amis. Il chante parfaitement.»
SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.--_Oh! que je voudrais l'entendre!
MADAME DE RÉAN.--Je vais le faire chanter; mais n'approchez pas
trop, pour ne pas l'effrayer... Petit, petit, continua Mme de Réan
en parlant au bouvreuil, chante, mon ami; chante, petit, chante.»
Le bouvreuil commença à se balancer, à pencher sa tête à droite et
à gauche, et puis il se mit à siffler l'air: _Au clair de la
lune_. Quand il eut fini, il siffla: _J'ai du bon tabac_, puis:
_Le bon roi Dagobert_.
Les enfants l'écoutaient sans bouger; ils osaient à peine
respirer, pour ne pas faire peur au bouvreuil. Quand il eut fini,
Paul s'écria:
«Oh! ma tante, comme il chante bien! Quelle petite voix douce! Je
voudrais l'entendre toujours!
Nous le ferons recommencer après dîner, dit Mme de Réan; à
présent il est fatigué, il arrive de voyage; donnons-lui à manger.
Allez au jardin, mes enfants, rapportez-moi du mouron et du
plantain; le jardinier vous montrera où il y en a.»
Les enfants coururent au potager et rapportèrent une telle
quantité de mouron qu'on aurait pu y enterrer toute la cage. Leur
maman leur dit de n'en cueillir qu'une petite poignée une autre
fois, et ils en mirent dans la cage du bouvreuil, qui commença
tout de suite à le becqueter.
«Allons dîner à présent, mes enfants, dit Mme de Réan, vos papas
nous attendent.»
Pendant le dîner, on parla beaucoup du joli bouvreuil.
«Quelle belle tête noire il a! dit Sophie.
Et quel joli ventre rouge! dit Paul.
Et comme il chante bien! dit Mme de Réan.
Il faudra lui faire chanter tous ses airs», dit M. de Réan.
Aussitôt que le dîner fut fini, on retourna au salon; les enfants
couraient en avant. Au moment d'entrer au salon, Mme de Réan y
entendit pousser un cri affreux; elle accourut et les trouva
immobiles de frayeur et montrant du doigt la cage du bouvreuil. De
cette cage, dont plusieurs barreaux étaient tordus et cassés,
Beau-Minon s'élançait par terre, tenant dans sa gueule le pauvre
bouvreuil qui battait encore des ailes. Mme de Réan cria à son
tour et courut à Beau-Minon pour lui faire lâcher l'oiseau.
Beau-Minon se sauva sous un fauteuil. M. de Réan, qui entrait en ce
moment, saisit une pincette et voulut en donner un coup à Beau-Minon.
Mais le chat, qui était prêt à se sauver, s'élança vers la
porte restée entr'ouverte. M. de Réan le poursuivit de chambre en
chambre, de corridor en corridor. Le pauvre oiseau ne criait plus,
ne se débattait plus. Enfin M. de Réan parvint à attraper Beau-Minon
avec la pincette. Le coup avait été si fort que sa gueule
s'ouvrit et laissa échapper l'oiseau. Pendant que le bouvreuil
tombait d'un côté, Beau-Minon tombait de l'autre. Il eut deux ou
trois convulsions et il ne bougea plus; la pincette l'avait frappé
à la tête; il était mort.
Mme de Réan et les enfants, qui couraient après M. de Réan, après
le chat et après le bouvreuil, arrivèrent au moment de la dernière
convulsion de Beau-Minon.
«Beau-Minon, mon pauvre Beau-Minon! s'écria Sophie.
Le bouvreuil, le pauvre bouvreuil! s'écria Paul.
Mon ami, qu'avez-vous fait? s'écria Mme de Réan.
--J'ai puni le coupable, mais je n'ai pu sauver l'innocent,
répondit M. de Réan. Le bouvreuil est mort étouffé par le méchant
Beau-Minon, qui ne tuera plus personne, puisque je l'ai tué sans
le vouloir.»
Sophie n'osait rien dire, mais elle pleura amèrement son pauvre
chat, qu'elle aimait malgré ses défauts.
«Je lui avais bien dit, disait-elle à Paul, que le bon Dieu le
punirait de sa méchanceté pour les oiseaux. Hélas! pauvre Beau-Minon!
te voilà mort, et par ta faute!»
XVIII--La boîte à ouvrage.
Quand Sophie voyait quelque chose qui lui faisait envie, elle le
demandait. Si sa maman le lui refusait, elle redemandait et
redemandait jusqu'à ce que sa maman, ennuyée, la renvoyât dans sa
chambre. Alors, au lieu de n'y plus penser, elle y pensait
toujours et répétait:
«Comment faire pour avoir ce que je veux? J'en ai si envie! Il
faut que je tâche de l'avoir.»
Bien souvent, en tâchant de l'avoir, elle se faisait punir; mais
elle ne se corrigeait pas.
Un jour sa maman l'appela pour lui montrer une charmante boîte à
ouvrage que M. de Réan venait d'envoyer de Paris. La boîte était
en écaille avec de l'or; le dedans était doublé de velours bleu,
il y avait tout ce qu'il fallait pour travailler, et tout était en
or; il y avait un dé, des ciseaux, un étui, un poinçon, des
bobines, un couteau, un canif, de petites pinces, un passe-lacet.
Dans un autre compartiment il y avait une boîte à aiguilles, une
boîte à épingles dorées, une provision de soies de toutes
couleurs, de fils de différentes grosseurs, de cordons, de rubans,
etc. Sophie se récria sur la beauté de la boîte:
«Comme tout cela est joli! dit-elle, et comme c'est commode
d'avoir tout ce qu'il faut pour travailler! Pour qui est cette
boîte, maman? ajouta Sophie en souriant, comme si elle avait été
sûre que sa maman répondrait: _C'est pour toi_.
C'est à moi que ton papa l'a envoyée,» répondit Mme de Réan.
SOPHIE.--Quel dommage! J'aurais bien voulu l'avoir.
MADAME DE RÉAN.--Eh bien! je te remercie! Tu es fâchée que ce
soit moi qui aie cette jolie boîte! C'est un peu égoïste.
SOPHIE.--Oh! maman, donnez-la-moi, je vous en prie.
MADAME DE RÉAN.--Tu ne travailles pas encore assez bien pour
avoir une si jolie boîte. De plus tu n'as pas assez d'ordre. Tu ne
rangerais rien et tu perdrais tous les objets les uns après les
autres.
SOPHIE.--Oh non! maman, je vous assure; j'en aurais bien soin.
MADAME DE RÉAN.--Non, Sophie, n'y pense pas; tu es trop jeune.
SOPHIE.--Je commence à très bien travailler, maman; j'aime
beaucoup à travailler.
MADAME DE RÉAN.--En vérité! Et pourquoi es-tu toujours si
désolée quand je t'oblige à travailler?
SOPHIE, _embarrassée. _--C'est..., c'est... parce que je n'ai pas
ce qu'il me faut pour travailler. Mais, si j'avais cette boîte, je
travaillerais avec un plaisir..., oh! un plaisir...
MADAME DE RÉAN.--Tâche de travailler avec plaisir sans la boîte,
c'est le moyen d'arriver à en avoir une.
SOPHIE.--Oh! maman, je vous en prie!
MADAME DE RÉAN.--Sophie, tu m'ennuies. Je te prie de ne plus
songer à la boîte.
Sophie se tut; elle continua à regarder la boîte, puis elle la
redemanda à sa maman plus de dix fois. La maman, impatientée, la
renvoya dans le jardin.
Sophie ne joua pas, ne se promena pas; elle resta assise sur un
banc, pensant à la boîte et cherchant les moyens de l'avoir.
«Si je savais écrire, dit-elle, j'écrirais à papa pour qu'il m'en
envoie une toute pareille; mais... je ne sais pas écrire; et, si
je dictais la lettre à maman, elle me gronderait et ne voudrait
pas l'écrire... Je pourrais bien attendre que papa soit revenu;
mais il faudrait attendre trop longtemps et je voudrais avoir la
boîte tout de suite...»
Sophie réfléchit, réfléchit longtemps; enfin elle sauta de dessus
son banc, frotta ses mains l'une contre l'autre et s'écria:
«J'ai trouvé, j'ai trouvé. La boîte sera à moi.»
Et voilà Sophie qui rentre au salon, la boîte était restée sur la
table; mais la maman n'y était plus. Sophie avance avec
précaution, ouvre la boîte et en retire une à une toutes les
choses qui la remplissaient. Son coeur battait, car elle allait
voler, comme les voleurs que l'on met en prison. Elle avait peur
que quelqu'un n'entrât avant qu'elle eût fini. Mais personne ne
vint; Sophie put prendre tout ce qui était dans la boîte. Quand
elle eut tout pris, elle referma doucement la boîte, la replaça au
milieu de la table et alla dans un petit salon où étaient ses
joujoux et ses petits meubles; elle ouvrit le tiroir de sa petite
table et y enferma tout ce qu'elle avait pris dans la boîte de sa
maman.
«Quand maman n'aura plus qu'une boîte vide, dit-elle, elle voudra
bien me la donner; et alors j'y remettrai tout, et la jolie boîte
sera à moi!»
Sophie, enchantée de cette espérance, ne pensa même pas à se
reprocher ce qu'elle avait fait; elle ne se demanda pas: «Que dira
maman? Qui accusera-t-elle d'avoir volé ses affaires? Que
répondrai-je quand on me demandera si c'est moi?» Sophie ne pensa
à rien qu'au bonheur d'avoir la boîte.
Toute la matinée se passa sans que la maman s'aperçût du vol de
Sophie; mais à l'heure du dîner, quand tout le monde se réunit au
salon, Mme de Réan dit aux personnes qu'elle avait invitées à
dîner qu'elle allait leur montrer une bien jolie boîte à ouvrage
que M. de Réan lui avait envoyée de Paris.
