MONSIEUR DEBAS

I

Il était peut-être nécessaire au progrès de la vie moderne qu'une gare

s'élevât sur les ruines regrettées de la Cour des Comptes, qu'on

arrachât tous les arbres de nos quais, qu'on fît passer un chemin de fer

souterrain et un tramway à vapeur sur cette rive longtemps paisible.

Je l'attends à voir bientôt, au bord du fleuve de gloire, sur les vieux

quais augustes, des hôtels construits et décorés dans cet effroyable

style américain qu'adoptent maintenant les Français, après avoir, durant

une longue suite de siècles, déployé dans l'art de bâtir toutes les

ressources de la grâce et de la raison. On m'assure que la prospérité de

la ville y est intéressée et qu'il est temps que des bars et des cafés

remplacent les boutiques des librairies et les étalages des

bouquinistes.

Je n'en murmure point, sachant que le changement est la condition

essentielle de la vie et que les villes, comme les hommes, ne durent

qu'en se transformant sans cesse. Ne nous lamentons point devant la

nécessité. Mais disons du moins combien était aimable ce paysage

lapidaire dont nous ne reverrons plus les lignes anciennes.

Si j'ai jamais goûté l'éclatante douceur d'être né dans la ville des

pensées généreuses, c'est en me promenant sur ces quais où, du palais

Bourbon à Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles

aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France

moderne. On y voit le Louvre ciselé comme un joyau, le Pont-Neuf qui

porta sur son robuste dos, autrefois terriblement bossu, trois siècles

et plus de Parisiens musant aux bateleurs en revenant de leur travail,

criant: "Vive le roi!" au passage des carrosses dorés, poussant des

canons en acclamant la liberté aux jours révolutionnaires, ou

s'engageant, en volontaires, à servir, sans souliers, sous le drapeau

tricolore, la patrie en danger. Toute l'âme de la France a passé sur ces

arches vénérables où des mascarons, les uns souriants, les autres

grimaçants, semblent exprimer les misères et les gloires, les terreurs

et les espérances, les haines et les amours dont ils ont été témoins

durant des siècles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de

brique telles qu'elles étaient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette

de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la flèche rétablie

de la Sainte-Chapelle, l'Hôtel de Ville et les tours de Notre-Dame.

C'est là qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux des générations, le

progrès des âges, la continuité d'un peuple, la sainteté du travail

accompli par les aïeux à qui nous devons la liberté et les studieux

loisirs. C'est là que je sens pour mon pays le plus tendre et le plus

ingénieux amour. C'est là qu'il m'apparaît clairement que la mission de

Paris est d'enseigner le monde. De ces pavés de Paris, qui se sont tant

de fois soulevés pour la justice et la liberté, ont jailli les vérités

qui consolent et délivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres

éloquentes, le sentiment que Paris ne manquera jamais à sa vocation.

Convenons que, sans doute, puisque la Seine est le vrai fleuve de

gloire, les boîtes de livres étalées sur les quais lui faisaient une

digne couronne.

Je viens de relire l'excellent livre que M. Octave Uzanne a consacré aux

antiquités et illustrations des bouquinistes. On y voit que l'usage

d'étaler des livres sur les parapets remonte pour le moins au XVIIe

siècle, et qu'à l'époque de la Fronde les rebords du Pont-Neuf étaient

meublés de romans. MM. les libraires jurés, ayant boutique et enseigne

peinte, ne purent souffrir ces humbles concurrents, qui furent chassés

par édit, en même temps que le Mazarin, ce qui montre que les petits ont

leurs tribulations comme les grands.

Du moins les bouquinistes furent-ils regrettés des doctes hommes, et

l'on conserve le mémoire qu'un bibliophile rédigea en leur faveur, l'an

1697, c'est-à-dire plus de quarante ans après leur expulsion.

"Autrefois, dit ce savant, une bonne partye des boutiques du Pont-Neuf

estoient occupées par les librairies qui y portoient de très bons livres

qu'ils donnoient à bon marché. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens

de lettres, lesquels sont ordinairement fort peu pécunieux.

"Aux estallages, on trouve des petits traitez singuliers, qu'on ne

connoit pas bien souvent, d'autres qu'on connoit à la vérité, mais qu'on

ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achète

que parce qu'ils sont à bon marché; et enfin de vieilles éditions

d'anciens auteurs qu'on trouve à bon marché et qui sont achetez par les

pauvres qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles."

Cette requête est d'Étienne Baluze, qui fut bon homme et vécut dans les

livres sans y trouver le digne repos qu'il y cherchait. Voici comment il

conclut:

"Ainsi il semble qu'on devroit tolérer, comme on a fait jusques à

présent, les estallages tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans

une extrême misère, qu'en considération des gens de lettres, pour

lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgart en France, et qui, au moyen

des défenses qu'on a faites, n'ont plus les occasions de trouver de bons

livres à bon marché."

Les bouquinistes au XVIIIe siècle reconquirent le parapet pour la joie

des curieux. M. Uzanne nous apprend qu'ils furent inquiétés de nouveau

en 1721. A cette date, une ordonnance du roi défendit les étalages des

livres à peine de confiscation, d'amende et de prison. On rédigea des

requêtes rimées en faveur des malheureux bouquinistes. C'est l'un d'eux

qui est censé parler sur le Parnasse, comme dit Nicolas:

Ces pauvres gens, chaque matin,

Sur l'espoir d'un petit butin,

Avecque toute leur famille:

Garçons, apprentis, femme et fille,

Chargeant leur col et plein leurs bras,

D'un scientifique fatras

Venaient dresser un étalage

Qui rendait plus beau le passage,

Au grand bien de tout reposant,

Et honneur dudit exposant,

Qui, tous les jours dessus ses hanches,

Excepté fêtes et dimanches,

Temps de vacances à tout trafic,

Faisoit débiter au public

Denrée à produire doctrine

Dans la substance cérébrine.

Ce n'est pas là sans doute l'Élégie pleurant en longs habits de deuil,

et je ne dis pas que ces plaintes soient éloquentes. Mais elles sont

raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tardèrent pas

à reprendre possession des quais.

Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux

et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les célébrait alors dans un

petit livre dont j'ai oublié le titre, ce qui est pour moi un grand

sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la

régularité des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des

quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les étalagistes

n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait

parfois, inattendu, mesurer la longueur des étalages, et s'assurer

qu'elle n'excédait pas celle du terrain concédé. On assure qu'ils

étaient enclins à usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honnêtes

gens. Il me fut donné de connaître assez particulièrement l'un d'eux, M.

Debas, qui ne fut point des plus prospères, et dont je ne puis me

rappeler le souvenir sans attendrissement.

Pierre Nozière · 第 20 / 58 题