ÉLISABETH FRESNEAU

_Chère enfant, tu me dis souvent: _Oh! grand'mère, que je vous

aime! vous êtes si bonne! _Grand'mère n'a pas toujours été bonne,

et il y a bien des enfants qui ont été méchants comme elle et qui

se sont corrigés comme elle. Voici des histoires vraies d'une

petite fille que grand'mère a beaucoup connue dans son enfance;

elle était colère, elle est devenue douce; elle était gourmande,

elle est devenue sobre; elle était menteuse, elle est devenue

sincère; elle était voleuse, elle est devenue honnête; enfin, elle

était méchante, elle est devenue bonne. Grand'mère a tâché de

faire de même. Faites comme elle, mes chers petits enfants; cela

vous sera facile, à vous qui n'avez pas tous les défauts de

Sophie._

COMTESSE DE SÉGUR,

née Rostopchine.

I--La poupée de cire.

Ma bonne, ma bonne, dit un jour Sophie en accourant dans sa

chambre, venez vite ouvrir une caisse que papa m'a envoyée de

Paris; je crois que c'est une poupée de cire, car il m'en a promis

une.

LA BONNE.--Où est la caisse?

SOPHIE.--Dans l'antichambre: venez vite, ma bonne, je vous en

supplie.

La bonne posa son ouvrage et suivit Sophie à l'antichambre. Une

caisse de bois blanc était posée sur une chaise; la bonne

l'ouvrit. Sophie aperçut la tête blonde et frisée d'une jolie

poupée de cire; elle poussa un cri de joie et voulut saisir la

poupée, qui était encore couverte d'un papier d'emballage.

LA BONNE.--Prenez garde! ne tirez pas encore; vous allez tout

casser. La poupée tient par des cordons.

SOPHIE.--Cassez-les, arrachez-les; vite, ma bonne, que j'aie ma

poupée.

La bonne, au lieu de tirer et d'arracher, prit ses ciseaux, coupa

les cordons, enleva les papiers, et Sophie put prendre la plus

jolie poupée qu'elle eût jamais vue. Les joues étaient roses avec

de petites fossettes; les yeux bleus et brillants; le cou, la

poitrine, les bras en cire, charmants et potelés. La toilette

était très simple: une robe de percale festonnée, une ceinture

bleue, des bas de coton et des brodequins noirs en peau vernie.

Sophie l'embrassa plus de vingt fois, et, la tenant dans ses bras,

elle se mit à sauter et à danser. Son cousin Paul, qui avait cinq

ans, et qui était en visite chez Sophie, accourut aux cris de joie

qu'elle poussait.

Paul, regarde quelle jolie poupée m'a envoyée papa! s'écria

Sophie.

PAUL.--Donne-la-moi, que je la voie mieux.

SOPHIE.--Non, tu la casserais.

PAUL.--Je t'assure que j'y prendrai bien garde; je te la rendrai

tout de suite.

Sophie donna la poupée à son cousin, en lui recommandant encore de

prendre bien garde de la faire tomber. Paul la retourna, la

regarda de tous les côtés, puis la remit à Sophie en secouant la

tête.

SOPHIE.--Pourquoi secoues-tu la tête?

PAUL.--Parce que cette poupée n'est pas solide; je crains que tu

ne la casses.

SOPHIE.--Oh! sois tranquille, je vais la soigner tant, tant que

je ne la casserai jamais. Je vais demander à maman d'inviter

Camille et Madeleine à déjeuner avec nous, pour leur faire voir ma

jolie poupée.

PAUL.--Elles te la casseront.

SOPHIE.--Non, elles sont trop bonnes pour me faire de la peine

en cassant ma pauvre poupée.

Le lendemain, Sophie peigna et habilla sa poupée, parce que ses

amies devaient venir. En l'habillant, elle la trouva pâle. «Peut-être,

dit-elle, a-t-elle froid, ses pieds sont glacés. Je vais la

mettre un peu au soleil pour que mes amies voient que j'en ai bien

soin et que je la tiens bien chaudement.» Sophie alla porter la

poupée au soleil sur la fenêtre du salon.

«Que fais-tu à la fenêtre, Sophie?» lui demanda sa maman.

SOPHIE.--Je veux réchauffer ma poupée, maman; elle a très froid.

LA MAMAN.--Prends garde, tu vas la faire fondre.

SOPHIE.--Oh non! maman, il n'y a pas de danger: elle est dure

comme du bois.

LA MAMAN.--Mais la chaleur la rendra molle; il lui arrivera

quelque malheur, je t'en préviens.

Sophie ne voulut pas croire sa maman, elle mit la poupée étendue

tout de son long au soleil, qui était brûlant.

Au même instant elle entendit le bruit d'une voiture: c'étaient

ses amies qui arrivaient. Elle courut au-devant d'elles; Paul les

avait attendues sur le perron; elles entrèrent au salon en courant

et parlant toutes à la fois. Malgré leur impatience de voir la

poupée, elles commencèrent par dire bonjour à Mme de Réan, maman

de Sophie; elles allèrent ensuite à Sophie, qui tenait sa poupée

et la regardait d'un air consterné.

MADELEINE, _regardant la poupée. _--La poupée est aveugle, elle

n'a pas d'yeux.

CAMILLE.--Quel dommage! comme elle est jolie!

MADELEINE.--Mais comment est-elle devenue aveugle! Elle devait

avoir des yeux.

Sophie ne disait rien; elle regardait la poupée et pleurait.

MADAME DE RÉAN.--Je t'avais dit, Sophie, qu'il arriverait un

malheur à ta poupée si tu t'obstinais à la mettre au soleil.

Heureusement que la figure et les bras n'ont pas eu le temps de

fondre. Voyons, ne pleure pas; je suis très habile médecin, je

pourrai peut-être lui rendre ses yeux.

SOPHIE, _pleurant. _--C'est impossible, maman, ils n'y sont plus.

Mme de Réan prit la poupée en souriant et la secoua un peu; on

entendit comme quelque chose qui roulait dans la tête. «Ce sont

les yeux qui font le bruit que tu entends, dit Mme de Réan; la

cire a fondu autour des yeux, et ils sont tombés. Mais je tâcherai

de les ravoir. Déshabillez la poupée, mes enfants, pendant que je

préparerai mes instruments.»

Aussitôt Paul et les trois petites filles se précipitèrent sur la

poupée pour la déshabiller. Sophie ne pleurait plus; elle

attendait avec impatience ce qui allait arriver.

La maman revint, prit ses ciseaux, détacha le corps cousu à la

poitrine; les yeux, qui étaient dans la tête, tombèrent sur ses

genoux; elle les prit avec des pinces, les replaça où ils devaient

être, et, pour les empêcher de tomber encore, elle coula dans la

tête, et sur la place où étaient les yeux, de la cire fondue

qu'elle avait apportée dans une petite casserole; elle attendit

quelques instants que la cire fût refroidie, et puis elle recousit

le corps à la tête.

Les petites n'avaient pas bougé. Sophie regardait avec crainte

toutes ces opérations, elle avait peur que ce ne fût pas bien;

mais, quand elle vit sa poupée raccommodée et aussi jolie

qu'auparavant, elle sauta au cou de sa maman et l'embrassa dix

fois.

«Merci, ma chère maman, disait-elle, merci: une autre fois je vous

écouterai, bien sûr.»

On rhabilla bien vite la poupée, on l'assit sur un petit fauteuil

et on l'emmena promener en triomphe en chantant:

_Vive maman! De baisers je la mange. Vive maman! Elle est notre

bon ange._

La poupée vécut très longtemps bien soignée, bien aimée; mais

petit à petit elle perdit ses charmes, voici comment.