«Vous verrez, ajouta-t-elle, comme c'est complet; tout ce qui est
nécessaire pour travailler se trouve dans la boîte. Voyez d'abord
la boîte elle-même; comme elle est jolie!
--Charmante, répondit-on, charmante.»
Mme de Réan l'ouvrit. Quelle fut sa surprise et celle des
personnes qui l'entouraient, de trouver la boîte vide!
«Que signifie cela? dit-elle. Ce matin, tout y était, et je ne
l'ai pas touchée depuis.
--L'aviez-vous laissée au salon?» demanda une des dames invitées.
MADAME DE RÉAN.--Certainement, et sans la moindre inquiétude;
tous mes domestiques sont honnêtes et incapables de me voler.
LA DAME.--Et pourtant la boîte est vide, chère madame; il est
certain que quelqu'un l'a vidée.
Le coeur de Sophie battait avec violence pendant cette
conversation; elle se tenait cachée derrière tout le monde, rouge
comme un radis et tremblant de tous ses membres.
Mme de Réan, la cherchant des yeux et ne la voyant pas, appela:
«Sophie, Sophie, où es-tu?»
Comme Sophie ne répondait pas, les dames derrière lesquelles elle
était cachée, et qui la savaient là, s'écartèrent, et Sophie parut
dans un tel état de rougeur et de trouble, que chacun devina sans
peine que le voleur était elle-même.
«Approchez, Sophie», dit Mme de Réan.
Sophie s'avança d'un pas lent; ses jambes tremblaient sous elle.
MADAME DE RÉAN.--Où avez-vous mis les choses qui étaient dans ma
boîte?
SOPHIE, _tremblante. _--Je n'ai rien pris, maman, je n'ai rien
caché.
MADAME DE RÉAN.--Il est inutile de mentir, mademoiselle;
rapportez tout à la minute, si vous ne voulez pas être punie comme
vous le méritez.
SOPHIE, _pleurant. _--Mais, maman, je vous assure que je n'ai
rien pris.
MADAME DE RÉAN.--Suivez-moi, mademoiselle.
Et, comme Sophie restait sans bouger, Mme de Réan lui prit la main
et l'entraîna malgré sa résistance dans le salon à joujoux. Elle
se mit à chercher dans les tiroirs de la petite commode, dans
l'armoire de la poupée; ne trouvant rien, elle commençait à
craindre d'avoir été injuste envers Sophie, lorsqu'elle se dirigea
vers la petite table. Sophie trembla plus fort lorsque sa maman,
ouvrant le tiroir, aperçut tous les objets de sa boîte à ouvrage,
que Sophie avait cachés là.
Sans rien dire, elle prit Sophie et la fouetta comme elle ne
l'avait jamais fouettée. Sophie eut beau crier, demander grâce,
elle reçut le fouet de la bonne manière, et il faut avouer qu'elle
le méritait.
Mme de Réan vida le tiroir et emporta tout ce qu'elle y avait
trouvé, pour le remettre dans sa boîte, laissant Sophie pleurer
seule dans le petit salon.
Elle était si honteuse qu'elle n'osait plus rentrer pour dîner; et
elle fit bien, car Mme de Réan lui envoya sa bonne pour l'emmener
dans sa chambre, où elle devait dîner et passer la soirée. Sophie
pleura beaucoup et longtemps; la bonne, malgré ses gâteries
habituelles, était indignée et l'appelait voleuse.
«Il faudra que je ferme tout à clef, disait-elle, de peur que vous
ne me voliez. Si quelque chose se perd dans la maison, on saura
bien trouver le voleur et on ira tout droit fouiller dans vos
tiroirs.»
Le lendemain, Mme de Réan fit appeler Sophie.
«Écoutez, mademoiselle, lui dit-elle, ce que m'écrivait votre papa
en m'envoyant la boîte à ouvrage.»
«Ma chère amie, je viens d'acheter une charmante boîte à ouvrage
que je vous envoie. Elle est pour Sophie, mais ne le lui dites pas
et ne la lui donnez pas encore. Que ce soit la récompense de huit
jours de sagesse. Faites-lui voir la boîte, mais ne lui dites pas
que je l'ai achetée pour elle. Je ne veux pas qu'elle soit sage
par intérêt, pour gagner un beau présent; je veux qu'elle le soit
par un vrai désir d'être bonne...»
«Vous voyez, continua Mme de Réan, qu'en me volant, vous vous êtes
volée vous-même. Après ce que vous avez fait, vous auriez beau
être sage pendant des mois, vous n'aurez jamais cette boîte.
J'espère que la leçon vous profitera et que vous ne recommencerez
pas une action si mauvaise et si honteuse.»
Sophie pleura encore, supplia sa maman de lui pardonner. La maman
finit par y consentir, mais elle ne voulut jamais lui donner la
boîte; plus tard elle la donna à la petite Élisabeth Chéneau, qui
travaillait à merveille et qui était d'une sagesse admirable.
Quand le bon, l'honnête petit Paul apprit ce qu'avait fait Sophie,
il en fut si indigné qu'il fut huit jours sans vouloir aller chez
elle. Mais, quand il sut combien elle était affligée et
repentante, et combien elle était honteuse d'être appelée voleuse,
son bon coeur souffrit pour elle; il alla la voir; au lieu de la
gronder, il la consola et lui dit:
«Sais-tu, ma pauvre Sophie, le moyen de faire oublier ton vol?
C'est d'être si honnête, qu'on ne puisse pas même te soupçonner à
l'avenir.»
Sophie lui promit d'être très honnête, et elle tint parole.
XIX--L'âne.
Sophie avait été très sage depuis quinze jours; elle n'avait pas
fait une seule grosse faute; Paul disait qu'elle ne s'était pas
mise en colère depuis longtemps; la bonne disait qu'elle était
devenue obéissante. La maman trouvait qu'elle n'était plus ni
gourmande, ni menteuse, ni paresseuse, elle voulait récompenser
Sophie, mais elle ne savait pas ce qui pourrait lui faire plaisir.
Un jour qu'elle travaillait, sa fenêtre ouverte, pendant que
Sophie et Paul jouaient devant la maison, elle entendit une
conversation qui lui apprit ce que désirait Sophie.
PAUL, _s'essuyant le visage. _--Que j'ai chaud, que j'ai chaud!
Je suis en nage.
SOPHIE, _s'essuyant de même. _--Et moi donc! Et pourtant nous
n'avons pas fait beaucoup d'ouvrage.
PAUL.--C'est que nos brouettes sont si petites!
SOPHIE.--Si nous prenions les grosses brouettes du potager, nous
irions plus vite.
PAUL.--Nous n'aurions pas la force de les traîner: j'ai voulu un
jour en mener une; j'ai eu de la peine à l'enlever, et, quand j'ai
voulu avancer, le poids de la brouette m'a entraîné, et j'ai versé
toute la terre qui était dedans.
SOPHIE.--Mais notre jardin ne sera jamais fini; avant de le
bêcher et de le planter, nous devons y traîner plus de cent
brouettes de bonne terre. Et il y a si loin pour l'aller chercher!
PAUL.--Que veux-tu? Ce sera long, mais nous finirons par le
faire.
SOPHIE.--Ah! si nous avions un âne, comme Camille et Madeleine
de Fleurville, et une petite charrette! c'est alors que nous
ferions de l'ouvrage en peu de temps!
PAUL.--C'est vrai! Mais nous n'en avons pas. Il faudra bien que
nous fassions l'ouvrage de l'âne.
SOPHIE.--Écoute, Paul, j'ai une idée.
PAUL, _riant. _--Oh! si tu as une idée, nous sommes sûrs de faire
quelque sottise, car tes idées ne sont pas fameuses, en général.
SOPHIE, _avec impatience. _--Mais écoute donc, avant de te
moquer. Mon idée est excellente. Combien ma tante te donne-t-elle
d'argent par semaine?
PAUL.--Un franc; mais c'est pour donner aux pauvres, aussi bien
que pour m'amuser.
SOPHIE.--Bon! moi, j'ai aussi un franc; ce qui fait deux francs
par semaine. Au lieu de dépenser notre argent, gardons-le jusqu'à
ce que nous puissions acheter un âne et une charrette.
PAUL.--Ton idée serait bonne si, au lieu de deux francs, nous en
avions vingt: mais avec deux francs nous ne pourrions plus rien
donner aux pauvres, ce qui serait mal, et puis il nous faudrait
attendre deux ans avant d'avoir de quoi acheter un âne et une
voiture.
SOPHIE.--Deux francs par semaine, combien cela fait-il par mois?
PAUL.--Je ne sais pas au juste, mais je sais que c'est très peu.
SOPHIE, _réfléchissant. _--Eh bien! voilà une autre idée. Si nous
demandions à maman et à ma tante de nous donner tout de suite
l'argent de nos étrennes?
PAUL.--Elles ne voudront pas.
SOPHIE.--Demandons-le toujours.
PAUL.--Demande si tu veux; moi j'aime mieux attendre ce que te
dira ma tante; je ne demanderai que si elle dit oui.
Sophie courut chez sa maman, qui fit semblant de n'avoir rien
entendu.
«Maman, dit-elle, voulez-vous me donner d'avance mes étrennes?»
MADAME DE RÉAN.--Tes étrennes? je ne peux pas te les acheter
ici; c'est à notre retour à Paris que je les aurai.
SOPHIE.--Oh! maman, je voudrais que vous me donniez l'argent de
mes étrennes; j'en ai besoin.
MADAME DE RÉAN.--Comment peux-tu avoir besoin de tant d'argent?
si c'est pour les pauvres, dis-le-moi, je donnerai ce qui est
nécessaire: tu sais que je ne te refuse jamais pour les pauvres.
SOPHIE, _embarrassée. _--Maman, ce n'est pas pour les pauvres;
c'est..., c'est pour acheter un âne.
MADAME DE RÉAN.--Pour quoi faire, un âne?
