As-tu mangé quelque chose?»

Sophie hésita et répondit bien bas:

«Non, maman, rien du tout.

--Je vois que tu mens; je vais aller le demander à ta bonne, qui

me le dira.»

La maman sortit et resta quelques minutes absente. Quand elle

revint, elle avait l'air très fâché.

«Vous avez menti, mademoiselle; votre bonne m'a avoué qu'elle vous

avait donné du pain chaud et de la crème, et que vous en aviez

mangé comme une gloutonne. Tant pis pour vous, parce que vous

allez être malade et que vous ne pourrez pas venir dîner demain

chez votre tante d'Aubert, avec votre cousin Paul. Vous y auriez

vu Camille et Madeleine de Fleurville; mais, au lieu de vous

amuser, de courir dans les bois pour chercher des fraises, vous

resterez toute seule à la maison et vous ne mangerez que de la

soupe.»

Mme de Réan prit la main de Sophie, la trouva brûlante et l'emmena

pour la faire coucher.

«Je vous défends, dit-elle à la bonne, de rien donner à manger à

Sophie jusqu'à demain; faites-lui boire de l'eau ou de la tisane

de feuilles d'oranger, et, si jamais vous recommencez ce que vous

avez fait ce matin, je vous renverrai immédiatement.»

La bonne se sentait coupable; elle ne répondit pas. Sophie, qui

était réellement malade, se laissa mettre dans son lit sans rien

dire. Elle passa une mauvaise nuit, très agitée; elle souffrait de

la tête et de l'estomac; vers le matin elle s'endormit. Quand elle

se réveilla, elle avait encore un peu mal à la tête, mais le grand

air lui fit du bien. La journée se passa tristement pour elle à

regretter le dîner de sa tante.

Pendant deux jours encore, elle fut souffrante. Depuis ce temps

elle prit en tel dégoût la crème et le pain chaud, qu'elle n'en

mangea jamais.

Elle allait quelquefois avec son cousin et ses amies chez les

fermières du voisinage; tout le monde autour d'elle mangeait avec

délices de la crème et du pain bis, Sophie seule ne mangeait rien;

la vue de cette bonne crème épaisse et mousseuse et de ce pain de

ferme lui rappelait ce qu'elle avait souffert pour en avoir trop

mangé, et lui donnait mal au coeur. Depuis ce temps aussi elle

n'écouta plus les conseils de sa bonne, qui ne resta pas longtemps

dans la maison. Mme de Réan, n'ayant plus confiance en elle, en

prit une autre, qui était très bonne, mais qui ne permettait

jamais à Sophie de faire ce que sa maman lui défendait.

XI--L'écureuil.

Un jour Sophie se promenait avec son cousin Paul dans le petit

bois de chênes qui était tout près du château; ils cherchaient

tous deux des glands pour en faire des paniers, des sabots, des

bateaux. Tout à coup Sophie sentit un gland qui lui tombait sur le

dos; pendant qu'elle se baissait pour le ramasser, un autre gland

vint lui tomber sur le bout de l'oreille.

«Paul, Paul, dit-elle, viens donc voir ces glands qui sont tombés

sur moi: ils sont rongés. Qui est-ce qui a pu les ronger là-haut?

les souris ne grimpent pas aux arbres, et les oiseaux ne mangent

pas de glands.»

Paul prit les glands, les regarda; puis il leva la tête et

s'écria:

«C'est un écureuil; je le vois; il est tout en haut sur une

branche; il nous regarde comme s'il se moquait de nous.»

Sophie regarda en l'air et vit un joli petit écureuil, avec une

superbe queue relevée en panache. Il se nettoyait la figure avec

ses petites pattes de devant; de temps en temps il regardait

Sophie et Paul, faisait une gambade et sautait sur une autre

branche.

«Que je voudrais avoir cet écureuil! dit Sophie. Comme il est

gentil et comme je m'amuserais à jouer avec lui, à le mener

promener, à le soigner.»

PAUL.--Ce ne serait pas difficile de l'attraper: mais les

écureuils sentent mauvais dans une chambre, et puis ils rongent

tout.

SOPHIE.--Oh! je l'empêcherais bien de ronger, parce que

j'enfermerais toutes mes affaires; et il ne sentirait pas mauvais,

parce que je nettoierais sa cage deux fois par jour. Mais comment

ferais-tu pour le prendre?

PAUL.--J'aurais une cage un peu grande; je mettrais dedans des

noix, des noisettes, des amandes, tout ce que les écureuils aiment

le mieux, j'apporterais la cage près de ce chêne; je laisserais la

porte ouverte; j'y attacherais une ficelle; je me cacherais tout

près de l'arbre, et, quand l'écureuil entrerait dans la cage pour

manger, je tirerais la ficelle pour fermer la porte, et l'écureuil

serait pris.

SOPHIE.--Mais l'écureuil ne voudra peut-être pas entrer dans la

cage; cela lui fera peur.

PAUL.--Oh! il n'y a pas de danger: les écureuils sont gourmands,

il ne résistera pas aux amandes et aux noix.

SOPHIE.--Attrape-le-moi, je t'en prie, mon cher Paul; je serai

si contente!

PAUL.--Mais ta maman, que dira-t-elle? elle ne voudra peut-être

pas.

SOPHIE.--Elle le voudra; nous le lui demanderons tant et tant,

tous les deux, qu'elle consentira.

Les deux enfants coururent à la maison; Paul se chargea

d'expliquer l'affaire à Mme de Réan, qui refusa d'abord, mais qui

finit par consentir en disant à Sophie:

«Je te préviens que ton écureuil t'ennuiera bientôt: il grimpera

partout; il rongera tes livres, tes joujoux; il sentira mauvais,

il sera insupportable.»

SOPHIE.--Oh non! maman; je vous promets de le si bien garder,

qu'il ne gâtera rien.

MADAME DE RÉAN.--Je ne veux pas de ton écureuil au salon ni dans

ma chambre, d'abord; tu le garderas toujours dans la tienne.

SOPHIE.--Oui, maman, il restera chez moi, excepté quand je le

mènerai promener.

Sophie et Paul coururent tout joyeux chercher une cage; ils en

trouvèrent une au grenier, qui avait servi jadis à un écureuil.

Ils l'emportèrent, la nettoyèrent avec l'aide de la bonne, et

mirent dedans des amandes fraîches, des noix et des noisettes.

SOPHIE.--À présent, allons vite porter la cage sous le chêne.

Pourvu que l'écureuil y soit encore!

PAUL.--Attends que j'attache une ficelle à la porte. Il faut que

je la passe dans les barreaux, pour que la porte se ferme quand je

tirerai.

SOPHIE.--J'ai peur que l'écureuil ne soit parti.

PAUL.--Non; il va rester là ou tout auprès jusqu'à la nuit. Là,

... c'est fini; tire la ficelle, pour voir si c'est bien.

Sophie tira, la porte se referma tout de suite. Les enfants,

enchantés, allèrent porter la cage dans le petit bois; arrivés

près du chêne, ils regardèrent si l'écureuil y était; ils ne

virent rien; ni les feuilles ni les branches ne remuaient. Les

enfants, désolés, allaient chercher sous d'autres chênes, lorsque

Sophie reçut sur le front un gland rongé comme ceux du matin.

«Il y est, il y est! s'écria-t-elle. Le voilà; je vois le bout de

sa queue qui sort derrière cette branche touffue.»

En effet, l'écureuil, entendant parler, avança sa petite tête pour

voir ce qui se passait.

«C'est bien, mon cher ami, dit Paul. Te voilà: tu seras bientôt en

prison. Tiens, voilà des provisions que nous t'apportons; sois

gourmand, mon ami, sois gourmand; tu verras comme on est puni de

la gourmandise.»

Le pauvre écureuil, qui ne s'attendait pas à devenir un malheureux

prisonnier, regardait d'un air moqueur, en faisant aller sa tête

de droite et de gauche. Il vit la cage que Paul posait à terre, et

jeta un oeil d'envie sur les amandes et les noix. Quand les

enfants se furent cachés derrière le tronc du chêne, il descendit

deux ou trois branches, s'arrêta, regarda de tous côtés, descendit

encore un peu, et continua ainsi à descendre petit à petit,

jusqu'à ce qu'il fût sur la cage. Il passa une patte à travers les

barreaux, puis l'autre; mais, comme il ne pouvait rien attraper et

que les amandes lui paraissaient de plus en plus appétissantes, il

chercha le moyen d'entrer dans la cage, et il ne fut pas longtemps

à trouver la porte; il s'arrêta à l'entrée, regarda la ficelle

d'un air méfiant, allongea encore une patte pour atteindre les

amandes ou les noix: mais, ne pouvant y parvenir, il se hasarda

enfin à entrer dans la cage. À peine y fut-il, que les enfants,

qui regardaient du coin de l'oeil et qui avaient suivi avec un

battement de coeur les mouvements de l'écureuil, tirèrent la

ficelle, et l'écureuil fut pris. La frayeur lui fit jeter l'amande

qu'il commençait à grignoter, et il se mit à tourner autour de la

cage pour s'échapper. Hélas! le pauvre petit animal devait payer

cher sa gourmandise et rester prisonnier! Les enfants se

précipitèrent sur la cage; Paul ferma soigneusement la porte et

emporta la cage dans la chambre de Sophie. Elle courait en avant

et appela sa bonne d'un air triomphant pour lui faire voir son

nouvel ami.

La bonne ne fut pas contente de ce petit élève.

«Que ferons-nous de cet animal? dit-elle. Il va nous mordre et

nous faire un bruit insupportable. Quelle idée avez-vous eue,

Sophie, de nous embarrasser de cette vilaine bête.»

SOPHIE.--D'abord, ma bonne, elle n'est pas vilaine: l'écureuil

est une très jolie bête. Ensuite il ne fera pas de bruit du tout

et il ne nous mordra pas. C'est moi qui le soignerai.

LA BONNE.--En vérité, je plains le pauvre animal; vous le

laisserez bientôt mourir de faim.

SOPHIE, _avec indignation. _--Mourir de faim! certainement non;

je lui donnerai des noisettes, des amandes, du pain, du sucre, du

vin.

LA BONNE, _d'un air moqueur. _--Voilà un écureuil qui sera bien

nourri! Le sucre lui gâtera les dents, et le vin l'enivrera.

PAUL, _riant. _--Ha! ha! ha! un écureuil ivre! ce sera bien

drôle.