Un jour, Sophie pensa qu'il était bon de laver les poupées,

puisqu'on lavait les enfants; elle prit de l'eau, une éponge, du

savon, et se mit à débarbouiller sa poupée; elle la débarbouilla

si bien, qu'elle lui enleva toutes ses couleurs: les joues et les

lèvres devinrent pâles comme si elle était malade, et restèrent

toujours sans couleur. Sophie pleura, mais la poupée resta pâle.

Un autre jour, Sophie pensa qu'il fallait lui friser les cheveux;

elle lui mit donc des papillotes: elle les passa au fer chaud,

pour que les cheveux fussent mieux frisés. Quand elle lui ôta ses

papillotes, les cheveux restèrent dedans; le fer était trop chaud,

Sophie avait brûlé les cheveux de sa poupée, qui était chauve.

Sophie pleura, mais la poupée resta chauve.

Un autre jour encore, Sophie, qui s'occupait beaucoup de

l'éducation de sa poupée, voulut lui apprendre à faire des tours

de force. Elle la suspendit par les bras à une ficelle; la poupée,

qui ne tenait pas bien, tomba et se cassa un bras. La maman essaya

de la raccommoder; mais, comme il manquait des morceaux, il fallut

chauffer beaucoup la cire, et le bras resta plus court que

l'autre. Sophie pleura, mais le bras resta plus court.

Une autre fois, Sophie songea qu'un bain de pieds serait très

utile à sa poupée, puisque les grandes personnes en prenaient.

Elle versa de l'eau bouillante dans un petit seau, y plongea les

pieds de la poupée, et, quand elle la retira, les pieds s'étaient

fondus, et étaient dans le seau. Sophie pleura, mais la poupée

resta sans jambes.

Depuis tous ces malheurs, Sophie n'aimait plus sa poupée, qui

était devenue affreuse, et dont ses amies se moquaient; enfin, un

dernier jour, Sophie voulut lui apprendre à grimper aux arbres;

elle la fit monter sur une branche, la fit asseoir; mais la

poupée, qui ne tenait pas bien, tomba: sa tête frappa contre des

pierres et se cassa en cent morceaux. Sophie ne pleura pas, mais

elle invita ses amies à venir enterrer sa poupée.

II--L'enterrement.

Camille et Madeleine arrivèrent un matin pour l'enterrement de la

poupée: elles étaient enchantées; Sophie et Paul n'étaient pas

moins heureux.

SOPHIE.--Venez vite, mes amis, nous vous attendons pour faire le

cercueil de la poupée.

CAMILLE.--Mais dans quoi la mettrons-nous?

SOPHIE.--J'ai une vieille boîte à joujoux; ma bonne l'a

recouverte de percale rose; c'est très joli; venez voir.

Les petites coururent chez Mme de Réan, où la bonne finissait

l'oreiller et le matelas qu'on devait mettre dans la boîte; les

enfants admirèrent ce charmant cercueil; elles y mirent la poupée,

et, pour qu'on ne vît pas la tête brisée, les pieds fondus et le

bras cassé, elles la recouvrirent avec un petit couvre-pied de

taffetas rose.

On plaça la boîte sur un brancard que la maman leur avait fait

faire. Elles voulaient toutes le porter; c'était pourtant

impossible, puisqu'il n'y avait place que pour deux. Après qu'ils

se furent un peu poussés, disputés, on décida que Sophie et Paul,

les deux plus petits, porteraient le brancard, et que Camille et

Madeleine marcheraient l'une derrière, l'autre devant, portant un

panier de fleurs et de feuilles qu'on devait jeter sur la tombe.

Quand la procession arriva au petit jardin de Sophie, on posa par

terre le brancard avec la boîte qui contenait les restes de la

malheureuse poupée. Les enfants se mirent à creuser la fosse; ils

y descendirent la boîte, jetèrent dessus des fleurs et des

feuilles, puis la terre qu'ils avaient retirée; ils ratissèrent

promptement tout autour et y plantèrent deux lilas. Pour terminer

la fête, ils coururent au bassin du potager et y remplirent leurs

petits arrosoirs pour arroser les lilas; ce fut l'occasion de

nouveaux jeux et de nouveaux rires, parce qu'on s'arrosait les

jambes, qu'on se poursuivait et se sauvait en riant et en criant.

On n'avait jamais vu un enterrement plus gai. Il est vrai que la

morte était une vieille poupée, sans couleur, sans cheveux, sans

jambes et sans tête, et que personne ne l'aimait ni ne la

regrettait. La journée se termina gaiement; et, lorsque Camille et

Madeleine s'en allèrent, elles demandèrent à Paul et à Sophie de

casser une autre poupée pour pouvoir recommencer un enterrement

aussi amusant.

III--La chaux.

La petite Sophie n'était pas obéissante. Sa maman lui avait

défendu d'aller seule dans la cour, où les maçons bâtissaient une

maison pour les poules, les paons et les pintades. Sophie aimait

beaucoup à regarder travailler les maçons; quand sa maman y

allait, elle l'emmenait toujours, mais elle lui ordonnait de

rester près d'elle. Sophie, qui aurait voulu courir à droite et à

gauche, lui demanda un jour:

Maman, pourquoi ne voulez-vous pas que j'aille voir les maçons

sans vous? Et, quand vous y allez, pourquoi voulez-vous que je

reste toujours auprès de vous?

LA MAMAN.--Parce que les maçons lancent des pierres, des briques

qui pourraient t'attraper, et puis parce qu'il y a du sable, de la

chaux qui pourraient te faire glisser ou te faire mal.

SOPHIE.--Oh! maman, d'abord j'y ferais bien attention, et puis

le sable et la chaux ne peuvent pas faire de mal.

LA MAMAN.--Tu crois cela, parce que tu es une petite fille;

mais, moi qui suis grande, je sais que la chaux brûle.

SOPHIE.--Mais, maman...

LA MAMAN, _l'interrompant_.--Voyons, ne raisonne pas tant et

tais-toi. Je sais mieux que toi ce qui peut te faire mal ou non.

Je ne veux pas que tu ailles dans la cour sans moi.

Sophie baissa la tête et ne dit plus rien; mais elle prit un air

maussade et se dit tout bas:

«J'irai tout de même; cela m'amuse, et j'irai.»

Elle n'attendit pas longtemps l'occasion de désobéir. Une heure

après, le jardinier vint chercher Mme de Réan pour choisir des

géraniums qu'on apportait à vendre. Sophie resta donc seule: elle

regarda de tous côtés si la bonne ou la femme de chambre ne

pouvaient la voir, et, se sentant bien seule, elle courut à la

porte, l'ouvrit et alla dans la cour; les maçons travaillaient et

ne songeaient pas à Sophie, qui s'amusait à les regarder et à tout

voir, tout examiner. Elle se trouva près d'un grand bassin à chaux

tout plein, blanc et uni comme de la crème.

«Comme cette chaux est blanche et jolie! se dit-elle, je ne

l'avais jamais si bien vue; maman ne m'en laisse jamais approcher.

Comme c'est uni! Ce doit être doux et agréable sous les pieds. Je

vais traverser tout le bassin en glissant dessus comme sur la

glace.»

Et Sophie posa son pied sur la chaux, pensant que c'était solide

comme la terre. Mais son pied enfonce; pour ne pas tomber, elle

pose l'autre pied, et elle enfonce jusqu'à mi-jambes. Elle crie;

un maçon accourt, l'enlève, la met par terre et lui dit:

«Enlevez vite vos souliers et vos bas, mam'zelle; ils sont déjà

tout brûlés; si vous les gardez, la chaux va vous brûler les

jambes.»