SOPHIE.--Oh! maman, nous en avons tant besoin, Paul et moi!
Voyez comme j'ai chaud; Paul a encore plus chaud que moi. C'est
parce que nous avons brouetté de la terre pour notre jardin.
MADAME DE RÉAN, _riant.--_Et tu crois qu'un âne brouettera à
votre place?
SOPHIE.--Mais non, maman! Je sais bien qu'un âne ne peut pas
brouetter; c'est que je ne vous ai pas dit qu'avec l'âne il nous
faudrait une charrette, nous y attellerons notre âne et nous
mènerons beaucoup de terre sans nous fatiguer.
MADAME DE RÉAN.--J'avoue que ton idée est bonne.
SOPHIE, _battant des mains. _--Ah! je savais bien qu'elle était
bonne... Paul, Paul! ajouta-t-elle, appelant à la fenêtre.
MADAME DE RÉAN.--Attends avant de te réjouir. Ton idée est
bonne, mais je ne veux pas te donner l'argent de tes étrennes.
SOPHIE, _consternée. _--Mais alors... comment ferons-nous?...
MADAME DE RÉAN.--Vous resterez bien tranquilles et tu
continueras à être bien sage pour mériter l'âne et la petite
voiture, que je vais te faire acheter le plus tôt possible.
SOPHIE, _sautant de joie et embrassant sa maman. _--Quel bonheur!
quel bonheur! Merci, ma chère maman. Paul, Paul! Nous avons un
âne, nous avons une voiture... Viens donc, viens vite!
PAUL, _accourant. _--Où donc, où donc? Où sont-ils?
SOPHIE.--Maman nous les donne; elle va les faire acheter.
MADAME DE RÉAN.--Oui, je vous les donne à tous deux: à toi,
Paul, pour te récompenser de ta bonté, de ton obéissance, de ta
sagesse; à toi, Sophie, pour t'encourager à imiter ton cousin et à
te montrer toujours douce, obéissante et travailleuse, comme tu
l'es depuis quinze jours. Venez avec moi chercher Lambert; nous
lui expliquerons notre affaire et il nous achètera votre âne et
votre voiture.
Les enfants ne se le firent pas dire deux fois, ils coururent en
avant; ils trouvèrent Lambert dans la cour, où il mesurait de
l'avoine qu'il venait d'acheter. Les enfants se mirent à lui
expliquer avec tant d'animation ce qu'ils voulaient, ils parlaient
ensemble et si vite, que Lambert n'y comprit rien. Il regardait
avec étonnement les enfants et Mme de Réan, qui prit enfin la
parole et qui expliqua la chose à Lambert.
SOPHIE.--Allez tout de suite, Lambert, je vous en prie; il nous
faut notre âne tout de suite, avant de dîner.
LAMBERT, _riant.--_Un âne ne se trouve pas comme une baguette,
mademoiselle. Il faut que je sache s'il y en a à vendre, que je
coure dans tous les environs, pour vous en avoir un bien doux, qui
ne rue pas, qui ne morde pas, qui ne soit point entêté, qui ne
soit ni trop jeune ni trop vieux.
SOPHIE.--Dieu, que de choses pour un âne! Prenez le premier que
vous trouverez, Lambert; ce sera plus tôt fait.
LAMBERT.--Non, mademoiselle, je ne prendrai pas le premier venu:
je vous exposerais à vous faire mordre ou à recevoir un coup de
pied.
SOPHIE.--Bah! bah! Paul saura bien le rendre sage.
PAUL.--Mais pas du tout; je ne veux pas mener un âne qui mord et
qui rue.
MADAME DE RÉAN.--Laissez faire Lambert, mes enfants; vous verrez
que votre commission sera très bien faite. Il s'y connaît et il ne
ménage pas sa peine.
PAUL.--Et la voiture, ma tante? Comment pourra-t-on en avoir une
assez petite pour y atteler l'âne?
LAMBERT.--Ne vous tourmentez pas, monsieur Paul: en attendant
que le charron en fasse une, je vous prêterai ma grande voiture à
chiens; vous la garderez tant que cela vous fera plaisir.
PAUL.--Oh! merci, Lambert; ce sera charmant.
SOPHIE.--Partez, Lambert, partez vite.
MADAME DE RÉAN.--Donne-lui le temps de serrer son avoine; s'il
la laissait au milieu de la cour, les poulets et les oiseaux la
mangeraient.
Lambert rangea ses sacs d'avoine au fond de la grange et, voyant
l'impatience des enfants, partit pour trouver un âne dans les
environs.
Sophie et Paul croyaient qu'il allait revenir très promptement,
ramenant un âne; ils restèrent devant la maison à l'attendre. De
temps en temps ils allaient voir dans la cour si Lambert revenait;
au bout d'une heure ils commencèrent à trouver que c'était fort
ennuyeux d'attendre et de ne pas jouer.
PAUL, _bâillant_.--Dis donc, Sophie, si nous allions nous amuser
dans notre jardin?
SOPHIE, _bâillant. _--Est-ce que nous ne nous amusons pas ici?
PAUL, _bâillant. _--Il me semble que non. Pour moi, je sais que
je ne m'amuse pas du tout.
SOPHIE.--Et si Lambert arrive avec l'âne, nous ne le verrons
pas.
PAUL.--Je commence à croire qu'il ne reviendra pas si tôt.
SOPHIE.--Moi, je crois, au contraire, qu'il va arriver.
PAUL.--Attendons, je veux bien, ... mais _(il bâille)_... c'est
bien ennuyeux.
SOPHIE.--Va-t'en, si tu t'ennuies; je ne te demande pas de
rester, je resterai bien toute seule.
PAUL, _après avoir hésité. _--Eh bien! je m'en vais, tiens; c'est
trop bête de perdre sa journée à attendre. Et à quoi bon? Si
Lambert ramène un âne, nous le saurons tout de suite; tu penses
bien qu'on viendra nous le dire dans notre jardin. Et s'il n'en
ramène pas, à quoi sert de nous ennuyer pour rien?
SOPHIE.--Allez, monsieur, allez, je ne vous en empêche pas.
PAUL.--Ah bah! tu boudes sans savoir pourquoi. Au revoir, à
dîner, mademoiselle grognon.
SOPHIE.--Au revoir, monsieur malappris, maussade, désagréable,
impertinent.
PAUL, _fait un signe moqueur. _--Au revoir, douce, patiente,
aimable Sophie!
Sophie courut à Paul pour lui donner une tape; mais Paul,
prévoyant ce qui allait arriver, était déjà parti à toutes jambes.
Se retournant pour voir si Sophie le poursuivait, il la vit
courant après lui avec un bâton qu'elle avait ramassé. Paul courut
plus fort et se cacha dans le bois. Sophie, ne le voyant plus,
retourna devant la maison.
«Quel bonheur, pensa-t-elle, que Paul se soit sauvé, et que je
n'aie pas pu l'attraper! Je lui aurais donné un coup de bâton qui
lui aurait fait mal; maman l'aurait su, et n'aurait plus voulu me
donner mon âne ni ma voiture. Quand Paul reviendra, je
l'embrasserai... Il est très bon... mais il est tout de même bien
taquin.»
Sophie continua à attendre Lambert jusqu'à ce que la cloche eût
sonné le dîner.
Elle rentra fâchée d'avoir attendu si longtemps pour rien. Paul,
qu'elle retrouva dans sa chambre, la regarda d'un air un peu
moqueur.
«T'es-tu bien amusée?» lui dit-il.
SOPHIE.--Non; je me suis horriblement ennuyée, et tu avais bien
raison de vouloir t'en aller. Ce Lambert ne revient pas; c'est
ennuyeux!
PAUL.--Je te l'avais bien dit.
SOPHIE.--Eh oui, tu me l'avais bien dit, je le sais bien.
Mais c'est tout de même fort ennuyeux.
On frappe à la porte. La bonne crie: «Entrez.» La porte s'ouvre.
Lambert paraît. Sophie et Paul poussent un cri de joie.
«Et l'âne, et l'âne?» demandent-ils.
LAMBERT.--Il n'y a pas d'âne à vendre dans le pays,
mademoiselle; j'ai toujours marché depuis que je vous ai quittés;
je suis entré partout où je pensais trouver un âne. Je n'ai rien
trouvé.
SOPHIE, _pleurant. _--Quel malheur, mon Dieu, quel malheur!
Comment faire à présent?
LAMBERT.--Mais il ne faut pas vous désoler, mademoiselle; nous
en aurons un, bien sûr; seulement il faut attendre.
PAUL.--Attendre combien de temps?
LAMBERT.--Peut-être une semaine, peut-être une quinzaine, cela
dépend. Demain j'irai au marché, à la ville; peut-être trouverons-nous
un bourri.
PAUL.--Un _bourri_! Qu'est-ce que c'est que ça, un_ bourri_?
LAMBERT.--Tiens, vous qui êtes si savant, vous ne savez pas
cela? Un_ bourri_, c'est un âne.
SOPHIE.--C'est drôle, un _bourri_! Je ne savais pas cela, moi
non plus.
LAMBERT.--Ah! voilà, mademoiselle! on devient savant à mesure
qu'on grandit. Je vais trouver votre maman pour lui dire que
demain, de grand matin, faut que j'aille au marché pour le
_bourri_. Au revoir, monsieur et mademoiselle.
Et Lambert sortit, laissant les enfants contrariés de ne pas avoir
leur âne.
«Nous l'attendrons peut-être longtemps», dirent-ils en soupirant.
La matinée du lendemain se passa à attendre l'âne. Mme de Réan
avait beau leur dire que c'est presque toujours comme cela, qu'il
est impossible d'avoir tout ce qu'on désire et à la minute qu'on
le désire, qu'il faut s'habituer à attendre et même quelquefois à
ne jamais avoir ce dont on a bien envie; les enfants répondaient:
«C'est vrai», mais ils n'en soupiraient pas moins, ils regardaient
avec la même impatience si Lambert revenait avec un âne. Enfin,
Paul, qui était à la fenêtre, crut entendre au loin un hi han! hi
han! qui ne pouvait venir que d'un âne.