SOPHIE.--Pas du tout, monsieur; mon écureuil ne sera pas ivre.

Il sera très raisonnable.

LA BONNE.--Nous verrons cela. Je vais d'abord lui apporter du

foin, pour qu'il puisse se coucher. Il a l'air tout effaré: je ne

crois pas qu'il soit content de s'être laissé prendre.

SOPHIE.--Je vais le caresser pour l'habituer à moi et pour lui

faire voir qu'on ne lui fera pas de mal.

Sophie passa sa main dans la cage: l'écureuil, effrayé, se sauva

dans un coin. Sophie allongea la main pour le saisir: au moment où

elle allait le prendre, l'écureuil lui mordit le doigt. Sophie se

mit à crier et retira promptement sa main pleine de sang. La porte

restant ouverte, l'écureuil se précipita hors de sa cage et se mit

à courir dans la chambre. La bonne et Paul coururent après; mais,

quand ils croyaient l'avoir attrapé, l'écureuil faisait un saut,

s'échappait, et continuait à galoper dans la chambre; Sophie,

oubliant son doigt qui saignait, voulut les aider. Ils

continuèrent leur chasse pendant une demi-heure; l'écureuil

commençait à être fatigué et il allait être pris, lorsqu'il

aperçut la fenêtre qui était restée ouverte: aussitôt il s'élança

dessus, grimpa le long du mur en dehors de la fenêtre, et se

trouva sur le toit.

Sophie, Paul et la bonne descendirent au jardin en courant; levant

la tête, ils aperçurent l'écureuil perché sur le toit, à moitié

mort de fatigue et de peur.

«Que faire, ma bonne, que faire? s'écria Sophie.

--Il faut le laisser, dit la bonne. Vous voyez bien qu'il vous a

déjà mordue.»

SOPHIE.--C'est parce qu'il ne me connaît pas encore, ma bonne;

mais, quand il verra que je lui donne à manger, il m'aimera.

PAUL.--Je crois qu'il ne t'aimera jamais, parce qu'il est trop

vieux pour s'habituer à rester enfermé. Il aurait fallu en avoir

un tout jeune.

SOPHIE.--Oh! Paul, jette-lui des balles, je t'en prie, pour le

faire descendre. Nous le rattraperons et nous le renfermerons.

PAUL.--Je veux bien, mais je ne crois pas qu'il veuille

descendre.

Et voilà Paul qui va chercher un gros ballon et qui le lance si

adroitement qu'il attrape l'écureuil à la tête. Le ballon descend

en roulant, et après lui le pauvre écureuil; tous deux tombent à

terre; le ballon bondit et rebondit, mais l'écureuil se brise en

touchant à terre et reste mort, la tête ensanglantée, les reins et

les pattes cassés. Sophie et Paul courent pour le ramasser et

restent stupéfaits devant le pauvre animal mort.

«Méchant Paul, dit Sophie, tu as fait mourir mon écureuil.»

PAUL.--C'est ta faute, pourquoi as-tu voulu que je le fisse

descendre en lui lançant des balles?

SOPHIE.--Il fallait seulement lui faire peur et non le tuer.

PAUL.--Mais je n'ai pas voulu le tuer; le ballon l'a attrapé, je

ne croyais pas être si adroit.

SOPHIE.--Tu n'es pas adroit, tu es méchant. Va-t'en, je ne

t'aime plus du tout.

PAUL.--Et moi, je te déteste. Tu es plus sotte que l'écureuil.

Je suis enchanté de t'avoir empêchée de le tourmenter.

SOPHIE.--Vous êtes un mauvais garçon, monsieur. Je ne jouerai

jamais avec vous: je ne vous demanderai jamais rien.

PAUL.--Tant mieux, mademoiselle: je ne serai que plus

tranquille, et je n'aurai plus à me creuser la tête pour vous

aider à faire des sottises.

LA BONNE.--Voyons, mes enfants, au lieu de vous disputer, avouez

que vous avez agi tous deux sans réflexion et que vous êtes tous

deux coupables de la mort de l'écureuil. Pauvre bête! il est plus

heureux que s'il était resté vivant, car il ne souffre plus, du

moins. Je vais appeler quelqu'un pour qu'on l'emporte et qu'on le

jette dans quelque fossé, et vous, Sophie, montez dans votre

chambre et trempez votre doigt dans l'eau; je vais vous y

rejoindre.

Sophie s'en alla suivie de Paul, qui était un bon petit garçon,

sans rancune, de sorte qu'au lieu de bouder il aida Sophie à

verser de l'eau dans une cuvette et à y tremper sa main. Quand la

bonne monta, elle enveloppa le doigt de Sophie de quelques

feuilles de laitue et d'un petit chiffon. Les enfants étaient un

peu honteux, en rentrant au salon pour dîner, d'avoir à raconter

la fin de leur aventure de l'écureuil.

Les papas et les mamans se moquèrent d'eux. La cage de l'écureuil

fut reportée au grenier. Le doigt de Sophie lui fit mal encore

pendant quelques jours, après lesquels elle ne pensa plus à

l'écureuil que pour se dire qu'elle n'en aurait jamais.

XII--Le thé.

C'était le 19 juillet, jour de la naissance de Sophie; elle avait

quatre ans. Sa maman lui faisait toujours un joli présent ce jour-là,

mais elle ne lui disait jamais d'avance ce qu'elle lui

donnerait. Sophie s'était levée plus tôt que d'habitude; elle se

dépêchait de s'habiller pour aller chez sa maman recevoir son

cadeau.

«Vite, vite, ma bonne, je vous en prie, disait-elle; j'ai si envie

de savoir ce que maman me donnera pour ma fête!»

LA BONNE.--Mais donnez-moi le temps de vous peigner. Vous ne

pouvez pas vous en aller tout ébouriffée comme vous êtes. Ce

serait une jolie manière de commencer vos quatre ans!... Tenez-vous

donc tranquille, vous bougez toujours.

SOPHIE.--Aie, aie, vous m'arrachez les cheveux, ma bonne.

LA BONNE.--Parce que vous tournez la tête de tous les côtés; là,

... encore! comment puis-je deviner de quel côté il vous plaira de

tourner la tête?

Enfin Sophie fut habillée, peignée, et elle put courir chez sa

maman.

«Te voilà de bien bonne heure, Sophie, dit la maman en souriant.

Je vois que tu n'as pas oublié tes quatre ans et le cadeau que je

te dois. Tiens, voici un livre, tu y trouveras de quoi t'amuser.»

Sophie remercia sa maman d'un air embarrassé, et prit le livre,

qui était en maroquin rouge.

«Que ferai-je de ce livre? pensa-t-elle. Je ne sais pas lire; à

quoi me servira-t-il?»

La maman la regardait et riait.

«Tu ne parais pas contente de mon présent, lui dit-elle; c'est

pourtant très joli; il y a écrit dessus: _les Arts._ Je suis sûre

qu'il t'amusera plus que tu ne le penses.»

SOPHIE.--Je ne sais pas, maman.

LA MAMAN.--Ouvre-le, tu verras.

Sophie voulut ouvrir le livre; à sa grande surprise elle ne le put

pas; ce qui l'étonna plus encore, c'est qu'en le retournant il se

faisait dans le livre un bruit étrange. Sophie regarda sa maman

d'un air étonné. Mme de Réan rit plus fort et lui dit:

«C'est un livre extraordinaire; il n'est pas comme tous les livres

qui s'ouvrent tout seuls; celui-ci ne s'ouvre que lorsqu'on appuie

le pouce sur le milieu de la tranche.»

La maman appuya un peu le pouce; le dessus s'ouvrit, et Sophie vit

avec bonheur que ce n'était pas un livre, mais une charmante boite

à couleurs, avec des pinceaux, des godets et douze petits cahiers,

pleins de charmantes images à peindre.

«Oh! merci, ma chère maman, s'écria Sophie. Que je suis contente!

Comme c'est joli!»

LA MAMAN.--Tu étais un peu attrapée tout à l'heure, quand tu as

cru que je te donnais un vrai livre; mais je ne t'aurais pas joué

un si mauvais tour. Tu pourras t'amuser à peindre dans la journée

avec ton cousin Paul et tes amies Camille et Madeleine, que j'ai

engagées à venir passer la journée avec toi: elles viendront à

deux heures. Ta tante d'Aubert m'a chargée de te donner de sa part

ce petit thé; elle ne pourra venir qu'à trois heures, et elle a

voulu te faire son cadeau dès le matin.»

L'heureuse Sophie prit le plateau avec les six tasses, la théière,

le sucrier et le pot à crème en argent. Elle demanda la permission

de faire un vrai thé pour ses amies.

«Non, lui dit Mme de Réan, vous répandriez la crème partout, vous

vous brûleriez avec le thé. Faites semblant d'en prendre, ce sera

tout aussi amusant.»

Sophie ne dit rien, mais elle n'était pas contente.

«À quoi me sert un ménage, se dit-elle, si je ne puis rien mettre

dedans? Mes amies se moqueront de moi. Il faut que je cherche

quelque chose pour remplir tout cela. Je vais demander à ma

bonne.»

Sophie dit à sa maman qu'elle allait montrer tout cela à sa bonne;

elle emporta sa boîte et son thé et courut dans sa chambre.

SOPHIE.--Tenez, ma bonne, voyez les jolies choses que m'ont

données maman et ma tante d'Aubert.

LA BONNE.--Le joli ménage! vous vous amuserez bien avec. Mais je

n'aime pas beaucoup ce livre; à quoi vous servira un livre,

puisque vous ne savez pas lire?

SOPHIE, _riant. _--Bravo! voilà ma bonne attrapée comme moi. Ce

n'est pas un livre, c'est une boîte à couleurs.

Et Sophie ouvrit la boîte, que la bonne trouva charmante. Après

avoir causé sur ce qu'on ferait dans la journée, Sophie dit

qu'elle avait voulu donner du thé à ses amies, mais que sa maman

ne l'avait pas permis.

«Que mettrais-je dans ma théière, dans mon sucrier et dans mon pot

à crème? Ne pourriez-vous pas, ma chère petite bonne, m'aider un

peu et me donner quelque chose que je puisse faire manger à mes

amies?

--Non, ma pauvre petite, répondit la bonne: c'est impossible.

Souvenez-vous que votre maman m'a dit qu'elle me renverrait si je

vous donnais quelque chose à manger quand elle l'avait défendu.»

