
«Je n’en lus pas davantage, ni ce jour-là ni les jours suivants: les
livres avaient désormais fini d’exister pour moi. J’avais enfin aperçu
la vraie lumière. Je comprenais comment le monde que j’avais cru réel
n’était que l’œuvre de ma volonté. L’esprit ne sort jamais de lui-même:
ce qu’il croit sentir au dehors de lui, c’est en lui qu’il le sent,
c’est lui-même qui le produit. Et je me rappelais combien mes rêves,
toujours, m’avaient apporté de jouissances, ou plutôt m’en auraient
apporté si je ne m’étais persuadé que c’étaient de vains rêves, et qu’il
y avait ailleurs des réalités.
«Oui, la seule mesure de la réalité des choses est l’intensité avec
laquelle je les sens. Et si j’avais senti, jusque-là, le monde
soi-disant réel avec plus d’intensité que le monde de mes rêves, j’y
étais uniquement amené par une habitude grossière. Mon esprit est le
créateur de tout ce qui existe; et je l’avais dégradé jusqu’à le croire
l’esclave des images qu’il créait.
«Et depuis ce jour-là, mon ami, je fus roi de la terre et du ciel. Je me
retirai dans ce lieu, où l’ancien monde ne me trouble plus la vue. Je
reste étendu ici le jour comme la nuit, mangeant des racines quand la
faim me surprend. Mais c’est mon corps seul, c’est le reflet de mon
corps qui est étendu ici. Je vis, moi, en toute région où je désire
vivre. Je me nourris des mets qui me plaisent, au moment où ils me
plaisent. Je m’entretiens avec des amis que je puis aimer. Les œuvres
d’art les plus parfaites, c’est-à-dire les mieux adaptées à mon goût du
moment, sortent de terre au premier signal de ma fantaisie. J’ai
simplement renoncé à prendre pour seule réelle une infime partie de la
réalité totale. J’ai brisé les chaînes qui retenaient mon âme dans la
caverne des ombres.
«Tout à l’heure, mon ami, tout à l’heure, quand tu es venu, j’étais en
Provence, au bord du noble Rhône, et je tenais dans mes bras la petite
princesse blonde dont je t’ai parlé, naïvement moqueuse, avec les yeux
relevés aux tempes. Jamais reine d’Orient ne s’orna des chatoyantes
étoffes qui l’ornaient. Le parfum de son âme imprégnait toute mon âme.
Et l’enfant m’avouait enfin qu’elle m’aimait: sa froideur n’avait été
rien qu’un jeu pour me mieux conquérir. Elle était blonde, mon ami; elle
était brune aussi. Et le sourire de ses petits yeux répétait l’aveu de
ses lèvres.
«Oui, vois-tu, je suis roi de la terre. Je suis dieu! Je n’ai plus à
craindre la mort. Le temps n’existe plus pour moi; j’ai vu cette
convention humaine disparaître avec les autres. Seul j’existe, j’existe
maintenant et à jamais; et, parce que j’ai connu des ombres qui se sont
ensuite effacées, je serais fou de croire que je puisse mourir. L’être
ne saurait devenir le néant.
«Mais de toutes les images que s’est plu à créer mon âme maîtresse du
monde, mon ami, aucune n’est belle, odorante, et bonne, comme ton image.
Je te contemple, en te parlant, et je me demande quel nouveau pouvoir
m’est venu pour que j’aie pu enfanter un rêve si charmant. Donne-moi ta
main, et reste toujours avec moi! Je sens que tous mes rêves précédents
vont me paraître mesquins et décolorés, comme la soi-disant réalité de
jadis, si tu t’éloignes à présent de l’horizon de ma pensée.
«Mon pauvre ami, ne descends point parmi les barbares! Ta beauté est
trop belle pour eux: ils sont capables de te tuer. Tes disciples ne te
comprendront pas; tes amis te mépriseront; tu auras à subir le contact
des savants!
«Tu as conçu le royal projet de réformer le monde. Mais c’est ici
seulement que tu pourras le réformer à ton gré. Là-bas, quand tu auras
disparu, la bonne semence que tu auras jetée en terre se trouvera
produire une mauvaise herbe: car ce monde-là est mauvais par essence,
comme toutes faussetés qu’on croit trop réelles, et tout se corrompt en
y entrant. La lumière que tu es ne servira qu’à rendre plus noire
l’universelle ténèbre. Ton nom peut-être sera glorieux, mais comme de
vaines syllabes où les hommes attacheront un sens digne d’eux et non
point de toi. Reste avec moi, délivre-toi de tes chaînes, sois dieu, mon
divin ami! Ferme tes oreilles à cette plainte de créatures qui
n’existent pas!...»