«Sophie, Sophie, s'écria-t-il, écoute. Entends-tu un âne qui
brait? C'est peut-être Lambert.»
MADAME DE RÉAN.--Peut-être est-ce un âne du pays, ou un âne qui
passe sur la route.
SOPHIE.--Oh! maman, permettez-moi d'aller voir si c'est Lambert
avec le _bourri_.
MADAME DE RÉAN.--Le _bourri_? qu'est-ce que c'est que cette
manière de parler? Il n'y a que les gens de la campagne qui
appellent un âne un _bourri_.
PAUL.--Ma tante, c'est Lambert qui nous a dit qu'un âne
s'appelait un _bourri_: il a même été étonné que nous ne le
sachions pas.
MADAME DE RÉAN.--Lambert parle comme les gens de la campagne,
mais, vous qui vivez au milieu de gens plus instruits, vous devez
parler mieux.
SOPHIE.--Oh! maman, j'entends encore le hi han! de l'âne;
pouvons-nous aller voir?
MADAME DE RÉAN.--Allez, allez, mes enfants; mais n'allez que
jusqu'à la grand'route: ne passez pas la barrière.
Sophie et Paul partirent comme des flèches. Ils coururent au
travers de l'herbe et du bois, pour être plus tôt arrivés.
Mme de Réan leur criait: «N'allez pas dans l'herbe, elle est trop
haute; ne traversez pas le bois, il y a des épines.» Ils
n'entendaient pas et couraient, bondissaient comme des chevreuils.
Ils furent bientôt arrivés à la barrière, et la première chose
qu'ils aperçurent sur la grand'route, ce fut Lambert, menant par
un licou un âne superbe, mais pas trop grand cependant.
«Un âne, un âne! merci Lambert, merci! Quel bonheur! s'écrièrent-ils
ensemble.
--Comme il est joli! dit Paul.
--Comme il a l'air bon! dit Sophie. Allons vite le dire à maman.»
LAMBERT.--Tenez, monsieur Paul, montez dessus; mademoiselle
Sophie va monter derrière vous; je le tiendrai par son licou.
SOPHIE.--Mais si nous tombons?
LAMBERT.--Ah! il n'y a pas de danger, je vais marcher près de
vous. D'ailleurs, on me l'a vendu pour un _bourri_ parfait et très
doux.
Lambert aida Paul et Sophie à monter sur l'âne; il marcha près
d'eux. Ils arrivèrent ainsi jusque sous les fenêtres de
Mme de Réan, qui, les voyant venir, sortit pour mieux voir l'âne.
On le mena à l'écurie; Sophie et Paul lui donnèrent de l'avoine;
Lambert lui fit une bonne litière avec de la paille. Les enfants
voulaient rester là à le regarder manger; mais l'heure du dîner
approchait, il fallait se laver les mains, se peigner, et l'âne
fut laissé en compagnie des chevaux jusqu'au lendemain.
Le lendemain et les jours suivants, l'âne fut attelé à la petite
charrette à chiens, en attendant que le charron fît une jolie
voiture pour promener les enfants et une petite charrette pour
charrier de la terre, des pots de fleurs, du sable, tout ce qu'ils
voulaient mettre dans leur jardin. Paul avait appris à atteler et
dételer l'âne, à le brosser, le peigner, lui faire sa litière, lui
donner à manger, à boire. Sophie l'aidait et s'en tirait presque
aussi bien que lui.
Mme de Réan leur avait acheté un bât et une jolie selle pour les
faire monter à âne. Dans les premiers temps, la bonne les suivait;
mais quand on vit l'âne doux comme un agneau, Mme de Réan leur
permit d'aller seuls, pourvu qu'ils ne sortissent pas du parc.
Un jour, Sophie était montée sur l'âne: Paul le faisait avancer en
lui donnant force coups de baguette. Sophie lui dit:
«Ne le bats pas, tu lui fais mal.»
PAUL.--Mais, quand je ne le tape pas, il n'avance pas;
d'ailleurs ma baguette est si mince qu'elle ne peut pas lui faire
grand mal.
SOPHIE.--J'ai une idée! Si, au lieu de le taper, je le piquais
avec un éperon?
PAUL.--Voilà une drôle d'idée. D'abord tu n'as pas d'éperon;
ensuite la peau de l'âne est si dure qu'il ne sentirait pas
l'éperon.
SOPHIE.--C'est égal; essayons toujours; tant mieux si l'éperon
ne lui fait pas de mal.
PAUL.--Mais je n'ai pas d'éperon à te donner.
SOPHIE.--Nous en ferons un avec une grosse épingle que nous
piquerons dans mon soulier; la tête sera en dedans du soulier, et
la pointe sera en dehors.
PAUL.--Tiens, mais c'est très bien imaginé! As-tu une épingle?
SOPHIE.--Non, mais nous pouvons retourner à la maison; je
demanderai des épingles à la cuisine: il y en a toujours de très
grosses.
Paul monta en croupe sur l'âne, et ils arrivèrent au galop devant
la cuisine. Le cuisinier leur donna deux épingles, croyant que
Sophie en avait besoin pour cacher un trou à sa robe. Sophie ne
voulut pas arranger son éperon devant la maison, car elle sentait
bien qu'elle faisait une sottise, et elle avait peur que sa maman
ne la grondât.
«Il vaut mieux, dit-elle, arranger cela dans le bois; nous nous
assoirons sur l'herbe, et l'âne mangera pendant que nous
travaillerons; nous aurons l'air de voyageurs qui se reposent.»
Arrivés dans le bois, Sophie et Paul descendirent; l'âne, content
d'être libre, se mit à manger l'herbe du bord des chemins. Sophie
et Paul s'assirent par terre et commencèrent leur ouvrage. La
première épingle perça bien le soulier, mais elle plia tellement
qu'elle ne put pas servir. Ils en avaient heureusement une autre,
qui entra facilement dans le soulier déjà percé; Sophie le mit,
l'attacha. Paul rattrapa l'âne, aida Sophie à monter dessus, et la
voilà qui donne des coups de talon et pique l'âne avec l'épingle.
L'âne part au trot. Sophie, enchantée, pique encore et encore;
l'âne se met à galoper, et si vite que Sophie a peur; elle se
cramponne à la bride. Dans sa frayeur elle serre son talon contre
l'âne; plus elle appuie, plus elle pique; il se met à ruer, à
sauter, et il lance Sophie à dix pas de lui. Sophie reste sur le
sable, étourdie par la chute. Paul, qui était demeuré en arrière,
accourt, effrayé; il aide Sophie à se relever; elle avait les
mains et le nez écorchés.
«Que va dire maman? dit-elle à Paul. Que lui dirons-nous quand
elle nous demandera comment j'ai pu tomber?»
PAUL.--Nous lui dirons la vérité.
SOPHIE.--Oh! Paul! pas tout, pas tout; ne parle pas de
l'épingle.
PAUL.--Mais que veux-tu que je dise?
SOPHIE.--Dis que l'âne a rué et que je suis tombée.
PAUL.--Mais l'âne est si doux, il n'aurait jamais rué sans ta
maudite épingle.
SOPHIE.--Si tu parles de l'épingle, maman nous grondera: elle
nous ôtera l'âne.
PAUL.--Moi, je crois qu'il vaut mieux toujours dire la vérité;
toutes les fois que tu as voulu cacher quelque chose à ma tante,
elle l'a su tout de même, et tu as été punie plus fort que tu ne
l'aurais été si tu avais dit la vérité.
SOPHIE.--Mais pourquoi veux-tu que je parle de l'épingle? Je ne
suis pas obligée de mentir pour cela. Je dirais la vérité, que
l'âne a rué et que je suis tombée.
PAUL.--Fais comme tu voudras, mais je crois que tu as tort.
SOPHIE.--Mais toi, Paul, ne dis rien; ne va pas parler de
l'épingle.
PAUL.--Sois tranquille; tu sais que je n'aime pas à te faire
gronder.
Paul et Sophie cherchèrent l'âne, qui devait être près de là; ils
ne le trouvèrent pas. «Il sera sans doute retourné à la maison»,
dit Paul.
Sophie et Paul reprirent comme l'âne le chemin de la maison; ils
étaient dans un petit bois qui se trouvait tout près du château
lorsqu'ils entendirent appeler et qu'ils virent accourir leurs
mamans.
«Qu'est-il arrivé, mes enfants? êtes-vous blessés? Nous avons vu
revenir votre âne au galop avec la sangle cassée; il avait l'air
effrayé, effaré; on a eu de la peine à le rattraper. Nous avions
peur qu'il ne vous fût arrivé un accident.»
SOPHIE.--Non, maman, rien du tout; seulement je suis tombée.
MADAME DE RÉAN.--Tombée? Comment? Pour quelle raison?
SOPHIE.--J'étais sur l'âne et je ne sais pourquoi il s'est mis à
sauter et à ruer; je suis tombée sur le sable et je me suis un peu
écorché le nez et les mains: mais ce n'est rien.
MADAME D'AUBERT.--Pourquoi donc l'âne a-t-il rué, Paul? Je le
croyais si doux!
PAUL, _embarrassé. _--C'est Sophie qui était dessus, maman; c'est
avec elle qu'il a rué.
MADAME D'AUBERT.--Très bien, je comprends. Mais qu'est-ce qui a
pu le faire ruer?
SOPHIE.--Oh! ma tante, c'est parce qu'il avait envie de ruer.
MADAME D'AUBERT.--Je pense bien que ce n'est pas parce qu'il
voulait rester tranquille. Mais c'est singulier tout de même.