Sophie soupira et resta pensive; petit à petit son visage

s'éclaircit, elle avait une idée; nous allons voir si l'idée était

bonne. Sophie joua, puis déjeuna; en revenant de la promenade avec

sa maman, elle dit qu'elle allait tout préparer pour l'arrivée de

ses amies. Elle mit la boîte à couleurs sur une petite table. Sur

une autre table elle arrangea les six tasses, et au milieu elle

mit le sucrier, la théière et le pot à crème.

«À présent, dit-elle, je vais faire du thé.»

Elle prit la théière, alla dans le jardin, cueillit quelques

feuilles de trèfle, qu'elle mit dans la théière; ensuite elle alla

prendre de l'eau dans l'assiette où on en mettait pour le chien de

sa maman, et elle versa cette eau dans la théière.

«Là! voilà le thé, dit-elle d'un air enchanté; à présent je vais

faire la crème.» Elle alla prendre un morceau de blanc qui servait

pour nettoyer l'argenterie; elle en racla un peu avec son petit

couteau, le versa dans le pot à crème, qu'elle remplit de l'eau du

chien, mêla bien avec une petite cuiller, et, quand l'eau fut bien

blanche, elle replaça le pot sur la table. Il ne lui restait plus

que le sucrier à remplir; elle reprit la craie à argenterie, en

cassa de petits morceaux avec son couteau, remplit le sucrier,

qu'elle posa sur la table, et regarda le tout d'un air enchanté.

«Là! dit-elle en se frottant les mains, voilà un superbe thé;

j'espère que j'ai de l'esprit! Je parie que Paul ni aucune de mes

amies n'auraient eu une si bonne invention...»

Sophie attendit ses amies encore une demi-heure, mais elle ne

s'ennuya pas; elle était si contente de son thé, qu'elle ne

voulait pas s'en éloigner; elle se promenait autour de la table,

le regardant d'un air joyeux, se frottait les mains et répétait:

«Dieu! que j'ai de l'esprit! que j'ai de l'esprit!» Enfin Paul et

les amies arrivèrent. Sophie courut au-devant d'eux, les embrassa

tous et les emmena bien vite dans le petit salon pour leur montrer

ses belles choses. La boite à couleurs les attrapa d'abord comme

elle avait attrapé Sophie et sa bonne. Ils trouvèrent le thé

charmant et voulaient tout de suite commencer le repas, mais

Sophie leur demanda d'attendre jusqu'à trois heures. Ils se mirent

donc tous à peindre les images des petits livres: chacun avait le

sien. Quand on se fut bien amusé avec la boîte à couleurs et qu'on

eut tout rangé soigneusement:

«À présent, s'écria Paul, prenons le thé.»

--Oui, oui, prenons le thé, répondirent toutes les petites filles

ensemble. CAMILLE.--Voyons, Sophie, fais les honneurs.

SOPHIE.--Asseyez-vous tous autour de la table... Là, c'est

bien... Donnez-moi vos tasses, que j'y mette du sucre... À présent

le thé, ... puis la crème... Buvez maintenant.

MADELEINE.--C'est singulier, le sucre ne fond pas.

SOPHIE.--Mêle bien, il fondra.

PAUL.--Mais ton thé est froid.

SOPHIE.--C'est parce qu'il est fait depuis longtemps.

CAMILLE, _goûte le thé et le rejette avec dégoût. _--Ah! quelle

horreur! qu'est-ce que c'est? ce n'est pas du thé, cela!

MADELEINE, _le rejetant de même. _--C'est détestable! cela sent

la craie.

PAUL, _crachant à son tour. _--Que nous as-tu donné là, Sophie?

C'est détestable, dégoûtant.

SOPHIE, _embarrassée. _--Vous trouvez...

PAUL.--Comment, si nous trouvons? Mais c'est affreux de nous

jouer un tour pareil! Tu mériterais que nous te fissions avaler

ton détestable thé.

SOPHIE, _se fâchant. _--Vous êtes tous si difficiles que rien ne

vous semble bon!

CAMILLE, _souriant. _--Avoue, Sophie, que, sans être difficile,

on peut trouver ton thé très mauvais.

MADELEINE.--Quant à moi, je n'ai jamais goûté à quelque chose

d'aussi mauvais.

PAUL, _présentant la théière à Sophie. _--Avale donc, avale: tu

verras si nous sommes difficiles.

SOPHIE, _se débattant. _--Laisse-moi, tu m'ennuies.

PAUL, _continuant. _--Ah! nous sommes difficiles! Ah! tu trouves

ton thé bon! Bois-le donc ainsi que ta crème.

Et Paul, saisissant Sophie, lui versa le thé dans la bouche; il

allait en faire autant de la prétendue crème, malgré les cris et

la colère de Sophie, lorsque Camille et Madeleine, qui étaient

très bonnes et qui avaient pitié d'elle, se précipitèrent sur Paul

pour lui arracher le pot à la crème. Paul, qui était furieux, les

repoussa; Sophie en profita pour se dégager et pour tomber dessus

à coups de poing. Camille et Madeleine tâchèrent alors de retenir

Sophie; Paul hurlait, Sophie criait, Camille et Madeleine

appelaient au secours, c'était un train à assourdir; les mamans

accoururent effrayées. À leur aspect les enfants se tinrent tous

immobiles.

«Que se passe-t-il donc?» demanda Mme de Réan d'un air inquiet et

sévère.

Personne ne répondit.

MADAME DE FLEURVILLE.--Camille, explique-nous le sujet de cette

bataille.

CAMILLE.--Maman, Madeleine et moi nous ne nous battions avec

personne.

MADAME DE FLEURVILLE.--Comment! vous ne vous battiez pas? Toi tu

tenais le bras de Sophie, et Madeleine tenait Paul par la jambe.

CAMILLE.--C'était pour les empêcher de... de... jouer trop fort.

MADAME DE FLEURVILLE, avec un demi-sourire.--Jouer! tu appelles

cela jouer!

MADAME DE RÉAN.--Je vois que c'est Sophie et Paul qui se seront

disputés, comme à l'ordinaire; Camille et Madeleine auront voulu

les empêcher de se battre. J'ai deviné, n'est-ce pas, ma petite

Camille?

CAMILLE, _bien bas et rougissant. _--Oui, madame.

MADAME D'AUBERT.--N'êtes-vous pas honteux, monsieur Paul, de

vous conduire ainsi? À propos de rien vous vous fâchez, vous êtes

prêt à vous battre...

PAUL.--Ce n'est pas à propos de rien, maman; Sophie a voulu nous

faire boire un thé tellement détestable que nous avons eu mal au

coeur en le goûtant, et, quand nous nous sommes plaints, elle nous

a dit que nous étions trop difficiles.

Mme de Réan prit le pot à la crème, le sentit, y goûta du bout de

la langue, fit une grimace de dégoût et dit à Sophie:

«Où avez-vous pris cette horreur de prétendue crème,

mademoiselle?»

SOPHIE, _la tête baissée et très honteuse. _--Je l'ai faite,

maman.

MADAME DE RÉAN.--Vous l'avez faite! et avec quoi?... Répondez.

SOPHIE, _de même. _--Avec le blanc à argenterie et l'eau du

chien.

MADAME DE RÉAN.--Et votre thé, qu'est-ce que c'était?

SOPHIE, de même.--Des feuilles de trèfle et de l'eau du chien.

MADAME DE RÉAN, _examinant le sucrier. _--Voilà un joli régal

pour vos amies! De l'eau sale, de la craie! Vous commencez bien

vos quatre ans, mademoiselle: en désobéissant quand je vous avais

défendu de faire du thé, en voulant faire avaler à vos amies un

soi-disant thé dégoûtant, et en vous battant avec votre cousin. Je

reprends votre ménage, pour vous empêcher de recommencer, et je

vous aurais envoyée dîner dans votre chambre, si je ne craignais

de gâter le plaisir de vos petites amies, qui sont si bonnes

qu'elles souffriraient de votre punition.

Les mamans s'en allèrent en riant malgré elles du ridicule régal

inventé par Sophie. Les enfants restèrent seuls; Paul et Sophie,

honteux de leur bataille, n'osaient pas se regarder. Camille et

Madeleine les embrassèrent, les consolèrent et tâchèrent de les

réconcilier. Sophie embrassa Paul, leur demanda pardon à tous, et

tout fut oublié. On courut au jardin, où on attrapa huit superbes

papillons, que Paul mit dans une boîte qui avait un couvercle de

verre. Le reste de l'après-midi se passa à arranger la boîte, pour

que les papillons fussent bien logés; on leur mit de l'herbe, des

fleurs, des gouttes d'eau sucrée, des fraises, des cerises. Quand

le soir vint, et que chacun put partir, Paul emporta la boîte aux

papillons, à la prière de Sophie, de Camille et de Madeleine, qui

voyaient qu'il en avait envie.

XIII--Les loups.

Sophie n'était pas très obéissante, nous l'avons bien vu dans les

histoires que nous venons de lire; elle aurait dû être corrigée,

mais elle ne l'était pas encore: aussi lui arriva-t-il bien

d'autres malheurs.

Le lendemain du jour où Sophie avait eu quatre ans, sa maman

l'appela et lui dit:

«Sophie, je t'ai promis que, lorsque tu aurais quatre ans, tu

viendrais avec moi faire mes grandes promenades du soir. Je vais

partir pour aller à la ferme de Svitine en passant par la forêt;

tu vas venir avec moi; seulement fais attention à ne pas te mettre

en arrière; tu sais que je marche vite, et, si tu t'arrêtais, tu

pourrais rester bien loin derrière avant que je pusse m'en

apercevoir.»

Sophie, enchantée de faire cette grande promenade, promit de

suivre sa maman de tout près et de ne pas se laisser perdre dans

le bois.

Paul, qui arriva au même instant, demanda à les accompagner, à la

grande joie de Sophie.

Ils marchèrent bien sagement pendant quelque temps derrière

Mme de Réan; ils s'amusaient à voir courir et sauter quelques gros

chiens qu'elle emmenait toujours avec elle.

Arrivés dans la forêt, les enfants cueillirent quelques fleurs qui

étaient sur leur passage, mais ils les cueillaient sans s'arrêter.

Sophie aperçut tout près du chemin une multitude de fraisiers

chargés de fraises.

«Les belles fraises! s'écria-t-elle. Quel dommage de ne pas

pouvoir les manger!»

Mme de Réan entendit l'exclamation, et, se retournant, elle lui

défendit encore de s'arrêter.