Sophie regarde ses jambes: malgré la chaux qui tenait encore, elle

voit que ses souliers et ses bas sont noirs comme s'ils sortaient

du feu. Elle crie plus fort, et d'autant plus qu'elle commence à

sentir les picotements de la chaux, qui lui brûlait les jambes. La

bonne n'était pas loin, heureusement; elle accourt, voit

sur-le-champ ce qui est arrivé, arrache les souliers et les bas de

Sophie, lui essuie les pieds et les jambes avec son tablier, la

prend dans ses bras et l'emporte à la maison. Au moment où Sophie

était rapportée dans sa chambre, Mme de Réan rentrait pour payer

le marchand de fleurs.

«Qu'y a-t-il donc? demanda Mme de Réan avec inquiétude. T'es-tu

fait mal? Pourquoi es-tu nu-pieds?»

Sophie, honteuse, ne répondait pas. La bonne raconta à la maman ce

qui était arrivé, et comment Sophie avait manqué d'avoir les

jambes brûlées par la chaux.

«Si je ne m'étais pas trouvée tout près de la cour et si je

n'étais pas arrivée juste à temps, elle aurait eu les jambes dans

le même état que mon tablier. Que madame voie comme il est brûlé

par la chaux; il est plein de trous.»

Mme de Réan vit en effet que le tablier de la bonne était perdu.

Se tournant vers Sophie, elle lui dit:

«Mademoiselle, je devrais vous fouetter pour votre désobéissance;

mais le bon Dieu vous a déjà punie par la frayeur que vous avez

eue. Vous n'aurez donc d'autre punition que de me donner, pour

racheter un tablier neuf à votre bonne, la pièce de cinq francs

que vous avez dans votre bourse et que vous gardiez pour vous

amuser à la fête du village.»

Sophie eut beau pleurer, demander grâce pour sa pièce de cinq

francs, la maman la lui prit. Sophie se dit, tout en pleurant,

qu'une autre fois elle écouterait sa maman, et n'irait plus où

elle ne devait pas aller.

IV--Les petits poissons.

Sophie était étourdie; elle faisait souvent sans y penser de

mauvaises choses.

Voici ce qui lui arriva un jour:

Sa maman avait des petits poissons pas plus longs qu'une épingle

et pas plus gros qu'un tuyau de plume de pigeon. Mme de Réan

aimait beaucoup ses petits poissons, qui vivaient dans une cuvette

pleine d'eau au fond de laquelle il y avait du sable pour qu'ils

pussent s'y enfoncer et s'y cacher. Tous les matins Mme de Réan

portait du pain à ses petits poissons; Sophie s'amusait à les

regarder pendant qu'ils se jetaient sur les miettes de pain et

qu'ils se disputaient pour les avoir.

Un jour son papa lui donna un joli petit couteau en écaille;

Sophie, enchantée de son couteau, s'en servait pour couper son

pain, ses pommes, des biscuits, des fleurs, etc.

Un matin, Sophie jouait; sa bonne lui avait donné du pain, qu'elle

avait coupé en petits morceaux, des amandes, qu'elle coupait en

tranches, et des feuilles de salade; elle demanda à sa bonne de

l'huile et du vinaigre pour faire la salade.

«Non, répondit la bonne; je veux bien vous donner du sel, mais pas

d'huile ni de vinaigre, qui pourraient tacher votre robe.»

Sophie prit le sel, en mit sur sa salade; il lui en restait

beaucoup.

«Si j'avais quelque chose à saler? se dit-elle. Je ne veux pas

saler du pain; il me faudrait de la viande ou du poisson... Oh! la

bonne idée! Je vais saler les petits poissons de maman; j'en

couperai quelques-uns en tranches avec mon couteau, je salerai les

autres tout entiers; que ce sera amusant! Quel joli plat cela

fera!»

Et voilà Sophie qui ne réfléchit pas que sa maman n'aura plus les

jolis petits poissons qu'elle aime tant, que ces pauvres petits

souffriront beaucoup d'être salés vivants ou d'être coupés en

tranches. Sophie court dans le salon où étaient les petits

poissons; elle s'approche de la cuvette, les pêche tous, les met

dans une assiette de son ménage, retourne à sa petite table, prend

quelques-uns de ces pauvres petits poissons, et les étend sur un

plat. Mais les poissons, qui ne se sentaient pas à l'aise hors de

l'eau, remuaient et sautaient tant qu'ils pouvaient. Pour les

faire tenir tranquilles, Sophie leur verse du sel sur le dos, sur

la tête, sur la queue. En effet, ils restent immobiles: les

pauvres petits étaient morts. Quand son assiette fut pleine, elle

en prit d'autres et se mit à les couper en tranches. Au premier

coup de couteau les malheureux poissons se tordaient en

désespérés; mais ils devenaient bientôt immobiles, parce qu'ils

mouraient. Après le second poisson, Sophie s'aperçut qu'elle les

tuait en les coupant en morceaux; elle regarda avec inquiétude les

poissons salés; ne les voyant pas remuer, elle les examina

attentivement et vit qu'ils étaient tous morts. Sophie devint

rouge comme une cerise.

«Que va dire maman? se dit-elle. Que vais-je devenir, moi, pauvre

malheureuse! Comment faire pour cacher cela?»

Elle réfléchit un moment. Son visage s'éclaircit; elle avait

trouvé un moyen excellent pour que sa maman ne s'aperçût de rien.

Elle ramassa bien vite tous les poissons salés et coupés, les

remit dans une petite assiette, sortit doucement de la chambre, et

les reporta dans leur cuvette.

«Maman croira, dit-elle, qu'ils se sont battus, qu'ils se sont

tous entre-déchirés et tués. Je vais essuyer mes assiettes, mon

couteau, et ôter mon sel; ma bonne n'a pas heureusement remarqué

que j'avais été chercher les poissons; elle est occupée de son

ouvrage et ne pense pas à moi.» Sophie rentra sans bruit dans sa

chambre, se remit à sa petite table et continua de jouer avec son

ménage. Au bout de quelque temps elle se leva, prit un livre et se

mit à regarder les images. Mais elle était inquiète; elle ne

faisait pas attention aux images, elle croyait toujours entendre

arriver sa maman.

Tout d'un coup, Sophie tressaille, rougit; elle entend la voix de

Mme de Réan, qui appelait les domestiques; elle l'entend parler

haut comme si elle grondait; les domestiques vont et viennent;

Sophie tremble que sa maman n'appelle sa bonne, ne l'appelle

elle-même; mais tout se calme, elle n'entend plus rien.

La bonne, qui avait aussi entendu du bruit et qui était curieuse,

quitte son ouvrage et sort.

Elle rentre un quart d'heure après.

«Comme c'est heureux, dit-elle à Sophie, que nous ayons été toutes

deux dans notre chambre sans en sortir! Figurez-vous que votre

maman vient d'aller voir ses poissons; elle les a trouvés tous

morts, les uns entiers, les autres coupés en morceaux. Elle a fait

venir tous les domestiques pour leur demander quel était le

méchant qui avait fait mourir ces pauvres petites bêtes; personne

n'a pu ou n'a voulu rien dire. Je viens de la rencontrer; elle m'a

demandé si vous aviez été dans le salon; j'ai heureusement pu lui

répondre que vous n'aviez pas bougé d'ici, que vous vous étiez

amusée à faire la dînette dans votre petit ménage. «C'est

singulier, dit-elle, j'aurais parié que c'est Sophie qui a fait ce

beau coup.--Oh! madame, lui ai-je répondu, Sophie n'est pas

capable d'avoir fait une chose si méchante.--Tant mieux, dit

votre maman, car je l'aurais sévèrement punie. C'est heureux pour

elle que vous ne l'ayez pas quittée et que vous m'assuriez qu'elle

ne peut pas avoir fait mourir mes pauvres poissons.--Oh! quant à

cela, madame, j'en suis bien certaine», ai-je répondu.