On rentrait à la maison comme Mme d'Aubert achevait de parler;
Sophie alla dans sa chambre pour laver sa figure et ses mains, qui
étaient pleines de sable, et pour changer sa robe, qui était salie
et déchirée. Mme de Réan entra comme elle finissait de s'habiller;
elle examina sa robe déchirée.
«Il faut que tu sois tombée bien rudement, dit-elle, pour que ta
robe soit déchirée et salie comme elle est.
--Ah!» dit la bonne.
MADAME DE RÉAN.--Qu'avez-vous? vous êtes-vous fait mal?
LA BONNE.--Ah! la belle idée! Ha! ha! ha! voilà une invention!
Regardez donc, madame!» Et elle montra à Mme de Réan la grosse
épingle avec laquelle elle venait de se piquer, et que Sophie
avait oublié d'ôter après sa chute.
MADAME DE RÉAN.--Qu'est-ce que cela veut dire? Comment cette
épingle se trouve-t-elle au soulier de Sophie?
LA BONNE.--Elle n'y est pas venue toute seule certainement, car
le cuir est assez dur à percer.
MADAME DE RÉAN.--Parle donc, Sophie; explique-nous comment cette
épingle se trouve là.
SOPHIE, _très embarrassée. _--Je ne sais pas, maman, je ne sais
pas du tout.
MADAME DE RÉAN.--Comment! Tu ne sais pas? Tu as mis tes souliers
avec l'épingle sans t'en apercevoir?
SOPHIE.--Oui, maman! Je n'ai rien vu.
LA BONNE.--Ah! par exemple, mademoiselle Sophie, ce n'est pas
vrai, cela. C'est moi qui vous ai mis vos souliers, et je sais
qu'il n'y avait pas d'épingle. Vous feriez croire à votre maman
que je suis une négligente! Ce n'est pas bien cela, mademoiselle.»
Sophie ne répond pas; elle est de plus en plus rouge et
embarrassée. Mme de Réan lui ordonne de parler.
«Si vous n'avouez pas la vérité, mademoiselle, j'irai la demander
à Paul, qui ne ment jamais.»
Sophie éclata en sanglots, mais elle s'entêta à ne rien avouer.
Mme de Réan alla chez sa soeur Mme d'Aubert; elle y trouva Paul,
auquel elle demanda ce que voulait dire l'épingle du soulier de
Sophie. Paul, croyant sa tante très fâchée et pensant que Sophie
avait dit la vérité, répondit:
«C'était pour faire un éperon, ma tante.»
MADAME DE RÉAN.--Et pour quoi faire, un éperon?
PAUL.--Pour faire galoper l'âne.
MADAME DE RÉAN.--Ah! je comprends pourquoi l'âne a rué et a jeté
Sophie par terre. L'épingle piquait le pauvre animal, qui s'en est
débarrassé comme il a pu.»
Mme de Réan sortit et revint trouver Sophie.
«Je sais tout, mademoiselle, dit-elle. Vous êtes une petite
menteuse. Si vous m'aviez dit la vérité, je vous aurais un peu
grondée, mais je ne vous aurais pas punie; maintenant vous allez
être un mois sans monter à âne, pour vous apprendre à mentir comme
vous l'avez fait.»
Mme de Réan laissa Sophie pleurant. Quand Paul la revit, il ne put
s'empêcher de lui dire:
«Je te l'avais bien dit, Sophie! Si tu avais avoué la vérité, nous
aurions notre âne, et tu n'aurais pas le chagrin que tu as.»
Mme de Réan tint parole et ne permit pas qu'on montât l'âne,
malgré les demandes de Sophie.
XX--La petite voiture.
Sophie, voyant que sa maman ne lui laissait pas monter l'âne, dit
un jour à Paul:
«Puisque nous ne pouvons pas monter notre âne, Paul, attelons-le à
notre petite voiture; nous mènerons chacun notre tour.»
PAUL.--Je ne demande pas mieux; mais ma tante le permettra-t-elle?
SOPHIE.--Va le lui demander. Je n'ose pas.
Paul courut chez sa tante et lui demanda la permission d'atteler
l'âne.
Mme de Réan y consentit à la condition que la bonne irait avec
eux. Quand Paul le dit à Sophie, elle grogna.
«C'est ennuyeux d'avoir ma bonne, dit-elle; elle a toujours peur
de tout; elle ne nous laissera pas aller au galop.»
PAUL.--Oh! mais il ne faut pas aller au galop; tu sais que ma
tante le défend.
Sophie ne répondit pas, et bouda pendant que Paul courait chercher
la bonne et faire atteler l'âne. Une demi-heure après, l'âne était
à la porte avec la voiture.
Sophie monta dedans toujours boudant; elle fut maussade pendant
toute la promenade, malgré les efforts du pauvre Paul pour la
rendre gaie et aimable. Enfin il lui dit:
«Ah! tu m'ennuies avec tes airs maussades! Je m'en vais à la
maison: cela m'ennuie de parler tout seul, de jouer seul, de
regarder ta figure boudeuse.»
Et Paul dirigea l'âne du côté de la maison. Sophie continuait à
bouder. Quand ils arrivèrent, elle descendit, accrocha son pied au
marchepied et tomba. Le bon Paul sauta à terre et l'aida à se
relever: elle ne s'était pas fait mal, mais la bonté de Paul la
toucha et elle se mit à pleurer.
«Tu t'es fait mal, ma pauvre Sophie? disait Paul en l'embrassant.
Appuie-toi sur moi; n'aie pas peur, je te soutiendrai bien.»
--Non, mon cher Paul, répondit Sophie en sanglotant; je ne me
suis pas fait mal; je pleure de repentir; je pleure parce que j'ai
été méchante pour toi, qui es toujours si bon pour moi.
PAUL.--Il ne faut pas pleurer pour cela, ma pauvre Sophie. Je
n'ai pas de mérite à être bon pour toi, parce que je t'aime et
qu'en te faisant plaisir je me fais plaisir à moi-même.
Sophie se jeta au cou de Paul et l'embrassa en pleurant plus fort.
Paul ne savait plus comment la consoler; enfin il lui dit:
«Écoute, Sophie, si tu pleures toujours, je vais pleurer aussi:
cela me fait de la peine de te voir du chagrin.»
Sophie essuya ses yeux et lui promit, en pleurant toujours, de ne
plus pleurer.
«Oh! Paul! lui dit-elle, laisse-moi pleurer; cela fait du bien; je
sens que je deviens meilleure.»
Mais, quand elle vit que les yeux de Paul commençaient aussi à se
mouiller de larmes, elle sécha les siens, elle reprit un visage
riant, et ils montèrent ensemble dans leur chambre, où ils
jouèrent jusqu'au dîner.
Le lendemain, Sophie proposa une nouvelle promenade en voiture à
âne. La bonne lui dit qu'elle avait à savonner et qu'elle ne
pourrait pas y aller. La maman et la tante étaient obligées
d'aller faire une visite à une lieue de là, chez
Mme de Fleurville.
«Comment allons-nous faire?» dit Sophie d'un air désolé.
--Si j'étais sûre que vous soyez tous deux bien sages, dit
Mme de Réan, je vous permettrais d'aller seuls; mais toi, Sophie,
tu as toujours des idées si singulières, que j'ai peur d'un
accident causé par _une idée_.
SOPHIE.--Oh non! maman, soyez tranquille! Je n'aurai pas
d'_idée_, je vous assure. Laissez-moi aller seuls tous les deux:
l'âne est si doux!
MADAME DE RÉAN.--L'âne est doux quand on ne le tourmente pas;
mais, si tu te mets à le piquer comme tu as fait l'autre jour, il
fera culbuter la voiture.
PAUL.--Oh! ma tante, Sophie ne recommencera pas... ni moi non
plus; car j'ai mérité d'être grondé autant qu'elle, puisque je
l'ai aidée à percer son soulier avec l'épingle.
MADAME DE RÉAN.--Voyons, je veux bien vous laisser aller seuls,
mais ne sortez pas du jardin; n'allez pas sur la grand'route, et
n'allez pas trop vite.
--Merci maman, merci ma tante, s'écrièrent les enfants; et ils
coururent à l'écurie pour atteler leur âne. Quand il fut prêt, ils
virent arriver les deux petits garçons du fermier qui revenaient
de l'école. «Vous allez promener en voiture, m'sieur?» dit l'aîné,
qui s'appelait André.
PAUL.--Oui; veux-tu venir avec nous?
ANDRÉ.--Je ne peux pas laisser mon frère, m'sieur!
SOPHIE.--Eh bien! emmène ton frère avec toi.
ANDRÉ.--Je veux bien, mamzelle: merci bien.
SOPHIE.--Voyons, qui est-ce qui monte sur le siège pour mener.
PAUL.--Si tu veux commencer, voilà le fouet.
SOPHIE.--Non, j'aime mieux mener plus tard, quand l'âne sera un
peu fatigué et moins vif.
Les enfants montèrent tous les quatre dans la voiture; ils se
promenèrent pendant deux heures, tantôt au pas, tantôt au trot;
ils menaient chacun à leur tour, mais l'âne commençait à se
fatiguer; il ne sentait pas beaucoup le petit fouet avec lequel
les enfants le tapaient, de sorte qu'il ralentissait de plus en
plus, malgré les coups de fouet et les hue hue donc!_ _de Sophie,
qui menait.
ANDRÉ.--Ah! mamzelle, si vous voulez le faire marcher, je vais
vous avoir une branche de houx; en tapant avec, il marchera, bien
sûr.
SOPHIE.--C'est une bonne idée cela; nous allons le faire
marcher, ce paresseux, dit Sophie.
Elle arrêta; André descendit et alla casser une grosse branche de
houx, qui était au bord du chemin.
«Prends garde, Sophie, dit Paul; tu sais que ma tante a défendu de
piquer l'âne.»
SOPHIE.--Tu crois que le houx va le piquer comme l'épingle de
l'autre jour? il ne le sentira pas seulement.