Le solitaire allait poursuivre son discours; mais tout à coup Jésus
retira la main qu’il lui avait laissé prendre, se dressa debout devant
lui, et, d’une voix qui parut un éclat de tonnerre aux habitants des
vallées, il s’écria:
--ARRIÈRE, SATAN! IL EST ÉCRIT QUE TU NE DOIS PAS TENTER LE SEIGNEUR TON
DIEU!
IV
L’AMOUR
Les disciples lui dirent: «Qui donc peut être sauvé?»--Et Jésus,
les regardant, leur dit: «Quant aux hommes, cela est impossible:
mais, quant à Dieu, toutes choses sont possibles.»
(_Saint Matthieu_, XIX, 25 et 26.)
Cependant la nuit était descendue sur le désert. Elle avait ramené la
légère troupe des étoiles, qui maintenant adoucissaient d’une gaze
argentée le bleu profond du ciel. Mais Jésus n’avait point d’yeux, ce
soir-là, pour admirer leurs gentilles façons. Il s’était agenouillé; il
pleurait et priait. Enfin, il dit:
«Malheureux, j’aurais dû te reconnaître plus tôt! Sous mille
déguisements tu tenteras mon troupeau, pendant les siècles qui
approchent; mais celui que tu as pris aujourd’hui, c’est lui qui
t’aidera à détacher de moi les âmes les mieux nées pour m’appartenir.
Par le rêve tu auras plus de force sur elles que par les sens et la
vanité.
«Mais je saurai déjouer tes ruses, et chacun pourra trouver dans mes
parole une arme contre toi. A ceux que la réalité touche plus fort que
le rêve, j’ouvrirai les portes du rêve; je rappellerai au goût de la
réalité ceux qui seront trop enclins à rêver. A ceux-là je dirai:
«Frères, votre raison vous affirme, en effet, que rien n’est réel en
dehors de votre pensée. Mais qui vous prouve que votre raison ne vous
trompe pas, qu’elle n’est pas en vous pour vous tromper? Or, votre
raison a toute chance de vous tromper: elle est, d’origine, un
instrument de lutte et de défense; sa première forme est la ruse,
s’imposant à la force physique. Votre raison a toute chance de vous
venir de Satan: mais c’est mon Père qui vous parle par la voix de votre
cœur. Et votre cœur vous ordonne de compatir et d’aimer.
«Il ne s’agit pas d’aimer tous les hommes: l’objet serait trop vaste
pour un si faible cœur, et vous risqueriez de n’aimer aucun homme de la
façon qui convient. Mais démettez-vous d’une partie de vous-mêmes en
faveur d’une créature que vous verrez au-dessous de vous; souffrez de la
faim avec un chien affamé; quand une femme vous déplaît et que vous lui
plaisez, sacrifiez votre déplaisir pour lui procurer du plaisir! La
raison vous commande de renoncer au monde pour vous retirer en
vous-mêmes; mais le cœur vous ordonne de sortir de vous-mêmes pour
prendre une part aux souffrances d’autrui. Il n’y a pas d’autre devoir,
et il n’y a pas non plus d’autre joie.
«Un homme viendra au tribunal de mon Père, qui dira: _J’ai souffert avec
ceux qui souffraient; je ne pouvais les voir souffrir sans en être ému._
Et mon Père le fera asseoir à la table des justes. Un autre homme
viendra qui dira: _La bassesse des hommes m’a toujours éloigné d’eux;
mais, un jour, j’ai rencontré un enfant qui pleurait si fort que je l’ai
secouru._ Et, celui-là, mon Père le fera revêtir de la robe des anges.»
«Mais malheur à ceux qui, lorsqu’ils entendront se plaindre une
créature, se demanderont si elle existe avant de la secourir! Malheur à
ceux qui, pour ne pas entendre la plainte des créatures, se réfugieront
dans le rêve, où ils se croiront dieux! A ceux-là je dirai:
_Rappelez-vous que vous êtes poussière, et que vous retournerez en
poussière!_
«Et, sous les mensonges de leur joie, leur supplice sera égal au tien,
malheureux Satan, jadis mon frère, condamné à ne pas aimer pendant les
siècles des siècles... Mais, maintenant, arrière de moi! Il a été écrit
que tu ne devais pas me tenter!»