Sophie soupira et regarda d'un air de regret les belles fraises

dont elle avait si envie.

«Ne les regarde pas, lui dit Paul, et tu n'y penseras plus.»

SOPHIE.--C'est qu'elles sont si rouges, si belles, si mûres,

elles doivent être si bonnes!

PAUL.--Plus tu les regarderas et plus tu en auras envie. Puisque

ma tante t'a défendu de les cueillir, à quoi sert-il de les

regarder?

SOPHIE.--J'ai envie d'en prendre seulement une: cela ne me

retardera pas beaucoup. Reste avec moi, nous en mangerons

ensemble.

PAUL.--Non, je ne veux pas désobéir à ma tante, et je ne veux

pas être perdu dans la forêt.

SOPHIE.--Mais il n'y a pas de danger. Tu vois bien que c'est

pour nous faire peur que maman l'a dit; nous saurions bien

retrouver notre chemin si nous restions derrière.

PAUL.--Mais non: le bois est très épais, nous pourrions bien ne

pas nous retrouver.

SOPHIE.--Fais comme tu voudras, poltron; moi, à la première

place de fraises comme celles que nous venons de voir, j'en

mangerai quelques-unes.

PAUL.--Je ne suis pas poltron, mademoiselle, et vous, vous êtes

une désobéissante et une gourmande: perdez-vous dans la forêt si

vous voulez; moi, j'aime mieux obéir à ma tante.

Et Paul continua à suivre Mme de Réan, qui marchait assez vite et

sans se retourner. Ses chiens l'entouraient et marchaient devant

et derrière elle. Sophie aperçut bientôt une nouvelle place de

fraises aussi belles que les premières; elle en mangea une,

qu'elle trouva délicieuse, puis une seconde, une troisième; elle

s'accroupit pour les cueillir plus à son aise et plus vite; de

temps en temps elle jetait un coup d'oeil sur sa maman et sur

Paul, qui s'éloignaient. Les chiens avaient l'air inquiet; ils

allaient vers le bois, ils revenaient; ils finirent par se

rapprocher tellement de Mme de Réan, qu'elle regarda ce qui

causait leur frayeur, et elle aperçut dans le bois, au travers des

feuilles, des yeux brillants et féroces. Elle entendit en même

temps un bruit de branches cassées, de feuilles sèches. Se

retournant pour recommander aux enfants de marcher devant elle,

quelle fut sa frayeur de ne voir que Paul!

«Où est Sophie?» s'écria-t-elle.

PAUL.--Elle a voulu rester en arrière pour manger des fraises,

ma tante.

MADAME DE RÉAN.--Malheureuse enfant! qu'a-t-elle fait? Nous

sommes accompagnés par des loups. Retournons pour la sauver, s'il

est encore temps!»

Mme de Réan courut, suivie de ses chiens et du pauvre Paul

terrifié, à l'endroit où devait être restée Sophie; elle l'aperçut

de loin assise au milieu des fraises, qu'elle mangeait

tranquillement. Tout à coup deux des chiens poussèrent un

hurlement plaintif et coururent à toutes jambes vers Sophie. Au

même moment un loup énorme, aux yeux étincelants, à la gueule

ouverte, sortit sa tête hors du bois avec précaution. Voyant

accourir les chiens, il hésita un instant; croyant avoir le temps

avant leur arrivée d'emporter Sophie dans la forêt pour la dévorer

ensuite, il fit un bond prodigieux et s'élança sur elle. Les

chiens, voyant le danger de leur petite maîtresse et excités par

les cris d'épouvante de Mme de Réan et de Paul, redoublèrent de

vitesse et vinrent tomber sur le loup au moment où il saisissait

les jupons de Sophie pour l'entraîner dans le bois. Le loup, se

sentant mordu par les chiens, lâcha Sophie et commença avec eux

une bataille terrible! La position des chiens devint très

dangereuse par l'arrivée des deux autres loups qui avaient suivi

Mme de Réan et qui accouraient aussi; mais les chiens se battirent

si vaillamment que les trois loups prirent bientôt la fuite. Les

chiens, couverts de sang et de blessures, vinrent lécher les mains

de Mme de Réan et des enfants, restés tremblants pendant le

combat. Mme de Réan leur rendit leurs caresses et se remit en

route, tenant chacun des enfants par la main et entourée de ses

courageux défenseurs.

Mme de Réan ne disait rien à Sophie, qui avait de la peine à

marcher, tant ses jambes tremblaient de la frayeur qu'elle avait

eue. Le pauvre Paul était presque aussi pâle et aussi tremblant

que Sophie. Ils sortirent enfin du bois et arrivèrent près d'un

ruisseau.

«Arrêtons-nous là, dit Mme de Réan; buvons tous un peu de cette

eau fraîche, dont nous avons besoin pour nous remettre de notre

frayeur.»

Et Mme de Réan, se penchant vers le ruisseau, en but quelques

gorgées et jeta de l'eau sur son visage et sur ses mains. Les

enfants en firent autant; Mme de Réan leur fit tremper la tête

dans l'eau fraîche. Ils se sentirent ranimés, et leur tremblement

se calma.

Les pauvres chiens s'étaient tous jetés dans l'eau; ils buvaient,

ils lavaient leurs blessures, ils se roulaient dans le ruisseau;

et ils sortirent de leur bain nettoyés et rafraîchis.

Au bout d'un quart d'heure, Mme de Réan se leva pour partir. Les

enfants marchèrent près d'elle.

«Sophie, dit-elle, crois-tu que j'aie eu raison de te défendre de

t'arrêter?»

SOPHIE.--Oh oui! maman; je vous demande bien pardon de vous

avoir désobéi; et toi, mon bon Paul, je suis bien fâchée de

t'avoir appelé _poltron_.

MADAME DE RÉAN.--Poltron! tu l'as appelé poltron! Sais-tu que,

lorsque nous avons couru vers toi, c'est lui qui courait en avant?

As-tu vu que, lorsque les autres loups arrivaient au secours de

leur camarade, Paul, armé d'un bâton qu'il avait ramassé en

courant, s'est jeté au-devant d'eux pour les empêcher de passer,

et que c'est moi qui ai dû l'enlever dans mes bras et le retenir

auprès de toi pour l'empêcher d'aller au secours des chiens? As-tu

remarqué aussi que, pendant tout le combat, il s'est toujours tenu

devant toi pour empêcher les loups d'arriver jusqu'à nous? Voilà

comme Paul est poltron!»

Sophie se jeta au cou de Paul et l'embrassa dix fois en lui

disant: «Merci, mon bon Paul, mon cher Paul, je t'aimerai toujours

de tout mon coeur.»

Quand ils arrivèrent à la maison, tout le monde s'étonna de leurs

visages pâles et de la robe de Sophie déchirée par les dents du

loup.

Mme de Réan raconta leur terrible aventure; chacun loua beaucoup

Paul de son obéissance et de son courage, chacun blâma Sophie de

sa désobéissance et de sa gourmandise, et chacun admira la

vaillance des chiens, qui furent caressés et qui eurent un

excellent dîner d'os et de restes de viande.

Le lendemain, Mme de Réan donna à Paul un uniforme complet de

zouave; Paul, fou de joie, le mit tout de suite et entra chez

Sophie; elle poussa un cri de frayeur en voyant entrer un Turc

coiffé d'un turban, un sabre à la main, des pistolets à la

ceinture. Mais, Paul s'étant mis à rire et à sauter, Sophie le

reconnut et le trouva charmant avec son uniforme.

Sophie ne fut pas punie de sa désobéissance. Sa maman pensa quelle

l'avait été assez par la frayeur quelle avait eue, et quelle ne

recommencerait pas.

XIV--La joue écorchée.

Sophie était colère; c'est un nouveau défaut dont nous n'avons pas

encore parlé.

Un jour elle s'amusait à peindre un de ses petits cahiers

d'images, pendant que son cousin Paul découpait des cartes pour en

faire des paniers à salade, des tables et des bancs. Ils étaient

tous deux assis à une petite table en face l'un de l'autre; Paul,

en remuant les jambes, faisait remuer la table.

«Fais donc attention, lui dit Sophie d'un air impatienté; tu

pousses la table, je ne peux pas peindre.»

Paul prit garde pendant quelques minutes, puis il oublia et

recommença à faire trembler la table.

«Tu es insupportable, Paul! s'écria Sophie; je t'ai déjà dit que

tu m'empêchais de peindre.»

PAUL.--Ah bah! pour les belles choses que tu fais, ce n'est pas

la peine de se gêner.

SOPHIE.--Je sais très bien que tu ne te gênes jamais; mais,

comme tu me gênes, je te prie de laisser tes jambes tranquilles.

PAUL, _d'un air moqueur. _--Mes jambes n'aiment pas à rester

tranquilles, elles bougent malgré moi.

SOPHIE, _fâchée. _--Je les attacherai avec une ficelle, tes

ennuyeuses jambes; et, si tu continues à les remuer, je te

chasserai.

PAUL.--Essaie donc un peu; tu verras ce que savent faire les

pieds qui sont au bout de mes jambes.

SOPHIE.--Vas-tu me donner des coups de pied, méchant?

PAUL.--Certainement, si tu me donnes des coups de poing.

Sophie, tout à fait en colère, lance de l'eau à la figure de Paul,

qui, se fâchant à son tour, donne un coup de pied à la table et

renverse tout ce qui était dessus. Sophie s'élance sur Paul et lui

griffe si fort la figure, que le sang coule de sa joue. Paul crie;

Sophie, hors d'elle-même, continue à lui donner des tapes et des

coups de poing. Paul, qui n'aimait pas à battre Sophie, finit par

se sauver dans un cabinet, où il s'enferme. Sophie a beau frapper

à la porte, Paul n'ouvre pas. Sophie finit par se calmer. Quand sa

colère est passée, elle commence à se repentir de ce qu'elle a

fait; elle se souvient que Paul a risqué sa vie pour la défendre

contre les loups.

«Pauvre Paul, pensa-t-elle, comme j'ai été méchante pour lui!

Comment faire pour qu'il ne soit plus fâché? Je ne voudrais pas

demander pardon; c'est ennuyeux de dire: «Pardonne-moi...»

Pourtant, ajouta-t-elle après avoir un peu réfléchi, c'est bien

plus honteux d'être méchant! Et comment Paul me pardonnera-t-il,

si je ne lui demande pas pardon?»

