dans les semaines qui l’avaient précédée, des chagrins plus grands que
celui de la duchesse. En effet, le lendemain même du soir où j’avais
vu M. de Charlus, le jour même où le baron avait dit à Morel: «Je me
vengerai», les démarches de Saint-Loup pour retrouver Morel avaient
abouti--c’est-à-dire qu’elles avaient abouti à ce que le général sous
les ordres de qui aurait dû être Morel, s’étant rendu compte qu’il
était déserteur, l’avait fait rechercher et arrêter et, pour s’excuser
auprès de Saint-Loup du châtiment qu’allait subir quelqu’un à qui il
s’intéressait, avait écrit à Saint-Loup pour l’en avertir. Morel ne
douta pas que son arrestation n’eût été provoquée par la rancune de
M. de Charlus. Il se rappela les paroles: «Je me vengerai», pensa
que c’était là cette vengeance, et demanda à faire des révélations.
«Sans doute, déclara-t-il, j’ai déserté. Mais si j’ai été conduit sur
le mauvais chemin est-ce tout à fait ma faute?» Il raconta sur M.
de Charlus et sur M. d’Argencourt, avec lequel il s’était brouillé
aussi, des histoires ne le touchant pas à vrai dire directement, mais
que ceux-ci, avec la double expansion des amants et des invertis, lui
avaient racontées, ce qui fit arrêter à la fois M. de Charlus et M.
d’Argencourt. Cette arrestation causa peut-être moins de douleur à tous
deux que d’apprendre à chacun, qui l’ignorait, que l’autre était son
rival, et l’instruction révéla qu’ils en avaient énormément d’obscurs,
de quotidiens, ramassés dans la rue. Ils furent bientôt relâchés,
d’ailleurs. Morel le fut aussi parce que la lettre écrite à Saint-Loup
par le général lui fut renvoyée avec cette mention: «Décédé, mort au
champ d’honneur.» Le général voulut faire pour le défunt que Morel fût
simplement envoyé sur le front; il s’y conduisit bravement, échappa
à tous les dangers et revint, la guerre finie, avec la croix que M.
de Charlus avait jadis vainement sollicitée pour lui et que lui valut
indirectement la mort de Saint-Loup. J’ai souvent pensé depuis, en me
rappelant cette croix de guerre égarée chez Jupien, que si Saint-Loup
avait survécu il eût pu facilement se faire élire député dans les
élections qui suivirent la guerre, grâce à l’écume de niaiserie et au
rayonnement de gloire qu’elle laissa après elle, et où, si un doigt de
moins, abolissant des siècles de préjugés, permettait d’entrer par un
brillant mariage dans une famille aristocratique, la croix de guerre,
eût-elle été gagnée dans les bureaux, tenait lieu de profession de foi
pour entrer, dans une élection triomphale, à la Chambre des Députés,
presque à l’Académie française. L’élection de Saint-Loup, à cause de
sa «sainte» famille, eût fait verser à M. Arthur Meyer des flots de
larmes et d’encre. Mais peut-être aimait-il trop sincèrement le peuple
pour arriver à conquérir les suffrages du peuple, lequel pourtant lui
aurait sans doute, en faveur de ses quartiers de noblesse, pardonné ses
idées démocratiques. Saint-Loup les eût exposées sans doute avec succès
devant une chambre d’aviateurs. Certes, ces héros l’auraient compris,
ainsi que quelques très rares hauts esprits. Mais, grâce à l’apaisement
du Bloc national, on avait aussi repêché les vieilles canailles de
la politique, qui sont toujours réélues. Celles qui ne purent entrer
dans une chambre d’aviateurs quémandèrent, au moins pour entrer à
l’Académie française, les suffrages des maréchaux, d’un président de
la République, d’un président de la Chambre, etc. Elles n’eussent pas
été favorables à Saint-Loup, mais l’étaient à un autre habitué de
Jupien, ce député de l’Action Libérale qui fut réélu sans concurrent.