* * * * *
Jésus s’enfonça dans le désert. Pendant quarante jours et quarante nuits
il jeûna. Plusieurs fois Satan le tenta encore, malgré sa défense. Mais
l’Esprit était en lui, et jamais il n’eut plus de pensée que pour le
salut des hommes.
Et, quand il sortit du désert, sa divinité se révéla au monde par le
grand miracle, le _Sermon sur la Montagne_. Car aux saints aussi a été
accordé de guérir les paralytiques, et de ressusciter les morts, et de
nourrir cinq mille ventres avec cinq pains et deux poissons: mais un
Dieu seul pouvait donner aux âmes, pour la durée des siècles, sous
l’espèce de quelques petites phrases sans ordre ni style, un inépuisable
aliment d’espérance et de consolation. Ce sermon fameux commençait
ainsi: _Heureux les pauvres d’esprit!_
1892.
II
LES DISCIPLES D’EMMAÜS,
OU
LES ÉTAPES D’UNE CONVERSION
CONTE POUR LE JOUR DE PÂQUES
A MONSIEUR ANATOLE FRANCE.
13. Or voici que deux des disciples allaient, ce jour-là, vers une ville
nommée Emmaüs, qui était à soixante stades de Jérusalem;
14. Et ils se parlaient entre eux de tous les événements qui s’étaient
produits.
15. Et, pendant qu’ils s’entretenaient et se plaignaient, voici que
Jésus lui-même, s’approchant, se mit à marcher avec eux:
16. Mais leurs yeux étaient retenus, et ils ne le reconnaissaient pas.
17. Et il leur dit: «De quoi vous entretenez-vous ainsi, tout en
marchant? Et de quoi vous affligez-vous?»
18. Et l’un d’eux, nommé Cléophas, lui répondit: «Es-tu donc, toi seul,
si étranger à Jérusalem que tu ne saches pas les faits qui s’y sont
produits ces jours derniers?»
19. Il leur demanda: «Quels faits?» Et ils répondirent: «Ne sais-tu pas
ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, qui était un grand prophète,
puissant en œuvres et en paroles, devant Dieu et devant tout le peuple?
20. «Et ne sais-tu pas comment les chefs des prêtres et nos princes
l’ont condamné à mort et crucifié?
21. «Et nous, nous espérions qu’il allait racheter Israël! Mais
maintenant trois jours se sont déjà passés depuis qu’il est mort!
22. «Et voici que des femmes, d’entre les nôtres, nous ont encore
effrayés! Car, avant le jour, elles sont allées au tombeau de Jésus,
23. «Et, n’ayant plus trouvé le corps, sont revenues nous dire qu’elles
avaient eu la vision d’anges qui leur disaient que Jésus était vivant.
24. «Sur quoi quelques-uns des nôtres se sont rendus au tombeau; et ils
y ont tout trouvé tel que ces femmes l’avaient dit; mais lui, Jésus, ils
ne l’ont point trouvé!»
25. Alors Jésus leur dit: «O insensés! Comme vos cœurs sont paresseux à
croire à ce qu’ont annoncé les prophètes!
26. «Est-ce que ce n’était point chose nécessaire que le Christ souffrît
tout cela, afin d’entrer ainsi dans sa gloire?»
27. Et, commençant par Moïse et citant tous les prophètes, il leur
interprétait, dans toutes les Écritures, ce qui y était dit à son sujet.
28. Cependant ils approchaient de la ville où ils allaient. Et Jésus
feignit d’avoir à aller plus loin.
29. Mais ils le retinrent, en disant: «Reste avec nous, car voici le
soir qui tombe et la journée qui s’achève!» Et il entra avec eux dans
une hôtellerie.
30. Et voici que, s’étant mis à table avec eux, il prit un pain, le
bénit, le rompit, et le leur tendit.
31. Et, leurs yeux s’étant rouverts, ils le reconnurent. Et aussitôt il
disparut à leurs yeux.
32. Et ils se dirent l’un à l’autre: «Comme notre cœur brûlait en nous,
sur la route, pendant qu’il nous parlait et nous éclaircissait les
Saintes Écritures!»