Après avoir un peu réfléchi, Sophie se leva, alla frapper à la

porte du cabinet où s'était enfermé Paul, mais cette fois pas avec

colère, ni en donnant de grands coups de poing, mais doucement;

elle appela d'une voix bien humble: «Paul, Paul!» Mais Paul ne

répondit pas. «Paul, ajouta-t-elle, toujours d'une voix douce, mon

cher Paul, pardonne-moi, je suis bien fâchée d'avoir été méchante.

Paul, je t'assure que je ne recommencerai pas.»

La porte s'entr'ouvrit tout doucement, et la tête de Paul parut.

Il regarda Sophie avec méfiance:

«Tu n'es plus en colère? Bien vrai? lui dit-il.

--Oh non! non, bien sûr, cher Paul, répondit Sophie; je suis bien

triste d'avoir été si méchante.»

Paul ouvrit tout à fait la porte, et Sophie, levant les yeux, vit

son visage tout écorché; elle poussa un cri et se jeta au cou de

Paul.

«Oh! mon pauvre Paul, comme je t'ai fait mal! comme je t'ai

griffé! que faire pour te guérir?

--Ce ne sera rien, répondit Paul, cela passera tout seul.

Cherchons une cuvette et de l'eau pour me laver. Quand le sang

sera parti, il n'y aura plus rien du tout.»

Sophie courut avec Paul chercher une cuvette pleine d'eau; mais il

eut beau tremper son visage dans la cuvette, frotter et essuyer,

les marques des griffes restaient toujours sur la joue. Sophie

était désolée.

«Que va dire maman? dit-elle. Elle sera en colère contre moi et

elle me punira.»

Paul, qui était très bon, se désolait aussi; il ne savait

qu'imaginer pour ne pas faire gronder Sophie.

«Je ne peux pas dire que je suis tombé dans les épines, dit-il,

parce que ce ne serait pas vrai... Mais si, ... attends donc; tu

vas voir.»

Et voilà Paul qui part en courant; Sophie le suit; ils entrent

dans le petit bois près de la maison; Paul se dirige vers un

buisson de houx, se jette dedans et se roule de manière à avoir le

visage piqué et écorché par les pointes des feuilles. Il se relève

plus écorché qu'auparavant.

Lorsque Sophie voit ce pauvre visage tout saignant, elle se

désole, elle pleure.

«C'est moi, dit-elle, qui suis cause de tout ce que tu souffres,

mon pauvre Paul! C'est pour que je ne sois pas punie que tu

t'écorches plus encore que je ne l'avais fait dans ma colère. Oh!

cher Paul! comme tu es bon! Comme je t'aime!

Allons vite à la maison pour me laver encore le visage, dit Paul.

N'aie pas l'air triste, ma pauvre Sophie. Je t'assure que je

souffre très peu; demain ce sera passé. Ce que je te demande

seulement, c'est de ne pas dire que tu m'as griffé; si tu le

faisais, j'en serais fort triste et je n'aurais pas la récompense

de mes piqûres de houx. Me le promets-tu?

Oui, dit Sophie en l'embrassant; je ferai tout ce que tu

voudras.»

Ils rentrèrent dans leur chambre, et Paul retrempa son visage dans

l'eau.

Quand ils allèrent au salon, les mamans qui y étaient poussèrent

un cri de surprise en voyant le visage écorché et bouffi du pauvre

Paul.

«Où t'es-tu arrangé comme cela? demanda Mme d'Aubert. Mon pauvre

Paul, on dirait que tu t'es roulé dans les épines.»

PAUL.--C'est précisément ce qui m'est arrivé, maman. Je suis

tombé, en courant, dans un buisson de houx, et, en me débattant

pour me relever, je me suis écorché le visage et les mains.

MADAME D'AUBERT.--Tu es bien maladroit d'être tombé dans ce

houx, tu n'aurais pas dû te débattre, mais te relever bien

doucement.

MADAME DE RÉAN.--Où donc étais-tu, Sophie? Tu aurais dû l'aider

à se relever.

PAUL.--Elle courait après moi, ma tante; elle n'a pas eu le

temps de m'aider; quand elle est arrivée, je m'étais déjà relevé.

Mme d'Aubert emmena Paul pour mettre sur ses écorchures de la

pommade de concombre.

Sophie resta avec sa maman, qui l'examinait avec attention.

MADAME DE RÉAN.--Pourquoi es-tu triste, Sophie?

SOPHIE, _rougissant. _--Je ne suis pas triste, maman.

MADAME DE RÉAN.--Si fait, tu es triste et inquiète comme si

quelque chose te tourmentait.

SOPHIE, _les larmes aux yeux et la voix tremblante. _--Je n'ai

rien, maman; je n'ai rien.

MADAME DE RÉAN.--Tu vois bien que, même en me disant que tu n'as

rien, tu es prête à pleurer.

SOPHIE, _éclatant en sanglots. _--Je ne peux... pas... vous

dire... J'ai... promis... à Paul.

MADAME DE RÉAN, _attirant Sophie.--_Écoute, Sophie, si Paul a

fait quelque chose de mal, tu ne dois pas tenir ta promesse de ne

pas me le dire. Je te promets, moi, que je ne gronderai pas Paul,

et que je ne le dirai pas à sa maman; mais je veux savoir ce qui

te rend si triste, ce qui te fait pleurer si fort, et tu dois me

le dire.

Sophie cache sa figure dans les genoux de Mme de Réan, et sanglote

si fort quelle ne peut pas parler.

Mme de Réan cherche à la rassurer, à l'encourager, et enfin Sophie

lui dit:

«Paul n'a rien fait de mal, maman; au contraire, il est très bon,

et il a fait une très belle chose; c'est moi seule qui ai été

méchante, et c'est pour m'empêcher d'être grondée et punie qu'il

s'est roulé dans le houx.»

Mme de Réan, de plus en plus surprise, questionna Sophie, qui lui

raconta tout ce qui s'était passé entre elle et Paul.

«Excellent petit Paul! s'écria Mme de Réan; quel bon coeur il a!

Quel courage et quelle bonté! Et toi, ma pauvre Sophie, quelle

différence entre toi et ton cousin! Vois comme tu te laisses aller

à tes colères et comme tu es ingrate envers cet excellent Paul,

qui te pardonne toujours, qui oublie toujours tes injustices, et

qui, aujourd'hui encore, a été si généreux pour toi.»

SOPHIE.--Oh oui! maman, je vois bien tout cela, et à l'avenir

jamais je ne me fâcherai contre Paul.

MADAME DE RÉAN.--Je n'ajouterai aucune réprimande ni aucune

punition à celle que te fait subir ton coeur. Tu souffres du mal

de Paul, et c'est ta punition: elle te profitera plus que toutes

celles que je pourrais t'infliger. D'ailleurs tu as été sincère,

tu as tout avoué quand tu pouvais tout cacher: c'est très bien, je

te pardonne à cause de ta franchise.

XV--Élisabeth.

Sophie était assise un jour dans son petit fauteuil; elle ne

faisait rien et elle pensait.

«À quoi penses-tu?» lui demanda sa maman.

SOPHIE.--Je pense à Élisabeth Chéneau, maman.

MADAME DE RÉAN.--Et à propos de quoi penses-tu à elle?

SOPHIE.--C'est que j'ai remarqué hier qu'elle avait une grande

écorchure au bras, et, quand je lui ai demandé comment elle

s'était écorchée, elle a rougi, elle a caché son bras, elle m'a

dit tout bas: «Tais-toi; c'est pour me punir.» Je cherche à

comprendre ce qu'elle a voulu me dire.

MADAME DE RÉAN.--Je vais te l'expliquer, si tu veux, car, moi

aussi, j'ai remarqué cette écorchure, et sa maman m'a raconté

comment elle se l'était faite. Écoute bien; c'est un beau trait

d'Élisabeth.»

Sophie, enchantée d'avoir une histoire à entendre, rapprocha son

petit fauteuil de sa maman pour mieux écouter.

MADAME DE RÉAN.--Tu sais qu'Élisabeth est très bonne, mais

qu'elle est malheureusement un peu colère (Sophie baisse les

yeux); il lui arrive même de taper sa bonne dans ses accès de

colère. Elle en est désolée après, mais elle ne réfléchit

qu'après, au lieu de réfléchir avant. Avant-hier elle repassait

les robes et le linge de sa poupée; sa bonne mettait les fers au

feu, de peur qu'Élisabeth ne se brûlât. Élisabeth était ennuyée de

ne pas les faire chauffer elle-même; sa bonne le lui défendait, et

l'arrêtait toutes les fois qu'elle voulait mettre son fer au feu

sans lui en rien dire. Enfin elle trouva moyen d'arriver à la

cheminée, et elle allait placer son fer, lorsque la bonne la vit,

retira le fer et lui dit: «Puisque vous ne m'écoutez pas,

Élisabeth, vous ne repasserez plus; je prends les fers et je les

remets dans l'armoire.--Je veux mes fers, cria Élisabeth; je

veux mes fers!--Non, mademoiselle, vous ne les aurez pas.--

Méchante Louise, rendez-moi mes fers, dit Élisabeth en colère.--

Vous ne les aurez pas; les voici enfermés», ajouta Louise en

retirant la clef de l'armoire. Élisabeth, furieuse, voulut

arracher la clef des mains de sa bonne, mais elle ne put y

parvenir. Alors dans sa colère elle la griffa si fortement que le

bras de Louise fut écorché et saigna. Quand Élisabeth vit le sang,

elle fut désolée; elle demanda pardon à Louise, elle lui baisait

le bras, elle le bassinait avec de l'eau. Louise, qui est une très

bonne femme, la voyant si affligée, l'assurait que son bras ne lui

faisait pas mal. «Non, non, disait Élisabeth en pleurant, je

mérite de souffrir comme je vous ai fait souffrir; écorchez-moi le

bras comme j'ai écorché le vôtre, ma bonne; que je souffre ce que

vous souffrez.» Tu penses bien que la bonne ne voulut pas faire ce

qu'Élisabeth lui demandait, et celle-ci ne dit plus rien. Elle fut

très douce le reste du jour, et alla se coucher très sagement. Le

lendemain, quand sa bonne la leva, elle vit du sang à son drap,

et, regardant son bras, elle le vit horriblement écorché. «Qui

est-ce qui vous a blessée ainsi, ma pauvre enfant? s'écria-t-elle.