Il ne quittait pas l’uniforme d’officier de territoriale bien que la
guerre fût finie depuis longtemps. Son élection fut saluée avec joie
par tous les journaux qui avaient fait l’«union» sur son nom, par les
dames nobles et riches, qui ne portaient plus que des guenilles par un
sentiment de convenances et la peur des impôts, tandis que les hommes
de la Bourse achetaient sans arrêter des diamants, non pour leurs
femmes mais parce que, ayant perdu toute confiance dans le crédit
d’aucun peuple, ils se réfugiaient vers cette richesse palpable, et
faisaient ainsi monter la de Beers de mille francs. Tant de niaiserie
agaçait un peu, mais on en voulut moins au Bloc national quand on vit
tout d’un coup les victimes du bolchevisme, des grandes-duchesses en
haillons, dont on avait assassiné les maris dans des brouettes, et
les fils en jetant des pierres dessus après les avoir laissés sans
manger, fait travailler au milieu des huées, et enfin jetés dans des
puits où on les lapidait parce qu’on croyait qu’ils avaient la peste
et pouvaient la communiquer. Ceux qui étaient arrivés à s’enfuir
reparurent tout à coup, ajoutant encore à ce tableau d’horreur de
nouveaux détails terrifiants.
CHAPITRE III
MATINÉE CHEZ LA PRINCESSE DE GUERMANTES
La nouvelle maison de santé dans laquelle je me retirai alors ne me
guérit pas plus que la première; et un long temps s’écoula avant que je
la quittasse. Durant le trajet en chemin de fer que je fis pour rentrer
à Paris, la pensée de mon absence de dons littéraires, que j’avais cru
découvrir jadis du côté de Guermantes, que j’avais reconnue avec plus
de tristesse encore dans mes promenades quotidiennes avec Gilberte,
avant de rentrer dîner, fort avant dans la nuit, à Tansonville, et qu’à
la veille de quitter cette propriété j’avais à peu près identifiée, en
lisant quelques pages du journal des Goncourt, à la vanité, au mensonge
de la littérature, cette pensée, moins douloureuse peut-être, plus
morne encore, si je lui donnais comme objet non ma propre infirmité
à moi particulière, mais l’inexistence de l’idéal auquel j’avais
cru, cette pensée qui ne m’était pas depuis bien longtemps revenue à
l’esprit me frappa de nouveau et avec une force plus lamentable que
jamais. C’était, je me le rappelle, à un arrêt du train en pleine
campagne. Le soleil éclairait jusqu’à la moitié de leur tronc une ligne
d’arbres qui suivait la voie du chemin de fer. «Arbres, pensai-je, vous
n’avez plus rien à me dire, mon cœur refroidi ne vous entend plus. Je
suis pourtant ici en pleine nature, eh bien, c’est avec froideur, avec
ennui que mes yeux constatent la ligne qui sépare votre front lumineux
de votre tronc d’ombre. Si jamais j’ai pu me croire poète, je sais
maintenant que je ne le suis pas. Peut-être dans la nouvelle partie de
ma vie desséchée qui s’ouvre, les hommes pourraient-ils m’inspirer ce
que ne me dit plus la nature. Mais les années où j’aurais peut-être été
capable de la chanter ne reviendront jamais.» Mais en me donnant cette
consolation d’une observation humaine possible venant prendre la place
d’une inspiration impossible, je savais que je cherchais seulement à
me donner une consolation, et que je savais moi-même sans valeur. Si
j’avais vraiment une âme d’artiste, quel plaisir n’éprouverais-je pas
devant ce rideau d’arbres éclairé par le soleil couchant, devant ces
petites fleurs du talus qui se haussaient presque jusqu’au marchepied
du wagon, dont je pouvais compter les pétales et dont je me garderais
bien de décrire la couleur comme feraient tant de bons lettrés, car
peut-on espérer transmettre au lecteur un plaisir qu’on n’a pas
ressenti? Un peu plus tard, j’avais vu avec la même indifférence les
lentilles d’or et d’orange dont le même soleil couchant criblait les
fenêtres d’une maison; et enfin, comme l’heure avait avancé, j’avais
vu une autre maison qui semblait construite en une substance d’un rose
assez étrange. Mais j’avais fait ces diverses constatations avec la
même absolue indifférence que si, me promenant dans un jardin avec une
dame, j’avais vu une feuille de verre et un peu plus loin un objet
d’une matière analogue à l’albâtre dont la couleur inaccoutumée ne
m’aurait pas tiré du plus languissant ennui et que si, par politesse
pour la dame, pour dire quelque chose et pour montrer que j’avais
remarqué cette couleur, j’avais désigné en passant le verre coloré et
le morceau de stuc. De la même manière, par acquit de conscience, je
me signalais à moi-même, comme à quelqu’un qui m’eût accompagné et qui
eût été capable d’en tirer plus de plaisir que moi, les reflets du feu
dans les vitres et la transparence rose de la maison. Mais le compagnon
à qui j’avais fait constater ces effets curieux était d’une nature sans
doute moins enthousiaste que beaucoup de gens bien disposés, qu’une
telle vue ravit, car il avait pris connaissance de ces couleurs sans
aucune espèce d’allégresse.