33. Puis, s’étant relevés, ils revinrent aussitôt à Jérusalem, où ils
trouvèrent rassemblés les Onze, ainsi que ceux qui étaient avec eux.
(_Évangile selon saint Luc_, XXIV.)
I
LES PARABOLES
Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce d’abord à soi-même!
(_Saint Matthieu_, XVI, 24.)
Sortis de Jérusalem au plus chaud de l’après-midi, les deux disciples
marchaient tristement sur la route de Samarie. Tous deux allaient pieds
nus, vêtus de pauvres manteaux rapiécés: ils portaient sur l’épaule leur
besace vide, accrochée au bout d’un bâton. Leurs cheveux et leur barbe
étaient si incultes, et leur visage si imprégné de poussière, qu’on les
aurait pris pour de vieux vagabonds. C’étaient pourtant deux jeunes
hommes: le grand, Cléophas, avait trente ans; l’autre, le gros Siméon, à
peine vingt-cinq. Et tristement ils s’entretenaient des fâcheuses suites
qu’avaient eues pour eux la mort de Jésus.
Mais soudain tous deux s’arrêtèrent, effrayés. Un homme était là debout,
appuyé sur son bâton, qui les regardait et paraissait les attendre. Oui,
sans doute, il les attendait: car tout de suite il les salua, reprit sa
besace qu’il avait posée à terre, s’avança vers eux, et fit mine de
vouloir les accompagner.
Anxieusement ils l’examinèrent des pieds à la tête. Cléophas, ancien
scribe de synagogue, se disait que ce devait être un émissaire du
sanhédrin, qui le guettait pour le ramener à Jérusalem: on savait qu’il
était le plus intelligent et le plus instruit, parmi les disciples du
Nazaréen; on avait résolu de s’emparer de lui. Siméon le cordonnier ne
se faisait pas tant de raisons; mais il devinait bien, au contraire, que
c’était à lui qu’on en avait. Il se voyait perdu; il maudissait
Cléophas, qui avait causé tout son malheur en le forçant jadis à quitter
Capernaüm, son pays, pour suivre Jésus en Judée. Et comme leur esprit
était occupé à ces réflexions pendant qu’ils examinaient l’inconnu,
celui-ci leur sembla un homme de méchante figure, mûr et trapu, avec un
regard sournois.
Aussi ne répondirent-ils pas à son salut, ni aux questions qu’il leur
adressa. Et bientôt, n’osant le congédier, ils se mirent à courir pour
se délivrer de sa compagnie. Mais il courut avec eux. Il leur vantait la
bienfaisante fraîcheur de cet air du soir qui descendait sur eux. Il les
invitait à se réjouir de la pureté du ciel, où s’allumaient les
premières étoiles. Sa voix était si douce que, plusieurs fois, ils se
retournèrent tandis qu’il parlait, croyant entendre un chœur d’anges qui
chantaient au loin, derrière eux. Et, le gros Siméon s’étant heurté
contre une pierre, dans l’élan de sa course, l’étranger le retint par le
bras, l’empêcha de tomber.
Depuis longtemps déjà ils marchaient, sans ralentir le pas, lorsque
Siméon s’aperçut que les pieds de son nouveau compagnon étaient rouges
de sang, qu’il tenait la main à son côté comme s’il y avait été blessé,
et que sa besace semblait bien lourde, sur son épaule. Il pensa d’abord
à se réjouir de sa découverte; mais il eut beau faire, il souffrait de
voir souffrir cet homme, pourtant son ennemi. Il marcha encore un
moment, puis il prit la besace de l’étranger, la mit sur son épaule avec
la sienne, au bout de son bâton.
La besace était lourde, en effet; mais à peine Siméon l’eut-il prise
qu’il sentit que tout son corps, et ses jambes, et son cœur, étaient
devenus plus légers. Lui qui tout à l’heure tremblait, écrasé sous le
poids de sa frayeur, il avait maintenant tout oublié de lui-même; il ne
pensait plus qu’à savoir d’où venaient à l’étranger les blessures de ses
pieds et cette plaie au côté. Il en oublia jusqu’à sa mauvaise humeur
contre Cléophas.
--Frère, lui dit-il tout bas, marchons moins vite, et donne ton bras à
ce malheureux! Vois-tu comme il est faible, et comme il a peine à mettre
un pied devant l’autre?
Et Cléophas sentit, lui aussi, un grand souffle rafraîchissant qui
pénétrait en lui. La vue de cette misère dissipait ses méfiances.