Sophie ne disait rien; elle restait immobile et rouge, la tête

baissée, les yeux pleins de larmes. Elle eut envie un instant

d'avouer à sa bonne que c'était elle qui avait tout fait, mais le

courage lui manqua. La bonne, la voyant triste, crut que c'était

la mort des pauvres petits poissons qui l'affligeait.

«J'étais bien sûre, dit-elle, que vous seriez triste comme votre

maman du malheur arrivé à ces pauvres petites bêtes. Mais il faut

se dire que ces poissons n'étaient pas heureux dans leur prison:

car enfin cette cuvette était une prison pour eux; à présent que

les voilà morts, ils ne souffrent plus. N'y pensez donc plus, et

venez que je vous arrange pour aller au salon; on va bientôt

dîner.»

Sophie se laissa peigner, laver, sans dire mot; elle entra au

salon; sa maman y était.

«Sophie, lui dit-elle, ta bonne t'a-t-elle raconté ce qui est

arrivé à mes petits poissons?»

SOPHIE.--Oui, maman.

MADAME DE RÉAN.--Si ta bonne ne m'avait pas assuré que tu étais

restée avec elle dans ta chambre depuis que tu m'as quittée,

j'aurais pensé que c'est toi qui les as fait mourir; tous les

domestiques disent que ce n'est aucun d'eux. Mais je crois que le

domestique Simon, qui était chargé de changer tous les matins

l'eau et le sable de la cuvette, a voulu se débarrasser de cet

ennui, et qu'il a tué mes pauvres poissons pour ne plus avoir à

les soigner. Aussi je le renverrai demain.

SOPHIE, _effrayée. _--Oh! maman, ce pauvre homme! Que deviendra-t-il

avec sa femme et ses enfants?

MADAME DE RÉAN.--Tant pis pour lui; il ne devait pas tuer mes

petits poissons, qui ne lui avaient fait aucun mal, et qu'il a

fait souffrir en les coupant en morceaux.

SOPHIE.--Mais ce n'est pas lui, maman! Je vous assure que ce

n'est pas lui!

MADAME DE RÉAN.--Comment sais-tu que ce n'est pas lui? moi je

crois que c'est lui, que ce ne peut être que lui, et dès demain je

le ferai partir.

SOPHIE, _pleurant et joignant les mains. _--Oh non! maman, ne le

faites pas. C'est moi qui ai pris les petits poissons et qui les

ai tués.

MADAME DE RÉAN, _avec surprise. _--Toi!... quelle folie! Toi qui

aimais ces petits poissons, tu ne les aurais pas fait souffrir et

mourir! Je vois bien que tu dis cela pour excuser Simon...

SOPHIE.--Non, maman, je vous assure que c'est moi; oui, c'est

moi; je ne voulais pas les tuer, je voulais seulement les saler,

et je croyais que le sel ne leur ferait pas de mal. Je ne croyais

pas non plus que de les couper leur fît mal, parce qu'ils ne

criaient pas. Mais, quand je les ai vus morts, je les ai reportés

dans leur cuvette, sans que ma bonne, qui travaillait, m'ait vu

sortir ni rentrer.

Mme de Réan resta quelques instants si étonnée de l'aveu de

Sophie, qu'elle ne répondit pas. Sophie leva timidement les yeux

et vit ceux de sa mère fixés sur elle, mais sans colère ni

sévérité.

«Sophie, dit enfin Mme de Réan, si j'avais appris par hasard,

c'est-à-dire par la permission de Dieu, qui punit toujours les

méchants, ce que tu viens de me raconter, je t'aurais punie sans

pitié et avec sévérité. Mais le bon sentiment qui t'a fait avouer

ta faute pour excuser Simon, te vaudra ton pardon. Je ne te ferai

donc pas de reproches, car je suis bien sûre que tu sens combien

tu as été cruelle pour ces pauvres petits poissons en ne

réfléchissant pas d'abord que le sel devait les tuer, ensuite

qu'il est impossible de couper et de tuer n'importe quelle bête

sans qu'elle souffre.»

Et, voyant que Sophie pleurait, elle ajouta:

«Ne pleure pas, Sophie, et n'oublie pas qu'avouer tes fautes,

c'est te les faire pardonner.»

Sophie essuya ses yeux, elle remercia sa maman, mais elle resta

toute la journée un peu triste d'avoir causé la mort de ses petits

amis les poissons.

V--Le poulet noir.

Sophie allait tous les matins avec sa maman dans la basse-cour, où

il y avait des poules de différentes espèces et très belles.

Mme de Réan avait fait couver des oeufs desquels devaient sortir

des poules huppées superbes. Tous les jours, elle allait voir avec

Sophie si les poulets étaient sortis de leur oeuf. Sophie

emportait dans un petit panier du pain, qu'elle émiettait aux

poules. Aussitôt qu'elle arrivait, toutes les poules, tous les

coqs accouraient, sautaient autour d'elle, becquetaient le pain

presque dans ses mains et dans son panier. Sophie riait, courait;

les poules la suivaient: ce qui l'amusait beaucoup.

Pendant ce temps, sa maman entrait dans une grande et belle

galerie où demeuraient les poules; elles étaient logées comme des

princesses et soignées mieux que beaucoup de princesses. Sophie

venait la rejoindre quand tout son pain était émietté; elle

regardait les petits poulets sortir de leur coquille, et qui

étaient trop jeunes encore pour courir dans les champs. Un matin,

quand Sophie entra au poulailler, elle vit sa maman qui tenait un

magnifique poulet, né depuis une heure.

SOPHIE.--Ah! le joli poulet, maman! ses plumes sont noires comme

celles d'un corbeau.

MADAME DE RÉAN.--Regarde aussi quelle jolie huppe il a sur la

tête; ce sera un magnifique poulet.

Mme de Réan le replaça près de la poule couveuse. À peine

l'avait-elle posé, que la poule donna un grand coup de bec au pauvre

poulet. Mme de Réan donna une tape sur le bec de la méchante

poule, releva le petit poulet, qui était tombé en criant, et le

remit près de la poule. Cette fois la poule, furieuse, donna au

pauvre petit deux ou trois coups de bec et le poursuivit quand il

chercha à revenir.

Mme de Réan accourut et saisit le poulet, que la mère allait tuer

à force de coups de bec. Elle lui fit avaler une goutte d'eau pour

le ranimer.

«Qu'allons-nous faire de ce poulet? dit-elle; impossible de le

laisser avec sa méchante mère, elle le tuerait; il est si beau que

je voudrais pourtant l'élever.»

SOPHIE.--Écoutez, maman, mettez-le, dans un grand panier, dans

la chambre où sont mes joujoux; nous lui donnerons à manger, et,

quand il sera grand, nous le remettrons au poulailler.

MADAME DE RÉAN.--Je crois que tu as raison; emporte-le dans ton

panier à pain, et arrangeons-lui un lit.

SOPHIE.--Oh! maman! regardez son cou; il saigne, et son dos

aussi.

MADAME DE RÉAN.--Ce sont les coups de bec de la poule; quand tu

l'auras rapporté à la maison, tu demanderas à ta bonne du cérat et

tu lui en mettras sur ses plaies.

Sophie n'était certainement pas contente de voir des blessures au

poulet, mais elle était enchantée d'avoir à y mettre du cérat;

elle courut donc en avant de sa maman, montra à sa bonne le

poulet, demanda du cérat et lui en mit des paquets sur chaque

place qui saignait. Ensuite elle lui prépara une pâtée d'oeufs, de

pain et de lait, qu'elle écrasa et mêla pendant une heure. Le

poulet souffrait, il était triste, il ne voulut pas manger; il but

seulement plusieurs fois de l'eau fraîche.