Ma longue absence de Paris n’avait pas empêché d’anciens amis à
continuer, comme mon nom restait sur leurs listes, à m’envoyer
fidèlement des invitations, et quand j’en trouvai, en rentrant--avec
une pour un goûter donné par la Berma en l’honneur de sa fille et
de son gendre--une autre pour une matinée qui devait avoir lieu le
lendemain chez le prince de Guermantes, les tristes réflexions que
j’avais faites dans le train ne furent pas un des moindres motifs qui
me conseillèrent de m’y rendre. Ce n’était vraiment pas la peine de me
priver de mener la vie de l’homme du monde, m’étais-je dit, puisque
le fameux «travail» auquel depuis si longtemps j’espère chaque jour
me mettre le lendemain, je ne suis pas ou plus fait pour lui, et que
peut-être même il ne correspond à aucune réalité. A vrai dire, cette
raison était toute négative et ôtait simplement leur valeur à celles
qui auraient pu me détourner de ce concert mondain. Mais celle qui m’y
fit aller fut ce nom de Guermantes, depuis assez longtemps sorti de mon
esprit pour que, lu sur la carte d’invitation, il réveillât un rayon de
mon attention, allât prélever au fond de ma mémoire une coupe de leur
passé, accompagné de toutes les images de forêt domaniale ou de hautes
fleurs qui l’escortaient alors, et pour qu’il reprît pour moi le
charme et la signification que je lui trouvais à Combray quand passant,
avant de rentrer, dans la rue de l’Oiseau, je voyais du dehors,
comme une laque obscure, le vitrail de Gilbert le Mauvais, sire de
Guermantes. Pour un moment les Guermantes m’avaient semblé de nouveau
entièrement différents des gens du monde, incomparables avec eux, avec
tout être vivant, fût-il souverain; ils me réapparaissaient comme des
êtres issus de la fécondation de cet air aigre et vertueux de cette
sombre ville de Combray où s’était passée mon enfance et du passé qu’on
y apercevait dans la petite rue, à la hauteur du vitrail. J’avais eu
envie d’aller chez les Guermantes comme si cela avait dû me rapprocher
de mon enfance et des profondeurs de ma mémoire où je l’apercevais. Et
j’avais continué à relire l’invitation jusqu’au moment où, révoltées,
les lettres qui composaient ce nom si familier et si mystérieux, comme
celui même de Combray, eussent repris leur indépendance et eussent
dessiné devant mes yeux fatigués comme un nom que je ne connaissais pas.
Maman allant justement à un petit thé chez Mme Sazerat, je n’eus
aucun scrupule à me rendre à la matinée de la princesse de Guermantes.
Je pris une voiture pour y aller, car le prince de Guermantes
n’habitait plus son ancien hôtel mais un magnifique qu’il s’était fait
construire avenue du Bois. C’est un des torts des gens du monde de ne
pas comprendre que s’ils veulent que nous croyions en eux il faudrait
d’abord qu’ils y crussent eux-mêmes, ou au moins qu’ils respectassent
les éléments essentiels de notre croyance. Au temps où je croyais, même
si je savais le contraire, que les Guermantes habitaient tel palais en
vertu d’un droit héréditaire, pénétrer dans le palais du sorcier ou de
la fée, faire s’ouvrir devant moi les portes qui ne cèdent pas tant
qu’on n’a pas prononcé la formule magique, me semblait aussi malaisé
que d’obtenir un entretien du sorcier ou de la fée eux-mêmes. Rien
ne m’était plus facile que de me faire croire à moi-même que le vieux
domestique engagé de la veille ou fourni par Potel et Chabot était
fils, petit-fils, descendant de ceux qui servaient la famille bien
avant la Révolution, et j’avais une bonne volonté infinie à appeler
portrait d’ancêtre le portrait qui avait été acheté le mois précédent
chez Bernheim jeune. Mais un charme ne se transvase pas, les souvenirs
ne peuvent se diviser, et du prince de Guermantes, maintenant qu’il
avait percé lui-même à jour les illusions de ma croyance en étant allé
habiter avenue du Bois, il ne restait plus grand’chose. Les plafonds
que j’avais craint de voir s’écrouler quand on avait annoncé mon nom
et sous lesquels eût flotté encore pour moi beaucoup du charme et
des craintes de jadis couvraient les soirées d’une Américaine sans
intérêt pour moi. Naturellement, les choses n’ont pas en elles-mêmes
de pouvoir, et puisque c’est nous qui le leur confions, quelque jeune
collégien bourgeois devait en ce moment avoir devant l’hôtel de
l’avenue du Bois les mêmes sentiments que moi jadis devant l’ancien