PAUL.--Alors pourquoi as-tu laissé André casser cette branche de
houx?
SOPHIE.--Parce qu'elle est plus grosse que notre fouet.
Et Sophie donna un grand coup sur le dos de l'âne, qui prit le
trot. Sophie, enchantée d'avoir réussi, lui en donna un second
coup, puis un troisième; l'âne trottait de plus en plus fort.
Sophie riait, les deux petits fermiers aussi. Paul ne riait pas:
il était un peu inquiet, et il craignait qu'il n'arrivât quelque
chose et que Sophie ne fût grondée et punie. Ils arrivaient à une
descente longue et assez raide. Sophie redouble de coups; l'âne
s'impatiente et part au galop. Sophie veut l'arrêter, mais trop
tard; l'âne était emporté et courait tant qu'il avait de jambes.
Les enfants criaient tous à la fois, ce qui effrayait l'âne et le
faisait courir plus fort! Enfin il passa sur une grosse motte de
terre, et la voiture versa; les enfants restèrent par terre, et
l'âne continua de traîner la voiture renversée jusqu'à ce qu'elle
fût brisée.
La voiture était si basse que les enfants ne furent pas blessés,
mais ils eurent tous le visage et les mains écorchés. Ils se
relevèrent tristement; les petits fermiers s'en allèrent à la
ferme; Sophie et Paul retournèrent à la maison. Sophie était
honteuse et inquiète; Paul était triste. Après avoir marché
quelque temps sans rien dire, Sophie dit à Paul:
«Oh! Paul, j'ai peur de maman! Que va-t-elle me dire?»
PAUL, _tristement. _--Quand tu as pris ce houx, je pensais bien
que tu ferais du mal à ce pauvre âne; j'aurais dû te le dire plus
vivement, tu m'aurais peut-être écouté.
SOPHIE.--Non, Paul, je ne t'aurais pas écouté, parce que je
croyais que le houx ne pouvait pas piquer à travers les poils
épais de l'âne. Mais que va dire maman?
PAUL.--Hélas! Sophie, pourquoi es-tu désobéissante? Si tu
écoutais ma tante, tu serais moins souvent punie et grondée.
SOPHIE.--Je tâcherai de me corriger; je t'assure que je
tâcherai. C'est que c'est si ennuyeux d'obéir!
PAUL.--C'est bien plus ennuyeux d'être puni. Et puis, j'ai
remarqué que les choses qu'on nous défend sont dangereuses; quand
nous les faisons, il nous arrive toujours quelque malheur, et,
après, nous avons peur de voir ma tante et maman.
SOPHIE.--C'est vrai! Ah! mon Dieu! Voilà maman qui arrive!
Entends-tu la voiture? Courons vite, pour rentrer avant qu'elle ne
nous voie.
Mais ils eurent beau courir, la voiture marchait plus vite qu'eux;
elle arrêtait devant le perron au moment où les enfants y
arrivaient.
Mme de Réan et Mme d'Aubert virent tout de suite les écorchures du
visage et des mains.
«Allons! Voilà encore des accidents! s'écria Mme de Réan. Que vous
est-il arrivé?»
SOPHIE.--Maman, c'est l'âne.
MADAME DE RÉAN.--J'en étais sûre d'avance; aussi ai-je été
inquiète tout le temps de ma visite. Mais cet âne est donc enragé?
Qu'a-t-il fait pour que vous soyez écorchés ainsi?
SOPHIE.--Il nous a versés, maman, et je crois que la voiture est
un peu cassée, car il a continué à courir après qu'elle a été
renversée.
MADAME D'AUBERT.--Je suis sûre que vous avez eu encore quelque
invention qui aura taquiné ce pauvre âne!
Sophie baisse la tête et ne répond pas. Paul rougit et ne dit
rien.
«Sophie, dit Mme de Réan, je vois à vos mines que ta tante a
deviné. Dis la vérité, et raconte-nous ce qui est arrivé.»
Sophie hésita un instant; mais elle se décida à dire la vérité, et
elle la raconta tout entière à sa maman et à sa tante.
«Mes chers enfants, dit Mme de Réan, depuis que vous avez cet âne,
il vous arrive sans cesse des malheurs, et Sophie a
continuellement des idées qui n'ont pas le sens commun. Je vais
donc faire vendre ce malheureux animal, cause de tant de
sottises.»
SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.--_Oh! maman, oh! ma tante, je vous
en prie, ne le vendez pas. Jamais nous ne recommencerons, jamais.
MADAME DE RÉAN.--Vous ne recommencerez pas la même sottise; mais
Sophie en inventera d'autres, peut-être plus dangereuses que les
premières.
SOPHIE.--Non, maman, je vous assure que je ne ferai que ce que
vous me permettrez; je serai obéissante, je vous le promets.
MADAME DE RÉAN.--Je veux bien attendre quelques jours encore;
mais je vous préviens qu'à la première _idée_ de Sophie vous
n'aurez plus d'âne.
Les enfants remercièrent Mme de Réan, qui leur demanda où était
l'âne. Ils se rappelèrent alors qu'il avait continué à courir,
traînant après lui la voiture renversée.
Mme de Réan appela Lambert, lui raconta ce qui était arrivé, et
lui dit d'aller voir où était cet âne. Lambert y courut; il revint
une heure après: les enfants l'attendaient.
«Eh bien! Lambert?» s'écrièrent-ils ensemble.
LAMBERT.--Eh bien! monsieur Paul et mademoiselle Sophie, il est
arrivé malheur à votre âne.
SOPHIE_ et _PAUL, _ensemble.--_Quoi? Quel malheur?
LAMBERT.--Il paraîtrait que la peur l'a prise, cette pauvre
bête; il a toujours couru du côté de la route; la barrière était
ouverte; il s'y est précipité; la diligence arrivait tout juste
comme il traversait la grand'route; le conducteur n'a pas pu
arrêter à temps ses chevaux, qui ont culbuté l'âne et la voiture;
ils ont piétiné dessus; ils sont tombés; ils ont failli faire
verser la diligence. Quand on les a relevés et dételés, l'âne
était écrasé, mort; il ne remuait pas plus qu'une pierre.
Aux cris que poussèrent les enfants, les mamans et tous les
domestiques accoururent: Lambert raconta de nouveau le malheur
arrivé au pauvre âne. Les mamans emmenèrent Sophie et Paul pour
tâcher de les consoler; mais ils eurent de la peine, tant ils
étaient affligés. Sophie se reprochait d'avoir été cause de la
mort de son âne; Paul se reprochait d'avoir laissé faire Sophie;
la journée s'acheva fort tristement. Longtemps après, Sophie
pleurait quand elle voyait un âne qui ressemblait au sien. Elle
n'en voulut plus avoir, et elle fit bien, car sa maman ne voulait
plus lui en donner.
XXI--La tortue.
Sophie aimait les bêtes: elle avait déjà eu un POULET, un
ÉCUREUIL, un CHAT, un ÂNE; sa maman ne voulait pas lui donner un
chien, de peur qu'il ne devînt enragé, ce qui arrive assez
souvent.
«Quelle bête pourrais-je donc avoir? demanda-t-elle un jour à sa
maman. J'en voudrais une qui ne pût pas me faire de mal, qui ne
pût pas se sauver et qui ne fût pas difficile à soigner.»
MADAME DE RÉAN, _riant.--_Alors je ne vois que la tortue qui
puisse te convenir.
SOPHIE.--C'est vrai, cela! C'est très gentil, une tortue, et il
n'y a pas de danger qu'elle se sauve.
MADAME DE RÉAN, _riant.--_Et si elle voulait se sauver, tu
aurais toujours le temps de la rattraper.
SOPHIE.--Achetez-moi une tortue, maman, achetez-moi une tortue.
MADAME DE RÉAN.--Quelle folie! C'est en plaisantant que je te
parlais d'une tortue, c'est une affreuse bête, lourde, laide,
ennuyeuse; je ne pense pas que tu puisses aimer un si sot animal.
SOPHIE.--Oh! maman, je vous en prie! elle m'amusera beaucoup. Je
serai bien sage pour la gagner.
MADAME DE RÉAN.--Puisque tu as envie d'une si laide bête, je
puis bien te la donner, mais à deux conditions: la première, c'est
que tu ne la laisseras pas mourir de faim; la seconde, c'est qu'à
la première grosse faute que tu feras, je te l'ôterai.
SOPHIE.--J'accepte les conditions, maman, j'accepte. Quand
aurai-je ma tortue?
MADAME DE RÉAN.--Tu l'auras après-demain. Je vais écrire ce
matin même à ton père, qui est à Paris, de m'en acheter une: il
l'enverra demain soir par la diligence, et tu l'auras après-demain
de bonne heure.
SOPHIE.--Je vous remercie mille fois, maman. Paul va précisément
arriver demain, il restera quinze jours avec nous: il aura le
temps de s'amuser avec la tortue.
Le lendemain, Paul arriva, à la grande joie de Sophie. Quand elle
lui annonça qu'elle attendait une tortue, Paul se moqua d'elle et
lui demanda ce qu'elle ferait d'une si affreuse bête.
«Nous lui donnerons de la salade, nous lui ferons un lit de foin;
nous la porterons sur l'herbe; nous nous amuserons beaucoup, je
t'assure.»
Le lendemain, la tortue arriva: elle était grosse comme une
assiette, épaisse comme une cloche à couvrir les plats; sa couleur
était laide et sale; elle avait rentré sa tête et ses pattes.
«Dieu! que c'est laid!» s'écria Paul.
--Moi je la trouve assez jolie, répondit Sophie un peu piquée.
PAUL, _d'un air moqueur. _--Elle a surtout une jolie physionomie
et un sourire gracieux!
SOPHIE.--Laisse-nous tranquilles: tu te moques de tout.
PAUL, _continuant. _--Ce que j'aime en elle, c'est sa jolie
tournure, sa marche légère.
