Descendant des compagnons de Rollon, fils du duc Jean et de la duchesse
Rosamonde de Blaru, if fut élevé par saint Bernard, abbé de Tiron, dans
les pratiques les plus exactes de la religion chrétienne. Il semble
avoir porté dans cette nouvelle foi l'esprit aventureux et rêveur qui
inspirait ses aïeux au temps où ils manoeuvraient, en chantant, leurs
barques sur la mer.
On raconte qu'il passa son adolescence dans les bois, chassant avec
fureur, puis tout à coup ravi par des visions extatiques. En ce
temps-là, Pierre l'Ermite prêchait la croisade contre les infidèles.
Adjutor de Vernon prit la croix en 1095. Suivi de deux cents hommes
d'armes, il partit pour les lieux saints et parcourut la Palestine,
priant et combattant. Deux ans plus tard, il parvint à Nicée et guerroya
après la conquête de Jérusalem. Tombé dans une embuscade aux environs de
Tambire, il parvint à se faire jour au milieu des Sarrasins qui
laissèrent mille de leurs sur la place.
Cependant les infidèles reprirent le tombeau de Jésus-Christ. Après
dix-sept ans de travaux et de combats, Adjutor de Vernon fut pris par
les Turcs, et enfermé dans Jérusalem. Il était lié bien étroitement,
mais l'on croit qu'il se consolait en songeant que son corps était
captif dans le même lieu que le tombeau du fils de Dieu. Et, dans sa
prison, il ne cessait de prier.
Or, une nuit qu'il dormait, il vit apparaître à sa droite sainte
Madeleine et à sa gauche le bienheureux Bernard de Tiron, qu'il avait
invoqués. Ils l'enlevèrent et le transportèrent, en une nuit, de
Jérusalem dans la campagne proche la ville de Vernon. De tels voyages
n'étaient pas rares à cette époque.
Parvenus à la forêt de Vernon, Madeleine et saint Bernard de Tiron
laissèrent Adjutor en lui disant:
"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."
Le chevalier reconnut avec une surprise joyeuse les bois où il avait
passé sa jeunesse. Apercevant un jeune pâtre qui, non loin de là,
gardait un troupeau de moutons au penchant d'une colline, il l'appela et
lui commanda de se rendre au château de Blaru afin d'annoncer à la
duchesse Rosamonde le retour de son fils.
Le pâtre fit ce qui lui était ordonné. Mais Rosamonde ne crut point que
le message apporté par l'enfant fût véritable.
Elle répondit:
"Mon fils est mort à Jérusalem, et il ne me sera pas donné de voir le
jour de son retour."
Et elle demeura dans la maison.
Le pâtre revint vers celui qui l'avait envoyé et lui rapporta les
paroles de la duchesse.
"Retourne à Blaru, lui dit Adjutor, et annonce que les trois cloches de
l'église vont sonner d'elles-mêmes pour annoncer mon retour."
En effet, le pâtre n'avait pas plus tôt porté cet avis à la duchesse que
les cloches se mirent en branle. Mais Rosamonde secoua la tête et dit:
"Ces cloches ne sonnent point pour le retour de mon fils."
Le pâtre retourna vers Adjutor qui le renvoya une troisième fois à
Blaru.
"Tu annonceras encore mon retour, dit-il, et, si ma mère n'y veut pas
croire, le coq qui est à la broche dans la cuisine du château chantera
trois fois."
Le pâtre ayant rapporté ce discours, le coq qui était à la broche se mit
à chanter.
En l'entendant, Rosamonde fut persuadée enfin de la venue de son fils.
Elle se rendit dans la forêt pour embrasser l'enfant qui lui était
merveilleusement rendu. Mais elle avait trop tardé. Dieu n'aime pas
qu'on doute de sa puissance et de sa miséricorde. Il avait rappelé à lui
son serviteur.
Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois désigné par le pâtre, Adjutor
venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte
Madeleine et saint Bernard lui avaient donnée, disant:
"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."
Le renom de sa sainteté se répandit comme un parfum dans toute la
contrée. Rosamonde de Blaru prit le voile; elle partagea après sa mort
la sépulture de son fils.
Le tombeau de saint Adjutor existe encore. On y voit gravées deux flûtes
en sautoir. Ces emblèmes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle
Diana, dont nous rappelions tout à l'heure le souvenir, ne dit-elle pas
à son cousin:
"Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux flûtes?"
Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les
armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportées de France par
quelque compagnon du duc Guillaume? Je ne sais quel lien de parenté unit
le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point à le rechercher
ici. Il ne me reste qu'à expliquer comment saint Adjutor, qui passa de
ce monde à l'autre le jour même de son retour à Vernon, put jeter ses
chaînes dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficulté n'est
qu'apparente. Le saint revint sur terre pour opérer ce miracle.
Voulez-vous à la fois de plus fraîches promenades et de moins vieux
souvenirs? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et
allons nous asseoir sous les grands arbres taillés en muraille du parc
de Bizi. C'est un héros qui les planta. Le maréchal de Belle-Isle, qui
avait hérité la magnificence de Fouquet, son grand-père, créa dans ses
courts loisirs le parc de Bizi. "Quand il n'était pas à Metz, dit
Barbier, il était dans sa terre, près de Vernon, dirigeant une armée de
terrassiers, de maçons, de jardiniers et de décorateurs." On ne lui
enviera pas son fastueux repos si l'on songe à ses fatigues. Qu'on
relise cette retraite de Prague, quand le maréchal, investi par
l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il réussit à
rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit à Egra, en sept
journées de l'hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, roulés dans
leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux maréchal, qui souffrait
de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derrière un mur de
neige. L'opération était de plus délicates et exigeait, paraît-il, une
habileté consommée. Mais le mérite d'une retraite n'est guère reconnu
que par les gens de l'art. Le public n'en est jamais touché. La retraite
de Prague accrut en même temps la gloire et l'impopularité du maréchal
de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonné.
Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez
jolies. Il y a de l'esprit dans le couplet que voici:
Quand Belle-Isle est parti,
Une nuit,
De Prague à petit bruit,
Il dit,
Voyant la lune:
Lumière de mes jours,
Astre de ma fortune,
Conduisez-moi toujours.
L'excellent duc de Penthièvre habita Bizi. Les fraisiers des bois
portent témoignage de sa candeur et de sa bonté. Car le duc écrivait en
1777 à son intendant:
"J'ai appris ... que l'on désolait les habitants de Vernon en les
empêchant de prendre des fraises dans les bois ... On trouvera le secret
de me faire haïr, et cela me procurera un de plus vifs chagrins que je
puisse avoir en ce monde."
Je cite cette lettre d'après le texte qu'en donne M. Adolphe Meyer dans
son histoire de Vernon. Elle est vraiment d'un bon homme.
Par une singularité merveilleuse, le duc de Penthièvre unissait la foi
chrétienne aux vertus philosophiques. Il tenait à l'ancien régime par sa
naissance, mais par ses moeurs il contentait l'esprit nouveau. Comme,
d'ailleurs, il était étranger aux affaires publiques, sa bienfaisance
lui assura, par un rare privilège, au milieu de la Révolution, l'amour
et le respect de ses anciens vassaux. En échange des titres qu'un décret
de l'Assemblée Nationale lui avait ôtés, il reçut celui de commandant de
la garde nationale de Vernon. Trois ans plus tard, le 20 septembre 1792,
la municipalité de la petite ville se rendit à Bizi et y planta un arbre
de la Liberté auquel cette inscription fut suspendue: "Hommage à la
vertu."
Cependant le pauvre homme se mourait de chagrin. Il survécut peu de
jours à la mort affreuse de sa belle-fille, la princesse de Lamballe.
Près du parc, à l'extrémité d'une avenue plantée, que bordent d'un côté
les dernières maisons de la ville et qui longe de l'autre des vignes et
des pommiers, s'élève une pyramide de granit, sorte de menhir
géométrique, d'un aspect à la fois héroïque et funèbre. C'est, en effet,
un tombeau glorieux. Sur ce monument sont gravées les armes de Vernon et
de Privas avec cette inscription:
AUX GARDES MOBILES DE L'ARDÈCHE
Vernon, 22-26 novembre 1870
L'invasion s'étendait. Évreux venait de tomber au pouvoir des Allemands.