hôtel du prince de Guermantes. C’était qu’il était encore à l’âge des
croyances, mais je l’avais dépassé, et j’avais perdu ce privilège,
comme après la première jeunesse on perd le pouvoir qu’ont les enfants
de dissocier en fractions digérables le lait qu’ils ingèrent, ce qui
force les adultes à prendre, pour plus de prudence, le lait par petites
quantités, tandis que les enfants peuvent le téter indéfiniment sans
reprendre haleine. Du moins, le changement de résidence du prince de
Guermantes eut cela de bon pour moi que la voiture qui était venue me
chercher pour me conduire et dans laquelle je faisais ces réflexions
dut traverser les rues qui vont vers les Champs-Élysées. Elles étaient
fort mal pavées à cette époque, mais, dès le moment où j’y entrai, je
n’en fus pas moins détaché de mes pensées par une sensation d’une
extrême douceur; on eût dit que tout d’un coup la voiture roulait plus
facilement, plus doucement, sans bruit, comme quand les grilles d’un
parc s’étant ouvertes on glisse sur les allées couvertes d’un sable
fin ou de feuilles mortes; matériellement il n’en était rien, mais
je sentais tout à coup la suppression des obstacles extérieurs comme
s’il n’y avait plus eu pour moi d’effort d’adaptation ou d’attention,
tels que nous en faisons, même sans nous en rendre compte, devant les
choses nouvelles; les rues par lesquelles je passais en ce moment
étaient celles, oubliées depuis si longtemps, que je prenais jadis avec
Françoise pour aller aux Champs-Élysées. Le sol de lui-même savait où
il devait aller; sa résistance était vaincue. Et comme un aviateur
qui a jusque-là péniblement roulé à terre, «décolle» brusquement,
je m’élevais lentement vers les hauteurs silencieuses du souvenir.
Dans Paris, ces rues-là se détacheront toujours pour moi en une autre
matière que les autres. Quand j’arrivai au coin de la rue Royale, où
était jadis le marchand en plein vent des photographies aimées de
Françoise, il me sembla que la voiture, entraînée par des centaines
de tours anciens, ne pourrait pas faire autrement que de tourner
d’elle-même. Je ne traversais pas les mêmes rues que les promeneurs
qui étaient dehors ce jour-là, mais un passé glissant, triste et doux.
Il était, d’ailleurs, fait de tant de passés différents qu’il m’était
difficile de reconnaître la cause de ma mélancolie, si elle était
due à ces marches au-devant de Gilberte et dans la crainte qu’elle
ne vînt pas, à la proximité d’une certaine maison où on m’avait dit
qu’Albertine était allée avec Andrée, à la signification philosophique
que semble prendre un chemin qu’on a suivi mille fois avec une passion
qui ne dure plus et qui n’a pas porté de fruit, comme celui où, après
le déjeuner, je faisais des courses si hâtives, si fiévreuses, pour
regarder, toutes fraîches encore de colle, l’affiche de _Phèdre_
et celle du _Domino noir_. Arrivé aux Champs-Élysées, comme je
n’étais pas très désireux d’entendre tout le concert qui était donné
chez les Guermantes, je fis arrêter la voiture et j’allais m’apprêter
à descendre pour faire quelques pas à pied quand je fus frappé par
le spectacle d’une voiture qui était en train de s’arrêter aussi. Un
homme, les yeux fixes, la taille voûtée, était plutôt posé qu’assis
dans le fond, et faisait pour se tenir droit les efforts qu’aurait
faits un enfant à qui on aurait recommandé d’être sage. Mais son
chapeau de paille laissait voir une forêt indomptée de cheveux
entièrement blancs, et une barbe blanche, comme celle que la neige
fait aux statues des fleuves dans les jardins publics, coulait de son
menton. C’était, à côté de Jupien qui se multipliait pour lui, M. de
Charlus convalescent d’une attaque d’apoplexie que j’avais ignorée (on
m’avait seulement dit qu’il avait perdu la vue; or il ne s’était agi
que de troubles passagers, car il voyait de nouveau très clair) et
qui, à moins que jusque-là il se fût teint et qu’on lui eût interdit
de continuer à en prendre la fatigue, avait plutôt, comme en une sorte
de précipité chimique, rendu visible et brillant tout le métal dont
étaient saturées et que lançaient comme autant de geysers les mèches
maintenant de pur argent de sa chevelure et de sa barbe, cependant
qu’elle avait imposé au vieux prince déchu la majesté shakespearienne
d’un roi Lear. Les yeux n’étaient pas restés en dehors de cette
convulsion totale, de cette altération métallurgique de la tête.