Au bout de trois jours les plaies du poulet furent guéries, et il

se promenait devant le perron du jardin. Un mois après il était

devenu d'une beauté remarquable et très grand pour son âge; on lui

aurait donné trois mois pour le moins; ses plumes étaient d'un

noir bleu très rare, lisses et brillantes comme s'il sortait de

l'eau. Sa tête était couverte d'une énorme huppe de plumes noires,

oranges, bleues, rouges et blanches. Son bec et ses pattes étaient

roses; sa démarche était fière, ses yeux étaient vifs et

brillants; on n'avait jamais vu un plus beau poulet.

C'était Sophie qui s'était chargée de le soigner; c'était elle qui

lui apportait à manger; c'était elle qui le gardait lorsqu'il se

promenait devant la maison. Dans peu de jours on devait le

remettre au poulailler, parce qu'il devenait trop difficile à

garder. Sophie était quelquefois obligée de courir après lui

pendant une demi-heure sans pouvoir le rattraper; une fois même il

avait manqué se noyer en se jetant dans un bassin plein d'eau

qu'il n'avait pas vu, tant il courait vite pour se sauver de

Sophie.

Elle avait essayé de lui attacher un ruban à la patte, mais il

s'était tant débattu qu'il avait fallu le détacher, de peur qu'il

ne se cassât la jambe. La maman lui défendit alors de le laisser

sortir du poulailler.

«Il y a ici beaucoup de vautours qui pourraient l'enlever; il faut

donc attendre qu'il soit grand pour le laisser en liberté», dit

Mme de Réan.

Mais Sophie, qui n'était pas obéissante, continuait de le faire

sortir en cachette de sa maman, et un jour, sachant sa maman

occupée à écrire, elle apporta le poulet devant la maison; il

s'amusait à chercher des moucherons et des vers dans le sable et

dans l'herbe. Sophie peignait sa poupée à quelques pas du poulet,

qu'elle regardait souvent, pour l'empêcher de s'éloigner. En

levant les yeux, elle vit avec surprise un gros oiseau au bec

crochu qui s'était posé à trois pas du poulet. Il regardait le

poulet d'un air féroce, et Sophie d'un air craintif. Le poulet ne

bougeait pas; il s'était accroupi et il tremblait.

«Quel drôle d'oiseau! dit Sophie. Il est beau, mais quel air

singulier il a! quand il me regarde, il a l'air d'avoir peur, et,

quand il regarde le poulet, il lui fait des yeux furieux! Ha, ha,

ha, qu'il est drôle!»

Au même instant l'oiseau pousse un cri perçant et sauvage,

s'élance sur le poulet, qui répond par un cri plaintif, le saisit

dans ses griffes et l'emporte en s'envolant à tire-d'aile.

Sophie resta stupéfaite; la maman, qui était accourue aux cris de

l'oiseau, demande à Sophie ce qui était arrivé. Sophie raconte

qu'un oiseau a emporté le poulet, et ne comprend pas ce que cela

veut dire.

«Cela veut dire que vous êtes une petite désobéissante, que

l'oiseau est un vautour; que vous lui avez laissé emporter mon

beau poulet, qui est tué, dévoré par ce méchant oiseau, et que

vous allez rentrer dans votre chambre, où vous dînerez, et où vous

resterez jusqu'à ce soir, pour vous apprendre à être plus

obéissante une autre fois.»

Sophie baissa la tête et s'en alla tristement dans sa chambre;

elle dîna avec la soupe et le plat de viande que lui apporta sa

bonne, qui l'aimait et qui pleurait de la voir pleurer. Sophie

pleurait son pauvre poulet, qu'elle regretta bien longtemps.

VI--L'abeille.

Sophie et son cousin Paul jouaient un jour dans leur chambre; ils

s'amusaient à attraper des mouches qui se promenaient sur les

carreaux de la fenêtre; à mesure qu'ils en attrapaient, ils les

mettaient dans une petite boîte en papier que leur avait faite

leur papa.

Quand ils en eurent attrapé beaucoup, Paul voulut voir ce qu'elles

faisaient dans la boîte.

«Donne-moi la boîte, dit-il à Sophie qui la tenait; nous allons

regarder ce que font les mouches.»

Sophie la lui donna; ils entr'ouvrirent avec beaucoup de

précaution la petite porte de la boîte. Paul mit son oeil contre

l'ouverture et s'écria:

«Ah! que c'est drôle! comme elles remuent! elles se battent; en

voilà une qui arrache une patte à son amie... les autres sont en

colère... Oh! comme elles se battent! en voilà quelques-unes qui

tombent! les voilà qui se relèvent...

--Laisse-moi regarder à mon tour, Paul», dit Sophie.

Paul ne répondit pas et continua à regarder et à raconter ce qu'il

voyait.

Sophie s'impatientait; elle prit un coin de la boîte et tira tout

doucement; Paul tira de son côté; Sophie se fâcha et tira un peu

plus fort; Paul tira plus fort encore; Sophie donna une telle

secousse à la boîte, qu'elle la déchira. Toutes les mouches

s'élancèrent dehors et se posèrent sur les yeux, sur les joues,

sur le nez de Paul et de Sophie, qui les chassaient en se donnant

de grandes tapes.

«C'est ta faute, disait Sophie à Paul; si tu avais été plus

complaisant, tu m'aurais donné la boîte et nous ne l'aurions pas

déchirée.

--Non, c'est ta faute, répondait Paul; si tu avais été moins

impatiente, tu aurais attendu la boîte et nous l'aurions encore.»

SOPHIE.--Tu es égoïste, tu ne penses qu'à toi.

PAUL.--Et toi, tu es colère comme les dindons de la ferme.

SOPHIE.--Je ne suis pas colère du tout, monsieur; seulement je

trouve que vous êtes méchant.

PAUL.--Je ne suis pas méchant, mademoiselle; seulement je vous

dis la vérité, et c'est pourquoi vous êtes rouge de colère comme

les dindons avec leurs crêtes rouges.

SOPHIE.--Je ne veux plus jouer avec un méchant garçon comme

vous, monsieur.

PAUL.--Moi non plus, je ne veux pas jouer avec une méchante

fille comme vous, mademoiselle.

Et tous deux allèrent bouder chacun dans son coin. Sophie s'ennuya

bien vite, mais elle voulut faire croire à Paul qu'elle s'amusait

beaucoup; elle se mit donc à chanter et à attraper encore des

mouches; mais il n'y en avait plus beaucoup, et celles qui

restaient ne se laissaient pas prendre. Tout à coup elle aperçoit

avec joie une grosse abeille qui se tenait bien tranquille dans un

petit coin de la fenêtre. Sophie savait que les abeilles piquent;

aussi ne chercha-t-elle pas à la prendre avec ses doigts; elle

tira son mouchoir de sa poche, le posa sur l'abeille et la saisit

avant que la pauvre bête eût eu le temps de se sauver.

Paul, qui s'ennuyait de son côté, regardait Sophie et la vit

prendre l'abeille.

«Que vas-tu faire de cette bête?» lui demanda-t-il.

SOPHIE, _avec rudesse_.--Laisse-moi tranquille, méchant, cela ne

te regarde pas.

PAUL, _avec ironie. _--Pardon, mademoiselle la furieuse, je vous

demande bien pardon de vous avoir parlé et d'avoir oublié que vous

étiez mal élevée et impertinente.

SOPHIE, _faisant une révérence moqueuse. _--Je dirai à maman,

monsieur, que vous me trouvez mal élevée; comme c'est elle qui

m'élève, elle sera bien contente de le savoir.

PAUL, _avec inquiétude. _--Non, Sophie, ne lui dis pas: on me

gronderait.

SOPHIE.--Oui, je le lui dirai; si l'on te gronde, tant mieux;

j'en serai bien contente.

PAUL.--Méchante, va! je ne veux plus te dire un mot.