SOPHIE, _se fâchant. _--Tais-toi, te dis-je: je vais emporter ma
tortue si tu te moques d'elle.
PAUL.--Emporte, emporte, je t'en prie: ce n'est pas son esprit
que je regretterai.
Sophie avait bien envie de se jeter sur Paul et de lui donner une
tape: mais elle se souvint de sa promesse et de la menace de sa
maman, et elle se contenta de lancer à Paul un regard furieux.
Elle voulut prendre la tortue pour la porter sur l'herbe: mais
elle était trop lourde, elle la laissa retomber. Paul, qui se
repentait de l'avoir taquinée, accourut pour l'aider; il lui donna
l'idée de mettre la tortue dans un mouchoir et de la porter à
deux, tenant chacun un bout du mouchoir. Sophie, que la chute de
la tortue avait effrayée, consentit à se laisser aider par Paul.
Quand la tortue sentit l'herbe fraîche, elle sortit ses pattes,
puis sa tête, et se mit à manger l'herbe. Sophie et Paul la
regardaient avec étonnement.
«Tu vois bien, dit Sophie, que ma tortue n'est pas si bête, ni si
ennuyeuse.
--Non, c'est vrai, répondit Paul, mais elle est bien laide.
--Pour cela, dit Sophie, j'avoue qu'elle est laide; elle a une
affreuse tête.
--Et d'horribles pattes», ajouta Paul.
Les enfants continuèrent à soigner la tortue pendant dix jours
sans que rien d'extraordinaire arrivât. La tortue couchait dans un
cabinet sur du foin; elle mangeait de la salade, de l'herbe, et
paraissait heureuse.
Un jour, Sophie eut une _idée;_ elle pensa qu'il faisait chaud,
que la tortue devait avoir besoin de se rafraîchir, et qu'un bain
dans la mare lui ferait du bien. Elle appela Paul et lui proposa
de baigner la tortue.
PAUL.--La baigner? Où donc?
SOPHIE.--Dans la mare du potager; l'eau y est fraîche et claire.
PAUL.--Mais je crains que cela ne lui fasse du mal.
SOPHIE.--Au contraire; les tortues aiment beaucoup à se baigner;
elle sera enchantée.
PAUL.--Comment sais-tu que les tortues aiment à se baigner? Je
crois, moi, qu'elles n'aiment pas l'eau.
SOPHIE.--Je suis sûre qu'elles l'aiment beaucoup. Est-ce que les
écrevisses n'aiment pas l'eau? Est-ce que les huîtres n'aiment pas
l'eau? Ces bêtes-là ressemblent un peu à la tortue.
PAUL.--Tiens, c'est vrai. D'ailleurs nous pouvons essayer.
Et ils allèrent prendre la pauvre tortue, qui se chauffait
tranquillement au soleil, sur l'herbe; ils la portèrent à la mare
et la plongèrent dedans. Aussitôt que la tortue sentit l'eau, elle
sortit précipitamment sa tête et ses pattes pour tâcher de s'en
tirer; ses pattes gluantes ayant touché aux mains de Paul et de
Sophie, tous deux la lâchèrent et elle tomba au fond de la mare.
Les enfants, effrayés, coururent à la maison du jardinier pour lui
demander de repêcher la pauvre tortue. Le jardinier, qui savait
que l'eau la tuerait, courut vers la mare; elle n'était pas
profonde; il se jeta dedans après avoir ôté ses sabots et
retroussé les jambes de son pantalon. Il voyait la tortue qui se
débattait au fond de la mare, et il la retira promptement. Il la
porta ensuite près du feu pour la sécher; la pauvre bête avait
rentré sa tête et ses pattes et ne bougeait plus. Quand elle fut
bien chauffée, les enfants voulurent la reporter sur l'herbe au
soleil.
«Attendez, monsieur, mademoiselle, dit le jardinier, je vais vous
la porter. Je crois bien qu'elle ne mangera guère, ajouta-t-il.»
--Est-ce que vous croyez que le bain lui a fait du mal? demanda
Sophie.
LE JARDINIER.--Certainement que oui, il lui a fait mal; l'eau ne
va pas aux tortues.
PAUL.--Croyez-vous qu'elle sera malade?
LE JARDINIER.--Malade, je n'en sais rien; mais je crois bien
qu'elle va mourir.
--Ah! mon Dieu! s'écria Sophie.
PAUL, _bas.--_Ne t'effraie pas; il ne sait ce qu'il dit. Il
croit que les tortues sont comme les chats, qui n'aiment pas
l'eau.
Ils étaient revenus sur l'herbe; le jardinier posa doucement la
tortue et retourna à son potager. Les enfants la regardaient de
temps en temps, mais elle restait immobile; ni sa tête ni ses
pattes ne se montraient. Sophie était inquiète; Paul la rassurait.
«Il faut la laisser faire comme elle veut, dit-il; demain elle
mangera et se promènera.»
Ils la reportèrent vers le soir sur son lit de foin et lui mirent
des salades fraîches. Le lendemain, quand ils allèrent la voir,
les salades étaient entières; la tortue n'y avait pas touché.
«C'est singulier, dit Sophie; ordinairement elle mange tout dans
la nuit.
--Portons-la sur l'herbe, répondit Paul; elle n'aime peut-être
pas la salade.»
Paul, qui était inquiet, mais qui ne voulait pas l'avouer à
Sophie, examinait attentivement la tortue, qui continuait à ne pas
bouger.
«Laissons-la, dit-il à Sophie; le soleil va la réchauffer et lui
faire du bien.»
SOPHIE.--Est-ce que tu crois qu'elle est malade?
PAUL.--Je crois que oui.
Il ne voulait pas ajouter: _Je crois qu'elle est morte_, comme il
commençait à le craindre.
Pendant deux jours, Paul et Sophie continuèrent à porter la tortue
sur l'herbe, mais elle ne bougeait pas, et ils la retrouvaient
toujours comme ils l'avaient posée; les salades qu'ils lui
mettaient le soir se retrouvaient entières le lendemain. Enfin, un
jour, en la mettant sur l'herbe, ils s'aperçurent qu'elle sentait
mauvais.
«Elle est morte, dit Paul; elle sent déjà mauvais.»
Ils étaient tous deux près de la tortue, se désolant et ne sachant
que faire d'elle, quand Mme de Réan arriva près d'eux.
«Que faites-vous là, mes enfants? Vous êtes immobiles comme des
statues près de cette tortue... qui est aussi immobile que vous»,
ajouta-t-elle en se baissant pour la prendre.
En l'examinant, Mme de Réan s'aperçut qu'elle sentait mauvais.
«Mais... elle est morte, s'écria-t-elle en la rejetant par terre;
elle sent déjà mauvais.»
PAUL.--Oui, ma tante, je crois qu'elle est morte.
MADAME DE RÉAN.--De quoi a-t-elle pu mourir? Ce n'est pas de
faim, puisque vous la mettiez tous les jours sur l'herbe. C'est
singulier qu'elle soit morte sans qu'on sache pourquoi.
SOPHIE.--Je crois, maman, que c'est le bain qui l'a fait mourir.
MADAME DE RÉAN.--Un bain? Qui est-ce qui a imaginé de lui faire
prendre un bain?
SOPHIE, _honteuse_.--C'est moi, maman: je croyais que les
tortues aimaient l'eau fraîche, et je l'ai baignée dans la mare du
potager; elle est tombée au fond; nous n'avons pas pu la
rattraper; c'est le jardinier qui l'a repêchée; elle est restée
longtemps dans l'eau.
MADAME DE RÉAN.--Ah! c'est une de tes _idées_. Tu t'es punie
toi-même, au reste; je n'ai rien à te dire. Seulement, souviens-toi
qu'à l'avenir tu n'auras aucun animal à soigner, ni à élever.
Toi et Paul, vous les tuez ou vous les laissez mourir tous. Il
faut jeter cette tortue, ajouta Mme de Réan. Lambert, venez
prendre cette bête qui est morte, et jetez-la dans un trou
quelconque.»
Ainsi finit la pauvre tortue, qui fut le dernier animal qu'eut
Sophie. Quelques jours après, elle demanda à sa maman si elle ne
pouvait pas avoir de charmants petits cochons d'Inde qu'on voyait
à la ferme; Mme de Réan refusa. Il fallut bien obéir, et Sophie
vécut seule avec Paul, qui venait souvent passer quelques jours
avec elle.
XXII--Le départ.
«Paul, dit un jour Sophie, pourquoi ma tante d'Aubert et maman
causent-elles toujours tout bas? Maman pleure et ma tante aussi;
sais-tu pourquoi?»
PAUL.--Non, je ne sais pas du tout; pourtant j'ai entendu
l'autre jour maman qui disait à ma tante: «Ce serait terrible
d'abandonner nos parents, nos amis, notre pays»; ma tante a
répondu: «Surtout pour un pays comme l'Amérique.»
SOPHIE.--Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire?
PAUL.--Je crois que cela veut dire que maman et ma tante veulent
aller en Amérique.
SOPHIE.--Mais ce n'est pas du tout terrible; au contraire, ce
sera très amusant. Nous verrons des tortues en Amérique.
PAUL.--Et des oiseaux superbes; des corbeaux rouges, orange,
bleus, violets, roses, et pas comme nos affreux corbeaux noirs.
SOPHIE.--Et des perroquets et des oiseaux-mouches. Maman m'a dit
qu'il y en avait beaucoup en Amérique.
PAUL.--Et puis des sauvages noirs, jaunes, rouges.
SOPHIE.--Oh! pour les sauvages, j'en aurai peur; ils nous
mangeraient peut-être.
PAUL.--Mais nous n'irions pas demeurer chez eux; nous les
verrions seulement quand ils viendraient se promener dans les
villes.
SOPHIE.--Mais pourquoi irions-nous en Amérique? Nous sommes très
bien ici.