--C'est moi-même, ma bonne, répondit Élisabeth, pour me punir de

vous avoir griffée hier. Quand je me suis couchée, j'ai pensé

qu'il était juste que je me fisse souffrir ce que vous souffriez,

et je me suis griffé le bras jusqu'au sang.» La bonne, attendrie,

embrassa Élisabeth, qui lui promit d'être sage à l'avenir. Tu

comprends maintenant ce que t'a dit Élisabeth et pourquoi elle a

rougi?

SOPHIE.--Oui, maman, je comprends très bien. C'est très beau ce

qu'Élisabeth a fait. Je pense qu'elle ne se mettra plus jamais en

colère, puisqu'elle sait COMME C'EST MAL.

MADAME DE RÉAN, _souriant.--_Est-ce que tu ne fais jamais ce que

tu sais être mal?

SOPHIE, _embarrassée. _--Mais moi, maman, je suis plus jeune:

j'ai quatre ans, et Élisabeth en a cinq.

MADAME DE RÉAN.--Cela ne fait pas une grande différence;

souviens-toi de ta colère il y a huit jours, contre ce pauvre Paul

qui est si gentil.

SOPHIE.--C'est vrai, maman; mais je crois tout de même que je ne

recommencerai pas et que je ne ferai plus ce que je sais être une

chose mauvaise.

MADAME DE RÉAN.--Je l'espère pour toi, Sophie, mais prends garde

de te croire meilleure que tu n'es. Cela s'appelle orgueil, et tu

sais que l'orgueil est un bien vilain défaut.

Sophie ne répondit pas, mais elle sourit d'un air satisfait qui

voulait dire qu'elle serait certainement toujours sage.

La pauvre Sophie fut bientôt humiliée, car voici ce qui arriva

deux jours après.

XVI--Les fruits confits.

Sophie rentrait de la promenade avec son cousin Paul. Dans le

vestibule attendait un homme qui semblait être un conducteur de

diligence et qui tenait un paquet sous le bras.

«Qui attendez-vous, monsieur?» lui dit Paul très poliment.

L'HOMME.--J'attends Mme de Réan, monsieur; j'ai un paquet à lui

remettre.

SOPHIE.--De la part de qui?

L'HOMME.--Je ne sais pas, mademoiselle, j'arrive de la

diligence; le paquet vient de Paris.

SOPHIE.--Mais qu'est-ce qu'il y a dans le paquet?

L'HOMME.--Je pense que ce sont des fruits confits et des pâtes

d'abricots. Du moins c'est comme cela qu'ils sont inscrits sur le

livre de la diligence.

Les yeux de Sophie brillèrent; elle passa sa langue sur ses

lèvres.

«Allons vite prévenir maman», dit-elle à Paul; et elle partit en

courant. Quelques instants après, la maman arriva, paya le port du

paquet et l'emporta au salon, où la suivirent Sophie et Paul. Ils

furent très attrapés quand ils virent Mme de Réan poser le paquet

sur la table et retourner à son bureau pour lire et écrire.

Sophie et Paul se regardèrent d'un air malheureux.

«Demande à maman de l'ouvrir», dit tout bas Sophie à Paul.

PAUL, _tout bas. _--Je n'ose pas; ma tante n'aime pas qu'on soit

impatient et curieux.

SOPHIE, _tout bas. _--Demande-lui si elle veut que nous lui

épargnions la peine d'ouvrir le paquet en l'ouvrant nous-mêmes.

LA MAMAN.--J'entends très bien ce que vous dites, Sophie; c'est

très mal de faire la fausse, de faire semblant d'être obligeante

et de vouloir m'épargner un ennui, quand c'est tout bonnement par

curiosité et par gourmandise que tu veux ouvrir ce paquet. Si tu

m'avais dit franchement: «Maman, j'ai envie de voir les fruits

confits, permettez-moi de défaire le paquet», je te l'aurais

permis. Maintenant je te défends d'y toucher.

Sophie, confuse et mécontente, s'en alla dans sa chambre, suivie

de Paul.

«Voilà ce que c'est que d'avoir voulu faire des finesses, lui dit

Paul. Tu fais toujours comme cela, et tu sais que ma tante déteste

les faussetés.»

SOPHIE.--Pourquoi aussi n'as-tu pas demandé tout de suite quand

je te l'ai dit? Tu veux toujours faire le sage et tu ne fais que

des bêtises.

PAUL.--D'abord je ne fais pas de bêtises; ensuite je ne fais pas

le sage. Tu dis cela parce que tu es furieuse de ne pas avoir les

fruits confits.

SOPHIE.--Pas du tout, monsieur, je ne suis furieuse que contre

vous, parce que vous me faites toujours gronder.

PAUL.--Même le jour où tu m'as si bien griffé?

Sophie, honteuse, rougit et se tut. Ils restèrent quelque temps

sans se parler; Sophie aurait bien voulu demander pardon à Paul,

mais l'amour-propre l'empêchait de parler la première. Paul, qui

était très bon, n'en voulait plus à Sophie; mais il ne savait

comment faire pour commencer la conversation. Enfin, il trouva un

moyen très habile: il se balança sur sa chaise, et il se pencha

tellement en arrière, qu'il tomba. Sophie accourut pour l'aider à

se relever.

«Tu t'es fait mal, pauvre Paul?» lui dit-elle.

PAUL.--Non, AU CONTRAIRE.

SOPHIE, _riant.--_Ah! au contraire. C'est assez drôle, cela.

PAUL.--Oui! puisqu'en tombant j'ai fait finir notre querelle.

SOPHIE, _l'embrassant. _--Mon bon Paul, comme tu es bon! C'est

donc exprès que tu es tombé? tu aurais pu te faire mal.

PAUL.--Non; comment veux-tu qu'on se fasse mal en tombant d'une

chaise si basse? À présent que nous sommes amis, allons jouer.

Et ils partirent en courant. En traversant le salon, ils virent le

paquet toujours ficelé. Paul entraîna Sophie, qui avait bien envie

de s'arrêter, et ils n'y pensèrent plus.

Après le dîner, Mme de Réan appela les enfants.

«Nous allons enfin ouvrir le fameux paquet, dit-elle, et goûter à

nos fruits confits. Paul, va me chercher un couteau pour couper la

ficelle.» Paul partit comme un éclair et rentra presque au même

instant, tenant un couteau, qu'il présenta à sa tante.

Mme de Réan coupa la ficelle, défit les papiers qui enveloppaient

les fruits, et découvrit douze boîtes de fruits confits et de

pâtes d'abricots.

«Goûtons-les pour voir s'ils sont bons, dit-elle en ouvrant une

boîte. Prends-en deux, Sophie; choisis ceux que tu aimerais le

mieux. Voici des poires, des prunes, des noix, des abricots, du

cédrat, de l'angélique.»

Sophie hésita un peu; elle examinait lesquels étaient les plus

gros; enfin elle se décida pour une poire et un abricot. Paul

choisit une prune et de l'angélique. Quand tout le monde en eut

pris, la maman ferma la boîte, encore à moitié pleine, la porta

dans sa chambre et la posa sur le haut d'une étagère. Sophie

l'avait suivie jusqu'à la porte.

En revenant, Mme de Réan dit à Sophie et à Paul qu'elle ne

pourrait pas les mener promener, parce qu'elle devait faire une

visite dans le voisinage.

«Amusez-vous pendant mon absence, mes enfants; promenez-vous, ou

restez devant la maison, comme vous voudrez.»

Et, les embrassant, elle monta en voiture avec M. et Mme d'Aubert

et M. de Réan.

Les enfants restèrent seuls et jouèrent longtemps devant la

maison. Sophie parlait souvent de fruits confits.

«Je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir pas pris d'angélique ni de

prune; ce doit être très bon.

--Oui, c'est très bon, répondit Paul, mais tu pourras en manger

demain; ainsi n'y pense plus, crois-moi, et jouons.»

Ils reprirent leur jeu, qui était de l'invention de Paul. Ils

avaient creusé un petit bassin et ils le remplissaient d'eau; mais

il fallait en remettre toujours, parce que la terre buvait l'eau à

mesure qu'ils la versaient. Enfin, Paul glissa sur la terre

boueuse et renversa un arrosoir plein sur ses jambes.

«Aïe, aïe! s'écria-t-il, comme c'est froid! Je suis trempé; il

faut que j'aille changer de souliers, de bas, de pantalon.

Attends-moi là, je reviendrai dans un quart d'heure.»

Sophie resta près du bassin, tapotant l'eau avec sa petite pelle,

mais ne pensant ni à l'eau, ni à la pelle, ni à Paul. À quoi

pensait-elle donc? Hélas! Sophie pensait aux fruits confits, à

l'angélique, aux prunes; elle regrettait de ne pas pouvoir en

manger encore, de n'avoir pas goûté à tout.

«Demain, pensa-t-elle, maman m'en donnera encore; je n'aurai pas

le temps de bien choisir. Si je pouvais les regarder d'avance, je

remarquerais ceux que je prendrai demain... Et pourquoi ne

pourrais-je pas les regarder? Je n'ai qu'à ouvrir la boîte.»

Voilà Sophie, bien contente de son idée, qui court à la chambre de

sa maman et qui cherche à atteindre la boîte; mais elle a beau

sauter, allonger le bras, elle ne peut y parvenir; elle ne sait

comment faire; elle cherche un bâton, une pincette, n'importe

quoi, lorsqu'elle se tape le front avec la main en disant:

«Que je suis donc bête! je vais approcher un fauteuil et monter

dessus!»

Sophie tire et pousse un lourd fauteuil tout près de l'étagère,

grimpe dessus, atteint la boîte, l'ouvre et regarde avec envie les

beaux fruits confits. «Lequel prendrai-je demain?» dit-elle. Elle

ne peut se décider: c'est tantôt l'un, tantôt l'autre. Le temps se

passait pourtant; Paul allait bientôt revenir.

«Que dirait-il s'il me voyait ici? pensa-t-elle. Il croirait que

je vole les fruits confits, et pourtant je ne fais que les

regarder... J'ai une bonne idée: si je grignotais un tout petit

morceau de chaque fruit, je saurais le goût qu'ils ont tous, je

saurais lequel est le meilleur, et personne ne verrait rien, parce

que j'en mordrais si peu que cela ne paraîtrait pas.»

Et Sophie mordille un morceau d'angélique, puis un abricot, puis

une prune, puis une noix, puis une poire, puis du cédrat, mais

elle ne se décide pas plus qu'avant.

«Il faut recommencer», dit-elle.