--Appuie-toi sur moi, homme, et marchons moins vite! dit-il.
Mais lorsqu’ensuite l’étranger s’informa du but de leur voyage, le
souvenir de leur détresse leur revint à l’esprit. Encore
n’éprouvaient-ils désormais qu’un besoin de se plaindre, de montrer à
cet inconnu qu’ils avaient droit, eux-mêmes, à sa compassion.
* * * * *
--Amis, dit alors l’inconnu, de quoi vous entreteniez-vous, tout à
l’heure, quand je vous ai rencontrés? Et pourquoi êtes-vous tristes?
Le malheur de Cléophas était si grand que chacun, lui semblait-il,
devait en savoir le motif.
--Es-tu donc si étranger à Jérusalem que toi seul tu ignores les choses
qui s’y sont passées? répondit-il d’un accent un peu dur.
--Et quelles choses?
--Mais ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth! Ah! c’était un prophète
puissant en œuvres et en paroles, devant le peuple et devant Dieu! Or
les prêtres et les magistrats l’ont livré pour être condamné à mort, et
il y a trois jours qu’on l’a crucifié. Sache donc que j’étais le premier
de ses disciples. Il nous avait promis de délivrer Israël...
--Et de nous ressusciter du tombeau après s’être ressuscité
lui-même!--ajouta Siméon.--Et voilà trois jours qu’il est mort! A
Jérusalem, on nous cherche pour nous pendre. A Capernaüm, dans notre
pays, où nous retournons, chacun va se moquer de nous. Pourvu seulement
qu’on ne nous rejoigne pas en chemin! Nous voulions partir dès hier;
mais des femmes nous ont dit qu’elles étaient allées à l’endroit où on
l’a enterré, et qu’elles avaient trouvé le sépulcre vide. Même elles
auraient rencontré là un ange, qui leur aurait dit que Jésus était
vivant. Alors je suis allé hier soir au tombeau: le tombeau était vide,
en effet, mais pas l’ombre d’un ange, et personne n’a rien vu. On aura
enlevé ses restes pour nous empêcher d’y aller prier! Ah! vois-tu, nous
en sommes pour nos frais! Il est bien mort; et, à nous, Dieu sait ce qui
va nous arriver!
--S’il était vivant, comme l’affirment ces femmes, tout de suite je
l’aurais vu!--reprit Cléophas.--Il n’y avait que moi qui le comprenais.
J’ai beaucoup étudié, depuis l’enfance! J’ai été second scribe à
Capernaüm. Je sais lire, écrire, je sais tout. Si Jésus vivait, mais il
serait là en ce moment, à m’écouter comme tu m’écoutes! C’est des idées
de femmes, tout cela! Bon pour des ignorants comme Siméon, de croire à
leurs inventions! Moi, d’ailleurs, jamais je n’ai été complètement dupe
de ce que nous disait le Nazaréen. Il y avait ses miracles, les malades
guéris, les morts ressuscités: c’est cela qui me retenait. Mais tous ces
discours nouveaux, bizarres, incompréhensibles! Et ce dédain de
l’instruction, et ce goût pour la mauvaise compagnie!
--Oui, c’est vrai! fit Siméon. Moi-même, souvent j’ai failli douter de
lui, en le voyant si familier avec moi. Il me parlait comme à son frère!
Un homme qui se disait le descendant de David!
Mais l’étranger interrompit leurs doléances et prit la parole, à son
tour. Il avait connu, lui aussi, Jésus de Nazareth. Il l’avait naguère
rencontré en Galilée; et l’autre jour il l’avait revu, traîné par des
soldats dans une rue de Jérusalem, les épaules couvertes d’un linge
écarlate, les mains liées, le front saignant sous des épines. Il croyait
fermement que Jésus était le Fils de Dieu, et ressusciterait du tombeau
suivant sa promesse. Sa voix restait douce comme un chant du ciel; mais
sans cesse ses paroles devenaient plus fermes, blâmant les deux
voyageurs de leur peu de foi.
--Insensés, disait-il, pourquoi votre cœur est-il si rétif? Ne
savez-vous pas ce qu’ont annoncé les prophètes? Jésus ne devait-il pas
souffrir comme il a souffert, afin d’entrer ainsi dans sa gloire?
Puis, commençant par Moïse et continuant par tous les prophètes, il leur
expliquait dans les Écritures ce qui concernait Jésus.