Sous le règne de Clotaire II vivait dans le Maine un prêtre du nom de
Longis, qui fonda une abbaye proche Mamers. Or, il advint qu'ayant vu
une fille du pays, jeune et de condition libre, nommée Onoflette, il se
sentit plein d'admiration pour les vertus et la grande piété qu'il
découvrait en elle. Jaloux de ravir à la malice du siècle et aux périls
du monde une créature si précieuse, il la conduisit dans son abbaye, et
là il lui fit prendre le voile des vierges chrétiennes. Comme beaucoup
d'autres saints de cet âge, Longis avait la volonté soudaine et forte.
Dans l'ardeur de son zèle, il n'avait songé ni à consulter ni même à
avertir les parents d'Onoflette.
Ceux-ci s'en montrèrent fort irrités, et ils accusèrent Longis d'avoir
séduit leur fille, demeurée pure et honnête jusque-là, et d'entretenir
avec elle, dans son abbaye, des relations coupables. Ils jugeaient la
conduite du saint selon les apparences et avec les seules lumières de la
raison. Et, sous ce jour, il faut reconnaître que la manière d'agir de
Longis pouvait sembler suspecte. Aussi l'accusation portée par eux
fut-elle soutenue par leurs voisins et par leurs amis. Une vive
indignation s'éleva dans tout le pays contre l'abbé. Longis était à deux
doigts de sa perte. Mais il ne désespéra pas; d'ailleurs, il avait pour
lui le témoignage d'Onoflette elle-même, qui, loin de lui rien
reprocher, se portait garante de l'innocence de son pieux maître et lui
rendait grâces de l'avoir conduite dans les voies du salut. Il alla avec
elle à Paris pour se disculper. "Dieu, dit le légendaire, rendit leur
justification manifeste par les miracles qu'ils firent en présence du
roi et des seigneurs." Ils furent renvoyés absous, et les parents
d'Onoflette, couverts de confusion, reconnurent eux-mêmes la noirceur de
leurs calomnies.
De retour au monastère, Longis et Onoflette vécurent encore quelque
temps ensemble dans une parfaite quiétude et s'exhortant mutuellement à
la piété. Mais, comme cette vie est transitoire, Onoflette mourut à
Vernon-sur-Seine, pendant un voyage qu'elle fit dans cette ville.
Longis, averti de la mort de sa pieuse compagne, vint chercher le corps
et l'inhuma près de son monastère, dans un lieu où l'on bâtit depuis une
église paroissiale.
L'Église plaça au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la
bienheureuse Onoflette.
Du temps où ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il
y avait encore des nymphes dans les sources sacrées; des tableaux votifs
étaient suspendus avec des images aux branches des chênes sacrés. Les
humbles dieux des paysans ne s'étaient pas tous enfuis devant le signe
de la croix et l'eau bénite. Il est bien probable que de petits faunes
ignorants et rustiques, se sachant rien de la bonne nouvelle, épièrent
entre les branches Onoflette et Longis, et, les prenant pour un chevrier
et pour une bergère, jouèrent innocemment du pipeau sur leur passage.
Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinités. Il
subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges
des cérémonies païennes. La veille du dimanche des brandons, les
habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se
promènent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille
invocation. Fidèles sans le savoir à Cérès, leur mère, ces bonnes gens
reproduisent ainsi d'antiques mystères et figurent d'une manière encore
reconnaissable la déesse qui cherchait sa fille Proserpine à la lueur
des feux de l'Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. Adolphe Meyer,
le savant historien de la ville de Vernon.
Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours ceux qui parlent le
plus à l'esprit; parfois les yeux et la pensée ont peine à se détacher
d'une humble pierre taillée par un ciseau barbare. Il est dans le vieux
Vernon, proche la collégiale, devenue aujourd'hui l'église paroissiale,
une petite rue déserte qui conduit à la Seine. Elle est bordée de
pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent à grand'peine les
unes les autres. Au milieu de ces masures s'élève une maison de pierre
qu'on dit avoir été jadis habitée par le contrôleur clerc d'eau.
Elle a deux fenêtres et une porte. Au-dessus de la porte, un humble
sculpteur qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a
figuré, sous une sorte de dais, une barque montée par deux personnages.
L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hésite pas à
reconnaître en lui Hugues, archevêque de Rouen en 1130. L'autre, dont
les cheveux flottent sur les épaules, est saint Adjutor lui-même. Une
troisième figure a péri par l'injure du temps: c'était celle d'un pauvre
batelier qui conduisait l'évêque et le saint. Tous les mariniers du pays
vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n'ont point
oublié en effet que saint Adjutor, accompagné de l'évêque Hugues, s'en
alla combler un gouffre creusé dans le lit de la rivière, devant le
prieuré de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre, les eaux formaient un
tourbillon où s'abîmaient les barques. Déjà de nombreux équipages
avaient péri à la Madeleine, et les berges du fleuve commençaient à se
couvrir la nuit d'âmes en peine. Saint Adjutor combla le gouffre en y
jetant les chaînes dont naguère il avait été chargé injustement par les
infidèles. C'était peu de quelques anneaux de fer pour combler un abîme.
Mais il jetait dans le fleuve, avec ses chaînes, les souffrances du
juste et la patience du saint. Maintenant, la charité ne fait plus de
miracles de ce genre; il faut employer les dragues.
Ce miracle a été mis en vers au XVIIe siècle, dans un lamentable style
de complainte.
Un gouffre en la Seine voisine
Par ses flots tortueux ruine
Et les hommes et les bateaux,
Les coulant jusqu'au fond des eaux.
Mais Adjutor longtemps ne souffre
L'incommodité de ce gouffre.
Se sentant touché de douleur,
Hugues, son prélat, il appelle;
Ils y vont en même nacelle
Pour mettre fin à ce malheur.
Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit, ses chaînes "en
les ondes inhumaines" qui deviennent aussitôt lisses et paisibles.
Oyez, lecteur, une merveille
Qui rarement a sa pareille;
Le péril dès lors a cessé,
Le bruit des flots s'est apaisé.
Il n'est point de fleuve où l'on voie
La course de l'onde plus coie.
Le nocher peut mener sa nef
Assurément par cette place
Dans une tranquille bonace
Sans redouter aucun méchef.
Saint Adjutor est vénéré sous les noms d'Ajoutre et d'Astre. Ce saint
Adjutor, Ajoutre ou Astre devait être un homme bien extraordinaire. Il
est impossible de se représenter aujourd'hui sa physionomie véritable.
Mais à juger par l'empreinte profonde qu'il a laissée dans l'imagination
populaire, Adjutor de Vernon eut l'âme ardente et forte.