Et Paul retourna sa chaise pour ne pas voir Sophie, qui était

enchantée d'avoir fait peur à Paul et qui recommença à s'occuper

de son abeille. Elle leva tout doucement un petit coin du

mouchoir, serra un peu l'abeille entre ses doigts à travers le

mouchoir, pour l'empêcher de s'envoler, et tira de sa poche son

petit couteau.

«Je vais lui couper la tête, se dit-elle, pour la punir de toutes

les piqûres qu'elle a faites.»

En effet, Sophie posa l'abeille par terre en la tenant toujours à

travers le mouchoir, et d'un coup de couteau elle lui coupa la

tête; puis, comme elle trouva que c'était très amusant, elle

continua de la couper en morceaux.

Elle était si occupée de l'abeille, qu'elle n'entendit pas entrer

sa maman, qui, la voyant à genoux et presque immobile, s'approcha

tout doucement pour voir ce qu'elle faisait; elle la vit coupant

la dernière patte de la pauvre abeille.

Indignée de la cruauté de Sophie, Mme de Réan lui tira fortement

l'oreille.

Sophie poussa un cri, se releva d'un bond et resta tremblante

devant sa maman.

«Vous êtes une méchante fille, mademoiselle, vous faites souffrir

cette bête malgré ce que je vous ai dit quand vous avez salé et

coupé mes pauvres petits poissons...»

SOPHIE.--J'ai oublié, maman, je vous assure.

MADAME DE RÉAN.--Je vous en ferai souvenir, mademoiselle,

d'abord en vous ôtant votre couteau, que je ne vous rendrai que

dans un an, et puis en vous obligeant de porter à votre cou ces

morceaux de l'abeille enfilés dans un ruban, jusqu'à ce qu'ils

tombent en poussière.

Sophie eut beau prier, supplier sa maman de ne pas lui faire

porter l'abeille en collier, la maman appela la bonne, se fit

apporter un ruban noir, enfila les morceaux de l'abeille et les

attacha au cou de Sophie. Paul n'osait rien dire; il était

consterné; quand Sophie resta seule, sanglotant et honteuse de son

collier, Paul chercha à la consoler par tous les moyens possibles;

il l'embrassait, lui demandait pardon de lui avoir dit des

sottises, et voulait lui faire croire que les couleurs jaune,

orange, bleue et noire de l'abeille faisaient un très joli effet

et ressemblaient à un collier de jais et de pierreries. Sophie le

remercia de sa bonté; elle fut un peu consolée par l'amitié de son

cousin; mais elle resta très chagrine de son collier. Pendant une

semaine, les morceaux de l'abeille restèrent entiers; mais enfin,

un beau jour, Paul, en jouant avec elle, les écrasa si bien qu'il

ne resta plus que le ruban. Il courut en prévenir sa tante, qui

lui permit d'ôter le cordon noir. Ce fut ainsi que Sophie en fut

débarrassée, et depuis elle ne fit jamais souffrir aucun animal.

VII--Les cheveux mouillés.

Sophie était coquette; elle aimait à être bien mise et à être

trouvée jolie. Et pourtant elle n'était pas jolie; elle avait une

bonne grosse figure bien fraîche, bien gaie, avec de très beaux

yeux gris, un nez en l'air et un peu gros, une bouche grande et

toujours prête à rire, des cheveux blonds, pas frisés, et coupés

courts comme ceux d'un garçon. Elle aimait à être bien mise et

elle était toujours très mal habillée: une simple robe en percale

blanche, décolletée et à manches courtes, hiver comme été, des bas

un peu gros et des souliers de peau noire. Jamais de chapeau ni de

gants. Sa maman pensait qu'il était bon de l'habituer au soleil, à

la pluie, au vent, au froid.

Ce que Sophie désirait beaucoup, c'était d'avoir les cheveux

frisés. Elle avait un jour entendu admirer les jolis cheveux

blonds frisés d'une de ses petites amies, Camille de Fleurville,

et depuis elle avait toujours tâché de faire friser les siens.

Entre autres inventions, voici ce qu'elle imagina de plus

malheureux.

Un après-midi il pleuvait très fort et il faisait très chaud, de

sorte que les fenêtres et la porte du perron étaient restées

ouvertes. Sophie était à la porte; sa maman lui avait défendu de

sortir; de temps en temps elle allongeait le bras pour recevoir la

pluie; puis elle allongea un peu le cou pour en recevoir quelques

gouttes sur la tête. En passant sa tête ainsi en dehors, elle vit

que la gouttière débordait et qu'il en tombait un grand jet d'eau

de pluie. Elle se souvint en même temps que les cheveux de Camille

frisaient mieux quand ils étaient mouillés.

«Si je mouillais les miens, dit-elle, ils friseraient peut-être!»

Et voilà Sophie qui sort malgré la pluie, qui met sa tête sous la

gouttière, et qui reçoit, à sa grande joie, toute l'eau sur la

tête, sur le cou, sur les bras, sur le dos. Lorsqu'elle fut bien

mouillée, elle rentra au salon et se mit à essuyer sa tête avec

son mouchoir, en ayant soin de rebrousser ses cheveux pour les

faire friser. Son mouchoir fut trempé en une minute; Sophie voulut

courir dans sa chambre pour en demander un autre à sa bonne,

lorsqu'elle se trouva nez à nez avec sa maman. Sophie, toute

mouillée, les cheveux hérissés, l'air effaré, resta immobile et

tremblante. La maman, étonnée d'abord, lui trouva une figure si

ridicule qu'elle éclata de rire.

«Voilà une belle idée que vous avez eue, mademoiselle! lui dit-elle.

Si vous voyiez la figure que vous avez, vous ririez de vous-même

comme je le fais maintenant. Je vous avais défendu de sortir;

vous avez désobéi comme d'habitude; pour votre punition vous allez

rester à dîner comme vous êtes, les cheveux en l'air, la robe

trempée, afin que votre papa et votre cousin Paul voient vos

belles inventions. Voici un mouchoir pour achever de vous essuyer

la figure, le cou et les bras.»

Au moment où Mme de Réan finissait de parler, Paul entra avec

M. de Réan; tous deux s'arrêtèrent stupéfaits devant la pauvre

Sophie, rouge, honteuse, désolée et ridicule; et tous deux

éclatèrent de rire. Plus Sophie rougissait et baissait la tête,

plus elle prenait un air embarrassé et malheureux, et plus ses

cheveux ébouriffés et ses vêtements mouillés lui donnaient un air

risible. Enfin M. de Réan demanda ce que signifiait cette

mascarade et si Sophie allait dîner en mardi gras de carnaval.

MADAME DE RÉAN.--C'est sans doute une invention pour faire

friser ses cheveux; elle veut absolument qu'ils frisent comme ceux

de Camille, qui mouille les siens pour les faire friser; Sophie a

pensé qu'il en serait de même pour elle.

M. DE RÉAN.--Ce que c'est que d'être coquette! On veut se rendre

jolie et l'on se rend affreuse.

PAUL.--Ma pauvre Sophie, va vite te sécher, te peigner et te

changer. Si tu savais comme tu es drôle, tu ne voudrais pas rester

deux minutes comme tu es.

MADAME DE RÉAN.--Non, elle va dîner avec sa belle coiffure en

l'air et avec sa robe pleine de sable et d'eau...

PAUL, _interrompant et avec compassion. _--Oh! ma tante, je vous

en prie, pardonnez-lui, et permettez-lui d'aller se peigner et

changer de robe. Pauvre Sophie, elle a l'air si malheureux!

M. DE RÉAN.--Je fais comme Paul, chère amie, et je demande grâce

pour cette fois. Si elle recommence, ce sera différent.

SOPHIE, _pleurant. _--Je vous assure, papa, que je ne

recommencerai pas.

MADAME DE RÉAN.--Pour faire plaisir à votre papa, mademoiselle,

je vous permets d'aller dans votre chambre et de vous déshabiller;

mais vous ne dînerez pas avec nous; vous ne viendrez au salon que

lorsque nous serons sortis de table.