Elle recommence à grignoter, et recommence tant de fois, qu'il ne

reste presque plus rien dans la boîte. Elle s'en aperçoit enfin;

la frayeur la prend.

«Mon Dieu, mon Dieu! qu'ai-je fait? dit-elle. Je ne voulais qu'y

goûter, et j'ai presque tout mangé. Maman va s'en apercevoir dès

qu'elle ouvrira la boîte; elle devinera que c'est moi. Que faire,

que faire?... Je pourrais bien dire que ce n'est pas moi; mais

maman ne me croira pas... Si je disais que ce sont les souris?

Précisément, j'en ai vu une courir ce matin dans le corridor. Je

le dirai à maman; seulement je dirai que c'était un rat, parce

qu'un rat est plus gros qu'une souris, et qu'il mange plus, et,

comme j'ai mangé presque tout, il vaut mieux que ce soit un rat

qu'une souris.»

Sophie, enchantée de son esprit, ferme la boîte, la remet à sa

place et descend du fauteuil. Elle retourne au jardin en courant;

à peine avait-elle eu le temps de prendre sa pelle, que Paul

revint.

PAUL.--J'ai été bien longtemps, n'est-ce pas? c'est que je ne

trouvais pas mes souliers; on les avait emportés pour les cirer,

et j'ai cherché partout avant de les demander à Baptiste. Qu'as-tu

fait pendant que je n'y étais pas?

SOPHIE.--Rien du tout, je t'attendais; je jouais avec l'eau.

PAUL.--Mais tu as laissé le bassin se vider; il n'y a plus rien

dedans. Donne-moi ta pelle, que je batte un peu le fond pour le

rendre plus solide; va pendant ce temps puiser de l'eau dans le

baquet.

Sophie alla chercher de l'eau pendant que Paul travaillait au

bassin. Quand elle revint, Paul lui rendit la pelle et dit:

«Ta pelle est toute poissée; elle colle aux doigts; qu'est-ce que

tu as mis dessus?

--Rien, répondit Sophie; rien. Je ne sais pas pourquoi elle

colle.»

Et Sophie plongea vivement ses mains dans l'arrosoir plein d'eau,

parce qu'elle venait de s'apercevoir qu'elles étaient poissées.

«Pourquoi mets-tu tes mains dans l'arrosoir?» demanda Paul.

SOPHIE, _embarrassée. _--Pour voir si elle est froide.

PAUL, _riant. _--Quel drôle d'air tu as depuis que je suis

revenu! On dirait que tu as fait quelque chose de mal.

SOPHIE, _troublée_.--Quel mal veux-tu que j'aie fait! Tu n'as

qu'à regarder; tu ne trouveras rien de mal. Je ne sais pas

pourquoi tu dis que j'ai fait quelque chose de mal: tu as toujours

des idées ridicules.

PAUL.--Comme tu te fâches! C'est une plaisanterie que j'ai

faite. Je t'assure que je ne crois à aucune mauvaise action de ta

part, et tu n'as pas besoin de me regarder d'un air si farouche.

Sophie leva les épaules, reprit son arrosoir et le versa dans le

bassin, qui se vida sur le sable. Les enfants jouèrent ainsi

jusqu'à huit heures; les bonnes vinrent les chercher et les

emmenèrent. C'était l'heure du coucher.

Sophie eut une nuit un peu agitée; elle rêva qu'elle était près

d'un jardin dont elle était séparée par une barrière; ce jardin

était rempli de fleurs et de fruits qui semblaient délicieux. Elle

cherchait à y entrer; son bon ange la tirait en arrière et lui

disait d'une voix triste: «N'entre pas, Sophie; ne goûte pas à ces

fruits qui te semblent si bons, et qui sont amers et empoisonnés;

ne sens pas ces fleurs qui paraissent si belles et qui répandent

une odeur infecte et empoisonnée. Ce jardin est le jardin du mal.

Laisse-moi te mener dans le jardin du bien.--Mais, dit Sophie,

le chemin pour y aller est raboteux, plein de pierres, tandis que

l'autre est couvert d'un sable fin, doux aux pieds.--Oui, dit

l'ange, mais le chemin raboteux te mènera dans un jardin de

délices. L'autre chemin te mènera dans un lieu de souffrance, de

tristesse; tout y est mauvais; les êtres qui l'habitent sont

méchants et cruels; au lieu de te consoler, ils riront de tes

souffrances, ils les augmenteront en te tourmentant eux-mêmes.»

Sophie hésita; elle regardait le beau jardin rempli de fleurs, de

fruits, les allées sablées et ombragées; puis, jetant un coup

d'oeil sur le chemin raboteux et aride qui semblait n'avoir pas de

fin, elle se retourna vers la barrière, qui s'ouvrit devant elle,

et, s'arrachant des mains de son bon ange, elle entra dans le

jardin. L'ange lui cria: «Reviens, reviens, Sophie, je t'attendrai

à la barrière; je t'y attendrai jusqu'à ta mort, et, si jamais tu

reviens à moi, je te mènerai au jardin de délices par le chemin

raboteux, qui s'adoucira et s'embellira à mesure que tu y

avanceras.» Sophie n'écouta pas la voix de son bon ange: de jolis

enfants lui faisaient signe d'avancer, elle courut à eux, ils

l'entourèrent en riant, et se mirent les uns à la pincer, les

autres à la tirailler, à lui jeter du sable dans les yeux.

Sophie se débarrassa d'eux avec peine, et, s'éloignant, elle

cueillit une fleur d'une apparence charmante; elle la sentit et la

rejeta loin d'elle: l'odeur en était affreuse. Elle continua à

avancer, et, voyant les arbres chargés des plus beaux fruits, elle

en prit un et y goûta; mais elle le jeta avec plus d'horreur

encore que la fleur: le goût en était amer et détestable. Sophie,

un peu attristée, continua sa promenade, mais partout elle fut

trompée comme pour les fleurs et les fruits. Quand elle fut restée

quelque temps dans ce jardin où tout était mauvais, elle pensa à

son bon ange, et, malgré les promesses et les cris des méchants,

elle courut à la barrière et aperçut son bon ange, qui lui tendait

les bras. Repoussant les méchants enfants, elle se jeta dans les

bras de l'ange, qui l'entraîna dans le chemin raboteux. Les

premiers pas lui parurent difficiles, mais plus elle avançait et

plus le chemin devenait doux, plus le pays lui semblait frais et

agréable. Elle allait entrer dans le jardin du bien, lorsqu'elle

s'éveilla agitée et baignée de sueur. Elle pensa longtemps à ce

rêve. «Il faudra, dit-elle, que je demande à maman de me

l'expliquer»; et elle se rendormit jusqu'au lendemain.

Quand elle alla chez sa maman, elle lui trouva le visage un peu

sévère; mais le rêve lui avait fait oublier les fruits confits, et

elle se mit tout de suite à le raconter.

LA MAMAN.--Sais-tu ce qu'il peut signifier, Sophie! C'est que le

bon Dieu, qui voit que tu n'es pas sage, te prévient par le moyen

de ce rêve que, si tu continues à faire tout ce qui est mal et qui

te semble agréable, tu auras des chagrins au lieu d'avoir des

plaisirs. Ce jardin trompeur, c'est l'enfer; le jardin du bien,

c'est le paradis; on y arrive par un chemin raboteux, c'est-à-dire

en se privant de choses agréables, mais qui sont défendues; le

chemin devient plus doux à mesure qu'on marche, c'est-à-dire qu'à

force d'être obéissant, doux, bon, on s'y habitue tellement que

cela ne coûte plus d'obéir et d'être bon, et qu'on ne souffre plus

de ne pas se laisser aller à toutes ses volontés.

Sophie s'agita sur sa chaise; elle rougissait, regardait sa maman;

elle voulait parler; mais elle ne pouvait s'y décider. Enfin

Mme de Réan, qui voyait son agitation, vint à son aide en lui

disant:

«Tu as quelque chose à avouer, Sophie; tu n'oses pas le faire,

parce que cela coûte toujours d'avouer une faute. C'est

précisément le chemin raboteux dans lequel t'appelle ton bon ange

et qui te fait peur. Voyons, Sophie, écoute ton bon ange, et saute

hardiment dans les pierres du chemin qu'il t'indique.»

Sophie rougit plus encore, cacha sa figure dans ses mains et,

d'une voix tremblante, avoua à sa maman qu'elle avait mangé la

veille presque toute la boîte de fruits confits.

MADAME DE RÉAN.--Et comment espérais-tu me le cacher?

SOPHIE.--Je voulais vous dire, maman, que c'étaient les rats qui

l'avaient mangée.

MADAME DE RÉAN.--Et je ne l'aurais jamais cru, comme tu le

penses bien, puisque les rats ne pouvaient lever le couvercle de

la boîte et le refermer ensuite; les rats auraient commencé par

dévorer, déchirer la boîte pour arriver aux fruits confits. De

plus, les rats n'avaient pas besoin d'approcher un fauteuil pour

atteindre l'étagère.

SOPHIE, _surprise. _--Comment! Vous avez vu que j'avais tiré le

fauteuil?

MADAME DE RÉAN.--Comme tu avais oublié de l'ôter, c'est la

première chose que j'ai vue hier en rentrant chez moi. J'ai

compris que c'était toi, surtout après avoir regardé la boîte et

l'avoir trouvée presque vide. Tu vois comme tu as bien fait de

m'avouer ta faute; tes mensonges n'auraient fait que l'augmenter

et t'auraient fait punir plus sévèrement. Pour récompenser

l'effort que tu fais en avouant tout, tu n'auras d'autre punition

que de ne pas manger de fruits confits tant qu'ils dureront.

Sophie baisa la main de sa maman, qui l'embrassa; elle retourna

ensuite dans sa chambre, où Paul l'attendait pour déjeuner.

PAUL.--Qu'as-tu donc, Sophie? Tu as les yeux rouges.

SOPHIE.--C'est que j'ai pleuré.

PAUL.--Pourquoi? Est-ce que ma tante t'a grondée?

SOPHIE.--Non, mais c'est que j'étais honteuse de lui avouer une

mauvaise chose que j'ai faite hier.

PAUL.--Quelle mauvaise chose? Je n'ai rien vu, moi.

SOPHIE.--Parce que je me suis cachée de toi.

Et Sophie raconta à Paul comment elle avait mangé la boîte de

fruits confits, après avoir voulu seulement les regarder et

choisir les meilleurs pour le lendemain.

