II

Durant plus d'un demi-siècle, il posa ses boîtes sur le parapet du qui

Malaquais, vis-à-vis de l'hôtel de Chimay. Au déclin de son humble vie,

travaillé du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait à ces

statues de pierre que le temps ronge sous les porches des églises. Il se

tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus

semblable à cette poussière en laquelle toutes formes terrestres se

perdent. Il survivait à tout ce qui l'avait approché et connu. Son

étalage, comme un verger désert, retournait à la nature. Les feuilles

des arbres s'y mêlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y

laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi

dans son jardin.

L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai

les semences des platanes avec les grains d'avoine échappés aux musettes

des chevaux, un jour, n'emportât dans la Seine les bouquins et le

bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai

où il avait vécu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente où

chaque nuit il allait dormir.

Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic était

le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fût alors

l'être inerte et morne qu'il devint quand le temps le métamorphosa en

bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son âge mûr, une

agilité merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux.

Il avait épousé une personne très douce et si simple d'esprit que les

enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir

à troubler cette âme innocente. Laissant sa bonne femme garder ses

boîtes de l'air et du coeur dont une fille de la campagne paît ses oies,

M. Debas accomplissait des tâches nombreuses et très diverses qu'un même

homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres étaient

inspirées par l'amour du prochain. Cette charité faisait une belle voix

de ténor, il chantait le dimanche les Vêpres dans la chapelle des

Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il écrivait des

lettres pour les servantes et faisait des écriteaux pour les marchands

ambulants. Habile à manier la scie et la varlope, il fabriqua des

vitrines pour la mercière en plein vent, Mme Petit, que son mari avait

abandonnée, et qui avait quatre enfants à nourrir. Avec du papier, de la

ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garçons des

cerfs-volants qu'il lançait lui-même dans l'air agité de septembre.

Chaque année, au retour de l'hiver, il montait les poêles dans les

mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il

connaissait assez de médecine pour donner les premiers secours aux

blessés, aux épileptiques et aux noyés. S'il voyait un ivrogne chanceler

et choir, il le relevait et le réprimandait. Il se jetait à la tête des

chevaux emportés et se mettait à la poursuite des chiens enragés. Sa

providence s'étendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin

en bouteille, sans recevoir de récompense. Et lorsqu'une dame du quai

Malaquais s'affligeait à cause de son perroquet ou de son serin envolé,

il courait sur les toits, grimpait sur les cheminées et rattrapait

l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux

ressemblerait au poème gnomique d'Hésiode. M. Debas pratiquait tous les

arts pour l'amour des hommes.

Mais sa plus grande occupation était de veiller sur la chose publique. A

cet égard, il vécut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'âme généreuse,

passant ses journées en plein air, déjeunant et soupant sur un banc, il

s'était fait des moeurs dignes d'un Athénien. La grandeur et la félicité

de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en

vingt ans de règne, ne put le contenter une fois. M. Debas déclamait

contre le tyran avec une éloquence naturelle ornée de lambeaux de

rhétorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il

ne vendait jamais. Bien qu'il eût le goût noble, il donnait souvent à

ses indignations un tour familier. N'étant séparé que par la rivière du

palais sur lequel le drapeau tricolore annonçait la présence du

souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimité avec

celui qu'il appelait le locataire des Tuileries.

Badinguet passait quelquefois à pied devant l'étalage de M. Debas. M.

Octave Uzanne nous a gardé le souvenir d'une promenade que Napoléon III,

au début de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le

quai Voltaire. C'était un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste

dont l'étalage s'étendait entre une des statues du quai des Saints-Pères

et les boîtes de M. Debas était alors un vieux philosophe assez

semblable par le caractère aux cyniques du déclin de la Grèce. Il avait

en commun avec son voisin le mépris du gain et une sagesse supérieure.

Mais la sienne était inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant

lui, ce bonhomme brûlait un volume dans une marmite pour chauffer ses

vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un

marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la

flamme d'un réchaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de

connaître les livres dont le libraire se chauffait, Napoléon ordonna à

son aide de camp de s'en informer.

Celui-ci obéit et revint dire à césar:

"Ce sont les Victoires et conquêtes."

Ce jour là, Napoléon et M. Debas furent bien près l'un de l'autre. Mais

ils ne se parlèrent pas. Si je n'aimais la vérité d'un amour filial et

candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de

camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'être comparée aux

merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir

Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir à

l'exactitude d'une notice fidèle, je dirai que, du moins, des personnes

d'une condition privée, mais d'un mérite reconnu, causaient volontiers

avec M. Debas. J'en attesterais Amedée Hennequin, Louis de Ronchaud,

Édouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les

plus familiers de M. Debas étaient deux prêtres, hommes excellents, l'un

et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais très dissemblables

d'humeur et de caractère. L'un, M. Trévoux, chanoine de Notre-Dame,

était petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon pétri pour

les chanoines par ces petits Génies que vit Nicolas Despréaux dans un

songe poétique. Il mettait son étude et ses soins à découvrir de petits

saints bretons et son âme était pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M.

l'abbé Le Blastier, aumônier d'un couvent de femmes, était de haute

taille et de grande mine. Austère, grave, éloquent, il consolait par des

promenades solitaires son gallicanisme attristé. Tous deux, passant sur

le quai, leur douillette bourrée de bouquins, ils daignaient échanger

des propos avec M. Debas.

C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du

bouquiniste:

"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom."

Quand M. Le Blastier ou M. Trévoux lui demandait si les affaires

allaient bien, M. Debas répondait:

"Elles vont doucement. C'est la sécurité qui manque. La faute en est au

régime."

Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries.

Voilà dix ans déjà que M. Debas s'en est allé sans bruit, dans le

corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-être deux

ou trois encore à garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse

d'un bleu effacé, qui nous vendait des classiques grecs et latins et

nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'État; c'est le

malheur de la France."

Peut-être que, chassés des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus

et que leurs étalages seront la rançon du progrès. Comme au temps

d'Étienne Baluze, ils seront regrettés par les humbles curieux et les

savants ingénus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues

heures que j'ai passées devant leurs boîtes, sous le ciel fin, égayé de

mille teintes légères, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris,

mais d'un gris si doux qu'on en est ému jusqu'au fond du coeur.

Pierre Nozière · 第 21 / 58 题