Mais, par un phénomène inverse, ils avaient perdu tout leur éclat.
Mais le plus émouvant est qu’on sentait que cet éclat perdu était la
fierté morale, et que par là la vie physique et même intellectuelle
de M. de Charlus survivait à l’orgueil aristocratique, qu’on avait pu
croire un moment faire corps avec elles. Ainsi à ce moment, se rendant
sans doute aussi chez le prince de Guermantes, passa en victoria
Mme de Sainte-Euverte, que le baron jadis ne trouvait pas assez
chic pour lui. Jupien, qui prenait soin de lui comme d’un enfant,
lui souffla à l’oreille que c’était une personne de connaissance,
Mme de Sainte-Euverte. Et aussitôt, avec une peine infinie et toute
l’application d’un malade qui veut se montrer capable de tous les
mouvements qui lui sont encore difficiles, M. de Charlus se découvrit,
s’inclina, et salua Mme de Sainte-Euverte avec le même respect
que si elle avait été la reine de France. Peut-être y avait-il dans
la difficulté même que M. de Charlus avait à faire un tel salut une
raison pour lui de le faire, sachant qu’il toucherait davantage par
un acte qui, douloureux pour un malade, devenait doublement méritoire
de la part de celui qui le faisait et flatteur pour celle à qui il
s’adressait, les malades exagérant la politesse, comme les rois.
Peut-être aussi y avait-il encore dans les mouvements du baron cette
incoordination consécutive aux troubles de la moelle et du cerveau, et
ses gestes dépassaient-ils l’intention qu’il avait. Pour moi, j’y vis
plutôt une sorte de douceur quasi physique, de détachement des réalités
de la vie, si frappants chez ceux que la mort a déjà fait entrer
dans son ombre. La mise à nu des gisements argentés de la chevelure
décelait un changement moins profond que cette inconsciente humilité
mondaine qui intervertissait tous les rapports sociaux, humiliait
devant Mme de Sainte-Euverte, eût humilié--en montrant ce qu’il a de
fragile--devant la dernière des Américaines (qui eût pu enfin s’offrir
la politesse jusque-là inaccessible pour elle du baron) le snobisme qui
semblait le plus fier. Car le baron vivait toujours, pensait toujours;
son intelligence n’était pas atteinte. Et plus que n’eût fait tel chœur
de Sophocle sur l’orgueil abaissé d’Œdipe, plus que la mort même, et
toute oraison funèbre sur la mort, le salut empressé et humble du baron
à Mme de Sainte-Euverte proclamait ce qu’a de périssable l’amour
des grandeurs de la terre et tout l’orgueil humain. M. de Charlus, qui
jusque-là n’eût pas consenti à dîner avec Mme de Sainte-Euverte, la
saluait maintenant jusqu’à terre. Il saluait peut-être par ignorance
du rang de la personne qu’il saluait (les articles du code social
pouvant être emportés par une attaque comme toute autre partie de la
mémoire), peut-être par une incoordination qui transposait dans le
plan de l’humilité apparente l’incertitude--sans cela hautaine qu’il
aurait eue--de l’identité de la dame qui passait. Il la salua enfin
avec cette politesse des enfants venant timidement dire bonjour aux
grandes personnes, sur l’appel de leur mère. Et un enfant, c’est, sans
la fierté qu’ils ont, ce qu’il était devenu. Recevoir l’hommage de M.