Paul loua beaucoup Sophie d'avoir tout avoué à sa maman.

«Comment as-tu eu ce courage?» dit-il.

Sophie lui raconta alors son rêve, et comment sa maman le lui

avait expliqué. Depuis ce jour Paul et Sophie parlèrent souvent de

ce rêve, qui les aida à être obéissants et bons.

XVII--Le chat et le bouvreuil.

Sophie et Paul se promenaient un jour avec leur bonne; ils

revenaient de chez une pauvre femme à laquelle ils avaient été

porter de l'argent. Ils revenaient tout doucement; tantôt ils

cherchaient à grimper à un arbre, tantôt ils passaient au travers

des haies et se cachaient dans les buissons. Sophie était cachée

et Paul la cherchait, lorsqu'elle entendit un tout petit miaou

bien faible, bien plaintif. Sophie eut peur; elle sortit de sa

cachette.

«Paul, dit-elle, appelons ma bonne; j'ai entendu un petit cri,

comme un chat qui miaule, tout près de moi, dans le buisson.»

PAUL.--Pourquoi faut-il appeler ta bonne pour cela? Allons voir

nous-mêmes ce que c'est.

SOPHIE.--Oh non! j'ai peur.

PAUL, _riant. _--Peur! et de quoi? Tu dis toi-même que c'était un

petit cri. Ce n'est donc pas une grosse bête.

SOPHIE.--Je ne sais pas; c'est peut-être un serpent, un jeune

loup.

PAUL, _riant. _--Ha! ha! ha! Un serpent qui crie! C'est nouveau,

cela! Et un jeune loup qui pousse un si petit cri, que moi, qui

étais tout près de toi, je ne l'ai pas entendu!

SOPHIE.--Voilà le même cri! Entends-tu?

Paul écouta et entendit en effet un petit miaou bien faible qui

sortait du buisson. Il y courut malgré les prières de Sophie.

«C'est un pauvre petit chat qui a l'air malade, s'écria-t-il après

avoir cherché quelques instants. Viens voir comme il paraît

misérable.»

Sophie accourut; elle vit un tout petit chat tout blanc, mouillé

de rosée et taché de boue, qui était étendu tout près de la place

où elle s'était cachée.

«Il faut appeler ma bonne, dit Sophie, pour qu'elle l'emporte;

pauvre petit, comme il tremble.

--Et comme il est maigre!» dit Paul. Ils appelèrent la bonne, qui

les suivait de loin. Quand elle les rejoignit, ils lui montrèrent

le petit chat et lui demandèrent de l'emporter.

LA BONNE.--Mais comment faire pour l'emporter? Le pauvre petit

malheureux est si mouillé et si sale que je ne peux pas le prendre

dans mes mains.

SOPHIE.--Eh bien, ma bonne, mettez-le dans des feuilles.

PAUL.--Ou plutôt dans mon mouchoir; il sera bien mieux.

SOPHIE.--C'est cela! Essuyons-le avec mon mouchoir, et couchons-le

dans le tien; ma bonne l'emportera.

La bonne les aida à arranger le petit chat, qui n'avait pas la

force de remuer; quand il fut bien enveloppé dans le mouchoir, la

bonne le prit, et tous se dépêchèrent d'arriver à la maison pour

lui donner du lait chaud.

Ils n'étaient pas loin de la maison, et ils furent bientôt

arrivés. Sophie et Paul coururent en avant, à la cuisine.

«Donnez-nous bien vite une tasse de lait chaud, dit Sophie à Jean,

le cuisinier.

--Pour quoi faire, mademoiselle? répondit Jean.

--Pour un pauvre petit chat que nous avons trouvé dans une haie

et qui est presque mort de faim. Le voici; ma bonne l'apporte dans

un mouchoir.»

La bonne posa le mouchoir par terre; le cuisinier apporta une

assiettée de lait chaud au petit chat, qui se jeta dessus et avala

tout sans en laisser une goutte.

«J'espère que le voilà content, dit la bonne. Il a bu plus de deux

verres de lait.»

SOPHIE.--Ah! le voilà qui se relève! Il lèche ses poils.

PAUL.--Si nous l'emportions dans notre chambre?

LE CUISINIER.--Moi, monsieur et mademoiselle, je vous

conseillerais de le laisser dans la cuisine, d'abord parce qu'il

se séchera mieux dans la cendre chaude, ensuite parce qu'il aura à

manger ici tant qu'il voudra; enfin parce qu'il pourra sortir

quand il en aura besoin, et qu'il apprendra ainsi à être propre.

PAUL.--C'est vrai. Laissons-le à la cuisine, Sophie.

SOPHIE.--Mais il sera toujours à nous et je le verrai tant que

je voudrai?

LE CUISINIER.--Certainement, mademoiselle, vous le verrez quand

vous voudrez. Ne sera-t-il pas à vous tout de même?

Il prit le chat, et le posa sur de la cendre chaude, sous le

fourneau. Les enfants le laissèrent dormir et recommandèrent bien

au cuisinier de lui mettre du lait près de lui pour qu'il pût en

boire toutes les fois qu'il aurait faim.

SOPHIE.--Comment appellerons-nous notre chat?

PAUL.--Appelons-le Chéri.

SOPHIE.--Oh non! C'est commun. Appelons-le plutôt Charmant.

PAUL.--Et si en grandissant il devient laid?

SOPHIE.--C'est vrai. Comment l'appeler alors? Il faut bien

pourtant qu'il ait un nom.

PAUL.--Sais-tu ce qui serait un très joli nom? Beau-Minon.

SOPHIE.--Ah oui! Comme dans le conte de _Blondine_. C'est vrai:

appelons-le Beau-Minon. Je demanderai à maman de lui faire un

petit collier et de broder tout autour Beau-Minon.

Et les enfants coururent chez Mme de Réan pour lui raconter

l'histoire du petit chat et pour lui demander un collier. La maman

alla voir le chat et prit la mesure de son cou.

«Je ne sais pas si ce pauvre chat pourra vivre, dit-elle, il est

si maigre et si faible qu'il peut à peine se tenir sur ses

pattes.»

PAUL.--Mais comment s'est-il trouvé dans la haie? Les chats ne

vivent pas dans les bois.

MADAME DE RÉAN.--Ce sont peut-être de méchants enfants qui l'ont

emporté pour jouer, et l'auront jeté ensuite dans la haie, pensant

qu'il pourrait revenir dans sa maison tout seul.

SOPHIE.--Pourquoi aussi n'est-il pas revenu? C'est bien sa faute

s'il a été malheureux.

MADAME DE RÉAN.--Il est trop jeune pour avoir pu retrouver son

chemin; et puis, il vient peut-être de très loin. Si de méchants

hommes t'emmenaient très loin et te laissaient au coin d'un bois,

que ferais-tu? Crois-tu que tu pourrais retrouver ton chemin toute

seule?

SOPHIE.--Oh! je ne serais pas embarrassée! Je marcherais

toujours jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un ou que je voie une

maison; alors je dirais comment je m'appelle et je demanderais

qu'on me ramenât.

LA MAMAN.--D'abord, tu rencontrerais peut-être de méchantes gens

qui ne voudraient pas se déranger de leur chemin ou de leur

ouvrage pour te ramener. Et puis, toi, tu peux parler, on te

comprendrait! Mais le pauvre chat, crois-tu que, s'il était entré

dans une maison, on aurait compris ce qu'il voulait, où il

demeurait? On l'aurait chassé, battu, tué peut-être.

SOPHIE.--Mais pourquoi a-t-il été dans ce buisson pour y mourir

de faim?

MADAME DE RÉAN.--Les mauvais garçons l'ont peut-être jeté là

après l'avoir battu. D'ailleurs il n'a pas été si bête d'être

resté là, puisque vous avez passé auprès et que vous l'avez sauvé.

PAUL.--Quant à cela, ma tante, il ne pouvait pas deviner que

nous passerions par là.

MADAME DE RÉAN.--Lui, non; mais le bon Dieu, qui le savait, l'a

permis afin de vous donner l'occasion d'être charitables, même

pour un animal.

Sophie et Paul, qui étaient impatients de revoir leur chat, ne

dirent plus rien et retournèrent à la cuisine, où ils trouvèrent

Beau-Minon profondément endormi sur la cendre chaude. Le cuisinier

avait mis près de lui une petite jatte de lait; il n'y avait donc

rien à faire pour lui, et les enfants allèrent jouer dans leur

petit jardin.

Beau-Minon ne mourut pas; en peu de jours il redevint fort, bien

portant et gai. À mesure qu'il grandissait, il devenait plus beau;

ses longs poils blancs étaient doux et soyeux; ses grands yeux

noirs étaient brillants comme des soleils; son nez rose lui

donnait un petit air gentil et enfantin. C'était un vrai chat

angora de la plus belle espèce. Sophie l'aimait beaucoup; Paul,

qui venait très souvent passer quelques jours avec Sophie,

l'aimait bien aussi. Beau-Minon était le plus heureux des chats.

Il avait un seul défaut, qui désolait Sophie: il était cruel pour

les oiseaux. Aussitôt qu'il était dehors, il grimpait aux arbres

pour chercher des nids et pour manger les petits qu'il y trouvait.

Quelquefois même il avait mangé les pauvres mamans oiseaux qui

cherchaient à défendre leurs petits contre le méchant Beau-Minon.

Quand Sophie et Paul le voyaient grimper aux arbres, ils faisaient

ce qu'ils pouvaient pour le faire descendre; mais Beau-Minon ne

les écoutait pas, et continuait tout de même à grimper et à manger

les petits oiseaux. On entendait alors des cuic, cuic_ _plaintifs.

Lorsque Beau-Minon descendait de l'arbre, Sophie lui donnait de

grands coups de verges: mais il trouva moyen de les éviter en

restant si longtemps tout en haut de l'arbre, que Sophie ne

pouvait pas l'atteindre. D'autres fois, quand il était arrivé à

moitié de l'arbre, il s'élançait, sautait à terre et se sauvait à

toutes jambes avant que Sophie eût pu l'attraper.

«Prends garde, Beau-Minon! lui disaient les enfants. Le bon Dieu

te punira de ta méchanceté. Il t'arrivera malheur un jour.»

Beau-Minon ne les écoutait pas.

Un jour Mme de Réan apporta dans le salon un charmant oiseau, dans

une belle cage toute dorée.

Les malheurs de Sophie · 第 5 / 7 题