Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de
bouquiner sur les quais. On remue avec la poussière de la boîte à deux
sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles
étalages des évocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y
rencontre en foule. Les Champs-Élysées tant vantés des anciens
n'offraient rien aux sages après leur mort que le Parisien ne trouve en
cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gré,
les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes
qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va
arracher. Ils sont petits et grêles. Mais ils ont de la grâce. Sans eux,
le bel hôtel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si
raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculptée
semble dure quand aucun feuillage ne s'agite auprès d'elle. Puis il faut
des arbres devant les palais pour rappeler l'homme à la nature.
Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes
lentes promenades, me confiaient leurs mécomptes: "On ne trouve plus
rien, me disaient-ils, dans la boîte à deux sous." Et ils louaient le
temps passé, alors que M. de la Rochebilière découvrait chaque matin,
entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'édition princeps de quelque
chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouvé sur les quais
aucune édition originale de Molière ou de Racine, mais ce qui vaut mieux
encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4º, j'y ai
trouvé des leçons de sagesse. Tout ce papier barbouillé m'a enseigné la
vanité du succès qui passe et des célébrités éphémères. Je ne peux
fouiller la boîte à deux sous sans me sentir aussitôt envahi par une
paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter à tout
ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point
écrire.