Durant plus d'un demi-siècle, il posa ses boîtes sur le parapet du qui
Malaquais, vis-à-vis de l'hôtel de Chimay. Au déclin de son humble vie,
travaillé du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait à ces
statues de pierre que le temps ronge sous les porches des églises. Il se
tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus
semblable à cette poussière en laquelle toutes formes terrestres se
perdent. Il survivait à tout ce qui l'avait approché et connu. Son
étalage, comme un verger désert, retournait à la nature. Les feuilles
des arbres s'y mêlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y
laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi
dans son jardin.
L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai
les semences des platanes avec les grains d'avoine échappés aux musettes
des chevaux, un jour, n'emportât dans la Seine les bouquins et le
bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai
où il avait vécu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente où
chaque nuit il allait dormir.
Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic était
le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fût alors
l'être inerte et morne qu'il devint quand le temps le métamorphosa en
bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son âge mûr, une
agilité merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux.
Il avait épousé une personne très douce et si simple d'esprit que les
enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir
à troubler cette âme innocente. Laissant sa bonne femme garder ses
boîtes de l'air et du coeur dont une fille de la campagne paît ses oies,
M. Debas accomplissait des tâches nombreuses et très diverses qu'un même
homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres étaient
inspirées par l'amour du prochain. Cette charité faisait une belle voix
de ténor, il chantait le dimanche les Vêpres dans la chapelle des
Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il écrivait des
lettres pour les servantes et faisait des écriteaux pour les marchands
ambulants. Habile à manier la scie et la varlope, il fabriqua des
vitrines pour la mercière en plein vent, Mme Petit, que son mari avait
abandonnée, et qui avait quatre enfants à nourrir. Avec du papier, de la
ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garçons des
cerfs-volants qu'il lançait lui-même dans l'air agité de septembre.
Chaque année, au retour de l'hiver, il montait les poêles dans les
mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il
connaissait assez de médecine pour donner les premiers secours aux
blessés, aux épileptiques et aux noyés. S'il voyait un ivrogne chanceler
et choir, il le relevait et le réprimandait. Il se jetait à la tête des
chevaux emportés et se mettait à la poursuite des chiens enragés. Sa
providence s'étendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin
en bouteille, sans recevoir de récompense. Et lorsqu'une dame du quai
Malaquais s'affligeait à cause de son perroquet ou de son serin envolé,
il courait sur les toits, grimpait sur les cheminées et rattrapait
l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux
ressemblerait au poème gnomique d'Hésiode. M. Debas pratiquait tous les
arts pour l'amour des hommes.
Mais sa plus grande occupation était de veiller sur la chose publique. A
cet égard, il vécut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'âme généreuse,
passant ses journées en plein air, déjeunant et soupant sur un banc, il
s'était fait des moeurs dignes d'un Athénien. La grandeur et la félicité
de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en
vingt ans de règne, ne put le contenter une fois. M. Debas déclamait
contre le tyran avec une éloquence naturelle ornée de lambeaux de
rhétorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il
ne vendait jamais. Bien qu'il eût le goût noble, il donnait souvent à
ses indignations un tour familier. N'étant séparé que par la rivière du
palais sur lequel le drapeau tricolore annonçait la présence du
souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimité avec
celui qu'il appelait le locataire des Tuileries.
Badinguet passait quelquefois à pied devant l'étalage de M. Debas. M.
Octave Uzanne nous a gardé le souvenir d'une promenade que Napoléon III,
au début de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le
quai Voltaire. C'était un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste
dont l'étalage s'étendait entre une des statues du quai des Saints-Pères
et les boîtes de M. Debas était alors un vieux philosophe assez
semblable par le caractère aux cyniques du déclin de la Grèce. Il avait
en commun avec son voisin le mépris du gain et une sagesse supérieure.
Mais la sienne était inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant
lui, ce bonhomme brûlait un volume dans une marmite pour chauffer ses
vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un
marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la
flamme d'un réchaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de
connaître les livres dont le libraire se chauffait, Napoléon ordonna à
son aide de camp de s'en informer.
Celui-ci obéit et revint dire à césar:
"Ce sont les Victoires et conquêtes."
Ce jour là, Napoléon et M. Debas furent bien près l'un de l'autre. Mais
ils ne se parlèrent pas. Si je n'aimais la vérité d'un amour filial et
candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de
camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'être comparée aux
merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir
Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir à
l'exactitude d'une notice fidèle, je dirai que, du moins, des personnes
d'une condition privée, mais d'un mérite reconnu, causaient volontiers
avec M. Debas. J'en attesterais Amedée Hennequin, Louis de Ronchaud,
Édouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les
plus familiers de M. Debas étaient deux prêtres, hommes excellents, l'un
et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais très dissemblables
d'humeur et de caractère. L'un, M. Trévoux, chanoine de Notre-Dame,
était petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon pétri pour
les chanoines par ces petits Génies que vit Nicolas Despréaux dans un
songe poétique. Il mettait son étude et ses soins à découvrir de petits
saints bretons et son âme était pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M.
l'abbé Le Blastier, aumônier d'un couvent de femmes, était de haute
taille et de grande mine. Austère, grave, éloquent, il consolait par des
promenades solitaires son gallicanisme attristé. Tous deux, passant sur
le quai, leur douillette bourrée de bouquins, ils daignaient échanger
des propos avec M. Debas.
C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du
bouquiniste:
"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom."
Quand M. Le Blastier ou M. Trévoux lui demandait si les affaires
allaient bien, M. Debas répondait:
"Elles vont doucement. C'est la sécurité qui manque. La faute en est au
régime."
Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries.
Voilà dix ans déjà que M. Debas s'en est allé sans bruit, dans le
corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-être deux
ou trois encore à garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse
d'un bleu effacé, qui nous vendait des classiques grecs et latins et
nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'État; c'est le
malheur de la France."
Peut-être que, chassés des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus
et que leurs étalages seront la rançon du progrès. Comme au temps
d'Étienne Baluze, ils seront regrettés par les humbles curieux et les
savants ingénus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues
heures que j'ai passées devant leurs boîtes, sous le ciel fin, égayé de
mille teintes légères, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris,
mais d'un gris si doux qu'on en est ému jusqu'au fond du coeur.