DESROCHES, examinant la campagne avec ses lunettes.--Eh! mais, autant
que j'en puis juger avec ma vue courte, voilà un assez joli endroit.
DELILLE--Ne te l'avais-je pas dit? Voilà cette petite ville située à
mi-côte. DESROCHES--On la dirait peinte sur le penchant de la colline.
DELILLE--Et cette rivière qui baigne ses murs! DESROCHES--Et qui coule
ensuite dans cette belle prairie. DELILLE--Et cette épaisse forêt qui la
couvre des vents froids de l'aquilon ...
PICARD, La Petite Ville, acte I, scène II.
C'est une petite ville située aux confins du Beauvaisis et de la
Normandie, dans l'ancien pays du Vexin. La Seine, bordée de saules et de
peupliers, coule à ses pieds; des bois la couronnent. C'est une petite
ville dont les toits d'ardoise bleuissent au soleil, dominés par une
tour ronde et par les trois clochers de la vieille collégiale. La petite
ville fut longtemps guerrière et forte. Mais elle a dénoué sa ceinture
de pierre, et voici qu'aujourd'hui, silencieuse et tranquille, elle se
repose en paix de ses antiques travaux. C'est une petite ville de
France; les ombres de nos pères hantent encore ses murailles grises et
ses avenues de tilleuls taillés en arceaux; elle est pleine de
souvenirs. Elle est vénérable et douce.
Si vous voulez savoir son nom, regardez ses armoiries sculptées sur la
façade de la Maison-Dieu, fondée par saint Louis. Le chef est d'azur,
chargé de trois fleurs de lis d'or, car c'était une ville royale; et
elle porte d'argent à trois bottes de cresson de sinople.
Les bonnes gens n'étaient pas embarrassés, au temps jadis, pour
éclaircir l'origine de ces trois bottes de cresson. Un jour Louis IX,
disaient-ils, étant venu dans nos murs par un temps très chaud, avait
grand soif. On lui servit une salade de cresson qu'il trouva bien
fraîche et qu'il mangea avec plaisir. Pour prix de cette salade, le roi
mit trois bouquets de cresson sur l'écu de sa bonne ville.
Je ne vous surprendrai point si je vous dis que les savants
d'aujourd'hui ne donnent aucune créance à cette tradition.
Ils ont vu des sceaux du XIIIe siècle, et ils savent qu'alors les armes
de la ville et châtellenie n'étaient pas les armes qu'on voit
maintenant. Celles-ci datent du XIVe siècle. Lors de la guerre de Cent
Ans, la petite ville eut beaucoup à souffrir et fit vaillamment son
devoir. Il advint qu'un jour, elle fut près de tomber par surprise aux
mains des Anglais. Mais un homme de la contrée s'introduisit dans la
place, déguisé en paysan, et portant sur son dos une charge de légumes.
Il avertit les défenseurs, qui se tinrent sur leurs gardes et
repoussèrent l'ennemi. Les érudits du pays croient que c'est de ce jour
que trois bottes de cresson prirent place sur l'écu de la ville. J'y
consens, pour leur faire plaisir, et parce que l'historiette est
honorable. Mais elle est aussi fort incertaine. Au reste, l'emblème du
cresson convient à la modeste ville, qui ne s'enorgueillit que de ses
jardins et de ses fontaines. Son écu est accompagné d'une devise latine
qui fait entendre, par une ingénieuse équivoque, que le printemps n'est
pas toujours vert, mais que la petite ville est toujours florissante.
Ver non semper viret, Vernon semper viret.
Car la petite ville où je vous ai menés est Vernon. J'espère que vous ne
regretterez point d'y avoir fait une courte promenade. Chaque ville de
France, même la plus humble, est un joyau sur la robe vert de la patrie.
Il me semble qu'on ne peut voir un de ces clochers, dont le temps a
noirci et déchiré la dentelle de pierre, sans songer à des milliers de
parents inconnus et sans en aimer la France d'un amour plus filial.
Ceux qui ont lu Rob-Roy (je ne sais s'ils sont encore nombreux) se
rappellent la scène où la romanesque héroïne de Walter Scott, la belle
et fière Diana, montre à son cousin les portraits de famille sur
lesquels la devise des lords écossais de Vernon s'étale en lettres
gothiques.
"Vous voyez, dit Diana, que nous savons réunir deux sens en un seul
mot."
En effet, cette devise est exactement celle de notre petite ville. Il se
peut que les vieux barons qui suivirent le duc Guillaume en Angleterre
l'aient emportée avec eux. C'est une belle question à étudier pour un
archéologue. Je la tiens douteuse. En histoire, il faut se résoudre à
beaucoup ignorer.
Quoi qu'il en soit, comme disent les antiquaires après chaque
dissertation, la ville de Vernon est nommée pour la première fois dans
l'histoire à l'occasion de la mort de sainte Onoflette, ou Noflette, qui
y passa de vie à trépas vers le milieu du VIIe siècle de l'ère
chrétienne. L'histoire de cette sainte est intéressante; elle a été
rapportée par un vieux légendaire avec une naïveté que je m'efforcerai
d'imiter, autant du moins que la différence des temps me le permettra.