de Charlus, pour Mme de Sainte-Euverte c’était tout le snobisme,
comme ç’avait été tout le snobisme du baron de le lui refuser. Or cette
nature inaccessible et précieuse qu’il avait réussi à faire croire à
Mme de Sainte-Euverte être essentielle à lui-même, M. de Charlus
l’anéantit d’un seul coup par la timidité appliquée, le zèle peureux
avec lequel il ôta son chapeau, d’où les torrents de sa chevelure
d’argent ruisselèrent tout le temps qu’il laissa sa tête découverte
par déférence, avec l’éloquence d’un Bossuet. Quand Jupien eut aidé
le baron à descendre et que j’eus salué celui-ci, il me parla très
vite, d’une voix si imperceptible que je ne pus distinguer ce qu’il
me disait, ce qui lui arracha, quand pour la troisième fois je le
fis répéter, un geste d’impatience qui m’étonna par l’impassibilité
qu’avait d’abord montrée le visage et qui était due sans doute à un
reste de paralysie. Mais quand je fus arrivé à comprendre ces paroles
sussurées, je m’aperçus que le malade gardait absolument intacte son
intelligence. Il y avait, d’ailleurs, deux M. de Charlus, sans compter
les autres. Des deux, l’intellectuel passait son temps à se plaindre
qu’il allait à l’aphasie, qu’il prononçait constamment un mot, une
lettre pour une autre. Mais dès qu’en effet il lui arrivait de le
faire, l’autre M. de Charlus, le subconscient, lequel voulait autant
faire envie que l’autre pitié, arrêtait immédiatement, comme un chef
d’orchestre dont les musiciens pataugent, la phrase commencée, et
avec une ingéniosité infinie attachait ce qui venait ensuite au mot
dit en réalité pour un autre, mais qu’il semblait avoir choisi. Même
sa mémoire était intacte; il mettait, du reste, une coquetterie, qui
n’allait pas sans la fatigue d’une application des plus ardues, à
faire sortir tel souvenir ancien, peu important, se rapportant à moi
et qui me montrerait qu’il avait gardé ou recouvré toute sa netteté
d’esprit. Sans bouger la tête ni les yeux, ni varier d’une seule
inflexion son débit, il me dit, par exemple: «Voici un poteau où il
y a une affiche pareille à celle devant laquelle j’étais la première
fois que je vous vis à Avranches, non, je me trompe, à Balbec.» Et
c’était, en effet, une réclame pour le même produit. J’avais à peine,
au début, distingué ce qu’il disait, de même qu’on commence par ne
voir goutte dans une chambre dont tous les rideaux sont clos. Mais,
comme des yeux dans la pénombre, mes oreilles s’habituèrent bientôt
à ce pianissimo. Je crois aussi qu’il s’était graduellement renforcé
pendant que le baron parlait, soit que la faiblesse de sa voix provînt
en partie d’une appréhension nerveuse qui se dissipait quand, distrait
par un tiers, il ne pensait plus à elle; soit qu’au contraire cette
faiblesse correspondît à son état véritable et que la force momentanée
avec laquelle il parlait dans la conversation fût provoquée par une
excitation factice, passagère et plutôt funeste, qui faisait dire aux
étrangers: «Il est déjà mieux, il ne faut pas qu’il pense à son mal»,
mais augmentait au contraire celui-ci qui ne tardait pas à reprendre.
Quoi qu’il en soit, le baron à ce moment (et même en tenant compte de
mon adaptation) jetait ses paroles plus fort, comme la marée, les
jours de mauvais temps, ses petites vagues tordues. Et ce qui lui
restait de sa récente attaque faisait entendre au fond de ses paroles
comme un bruit de cailloux roulés. D’ailleurs, continuant à me parler
du passé, sans doute pour bien me montrer qu’il n’avait pas perdu la
mémoire, il l’évoquait d’une façon funèbre, mais sans tristesse. Il
ne cessait d’énumérer tous les gens de sa famille ou de son monde
qui n’étaient plus, moins, semblait-il, avec la tristesse qu’ils ne
fussent plus en vie qu’avec la satisfaction de leur survivre. Il
semblait en rappelant leur trépas prendre mieux conscience de son
retour vers la santé. C’est avec une dureté presque triomphale qu’il
répétait sur un ton uniforme, légèrement bégayant et aux sourdes
résonances sépulcrales: «Hannibal de Bréauté, mort! Antoine de Mouchy,
mort! Charles Swann, mort! Adalbert de Montmorency, mort! Baron de
Talleyrand, mort! Sosthène de Doudeauville, mort!» Et chaque fois,
ce mot «mort» semblait tomber sur ces défunts comme une pelletée de
terre plus lourde, lancée par un fossoyeur qui tenait à les river plus
profondément à la tombe.