PAUL.--Certainement. Je te vois très souvent, notre château est
tout près du tien. Ce qui serait mieux encore, c'est que nous
demeurions ensemble en Amérique. Oh! alors, j'aimerais bien
l'Amérique.
SOPHIE.--Tiens, voilà maman qui se promène avec ma tante; elles
pleurent encore; cela me fait de la peine de les voir pleurer...
Les voilà qui s'assoient sur le banc. Allons les consoler.
PAUL.--Mais comment les consolerons-nous?
SOPHIE.--Je n'en sais rien: mais essayons toujours.
Les enfants coururent à leurs mamans.
«Chère maman, dit Sophie, pourquoi pleurez-vous?»
MADAME DE RÉAN.--Pour quelque chose qui me fait de la peine,
chère petite, et que tu ne peux comprendre.
SOPHIE.--Si fait, maman, je comprends très bien que cela vous
fait de la peine d'aller en Amérique, parce que vous croyez que
j'en serais très fâchée. D'abord, puisque ma tante et Paul
viennent avec nous, nous serons très heureux. Ensuite, j'aime
beaucoup l'Amérique, c'est un très joli pays.»
Mme de Réan regarda d'abord sa soeur, Mme d'Aubert, d'un air
étonné, et puis ne put s'empêcher de sourire quand Sophie parla de
l'Amérique, qu'elle ne connaissait pas du tout.
MADAME DE RÉAN.--Qui t'a dit que nous allions en Amérique? Et
pourquoi crois-tu que ce soit cela qui nous donne du chagrin?
PAUL.--Oh! ma tante, c'est que je vous ai entendue parler
d'aller en Amérique, et vous pleuriez; mais je vous assure que
Sophie a raison et que nous serons très heureux en Amérique, si
nous demeurons ensemble.
MADAME DE RÉAN.--Oui, mes chers enfants, vous avez deviné. Nous
devons bien réellement aller en Amérique.
PAUL.--Et pourquoi donc, maman?
MADAME D'AUBERT.--Parce qu'un de nos amis, M. Fichini, qui
vivait en Amérique, vient de mourir: il n'avait pas de parents, il
était très riche; il nous a laissé toute sa fortune. Ton père et
celui de Sophie sont obligés d'aller en Amérique pour avoir cette
fortune; ta tante et moi, nous ne voulons pas les laisser partir
seuls, et pourtant nous sommes tristes de quitter nos parents, nos
amis, nos terres.
SOPHIE.--Mais ce ne sera pas pour toujours, n'est-ce pas?
MADAME DE RÉAN.--Non, mais pour un an ou deux, peut-être.
SOPHIE.--Eh bien, maman, il ne faut pas pleurer pour cela.
Pensez donc que ma tante et Paul seront avec nous tout ce temps-là.
Et puis, papa et mon oncle seront bien contents de ne plus
être seuls.
Mme de Réan et Mme d'Aubert embrassèrent leurs enfants.
«Ils ont pourtant raison, ces enfants! dit-elle à sa soeur, nous
serons ensemble, et deux ans seront bien vite passés.»
Depuis ce jour elles ne pleurèrent plus.
«Vois-tu, dit Sophie à Paul, que nous les avons consolées! J'ai
remarqué que les enfants consolent très facilement leurs mamans.
--C'est parce qu'elles les aiment», répondit Paul.
Peu de jours après, les enfants allèrent avec leurs mamans faire
une visite d'adieu à leurs amies, Camille et Madeleine de
Fleurville, qui furent très étonnées d'apprendre que Sophie et
Paul allaient partir pour l'Amérique.
«Combien de temps y resterez-vous?» demanda Camille.
SOPHIE.--Deux ans, je crois. C'est si loin!
PAUL.--Quand nous reviendrons, Sophie aura six ans et moi huit
ans.
MADELEINE.--Et moi j'aurai huit ans aussi, et Camille neuf ans!
SOPHIE.--Que tu seras vieille, Camille! neuf ans!
CAMILLE.--Rapporte-nous de jolies choses d'Amérique, des choses
curieuses.
SOPHIE.--Veux-tu que je te rapporte une tortue?
MADELEINE.--Quelle horreur! Une tortue! c'est si bête et si
laid!
Paul ne put s'empêcher de rire.
«Pourquoi ris-tu, Paul?» demanda Camille.
PAUL.--C'est parce que Sophie avait une tortue et qu'elle s'est
fâchée un jour contre moi parce que je lui disais absolument ce
que tu viens de dire.
CAMILLE.--Et qu'est-elle devenue, cette tortue?
PAUL.--Elle est morte après un bain que nous lui avons fait
prendre dans la mare.
CAMILLE.--Pauvre bête! Je regrette de ne l'avoir pas vue.
Sophie, qui n'aimait pas qu'on parlât de la tortue, proposa de
cueillir des bouquets dans les champs: Camille leur offrit d'aller
plutôt cueillir des fraises dans le bois. Ils acceptèrent tous
avec plaisir et en trouvèrent beaucoup, qu'ils mangeaient à mesure
qu'ils les trouvaient. Ils restèrent deux heures à s'amuser, après
quoi il fallut se séparer. Sophie et Paul promirent de rapporter
d'Amérique des fruits, des fleurs, des oiseaux-mouches, des
perroquets. Sophie promit même d'apporter un petit sauvage, si on
voulait bien lui en vendre un. Les jours suivants, ils
continuèrent à faire des visites d'adieu, puis commencèrent les
paquets. M. de Réan et M. d'Aubert attendaient à Paris leurs
femmes et leurs enfants.
Le jour du départ fut un triste jour. Sophie et Paul même
pleurèrent en quittant le château, les domestiques, les gens du
village.
«Peut-être, pensaient-ils, ne reviendrons-nous jamais!»
Tous ces pauvres gens avaient la même pensée, et tous étaient
tristes.
Les mamans et les enfants montèrent dans une voiture attelée de
quatre chevaux de poste; les bonnes et les femmes de chambre
suivaient, dans une calèche attelée de trois chevaux: il y avait
un domestique sur chaque siège. Après s'être arrêtés une heure en
route pour déjeuner, ils arrivèrent à Paris pour dîner. On ne
devait rester à Paris que huit jours, afin d'acheter tout ce qui
était nécessaire pour le voyage et pour le temps qu'on croyait
passer en Amérique.
Pendant ces huit jours, les enfants s'amusèrent beaucoup. Ils
allèrent avec leurs mamans se promener au Bois de Boulogne, aux
Tuileries, au Jardin des plantes; ils allaient acheter toutes
sortes de choses: des habits, des chapeaux, des souliers, des
gants, des livres d'histoire, des joujoux, des provisions pour la
route. Sophie avait envie de toutes les bêtes qu'elle voyait à
vendre: elle demanda même à acheter la petite girafe du Jardin des
plantes. Paul avait envie de tous les livres, de toutes les
images. On leur acheta à chacun un petit sac de voyage pour leurs
affaires de toilette, leurs provisions de la journée et leurs
joujoux, comme dominos, cartes, jonchets, etc.
Enfin arriva le jour tant désiré du départ pour le Havre, port où
ils devaient monter sur le navire qui les menait en Amérique. Ils
surent, en arrivant au Havre, que leur navire, la _Sibylle_, ne
devait partir que dans trois jours. On profita de ces trois jours
pour se promener dans la ville: le bruit, le mouvement des rues,
les bassins pleins de vaisseaux, les quais couverts de marchands,
de perroquets, de singes, de toutes sortes de choses venant
d'Amérique, amusaient beaucoup les enfants. Si Mme de Réan avait
écouté Sophie, elle lui aurait acheté une dizaine de singes,
autant de perroquets, de perruches, etc. Mais elle refusa tout,
malgré les prières de Sophie.
Ces trois jours passèrent comme avaient passé les huit jours à
Paris, comme avaient passé les quatre années de la vie de Sophie,
les six années de celle de Paul: ils passèrent pour ne plus
revenir. Mme de Réan et Mme d'Aubert pleuraient de quitter leur
chère et belle France: M. de Réan et M. d'Aubert étaient tristes
et cherchaient à consoler leurs femmes en leur promettant de les
ramener le plus tôt possible. Sophie et Paul étaient enchantés:
leur seul chagrin était de voir pleurer leurs mamans. Ils
entrèrent dans le navire qui devait les emporter si loin, au
milieu des orages et des dangers de la mer. Quelques heures après,
ils étaient établis dans leurs cabines, qui étaient de petites
chambres contenant chacune deux lits, leurs malles et les choses
nécessaires pour la toilette. Sophie coucha avec Mme de Réan, Paul
avec Mme d'Aubert, les deux papas ensemble. Ils mangeaient tous à
la table du capitaine, qui aimait beaucoup Sophie: elle lui
rappelait Marguerite, qui restait en France. Le capitaine jouait
souvent avec Paul et Sophie: il leur expliquait tout ce qui les
étonnait dans le vaisseau, comment il marchait sur l'eau, comment
on l'aidait à avancer en ouvrant les voiles, et bien d'autres
choses encore.
Paul disait toujours:
«Je serai marin quand je serai grand: je voyagerai avec le
capitaine.
--Pas du tout, répondait Sophie; je ne veux pas que tu sois
marin: tu resteras toujours avec moi.»
PAUL.--Pourquoi ne reviendrais-tu pas avec moi sur le vaisseau
du capitaine?
SOPHIE.--Parce que je ne veux pas quitter maman: je resterai
toujours avec elle, et toi, tu resteras avec moi, entends-tu?
PAUL.--J'entends. Je resterai, puisque tu le veux.
Le voyage fut long: il dura bien des jours. Si vous désirez savoir
ce que devint Sophie, demandez à vos mamans de vous faire lire
_les Petites Filles modèles_, où vous retrouverez Sophie. Si vous
voulez savoir ce qu'est devenu Paul, vous le saurez en lisant _les
Vacances_, où vous le retrouverez.