PAUL.--Oh! ma tante, permettez-lui...

MADAME DE RÉAN.--Non, Paul, ne me demande plus rien; ce sera

comme je l'ai dit. _(À Sophie._) Allez, mademoiselle.

Sophie dîna dans sa chambre, après avoir été peignée et habillée.

Paul vint la chercher après dîner et l'emmena jouer dans un salon

où étaient les joujoux. Depuis ce jour Sophie n'essaya plus de se

mettre à la pluie pour faire friser ses cheveux.

VIII--Les sourcils coupés.

Une autre chose que Sophie désirait beaucoup, c'était d'avoir des

sourcils très épais. On avait dit un jour devant elle que la

petite Louise de Berg serait jolie si elle avait des sourcils.

Sophie en avait peu et ils étaient blonds, de sorte qu'on ne les

voyait pas beaucoup. Elle avait entendu dire aussi que, pour faire

épaissir et grandir les cheveux, il fallait les couper souvent.

Sophie se regarda un jour à la glace, et trouva que ses sourcils

étaient trop maigres.

«Puisque, dit-elle, les cheveux deviennent plus épais quand on les

coupe, les sourcils, qui sont de petits cheveux, doivent faire de

même. Je vais donc les couper pour qu'ils repoussent très épais.»

Et voilà Sophie qui prend des ciseaux et qui coupe ses sourcils

aussi court que possible. Elle se regarde dans la glace, trouve

que cela lui fait une figure toute drôle, et n'ose pas rentrer au

salon.

«J'attendrai, dit-elle, que le dîner soit servi; on ne pensera pas

à me regarder pendant qu'on se mettra à table.»

Mais sa maman, ne la voyant pas venir, envoya le cousin Paul pour

la chercher.

«Sophie, Sophie, es-tu là? s'écria Paul en entrant. Que fais-tu?

viens dîner.

--Oui, oui, j'y vais», répondit Sophie en marchant à reculons,

pour que Paul ne vît pas ses sourcils coupés.

Sophie pousse la porte et entre.

À peine a-t-elle mis les pieds dans le salon, que tout le monde la

regarde et éclate de rire.

«Quelle figure! dit M. de Réan.

Elle a coupé ses sourcils, dit Mme de Réan.

Qu'elle est drôle! qu'elle est drôle! dit Paul.

C'est étonnant comme ses sourcils coupés la changent, dit

M. d'Aubert, le papa de Paul.

Je n'ai jamais vu une plus singulière figure», dit Mme d'Aubert.

Sophie restait les bras pendants, la tête baissée, ne sachant où

se cacher. Aussi fut-elle presque contente quand sa maman lui dit:

«Allez-vous-en dans votre chambre, mademoiselle, vous ne faites

que des sottises. Sortez, et que je ne vous voie plus de la

soirée.»

Sophie s'en alla; sa bonne se mit à rire à son tour quand elle vit

cette grosse figure toute rouge et sans sourcils. Sophie eut beau

se fâcher, toutes les personnes qui la voyaient riaient aux éclats

et lui conseillaient de dessiner avec du charbon la place de ses

sourcils. Un jour Paul lui apporta un tout petit paquet bien

ficelé, bien cacheté.

«Voici, Sophie, un présent que t'envoie papa, dit Paul d'un petit

air malicieux.

--Qu'est-ce que c'est?» dit Sophie, en prenant le paquet avec

empressement.

Le paquet fut ouvert: il contenait deux énormes sourcils bien

noirs, bien épais. «C'est pour que tu les colles à la place où il

n'y en a plus», dit Paul. Sophie rougit, se fâcha et les jeta au

nez de Paul, qui s'enfuit en riant.

Ses sourcils furent plus de six mois à repousser, et ils ne

revinrent jamais aussi épais que le désirait Sophie; aussi, depuis

ce temps, Sophie ne chercha plus à se faire de beaux sourcils.

IX--Le pain des chevaux.

Sophie était gourmande. Sa maman savait que trop manger est

mauvais pour la santé; aussi défendait-elle à Sophie de manger

entre ses repas: mais Sophie, qui avait faim, mangeait tout ce

qu'elle pouvait attraper.

Mme de Réan allait tous les jours après déjeuner, vers deux

heures, donner du pain et du sel aux chevaux de M. de Réan; il en

avait plus de cent.

Sophie suivait sa maman avec un panier plein de morceaux de pain

bis, et lui en présentait un dans chaque stalle où elle entrait;

mais sa maman lui défendait sévèrement d'en manger, parce que ce

pain noir et mal cuit lui ferait mal à l'estomac.

Elle finissait par l'écurie des poneys. Sophie avait un poney à

elle, que lui avait donné son papa: c'était un tout petit cheval

noir, pas plus grand qu'un petit âne; on lui permettait de donner

elle-même du pain à son poney. Souvent elle mordait dedans avant

de le lui présenter.

Un jour qu'elle avait plus envie de ce pain bis que de coutume,

elle prit le morceau dans ses doigts, de manière à n'en laisser

passer qu'un petit bout.

«Le poney mordra ce qui dépasse de mes doigts, dit-elle, et je

mangerai le reste.»

Elle présenta le pain à son petit cheval, qui saisit le morceau et

en même temps le bout du doigt de Sophie, qu'il mordit violemment.

Sophie n'osa pas crier, mais la douleur lui fit lâcher le pain,

qui tomba à terre: le cheval laissa alors le doigt pour manger le

pain.

Le doigt de Sophie saignait si fort, que le sang coulait à terre.

Elle tira son mouchoir et s'enveloppa le doigt bien serré, ce qui

arrêta le sang, mais pas avant que le mouchoir eût été trempé.

Sophie cacha sa main enveloppée sous son tablier, et la maman ne

vit rien.

Mais, quand on se mit à table pour dîner, il fallut bien que

Sophie montrât sa main, qui n'était pas encore assez guérie pour

que le sang fût tout à fait arrêté. Il arriva donc qu'en prenant

sa cuiller, son verre, son pain, elle tachait la nappe. Sa maman

s'en aperçut.

«Qu'as-tu donc aux mains, Sophie? dit-elle; la nappe est remplie

de taches de sang autour de ton assiette.»

Sophie ne répondit rien.

MADAME DE RÉAN.--N'entends-tu pas ce que je te demande? D'où

vient le sang qui tache la nappe?

SOPHIE.--Maman... c'est... c'est... de mon doigt.

MADAME DE RÉAN.--Qu'as-tu au doigt? Depuis quand y as-tu mal?

SOPHIE.--Depuis ce matin, maman. C'est mon poney qui m'a mordue.

MADAME DE RÉAN.--Comment ce poney, qui est doux comme un agneau,

a-t-il pu te mordre?

SOPHIE.--C'est en lui donnant du pain, maman.

MADAME DE RÉAN.--Tu n'as donc pas mis le pain dans ta main toute

grande ouverte, comme je te l'ai tant de fois recommandé?

SOPHIE.--Non, maman; je tenais le pain dans mes doigts.

MADAME DE RÉAN.--Puisque tu es si sotte, tu ne donneras plus de

pain à ton cheval.

Sophie se garda bien de répondre; elle pensa qu'elle aurait

toujours le panier dans lequel on mettait le pain pour les

chevaux, et qu'elle en prendrait par-ci par-là un morceau.

Le lendemain donc, elle suivait sa maman dans les écuries, et,

tout en lui présentant les morceaux de pain, elle en prit un,

qu'elle cacha dans sa poche et qu'elle mangea pendant que sa maman

ne la regardait pas.