Quatre compagnies du 2e bataillon de l'Ardèche et le 3e bataillon,
formant ensemble un effectif de quinze cent hommes, partirent de
Saint-Pierre-de-Louviers le 21 novembre, à onze heures du soir, avec
ordre de couvrir Vernon, qui devait être attaqué le lendemain. Le train
qui les portait marchait à petite vitesse, tous ses feux de signaux
éteints. Il s'arrêta vers trois heures du matin, par une nuit noire et
pluvieuse, à une lieue en avant de la ville. Aussitôt les troupes
descendirent et se portèrent sur les hauteurs de la forêt de Bizi, qui
couvrent Vernon du côté de Pacy, où l'ennemi était arrivé en force
depuis la veille.
Le lieutenant-colonel Thomas se fit guider dans la forêt par des
habitants. Il borda toutes les avenues de tirailleurs placés dans les
fourrés avec défense d'ouvrir le feu sans ordre. Son intention était de
laisser les Prussiens franchir le bois, afin de les dominer ensuite et
de les cerner dans Vernon. Toutes les mesures étaient prises quand, au
point du jour, un grand roulement de voitures et des sonneries de
trompettes annoncèrent l'arrivée des ennemis. Leur passage dura près
d'une heure. Quand leur tête de colonne arriva dans la ville, elle fut
reçue à coups de fusil par des gardes nationaux. Cet accueil leur donna
de l'inquiétude; un détachement seul fit son entrée, la plus grande
partie de leurs forces resta formée en dehors.
Ayant pris des renseignements, ils surent bientôt, par des espions, que
les Français occupaient la forêt. Alors, comprenant ce que leur position
avait de critique, ils ne songèrent plus qu'à assurer leur retraite.
Leur cavalerie se porta immédiatement en avant pour explorer les
passages et reconnaître ceux qui pourraient être libres. A force de
recherches, elle parvint à découvrir de petits chemins de service qui
n'étaient pas gardés. Ils se hâtèrent de faire filer leur artillerie par
ces chemins, pendant que l'infanterie, se portant sur la grande route,
tentait d'enlever le passage de vive force. Après une heure d'une
fusillade très nourrie, ils se débandèrent et, se jetant dans tous les
sens à travers bois, ils poussèrent dans la direction de Pacy. Ils
perdirent, tant dans le combat que dans leur retraite désordonnée, cent
cinquante soldats et plusieurs officiers, et ils abandonnèrent douze
fourgons chargés de vivres et de munitions.
Pendant trois jours, l'ennemi ne donna pas signe de vie. Ceux des
mobiles de l'Ardèche qui étaient restés à Bernay arrivèrent à Vernon, où
les trois bataillons se trouvèrent réunis. Dans la matinée du 26, la 6e
compagnie du 3e bataillon, de grand'garde à deux cents mètres en avant
de la forêt, sur la route d'Ivry, au hameau de Cantemarche, fut
subitement assaillie par une colonne de huit cents hommes. Malgré la
soudaineté de l'attaque et le nombre des ennemis, les mobiles firent
bonne contenance. Mais, s'apercevant que la position allait être
tournée, ils battirent en retraite jusqu'à la lisière du bois. Là,
s'abritant derrière les terrassements de la voie ferrée, ils
tiraillèrent jusqu'à l'épuisement complet de leurs munitions. Alors le
capitaine Rouveure s'écrie: "A la baïonnette, mes enfants!" Et il
s'élance en avant. Aussitôt il tombe mortellement frappé. La petite
troupe se jette sur l'ennemi, qui recule. A ce moment, deux bataillons
de renfort arrivent et, masqués par les bois, font sur les Allemands de
vigoureuses décharges. Ceux-ci mettent en batterie plusieurs pièces de
campagne. Mais, vers quatre heures, ils battent en retraite, laissant
deux cents morts sur le terrain. Les mobiles avaient eu huit hommes tués
et vingt blessés. Le corps du capitaine Rouveure était resté aux mains
des Allemands, qui lui rendirent les derniers honneurs. Un détachement
de cavalerie, commandé par un officier supérieur, rapporta ces restes
dans un cercueil couronné de lauriers.
A la nouvelle de la capitulation de Rouen, les mobiles de l'Ardèche
reçurent l'ordre de quitter la ville de Vernon qu'ils avaient si
généreusement défendue. Voilà les souvenirs que rappelle le monument de
Bizi.
J'ai voulu, feuilletant la petite ville comme un livre, résumer deux ou
trois de ses pages de pierre. Les villes, ne sont-ce point des livres,
de beaux livres d'images où l'on voit les aïeux.