Quand on arriva au dernier cheval, il n'y avait plus rien à lui

donner. Le palefrenier assura qu'il avait mis dans le panier

autant de morceaux qu'il y avait de chevaux. La maman lui fit voir

qu'il en manquait un. Tout en parlant, elle regarda Sophie, qui,

la bouche pleine, se dépêchait d'avaler la dernière bouchée du

morceau qu'elle avait pris. Mais elle eut beau se dépêcher et

avaler son pain sans même se donner le temps de le mâcher, la

maman vit bien qu'elle mangeait et que c'était tout juste le

morceau qui manquait; le cheval attendait son pain et témoignait

son impatience en grattant la terre du pied et en hennissant.

«Petite gourmande, dit Mme de Réan, pendant que je ne vous regarde

pas, vous volez le pain de mes pauvres chevaux et vous me

désobéissez, car vous savez combien de fois je vous ai défendu

d'en manger. Allez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne

viendrez plus avec moi donner à manger aux chevaux, et je ne vous

enverrai pour votre dîner que du pain et de la soupe au pain,

puisque vous l'aimez tant.»

Sophie baissa tristement la tête et alla à pas lents à la maison

et dans sa chambre.

«Hé bien! hé bien! lui dit sa bonne, vous voilà encore avec un

visage triste? Êtes-vous encore en pénitence? Quelle nouvelle

sottise avez-vous faite?

--J'ai seulement mangé le pain des chevaux, répondit Sophie en

pleurant; je l'aime tant! Le panier était si plein que je croyais

que maman ne s'en apercevrait pas. Je n'aurai que de la soupe et

du pain sec à dîner», ajouta-t-elle en pleurant plus fort.

La bonne la regarda avec pitié et soupira. Elle gâtait Sophie;

elle trouvait que sa maman était quelquefois trop sévère, et elle

cherchait à la consoler et à rendre ses punitions moins dures.

Aussi, quand un domestique apporta la soupe, le morceau de pain et

le verre d'eau qui devaient faire le dîner de Sophie, elle les

prit avec humeur, les posa sur une table et alla ouvrir une

armoire, d'où elle tira un gros morceau de fromage et un pot de

confitures; puis elle dit à Sophie:

«Tenez, mangez d'abord le fromage avec votre pain, puis les

confitures.» Et, voyant que Sophie hésitait, elle ajouta: «Votre

maman ne vous envoie que du pain, mais elle ne m'a pas défendu de

mettre quelque chose dessus.»

SOPHIE.--Mais, quand maman me demandera si on m'a donné quelque

autre chose avec mon pain, il faudra bien le dire, et alors...

LA BONNE.--Alors, alors vous direz que je vous ai donné du

fromage et des confitures, que je vous ai ordonné d'en manger, et

je me charge de lui expliquer que je n'ai pas voulu vous laisser

manger votre pain sec, parce que cela ne vaut rien pour l'estomac,

et qu'on donne aux prisonniers même autre chose que du pain.

La bonne faisait très mal en conseillant à Sophie de manger en

cachette ce que sa maman lui défendait; mais Sophie, qui était

bien jeune et qui avait envie du fromage qu'elle aimait beaucoup

et des confitures qu'elle aimait plus encore, obéit avec plaisir

et fit un excellent dîner; sa bonne ajouta un peu de vin à son

eau, et, pour remplacer le dessert, lui donna un verre d'eau et de

vin sucré, dans lequel Sophie trempa ce qui lui restait de pain.

«Savez-vous ce qu'il faudra faire une autre fois, quand vous serez

punie ou que vous aurez envie de manger? Venez me le dire; je

trouverai bien quelque chose de bon à vous donner, et qui vaudra

mieux que ce mauvais pain noir des chevaux et des chiens.»

Sophie promit à sa bonne qu'elle n'oublierait pas sa

recommandation chaque fois qu'elle aurait envie de quelque chose

de bon.

X--La crème et le pain chaud.

Sophie était gourmande, nous l'avons déjà dit; elle n'oublia donc

pas ce que sa bonne lui avait recommandé, et, un jour qu'elle

avait peu déjeuné, parce qu'elle avait su que la fermière devait

apporter quelque chose de bon à sa bonne, elle lui dit qu'elle

avait faim.

«Ah bien! répondit la bonne, cela se trouve à merveille: la

fermière vient de me faire cadeau d'un grand pot de crème et d'un

pain bis tout frais. Je vais vous en faire manger; vous verrez

comme c'est bon!»

Et elle apporta sur la table un pain tout chaud et un grand vase

plein d'une crème épaisse excellente. Sophie se jeta dessus comme

une affamée. Au moment même où la bonne lui disait de ne pas trop

en manger, elle entendit la voix de la maman qui appelait: «Lucie!

Lucie!» (C'était le nom de la bonne.)

Lucie courut tout de suite chez Mme de Réan pour savoir ce qu'elle

désirait; c'était pour lui dire de préparer et de commencer un

ouvrage pour Sophie.

«Elle aura bientôt quatre ans, dit Mme de Réan, il est temps

qu'elle apprenne à travailler.»

LA BONNE.--Mais quel ouvrage madame veut-elle que fasse une

enfant si jeune?

MADAME DE RÉAN.--Préparez-lui une serviette à ourler, ou un

mouchoir.

La bonne ne répondit rien, et sortit du salon d'assez mauvaise

humeur.

En entrant chez elle, elle vit Sophie qui mangeait encore. Le pot

de crème était presque vide et il manquait un énorme morceau de

pain.

«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle tout en préparant un ourlet pour

Sophie, vous allez vous rendre malade! Est-il possible que vous

ayez avalé tout cela? Que dira votre maman, si elle vous voit

souffrante? Vous allez me faire gronder!»

SOPHIE.--Soyez tranquille, ma bonne! j'avais très grand'faim, et

je ne serai pas malade. C'est si bon, la crème et le pain tout

chaud!

LA BONNE.--Oui, mais c'est bien lourd à l'estomac. Dieu! quel

énorme morceau de pain vous avez mangé! J'ai peur, très peur que

vous soyez malade.

SOPHIE, _l'embrassant. _--Non, ma chère Lucie, soyez tranquille,

je vous assure que je me porte très bien.

La bonne lui donna un petit mouchoir à ourler et lui dit de le

porter à sa maman, qui voulait la faire travailler.

Sophie courut au salon où l'attendait sa maman, et lui présenta le

mouchoir. La maman montra à Sophie comment il fallait piquer et

tirer l'aiguille; ce fut très mal fait pour commencer; mais, après

quelques points, elle fit assez bien et trouva que c'était très

amusant de travailler.

«Voulez-vous me permettre, maman, dit-elle, de montrer mon ouvrage

à ma bonne?

--Oui, tu peux y aller, et ensuite tu reviendras ranger toutes

tes affaires et jouer dans ma chambre.»

Sophie courut chez sa bonne, qui fut fort étonnée de voir l'ourlet

presque fini et si bien fait. Elle lui demanda avec inquiétude si

elle n'avait pas mal à l'estomac.

«Non, ma bonne, pas du tout, dit Sophie; seulement je n'ai pas

faim.

--Je le crois bien, après tout ce que vous avez mangé. Mais

retournez vite près de votre maman, de crainte qu'elle ne vous

gronde.»

Sophie retourna au salon, rangea toutes ses affaires et se mit à

jouer. Tout en jouant, elle se sentit mal à l'aise, la crème et le

pain chaud lui pesaient sur l'estomac; elle avait mal à la tête;

elle s'assit sur sa petite chaise et resta sans bouger et les yeux

fermés.

La maman, n'entendant plus de bruit, se retourna et vit Sophie

pâle et l'air souffrant.

«Qu'as-tu, Sophie? dit-elle avec inquiétude; es-tu malade?

--Je suis souffrante, maman, répondit-elle; j'ai mal à la tête.

Depuis quand donc?

Depuis que j'ai fini de ranger mon ouvrage.

Les malheurs de Sophie · 第 4 / 7 题